Lettres écrites d'Égypte et de Nubie en 1828 et 1829
Chapter 8
Le 17 janvier au soir, nous étions à _Derri_ ou _Derr_, la capitale actuelle de la Nubie, où nous soupâmes en arrivant, par un clair de lune admirable, et sous les plus hauts palmiers que nous eussions encore vus. Ayant lié conversation avec un _Barabra_ du pays, qui, m'apercevant seul à l'écart sur le bord du fleuve, était venu poliment me faire compagnie en m'offrant de l'eau-de-vie de dattes, je lui demandai s'il connaissait le nom du _sultan_ qui avait fait construire le temple de _Derri_; il me répondit aussitôt: qu'il était trop jeune pour savoir cela, mais que les vieillards du pays lui avaient paru tous d'accord que ce _birbé_ avait été construit environ trois cent mille ans avant l'islamisme, mais que tous ces vieillards étaient encore incertains sur un point, savoir si c'étaient les _Français_, les _Anglais_ ou les _Russes_ qui avaient exécuté ce grand ouvrage. Voilà comme on écrit l'histoire en Nubie. Le monument de _Derri_, quoique moderne en comparaison de la date que lui donnait mon savant Nubien, est cependant un ouvrage de Sésostris. Nous y restâmes toute la journée du 18, et n'en sortîmes, assez tard, qu'après avoir dessiné les bas-reliefs les plus importants, et rédigé une notice détaillée de tous ceux dont on ne prenait point de copie. Là j'ai trouvé une liste, par rang d'âge, des fils et des filles de Sésostris; elle me servira à compléter celle d'Ibsamboul. Nous y avons copié quelques fragments de bas-reliefs historiques; ils sont presque tous effacés ou détruits. C'est là que j'ai pu fixer mon opinion sur un fait assez curieux: je veux parler du _lion_ qui, dans les tableaux d'Ibsamboul et de Derri, accompagne toujours le conquérant égyptien: il s'agissait de savoir si cet animal était placé là _symboliquement_ pour exprimer la vaillance et la force de Sésostris, ou bien si ce roi avait réellement, comme le capitan-pacha Hassan et le pacha d'Égypte, un _lion apprivoisé_, son compagnon fidèle dans les expéditions militaires. Derri décide la question: j'ai lu, en effet, au-dessus du lion se jetant sur les Barbares renversés par Sésostris, l'inscription suivante: _Le lion, serviteur de Sa Majesté, mettant en pièces ses ennemis._ Cela me semble démontrer que le lion existait réellement et suivait Rhamsès dans les batailles.
Au reste, ce temple est un spéos creusé dans le rocher de grès, mais sur une très-grande échelle: il a été dédié par Sésostris à Ammon-Ra, le dieu suprême, et à Phré, l'esprit du Soleil qu'on y invoquait sous le nom de _Rhamsès_, qui fut le patron du conquérant et de toute sa lignée.
Cette particularité explique pourquoi on trouve sur les monuments d'Ibsamboul, de Ghirché, de Derri, de Séboua, etc., le roi Rhamsès présentant des offrandes ou ses adorations à un dieu portant le même nom de _Rhamsès_. On se tromperait en supposant que ce souverain se rendait ce culte à lui-même. _Rhamsès_ était simplement un des mille noms du dieu Phré (le Soleil), et ces bas-reliefs ne prouvent tout au plus qu'une flatterie sacerdotale envers le roi vivant, celle de donner au dieu du temple celui de ces noms que le roi avait adopté, et quelquefois même les traits du visage du roi et de la reine fondateurs du temple; cela se reconnaît même à _Philae_, dans la partie du grand temple d'_Isis_, construit par Ptolémée Philadelphe. Toutes les _Isis_ du sanctuaire sont le portrait de la reine Arsinoé, laquelle a une tête évidemment de race grecque: mais la chose est bien plus frappante encore sur les anciens monuments (les pharaoniques), où les traits des souverains sont de véritables portraits.
Le 18 au soir nous descendîmes à _Amada_, où nous restâmes jusqu'au 20 après midi. Là j'eus le plaisir d'étudier à l'aise et sans être distrait par les curieux, vu que nous étions en plein désert, un temple de la bonne époque. Ce monument, fort encombré de sables, se compose d'abord d'une espèce de pronaos, salle soutenue par douze piliers carrés, couverts de sculptures, et par quatre colonnes, que l'on ne peut mieux nommer que _proto-doriques_, ou doriques prototypes, car elles sont évidemment le type de la colonne dorique grecque; et, par une singularité digne de remarque, je ne les trouve employées que dans les monuments égyptiens les plus _antiques_, c'est-à-dire dans les hypogées de Béni-Hassan, à Amada, à Karnac, et à _Bet-oualli_, où sont les plus modernes, bien qu'elles datent du règne de Sésostris, ou plutôt de celui de son père.
Le temple d'Amada a été fondé par Thouthmosis III (Moeris), comme le prouvent la plupart des bas-reliefs du sanctuaire, et surtout la dédicace, sculptée sur les deux jambages des portes de l'intérieur; et dont je mets ici la traduction littérale pour donner une idée des dédicaces des autres temples, que j'ai toutes recueillies avec soin. (V. _le texte hiéroglyphique_, pl. N° 3.)
«Le dieu bienfaisant, seigneur du monde, le roi (Soleil stabiliteur de l'univers), le fils du Soleil (Thouthmosis), modérateur de justice, a fait ses dévotions à son père le dieu Phré, le dieu des deux montagnes célestes, et lui a élevé ce temple en pierre dure; il l'a fait pour être vivifié à toujours.»
Moeris mourut pendant la construction de ce temple, et son successeur, Aménophis II, continua l'ouvrage commencé, et fit sculpter les quatre salles à la droite et à la gauche du sanctuaire, ainsi qu'une partie de celle qui les précède; les travaux de ce roi sont détaillés dans une énorme stèle, portant une inscription de vingt lignes que j'ai toutes copiées, à la sueur de mon front, au fond du sanctuaire.
Son successeur, Thouthmosis IV, termina le temple en y ajoutant le pronaos et les piliers; on a couvert toutes leurs architraves de ses dédicaces ou d'inscriptions laudatives. L'une d'elles m'a frappé par sa singularité; en voici la traduction:
«Voici ce que dit le dieu Thoth, le Seigneur des divines paroles, aux autres dieux qui résident dans Thyri: Accourez et contemplez ces offrandes grandes et pures, faites pour la construction de ce temple, par le roi Thouthmosis (IV), à son père le dieu Phré, dieu grand, manifesté dans le firmament!»
La sculpture du temple d'Amada, appartenant à la belle époque de l'art égyptien, est bien préférable à celle de Derri, et même aux tableaux religieux d'Ibsamboul.
Dans l'après-midi du 20, nos travaux d'Amada étant terminés, nous partîmes et descendîmes le Nil jusqu'à _Korosko,_ village nubien, dont je garderai le souvenir, parce que nous y rencontrâmes l'excellent lord Prudhoe et le major Félix, qui mettaient à exécution leur projet de remonter le Nil jusqu'au Sennaâr, pour se rendre de là dans l'Inde en traversant l'Abyssinie, l'Arabie et la Perse. Notre petite escadre s'arrêta, et nous passâmes une partie de la nuit à causer des travaux passés et des projets futurs; je dis enfin adieu à ces courageux voyageurs, et les quittai avec beaucoup de regret, car ils remontent dans une saison très-avancée. Que Dieu veille sur ces intrépides amis de la science!
Le 21 nous étions à _Ouadi-Esséboua_ (la vallée des lions), qui reçoit ce nom d'une avenue de sphinx placés sur le _dromos_ de son temple, lequel est un _hémispéos_, c'est-à-dire un édifice à moitié construit en pierres de taille, et à moitié creusé dans le rocher; c'est, sans contredit, le plus mauvais travail de l'époque de Rhamsès le Grand; les pierres de la bâtisse sont mal coupées, les intervalles étaient masqués par du ciment sur lequel on avait continué les sculptures de décoration, qui sont d'une exécution assez médiocre. Ce temple a été dédié par Sésostris au dieu Phré et au dieu Phtha, _seigneur de justice_: quatre colosses représentant Sésostris debout occupent le commencement et la fin des deux rangées de sphinx dont se compose l'avenue; deux tableaux historiques, représentant le Pharaon frappant les peuples du _Nord_ et du _Midi_, couvrent la face extérieure des deux massifs du pylône; mais la plupart de ces sculptures sont méconnaissables, parce que le mastic ou ciment qui en avait reçu une grande partie est tombé, et laisse une foule de lacunes dans la scène et surtout dans les inscriptions. Ce temple est presque entièrement enfoui dans les sables, qui l'envahissent de tous côtés.
Toute la journée du 22 fut perdue pour nous, à cause d'un vent du nord très-violent, qui nous força d'aborder et de nous tenir tranquilles au rivage jusqu'au coucher du soleil. Nous profitâmes du calme pour gagner _Méharrakah_, dont nous avions vu le temple en remontant: il n'est point sculpté, et partant, d'aucun intérêt pour moi qui ne cherche que les _hadjar-maktoub_ (les pierres écrites), comme disent nos Arabes.
Le soleil levant du 23 nous trouva à _Dakkèh_, l'ancienne _Pselcis_. Je courus au temple, et la première inscription hiéroglyphique qui me tomba sous les yeux m'apprit que j'étais dans un lieu saint, dédié à Thoth, seigneur de _Pselk_: j'accrus ainsi ma carte de Nubie d'un nouveau nom hiéroglyphique de ville, et je pourrais aujourd'hui publier une carte de Nubie avec les noms antiques en caractères sacrés.
Le monument de Dakkèh présente un double intérêt sous le rapport mythologique; il donne des matériaux infiniment précieux pour comprendre la nature et les attributions de l'être divin que les Égyptiens adoraient sous le nom de Thoth (l'Hermès deux fois grand); une série de bas-reliefs m'a offert, en quelque sorte, toutes les _transfigurations_ de ce dieu. Je l'y ai trouvé d'abord (ce qui devait être) en liaison avec _Har-Hat_ (le grand Hermès Trismégiste), sa forme primordiale, et dont lui, Thoth, n'est que la _dernière transformation_, c'est-à-dire son incarnation sur la terre à la suite d'_Ammon-Ra_ et de _Mouth_ incarnés en Osiris et en Isis. Thoth remonte jusqu'à l'_Hermès céleste_ (Har-Hat), la sagesse divine, l'esprit de Dieu, en passant par les formes: 1° de _Pahitnoufi_ (celui dont le coeur est bon); 2° d'_Arihosnofri_ ou _Arihosnoufi_ (celui qui produit les chants harmonieux); 3° de _Meuï_ (la pensée ou la raison): sous chacun de ces noms Thoth a une forme et des insignes particuliers, et les images de ces diverses transformations du second Hermès couvrent les parois du temple de Dakkèh. J'oubliais de dire que j'ai trouvé ici Thoth (le Mercure égyptien) armé du _caducée_, c'est-à-dire du sceptre ordinaire des dieux, entouré de deux serpents, plus un scorpion.
Sous le rapport historique, j'ai reconnu que la partie la plus ancienne de ce temple (l'avant-dernière salle) a été construite et sculptée par le plus célèbre des rois éthiopiens, _Ergamènes_ (Erkamen), qui, selon le récit de Diodore de Sicile, délivra l'_Éthiopie_ du gouvernement théocratique, par un moyen atroce, il est vrai, en égorgeant tous les prêtres du pays: il n'en fit sans doute pas autant en Nubie, puisqu'il y éleva un temple; et ce monument prouve que la Nubie cessa d'être soumise à l'Égypte dès la chute de la XXVIe dynastie, celle des Saïtes, détrônée par Cambyse, et que cette contrée passa sous le joug des Éthiopiens jusqu'à l'époque des conquêtes de Ptolémée Évergète Ier, qui la réunit de nouveau à l'Égypte. Aussi le temple de Dakkèh, commencé par l'Éthiopien _Ergamènes_, a-t-il été continué par Évergète Ier, par son fils Philopator et son petit-fils Évergète II. C'est l'empereur Auguste qui a poussé, sans l'achever, la sculpture intérieure de ce temple.
Près du pylône de Dakkèh, j'ai reconnu un reste d'édifice, dont quelques grands blocs de pierre conservent encore une portion de dédicace: c'était un temple de Thoth, construit par le Pharaon Moeris. Voilà encore un fait qui, comme beaucoup d'autre semblables, prouve que les Ptolémées, et l'Éthiopien Ergamènes lui-même, n'ont fait que reconstruire des temples là où il en existait dans les temps pharaoniques, et aux mêmes divinités qu'on y a toujours adorées. Ce point était fort important à établir, afin de démontrer que les derniers monuments élevés par les Égyptiens ne contenaient _aucune nouvelle forme de divinité_. Le système religieux de ce peuple était tellement un, tellement lié dans toutes ses parties, et arrêté depuis un temps immémorial d'une manière si absolue et si précise, que la domination des Grecs et des Romains n'a produit aucune innovation: les Ptolémées et les Césars ont refait seulement, en Nubie comme en Égypte, ce que les Perses avaient détruit, et rebâti des temples là où il en existait autrefois, et dédiés aux mêmes dieux.
Dakkèh est le point le plus méridional où j'aie rencontré des travaux exécutés sous les Ptolémées et les empereurs. Je suis convaincu que la domination grecque ou romaine ne s'est jamais étendue, _au plus_, au delà d'Ibrim. Aussi ai-je trouvé depuis _Dakkèh_ jusqu'à _Thèbes_ une série presque continue d'édifices construit à ces deux époques: les monuments pharaoniques sont rares, et ceux du temps des Ptolémées et des Césars sont nombreux, et presque tous non achevés. J'en ai conclu que la destruction des temples pharaoniques primitivement existants entre Thèbes et Dakkèh, en Nubie, doit être attribuée aux Perses, qui ont dû suivre la vallée du Nil jusque vers Sébouâ, où ils ont pris, pour se rendre en Éthiopie (et pour en revenir), la route du désert, infiniment plus courte que celle du fleuve, impraticable d'ailleurs pour une armée, à cause de nombreuses cataractes; la route du désert est celle que suivent encore aujourd'hui la plupart des caravanes, les armées et les voyageurs isolés. Cette marche des Perses a sauvé le monument d'Amada, facile à détruire puisqu'il n'est point d'une grande étendue. De Dakkèh à Thèbes on ne voit donc plus que de _secondes éditions_ des temples.
Il faut en excepter le monument de _Ghirché_ et celui de _Bet-oualli_ que les Perses n'ont pu détruire, puisqu'il eût fallu abattre les _montagnes_ dans lesquelles ils sont creusés au ciseau. Mais ces _spéos_, et surtout le premier, ont été ravagés autant que le permettait la nature des lieux.
Nous arrivâmes à _Ghirché-Hussan_ ou _Ghirf-Housseïn_ le 25 janvier. C'est encore ici, comme à Ibsamboul, à Derri et à Sébouâ, un véritable Rhamesséion ou _Rhamséion_, c'est-à-dire un monument dû à la munificence de Rhamsès le Grand. Celui-ci est consacré au dieu _Phtha_, personnage dont on retrouve une imitation décolorée dans l'_Hephaistos_ des Grecs et le Vulcain des Latins. Phtha était le dieu éponyme de Ghirché, qui, en langue égyptienne, portait le nom de _Pthahei_ ou _Thyptah_, _demeure de Phtha_. Ainsi cette bourgade nubienne portait jadis le même nom sacré que _Memphis_: il paraît que ces noms fastueux furent à la mode en Nubie, puisque les inscriptions hiéroglyphiques m'ont appris, par exemple, que _Derri_ avait le même nom que la fameuse _Héliopolis_ d'Égypte, _demeure du Soleil_, et que le misérable village nommé aujourd'hui Sébouâ, et dont le monument est si pauvre, se décorait du nom d'_Amoneï_, celui même de la _Thèbes_ aux cent portes.
La portion construite de l'_hémispéos_ de Ghirché est, à très-peu près, détruite, et la partie excavée dans le rocher, travail immense, a été dégradée avec une espèce de recherche. J'ai cependant pu relever le sujet de tous les bas-reliefs et une grande portion des légendes. La grande salle est soutenue par six énormes piliers, dans lesquels on a taillé six colosses offrant le singulier contraste d'un travail barbare à côté de bas-reliefs d'une fort belle exécution. Sur les parois latérales sont huit niches carrées renfermant chacune trois figures assises, sculptées de plein relief: le personnage occupant le milieu de ces niches, ou petites chapelles, est toujours le dieu Soleil Rhamsès, le patron de Sésostris, invoqué sous le nom de Dieu Grand, et comme résidant dans _Phthaëi, Amoneï_ et _Thyri_, c'est-à-dire dans _Ghirché, Sébouâ_ et _Derri_, où existent en effet des Rhamséion dédiés au dieu Soleil Rhamsès, le même qu'on adore à Ghirché, comme fils de Phtha et d'Hathôr, les grandes divinités de ce temple. L'étude des tableaux religieux de Ghirché éclaircit beaucoup le mythe de ces trois personnages.
La journée du 26 fût donnée en partie au petit temple de _Dandour_. Nous retombons ici dans le _moderne_; c'est un ouvrage non achevé du temps de l'empereur Auguste; mais, quoique peu important par son étendue, ce monument m'a beaucoup intéressé, puisqu'il est entièrement relatif à l'incarnation d'Osiris, sous forme humaine, sur la terre. Notre soirée du 25 avait été égayée par un superbe écho découvert par hasard en face de Dandour, où nous venions d'aborder. Il répète fort distinctement et d'une voix sonore jusqu'à onze syllabes. Nos compagnons italiens se plaisaient à lui faire redire des vers du Tasse, entremêlés de coups de fusil qu'on tirait de tous côtés, et auxquels l'écho répondait par des coups de canon ou les éclats du tonnerre.
Le temple de _Kalabschi_ eut son tour le 27; c'est ici que j'ai découvert une nouvelle génération de dieux, et qui complète le cercle des formes d'Ammon, point de départ et point de réunion de toutes les essences divines. Ammon-Ra, l'Être suprême et primordial, étant son propre père, est qualifié de mari de sa mère (la déesse Mouth), sa portion féminine renfermée en sa propre essence à la fois mâle et femelle, [Greek: Arsenothaelus]: tous les autres dieux égyptiens ne sont que des formes de ces deux principes constituants considérés sous différents rapports pris isolément. Ce ne sont que de pures abstractions du grand Être. Ces formes secondaires, tertiaires, etc., établissent une chaîne non interrompue qui descend des cieux et se matérialise jusqu'aux incarnations sur la terre, et sous forme humaine. La dernière de ces incarnations est celle d'_Horus_, et cet anneau extrême de la chaîne divine forme sous le nom d'Horammon l'Omega des dieux, dont Ammon-Horus (le grand Ammon, esprit actif et générateur) est l'Alpha. Le point de départ de la mythologie égyptienne est une _Triade_ formée des trois parties d'_Ammon-Ra_, savoir Ammon (le mâle et le père), Mouth (la femelle et la mère) et Khons (le fils enfant). Cette Triade, s'étant manifestée sur la terre, se résout en Osiris, Isis et Horus. Mais la parité n'est pas complète, puisque Osiris et Isis sont frères. C'est à Kalabschi que j'ai enfin trouvé la Triade finale, celle dont les trois membres se fondent exactement dans les trois membres de la Triade initiale: Horus y porte en effet le titre de mari de la mère; et le fils qu'il a eu de sa mère Isis, et qui se nomme _Malouli_ (le _Mandouli_ dans les _proscynemata_ grecs), est le dieu principal de Kalabschi, et cinquante bas-reliefs nous donnent sa généalogie. Ainsi la Triade finale se formait d'Horus, de sa mère Isis et de leur fils Malouli, personnages qui rentrent exactement dans la Triade initiale, Ammon, sa mère Mouth et leur fils Khons. Aussi _Malouli_ était-il adoré à Kalabschi sous une forme pareille à celle de Khons, sous le même costume et orné des mêmes insignes: seulement le jeune dieu porte ici de plus le titre de Seigneur de Talmis, c'est-à-dire de Kalabschi, que les géographes grecs appellent en effet _Talmis_, nom qui se retrouve d'ailleurs dans les inscriptions des temples.
J'ai, de plus, acquis la certitude qu'il avait existé à Talmis trois _éditions_ du temple de Malouli; une sous les Pharaons et du règne d'Aménophis II, successeur de Moeris: une du temps des Ptolémées; et la dernière, le temple actuel qui n'a jamais été terminé, sous Auguste, Caïus Caligula et Trajan; et la légende du dieu _Malouli_, dans un fragment de bas-relief du premier temple, employé dans la construction du troisième, ne diffère en rien des légendes les plus récentes. Ainsi donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de Nubie et d'Égypte n'a jamais reçu de modification, on n'innovait rien, et les anciens dieux régnaient encore le jour où les temples ont été fermés par le christianisme. Ces dieux, d'ailleurs, s'étaient en quelque sorte partagé l'Égypte et la Nubie, constituant ainsi une espèce de _répartition féodale_. Chaque ville avait son patron; Chnouphis et Saté régnaient à Éléphantine, à Syène et à Béghé, et leur juridiction s'étendait sur la Nubie entière; Phré, à Ibsamboul, à Derri et à Amada; Phtha, à Ghirché; Anouké, à Maschakit; Thoth, le surintendant de Chnouphis, sur toute la Nubie, avait ses fiefs principaux à Ghébel-Addèh et à Dakkèh; Osiris était seigneur de Dandour; Isis, reine à Philae; Hathôr, à Ibsamboul, et enfin Malouli, à Kalabschi. Mais Ammon-Ra règne partout et occupe habituellement la droite des sanctuaires.
Il en était de même en Égypte, et l'on conçoit que ce culte partiel ne pouvait changer, puisqu'il était attaché au pays par toute la puissance des croyances religieuses. Du reste, ce culte, pour ainsi dire exclusif dans chaque localité, ne produisait aucune haine entre les villes voisines, puisque chacune d'elles admettait dans son temple (comme syntrônes), et cela par un esprit de courtoisie très-bien calculé, les divinités adorées dans les cantons limitrophes. Ainsi j'ai retrouvé à Kalabschi les dieux de Ghirché et de Dakkèh au midi, ceux de Déboud au nord, occupant une place distinguée; à Déboud, les dieux de Dakkèh et de Philae; à Philae, ceux de Déboud et de Dakkèh, au midi? ceux de Béghé d'Éléphantine et de Syène au nord; à Syène enfin, les dieux de Philae et ceux d'Ombos.
C'est encore à Kalabschi que j'ai remarqué, pour la première fois, la couleur violette employée dans les bas-reliefs peints; j'ai fini par découvrir que cette couleur provenait du mordant ou mixtion appliquée sur les parties de ces tableaux qui devaient recevoir la _dorure_; ainsi le sanctuaire de Kalabschi et la salle qui le précède ont été dorés aussi bien que le sanctuaire de Dakkèh.
Près de Kalabschi est l'intéressant monument de _Bet-Oualli_, qui nous a pris les journées des 28, 29, 30 et 31 janvier jusqu'à midi. Là, mes yeux se sont consolés des sculptures barbares du temple de Kalabschi, qu'on a fait riches parce qu'on ne savait plus les faire belles, en contemplant les bas-reliefs historiques gui décorent ce spéos, d'un fort beau style, et dont nous avons des copies complètes. Ces tableaux sont relatifs aux campagnes contre les Arabes et des peuples _africains_, les _Kouschi_ (les Éthiopiens), et les _Schari_, qui sont probablement les _Bischari_ d'aujourd'hui; campagnes de Sésostris dans _sa jeunesse_ et _du vivant de son père_, comme le dit expressément Diodore de Sicile, qui à cette époque lui fait soumettre, en effet, les _Arabes_ et _presque toute la Libye_.
Le roi Rhamsès, père de _Sésostris_, est assis sur son trône dans un naos, et son fils, en costume de prince, lui présente un groupe de prisonniers arabes asiatiques. Plus loin, le Pharaon est représenté comme vainqueur, frappant lui-même un homme de cette nation, en même temps que le prince (Sésostris) lui présente les chefs militaires et une foule de prisonniers. Le roi, sur son char, poursuit les Arabes, et son fils frappe de sa hache les portes d'une ville assiégée; le roi foule aux pieds les Arabes vaincus, dont une longue file lui est amenée en état de captifs par le prince son fils: tels sont les tableaux historiques décorant la paroi de gauche de ce qui formait la salle principale du monument, en supposant que cette portion du _spéos_ ait jamais été couverte.