Lettres écrites d'Égypte et de Nubie en 1828 et 1829
Chapter 7
Nous avons quitté Ibsamboul le 28 au matin. Vers midi, je fis arrêter à _Ghébel-Addèh_, où est un petit temple creusé dans le roc. La plupart de ses bas-reliefs ont été couverts de mortier par des chrétiens qui ont décoré cette nouvelle surface de peintures représentant des saints, et surtout saint Georges à cheval; mais je parvins à constater, en faisant sauter le mortier, que ce temple avait été dédié à Thoth par le roi Horus, fils d'Aménophis-Memnon, et je réussis à faire exécuter les dessins de trois bas-reliefs fort intéressants pour la mythologie: nous allâmes de là coucher à _Faras_. Le 29, un calme presque plat ne nous permit d'avancer que jusqu'au-delà de _Serré_, et le 30, à midi, nous sommes enfin arrivés à _Ouadi-Halfa_, à une demi-heure de la seconde cataracte, où sont posées nos colonnes d'Hercule. Vers le coucher du soleil, je fis une promenade à la cataracte.
C'est hier seulement que je me mis sérieusement à l'ouvrage. J'ai trouvé ici, sur la rive occidentale, les débris de trois édifices, mais des arases qui ne conservent que la fin des légendes hiéroglyphiques. Le premier, le plus au nord, était un petit édifice carré, sans sculpture et fort peu important. Le second, au contraire, m'a beaucoup intéressé; c'était un temple dont les murs ont été construits en grandes briques crues, l'intérieur étant soutenu par des piliers en pierre de grès ou des colonnes de même matière: mais, comme toutes celles des plus anciennes époques, ces colonnes étaient semblables au dorique et taillées à pans très-réguliers et peu marqués. C'est là l'origine incontestable des ordres grecs. Ce premier temple, dédié à Horammon (Ammon générateur), a été élevé sous le roi Aménophis II, fils et successeur de Thouthmosis III (Moeris), ce que j'ai constaté en faisant fouiller par mes marins arabes, avec leurs mains, autour des restes de piliers et de colonnes où j'apercevais quelques traces de légendes hiéroglyphiques. J'ai été assez heureux pour trouver la fin de la dédicace du temple sur les débris des montants de la première porte. J'ai, de plus, découvert et fait désensabler avec les mains une grande stèle, engagée dans une muraille en briques du temple, portant un acte d'adoration et la liste des dons faits au temple par le roi Rhamsès Ier, avec trois lignes ajoutées dans le même but par le Pharaon son successeur. Enfin, sur les indications du docteur Ricci, nous avons fait fouiller par tous nos équipages, avec pelles et pioches, dans le sanctuaire (ou plutôt à la place qu'il occupait), et nous y avons trouvé une autre grande stèle que je connaissais par les dessins du docteur, et fort importante, puisqu'elle représente le dieu Mandou, une des grandes divinités de la Nubie, conduisant et livrant au roi Osortasen (de la XVIe dynastie) tous les peuples de la Nubie, avec le nom de chacun d'eux inscrit dans une espèce de bouclier attaché à la figure, agenouillée et liée, qui représente chacun de ces peuples, au nombre de cinq. Voici leurs noms, ou plutôt ceux des cantons qu'ils habitaient: 1° _Sehamik_, 2° _Osaou_, 3° _Schôat_, 4° _Oscharkin_, 5° _Kôs_; trois autres noms sont entièrement effacés. Quant à ceux qui restent, je doute qu'on les trouve dans aucun géographe grec; il faudrait avoir le _Strabon_ de deux mille ans avant Jésus-Christ.
Un second temple, plus grand, mais tout aussi détruit que le précédent, existe un peu plus au sud: il est du règne de Thouthmosis III (Moeris), construit également en briques, avec piliers-colonnes doriques primitifs, à montants et portes en grès; c'était le grand temple de la ville égyptienne de _Béhéni_ qui exista sur cet emplacement, et qui, d'après l'étendue des débris de poteries répandus sur la plaine aujourd'hui déserte, paraît avoir été assez grande. Ce fut sans doute la place forte des Égyptiens pour contenir les peuples habitant entre la première et la seconde cataracte. Ce grand temple était dédié à Ammon-Ra et à Phré, comme la plupart des grands monuments de la Nubie. Voilà tout ce qui reste à Ouadi-Halfa, et c'est plus que je n'attendais à la première inspection des ruines ... C'est de ce lieu que je vous adresse mes souhaits d'heureuse année ... Je vous embrasse tous à cette intention.
A M. DACIER.
Ouadi-Halfa, à la seconde cataracte, 1er janvier 1829.
Monsieur,
Quoique séparé de vous par les déserts et par toute l'étendue de la Méditerranée, je sens le besoin de me joindre, au moins par la pensée, et de tout coeur, à ceux qui vous offrent leurs voeux au renouvellement de l'année. Partant du fond de la Nubie, les miens n'en sont ni moins ardents, ni moins sincères; je vous prie de les agréer comme un témoignage du souvenir reconnaissant que je garderai toujours de vos bontés et de cette affection toute paternelle dont vous voulez bien nous honorer mon frère et moi.
Je suis fier maintenant que, ayant suivi le cours du Nil depuis son embouchure jusqu'à la seconde cataracte, j'ai le droit de vous annoncer qu'il n'y a rien à modifier dans _notre Lettre sur l'alphabet des hiéroglyphes_; notre alphabet est bon: il s'applique avec un égal succès, d'abord aux monuments égyptiens du temps des Romains et des Lagides, et ensuite, ce qui devient d'un bien plus grand intérêt, aux inscriptions de tout les temples, palais et tombeaux des époques pharaoniques. Tout légitime donc les encouragements que vous avez bien voulu donner à mes travaux hiéroglyphiques, dans un temps où l'on n'était pas universellement disposé à leur prêter faveur.
Me voici au point extrême de ma navigation vers le midi. La seconde cataracte m'arrête: d'abord par l'impossibilité de la faire franchir par mon _escadre_ composée de sept voiles, et en second lieu, parce que la famine m'attend au delà, et qu'elle terminerait promptement une pointe imprudente tentée sur l'Éthiopie; ce n'est pas à moi de recommencer Cambyse; je suis d'ailleurs un peu plus attaché à mes compagnons de voyage qu'il ne l'était probablement aux siens. Je tourne donc dès aujourd'hui ma proue du côté de l'Égypte pour redescendre le Nil, en étudiant successivement à fond les monuments de ses deux rives; je prendrai tous les détails dignes de quelque intérêt, et d'après l'idée générale que je m'en suis formée en montant, la moisson sera des plus riches et des plus abondantes.
Vers le milieu de février je serai à Thèbes, car je dois au moins donner quinze jours au magnifique temple d'_Ibsamboul,_ l'une des merveilles de la Nubie, créée par la puissance colossale de Rhamsès-Sésostris, et un mois me suffira ensuite pour les monuments existants entre la première et la deuxième cataracte. Philae a été à peu près épuisée pendant les dix jours que nous y avons passés en remontant le Nil; et les temples d'Ombos, d'Edfou et d'Ésné, si vantés au détriment de ceux de Thèbes, m'arrêteront peu de temps, parce que je les ai déjà classés, et que je trouve, sur des monuments plus anciens et d'un meilleur style, les détails mythologiques et religieux que je ne veux puiser qu'à des sources pures. Je me bornerai à recueillir quelques inscriptions historiques, et certains détails de costume qui sentent la décadence et qu'il est utile de conserver.
Mes portefeuilles sont déjà bien riches: je me fais d'avance un plaisir de vous mettre successivement sous les yeux toute la vieille Égypte, religion, histoire, arts et métiers, moeurs et usages; une grande partie de mes dessins sont coloriés, et je ne crains pas d'assurer qu'ils reproduisent le véritable style des originaux avec une scrupuleuse fidélité. Je serai heureux de ces conquêtes si elles obtiennent votre intérêt et vos suffrages.
Je vous prie, Monsieur, d'agréer la nouvelle assurance de mon très-respectueux attachement.
DIXIÈME LETTRE
Ibsamboul, le 12 janvier 1829.
J'ai revu les colosses qui annoncent si dignement la plus magnifique excavation de la Nubie. Ils m'ont paru aussi beaux de travail que la première fois, et je regrette de n'être point muni de quelque lampe merveilleuse pour les transporter au milieu de la place Louis XV, afin de convaincre ainsi d'un seul coup les détracteurs de l'art égyptien. Tout est colossal ici, sans en excepter les travaux que nous avons entrepris, et dont le résultat aura quelque droit à l'attention publique. Tout ceux qui connaissent la localité savent quelles difficultés on a à vaincre pour dessiner un seul hiéroglyphe dans le grand temple.
C'est le 1er de ce mois que j'ai quitte _Ouadi-Halfa_ et la seconde cataracte. Nous couchâmes à _Gharbi-Serré_, et le lendemain, vers midi, j'abordai sur la rive droite du Nil, pour étudier les excavations de _Maschakit,_ un peu au midi du _temple de Thoht_ à _Ghébel-Addèh,_ dont j'ai parlé dans ma dernière lettre; il fallut gravir un rocher presque à pic sur le Nil, pour arriver à une petite chambre creusée dans la montagne, et ornée de sculptures fort endommagées. Je suis parvenu cependant à reconnaître que c'était une chapelle dédiée à la déesse _Anoukis_ (Vesta) et aux autres dieux protecteurs de la Nubie, par un prince éthiopien, nommé _Pohi,_ lequel, étant gouverneur de la Nubie sous le règne de Rhamsès le Grand, supplie la déesse de faire que le conquérant foule les Libyens _et les nomades sous ses sandales, à toujours_.
Le 3 au matin, nous avons amarré nos vaisseaux devant le _temple d'Hathôr_ à _Ibsamboul_; j'ai déjà donné une note sur ce joli temple. J'ajouterai qu'à sa droite on a sculpté, sur le rocher, un fort grand tableau, dans lequel un autre prince _éthiopien_ présente au roi Rhamsès le Grand l'emblème de la victoire (cet emblème est l'insigne ordinaire _des princes ou des fils des rois_) avec la légende suivante en beaux caractères hiéroglyphiques: _Le royal fils d'Ethiopie a dit: Ton père Ammon-Ra t'a doté, ô Rhamsès! d'une vie stable et pure: qu'il t'accorde de longs jours pour gouverner le monde, et pour contenir les Libyens, à toujours_.
Il paraît donc que, de temps en temps, les _nomades_ d'Afrique inquiétaient les paisibles cultivateurs des vallées du Nil. Il est fort remarquable, du reste, que je n'aie trouvé jusqu'ici sur les monuments de la Nubie que des noms de princes éthiopiens et nubiens, comme gouverneurs du pays, sous le règne même de Rhamsès le Grand et de sa dynastie. Il paraît aussi que la Nubie était tellement liée à l'Égypte que les rois se fiaient complètement aux hommes du pays même, pour le commandement des troupes. Je puis citer en preuve une stèle encore sculptée sur les rochers d'Ibsamboul, et dans laquelle un nommé _Maï, commandant des troupes du roi en Nubie,_ et _né dans la contrée de Ouaou_ (l'un des cantons de la Nubie), chante les louanges du Pharaon _Mandoueï Ier_, le quatrième successeur de Rhamsès le Grand, d'une manière très-emphatique; il résulte aussi de plusieurs autres stèles que divers _princes éthiopiens_ furent employés en Nubie par les héros de l'Égypte.
Le 3 au soir commencèrent nos travaux à Ibsamboul: il s'agissait d'exploiter le grand temple, couvert de si grands et de si beaux bas-reliefs. Nous avons formé l'entreprise d'avoir le dessin _en grand et colorié_ de tous les bas-reliefs qui décorent la grande salle du temple, les autres pièces n'offrant que des sujets religieux; et lorsque l'on saura que la chaleur qu'on éprouve dans ce temple, aujourd'hui _souterrain_ (parce que les sables en ont presque couvert la façade), est comparable à celle d'un bain turc fortement chauffé; quand on saura qu'il faut y entrer presque nu, que le corps ruissèle perpétuellement d'une sueur abondante qui coule sur les yeux, dégoutte sur le papier déjà trempé par la chaleur humide de cette atmosphère, chauffée comme dans un autoclave, on admirera sans doute le courage de nos jeunes gens, qui bravent cette fournaise pendant trois ou quatre heures par jour, ne sortent que par épuisement, et ne quittent le travail que lorsque leurs jambes refusent de les porter.
Aujourd'hui 12, notre plan est presque accompli: nous possédons déjà _six grands tableaux_ représentant:
1er. Rhamsès le Grand sur son char, les chevaux lancés au grand galop; il est suivi de trois de ses fils, montés aussi sur des chars de guerre; il met en fuite une armée assyrienne et assiège une place forte.
2e. Le roi à pied, venant de terrasser un chef ennemi, et en perçant un second d'un coup de lance. Ce groupe est d'un dessin et d'une composition admirables.
3e. Le roi est assis au milieu des chefs de l'armée; on vient lui annoncer que les ennemis attaquent son armée. On prépare le char du roi, et des serviteurs modèrent l'ardeur des chevaux, qui sont dessinés, ici comme ailleurs, en perfection. Plus loin se voit l'attaque des ennemis, montés sur des chars de guerre et combattant sans ordre une ligne de chars égyptiens méthodiquement rangés. Cette partie du tableau est pleine de mouvement et d'action: c'est comparable à la plus belle bataille peinte sur les vases grecs, que ces tableaux nous rappellent involontairement.
4e. Le triomphe du roi et sa rentrée solennelle (à _Thèbes_, sans doute), debout sur un char superbe, traîné par des chevaux marchant au pas et richement caparaçonnés. Devant le char sont deux rangs de prisonniers africains, les uns de race _nègre_ et les autres de race _barabra,_ formant des groupes parfaitement dessinés, pleins d'effet et de mouvement.
5e et 6e. Le roi faisant hommage de captifs de diverses nations aux dieux de _Thèbes_ et à ceux d'_Ibsamboul_.
Il reste à terminer le dessin d'un énorme bas-relief occupant presque toute la paroi droite du temple: composition immense, représentant une bataille, un camp entier, la tente du roi, ses gardes, ses chevaux, les chars, les bagages de l'armée, les jeux et les punitions militaires, etc., etc. Dans trois jours au plus, ce grand dessin sera terminé, mais sans couleurs, parce que l'humidité les a fait disparaître. Il n'en est point ainsi des six tableaux précédemment indiqués; tout est colorié et copié jusque dans les plus minces détails avec un soin religieux. On aura ainsi une idée de la magnificence du costume et des chars des vieux Pharaons au XVIe siècle avant J.-C.; on pourra comprendre alors l'étonnant effet de ces beaux bas-reliefs peints avec un tel soin. Je voudrais conduire dans le grand temple d'Ibsamboul tous ceux qui refusent de croire à l'élégante richesse que la sculpture peinte ajoute à l'architecture; dans moins d'un quart d'heure, je réponds qu'ils auraient _sué_ tous leurs préjugés, et que leurs opinions _a priori_ les quitteraient par tous les pores.
Pour tous mes dessins je me suis réservé la partie des légendes hiéroglyphiques, souvent fort étendues, qui accompagnent chaque figure ou chaque groupe dans les bas-reliefs historiques. Nous les copions sur place ou d'après les empreintes lorsqu'elles sont placées à une grande hauteur; je les collationne plusieurs fois sur l'original, je les mets au net et les donne aussitôt aux dessinateurs, qui d'avance ont réservé et tracé les colonnes destinées à les recevoir; j'ai pris la copie entière d'une grande stèle placée entre les deux colosses de gauche, dans l'intérieur du grand temple; elle n'a pas moins de trente-deux lignes: c'est celle dont notre ami Huyot m'avait parlé, et que j'ai bien retrouvée à sa place; ce n'est pas moins qu'un _décret du dieu Phtha_, en faveur de Rhamsès le Grand, auquel il prodigue les louanges pour ses travaux et ses bienfaits envers l'Égypte; suit la réponse du roi au dieu en termes tout aussi polis. C'est un monument fort curieux et d'un genre tout à fait particulier.
Voilà où en est notre _mémorable campagne d'Ibsamboul:_ c'est la plus pénible et la plus glorieuse que nous puissions faire pendant tout le voyage. Nos compagnons français et toscans ont rivalisé de zèle et de dévouement, et j'espère que vers le 15 nous mettrons à la voile pour regagner l'Égypte avec notre butin historique. J'ai eu trois jours de goutte en arrivant ici; mais les bains de vapeur que j'ai pris dans le temple m'en ont délivré pour longtemps, je l'espère. Je n'ai encore reçu que quelques lettres d'Europe.... M. Arago m'a-t-il pardonné d'avoir entrepris mon voyage malgré ses amicales inquiétudes? Je l'ai pardonné, de mon côté, depuis que j'ai touché à la seconde cataracte.... Adieu.
ONZIÈME LETTRE
El-Mélissah (entre Syène et Ombos), le 10 février 1829.
Nous jouons de malheur; depuis notre départ de Syène, à laquelle nous avons dit adieu le 8 de ce mois, nous voici au 10, et nous sommes loin d'avoir franchi la distance qui nous sépare d'_Ombos_, où l'on se rend d'Assouan en neuf heures par un temps ordinaire; mais un violent vent du nord souffle sans interruption depuis trois jours, et nous fait pirouetter sur les vagues du Nil, enflé comme une petite mer. Nous avons amarré, à grand'peine, dans le voisinage de _Mélissah_, où est une carrière de grès sans aucun intérêt; du reste, santé parfaite, bon courage, et nous préparant à explorer Thèbes de fond en comble, si ce n'est pas trop pour nos moyens. Nous sommes, d'ailleurs, tous ragaillardis par le courrier qui nous arriva hier au milieu de nos tribulations maritimes, et qui m'apporta enfin les lettres de Paris du 26 septembre, des 12 et 25 octobre, et du 15 novembre. Voilà, en y ajoutant les deux précédentes, les seules lettres qui me soient parvenues.
Je remercie bien notre vénérable M. Dacier pour les bonnes lignes qu'il a bien voulu m'écrire le 26 septembre. J'espère qu'il aura reçu ma lettre de Ouadi-Halfa du 1er janvier dernier, et qu'il voudra bien pardonner à la vétusté de mes souhaits de jour de l'an, déjà caducs lorsqu'ils lui parviendront; mais la Nubie, et surtout la seconde cataracte, sont loin de Paris, et le coeur seul franchit rapidement de telles distances.
J'écrirai de Thèbes à notre ami Dubois, après avoir vu à fond l'Égypte et la Nubie; je puis dire d'avance que nos Égyptiens feront à l'avenir, dans l'histoire de l'art, une plus belle figure que par le passé; je rapporte une série de dessins de grandes choses, capables de convertir tous les obstinés.
Je transmets à M. Drovetti la lettre que m'a écrite M. de Mirbel, et je suis persuadé qu'elle sera accueillie par S.A. le pacha d'Égypte, qui ne recule jamais devant les choses utiles.
Ma dernière lettre est d'Ibsamboul; je dois donc reprendre mon itinéraire à partir de ce beau monument que nous avons épuisé, au risque de l'être nous-mêmes par les difficultés de son étude.
Nous l'avons quitté le 16 janvier, et le 17, de bonne heure, nous abordâmes au pied du rocher d'_Ibrim_, la _Primis_ des géographes grecs, pour visiter quelques excavations qu'on aperçoit vers le bas de cette énorme masse de grès.
Ces _spéos_ (je donne ce nom aux _excavations dans la roche_, autres que des _tombeaux_) sont au nombre de quatre, et d'époques différentes, mais tous appartenant aux temps pharaoniques.
Le plus ancien remonte jusqu'au règne de Thouthmosis Ier; le fond de cette excavation, de forme carrée comme toutes les autres, est occupé par 4 figures (tiers de nature), assises, et représentant deux fois ce Pharaon assis entre _le dieu seigneur d'Ibrim (Prim)_, c'est-à-dire une des formes du dieu Thoth à tête d'épervier, et la déesse _Saté, dame d'Éléphantine_ et _dame de Nubie_. Ce spéos était une chapelle ou oratoire consacré à ces deux divinités; les parois de côté n'ont jamais été sculptées ni peintes.
Il n'en est point ainsi du second spéos; celui-ci appartient au règne de Moeris, dont la statue, assise entre celles du _dieu seigneur d'Ibrim_ et de la déesse Saté (Junon), _dame de Nubie_, occupe la niche du fond. Cette chapelle aux dieux du pays a été creusée par les soins d'un prince nommé _Nahi_, grand personnage, portant dans toutes les légendes le titre de _gouverneur des terres méridionales_, ce qui comprenait _la Nubie_ entre les deux cataractes. Ce qui reste d'un grand tableau sculpté, sur la paroi de droite, nous montre ce prince debout, devant le roi assis sur un trône, et accompagné de plusieurs autres fonctionnaires publics, présentant au souverain, à ce que dit l'inscription hiéroglyphique (malheureusement très-courte) qui accompagne ce tableau, les revenus et tributs en or, en argent, en grains, etc., provenant des _terres méridionales_ dont il avait le gouvernement. Sur la porte du spéos est inscrite la dédicace que le prince a faite du monument.
Le troisième spéos d'_Ibrim_ est du règne suivant, de l'époque d'Aménophis II, successeur de Moeris, sous lequel les terres du midi étaient administrées par un autre prince, nommé _Osorsaté_. Sur la paroi de droite, ce roi Aménophis II est représenté assis, et deux princes, parmi lesquels _Osorsaté_ occupe le premier rang, présentent au Pharaon les tributs des _terres méridionales_ et les productions naturelles du pays, y compris des _lions_, des _lévriers_ et des _chacals vivants_, comme porte l'inscription gravée au-dessus du tableau, et qui spécifiait le nombre de chacun des objets offerts, comme par exemple: _quarante lévriers_ et _dix chacals vivants_; mais le texte est dans un état si déplorable de dégradation qu'il m'a été impossible d'en tirer autre chose que les faits généraux. Au fond du spéos, la statue du roi Aménophis est assise entre les dieux d'_Ibrim_.
Le plus récent de ces spéos, le quatrième, est encore un monument du même genre et du règne de Sésostris, Rhamsès le Grand. C'est aussi un gouverneur de Nubie qui l'a fait creuser en l'honneur des dieux d'_Ibrim_, Hermès à tête d'épervier et la déesse Saté, à la gloire du Pharaon dont la statue est assise au milieu des deux divinités locales, dans le fond du spéos. Mais à cette époque, _les terres du midi_ étaient gouvernées par un prince éthiopien, dont j'ai retrouvé des monuments à _Ibsamboul_ et à _Ghirché_. Ce personnage est figuré dans le spéos d'_Ibrim_, rendant ses respectueux hommages à Sésostris, et à la tête de tous les fonctionnaires publics de son gouvernement, parmi lesquels on compte deux hiérogrammates, plus le grammate des troupes, le grammate des terres, l'intendant des biens royaux, et d'autres _scribes_ sans désignation plus particulière.
Il est à remarquer, à l'honneur de la galanterie égyptienne, que la femme du prince éthiopien _Satnouï_ se présente devant Sésostris immédiatement après son mari, et avant les autres fonctionnaires. Cela montre, aussi bien que mille autres faits pareils, combien la civilisation égyptienne différait essentiellement de celle du reste de l'Orient, et se rapprochait de la nôtre; car on peut apprécier le degré de civilisation des peuples d'après l'état plus ou moins supportable des femmes dans l'organisation sociale.