Lettres écrites d'Égypte et de Nubie en 1828 et 1829
Chapter 5
9° LE MÉNAGE.--J'ai réuni dans cette série, déjà fort nombreuse, tout ce qui se rapporte à la vie privée ou intérieure. Ces dessins fort curieux représentent: 1° diverses maisons égyptiennes, plus ou moins somptueuses; 2° les vases de diverses formes, ustensiles et meubles, le tout colorié, parce que les couleurs indiquent invariablement la matière; 3° un superbe palanquin; 4° des espèces de chambres à portes battantes, portées sur un traîneau et qui ont servi de _voitures_ aux anciens grands personnages de l'Égypte; 5° les singes, chats et chiens qui faisaient partie de la maison, ainsi que des _nains_ et autres individus mal conformés, qui, 1500 ans et plus avant J.-C., servaient à désopiler la rate des seigneurs égyptiens, aussi bien que, 1500 ans après, celle de nos vieux barons d'Europe; 6° les officiers d'une grande maison, intendants, scribes, etc.; 7° les domestiques portant les provisions de bouche de toute espèce; les servantes apportant aussi divers comestibles; 8° la manière de tuer les boeufs et de les dépecer pour le service de la maison; 9° une suite de dessins représentant des _cuisiniers_ préparant des mets de diverses sortes; 10º enfin, les domestiques portant les mets préparés à la table du maître.
10º MONUMENTS HISTORIQUES.--Ce recueil contient toutes les inscriptions, bas-reliefs et monuments de tout genre portant des légendes royales, avec une date exprimée, que j'ai vus jusqu'ici.
11° MONUMENTS RELIGIEUX.--Toutes les images des différentes divinités, dessinées en grand et coloriées d'après les plus beaux bas-reliefs. Ce recueil s'accroîtra prodigieusement à mesure que j'avancerai dans la Thébaïde.
12° NAVIGATION.--Recueil de dessins représentant la construction des bâtiments et barques de diverses espèces, et les jeux des mariniers, tout à fait analogues aux joûtes qui ont lieu sur la Seine dans les grands jours de fête.
13° Enfin ZOOLOGIE.--Une suite de _quadrupèdes_, d'_oiseaux_, de _reptiles_, d'_insectes_ et de _poissons_, dessinés et coloriés avec _toute fidélité_ d'après les bas-reliefs peints ou les peintures les mieux conservées. Ce recueil, qui compte déjà près de deux cents individus, est du plus haut intérêt: les oiseaux sont magnifiques, les poissons peints dans la dernière perfection, et on aura par là une idée de ce qu'était un hypogée égyptien un peu soigné. Nous avons déjà recueilli le dessin de plus de quatorze espèces différentes de _chiens_ de garde ou de chasse, depuis le _lévrier_ jusqu'au _basset à jambes torses_; j'espère que MM. Cuvier et Geoffroi Saint-Hilaire me sauront gré de leur rapporter ainsi l'histoire naturelle égyptienne en aussi bon ordre.
J'espère compléter et étendre dignement ces diverses séries, puisque je n'ai encore vu, pour ainsi dire, aucun monument égyptien; les grands édifices ne commencent en effet qu'à Abydos, et je n'y serai que dans dix jours.
J'ai passé, le coeur serré, en face d'_Aschmounéin_, en regrettant son magnifique portique détruit tout récemment; hier, _Antinoé_ ne nous a plus montré que des débris; tous ses édifices ont été démolis; il ne reste plus que quelques colonnes de granit, qu'on n'a pu remuer.
Je me suis consolé un peu de la perte de ces monuments, en en retrouvant un fort intéressant et dont personne n'a parlé jusqu'ici. Nous avons reconnu, dans une vallée déserte de la montagne arabique, vis-à-vis _Béni-Hassan-el-Aamar_, un petit temple creusé dans le roc, dont la décoration, commencée par _Thouthmosis IV_, a été continuée par _Mandoueï_ de la XVIIIe dynastie; ce temple, orné de beaux bas-reliefs coloriés, est dédié à la déesse _Pascht_ ou _Pépascht_, qui est la _Bubastis_ des Grecs et la _Diane_ des Romains; les géographes nous ont indiqué à _Béni-Hassan_ la position nommée _Speos Artemidos_ (la Grotte de Diane), et ils ont raison, puisque je viens de retrouver le temple, creusé dans le roc (le spéos de la déesse); et ce monument, qui ne présente en scène que des images de _Bubastis_, la Diane égyptienne, est cerné par divers hypogées de _chats sacrés_ (l'animal de Bubastis); quelques-uns sont creusés dans le roc, un, entre autres, construit sous le règne d'_Alexandre_, fils d'Alexandre le Grand. Devant le temple, sous le sable, est un grand _banc_ de momies de chats pliés dans des nattes et entremêlés de quelques chiens; plus loin, entre la vallée et le Nil, dans la plaine déserte, sont deux très-grands entrepôts de momies de chats en paquets, et recouverts de deux pieds de sable.
Cette nuit j'arriverai à _Osiouth_ (Lycopolis), et demain je remettrai cette lettre aux autorités locales pour qu'elle soit envoyée au Caire, de là à Alexandrie, et de là enfin en Europe; puisse-t-elle être mieux dirigée que les vôtres! car je n'ai rien reçu d'Europe depuis mon départ de Toulon. Ma santé se soutient, et j'espère que le bon air de Thèbes m'assurera la continuation de ce bienfait. Adieu.
SEPTIÈME LETTRE
Thèbes, le 24 novembre 1828.
Ma dernière lettre datée de _Béni-Hassan_, continuée en remontant le Nil et close à _Osiouth_, a dû en partir du 10 au 12 de ce mois; elle parviendra par Livourne. Dieu veuille qu'elle arrive plus promptement que celles qui, depuis mon départ de France, m'ont été adressées par ceux qui se souviennent de moi! je n'en ai reçu aucune! C'est hier seulement, et par un capitaine de navire anglais qui parcourt l'Égypte, que j'ai appris que le Dr Pariset y était aussi arrivé et qu'il se trouve dans ce moment au Caire: mais je n'en sais pas davantage pour cela sur ma famille. S'il en était autrement, et que je fusse tranquille sur la santé de tous les miens, je serais le plus heureux des hommes; car enfin je suis au centre de la vieille Égypte, et ses plus hautes merveilles sont à quelques toises de ma barque. Voici d'abord la suite de mon itinéraire.
C'est le 10 novembre que je quittai _Osiouth_, après avoir visité ses hypogées parfaitement décrits par MM. Jollois et Devilliers, dont je reconnais chaque jour à Thèbes l'extrême exactitude. Le 11 au matin nous passâmes devant _Qaou-el-Kebir_ (Antaeopolis), et mon maasch traversa à pleines voiles l'emplacement du temple que le Nil a complètement englouti sans en laisser les moindres vestiges. Quelques ruines d'_Akhmin_ (celles de Panopolis) reçurent ma visite le 12, et je fus assez heureux pour y trouver un bloc sculpté qui m'a donné l'époque du temple, qui est de Ptolémée Philopator, et l'image du dieu _Pan_, lequel n'est autre chose, comme je l'avais établi d'avance, que l'Ammon générateur de mon _Panthéon_. L'après-midi et la nuit suivante se passèrent en fêtes, bal, tours de force et concert chez l'un des commandants de la Haute-Égypte, Mohammed-Aga, qui envoya sa cange, ses gens et son cheval pour me ramener, avec tous mes compagnons, à _Saouadji_, que j'avais quitté le matin, et où il fallut retourner bon gré mal gré pour ne pas désobliger ce brave homme, bon vivant, bon convive, et ne respirant que la joie et les plaisirs. L'air de Marlborough, que nos jeunes gens lui chantèrent en choeur, le fit pâmer de plaisir, et ses musiciens eurent aussitôt l'ordre de l'apprendre. (_Voyez l'Extrait de_ l'Itinéraire et les lettres du mamour, _à la fin de ce volume_.)
Nous partîmes le 13 au matin, comblés des dons du brave osmanli. A midi, on dépassa Ptolémaïs, où il n'existe plus rien de remarquable. Sur les quatre heures, en longeant le _Djebel-el-Asserat_, nous aperçûmes les premiers crocodiles; ils étaient quatre, couchés sur un îlot de sable, et une foule d'oiseaux circulaient au milieu d'eux. J'ignore si dans le nombre était le _trochilus_ de notre ami Geoffroi Saint-Hilaire. Peu de temps après nous débarquâmes à _Girgé_. Le vent était faible le 15, et nous fîmes peu de chemin. Mais nos nouveaux compagnons, les crocodiles, semblaient vouloir nous en dédommager; j'en comptai vingt et un, groupés sur un même îlot, et une bordée de coups de fusil à balle, tirée d'assez près, n'eut d'autre résultat que de disperser ce conciliabule. Ils se jetèrent au Nil, et nous perdîmes un quart d'heure à désengraver notre _maasch_ qui s'était trop approché de l'îlot.
Le 16 au soir, nous arrivâmes enfin à _Dendérah_. Il faisait un clair de lune magnifique, et nous n'étions qu'à une heure de distance des temples: pouvions-nous résister à la tentation? Souper et partir sur-le-champ furent l'affaire d'un instant: seuls et sans guides, mais armés jusqu'aux dents, nous prîmes à travers champs, présumant que les temples étaient en ligne droite de notre maasch. Nous marchâmes ainsi, chantant les marches des opéras les plus nouveaux, pendant une heure et demie, sans rien trouver. On découvrit enfin un homme; nous l'appelons, mais il s'enfuit à toutes jambes, nous prenant pour des Bédouins, car, habillés à l'orientale et couverts d'un grand burnous blanc à capuchon, nous ressemblions, pour l'Égyptien, à une tribu de Bédouins, tandis qu'un Européen nous eût pris, sans balancer, pour un chapitre de chartreux bien armés. On m'amena le fuyard, et, le plaçant entre quatre de nous, je lui ordonnai de nous conduire aux temples. Ce pauvre diable, peu rassuré d'abord, nous mit dans la bonne voie et finit par marcher de bonne grâce: maigre, sec, noir, couvert de vieux haillons, c'était une _momie ambulante_; mais il nous guida fort bien et nous le traitâmes de même. Les temples nous apparurent enfin. Je n'essayerai pas de décrire l'impression que nous fit le grand propylon et surtout le portique du grand temple. On peut bien le mesurer, mais en donner une idée, c'est impossible. C'est la grâce et la majesté réunies au plus haut degré. Nous y restâmes deux heures en extase, courant les grandes salles avec notre pauvre falot, et cherchant à lire les inscriptions extérieures au clair de la lune. On ne rentra au maasch qu'à trois heures du matin pour retourner aux temples à sept heures. C'est là que nous passâmes toute la journée du 17. Ce qui était magnifique à la clarté de la lune l'était encore plus lorsque les rayons du soleil nous firent distinguer tous les détails. Je vis dés lors que j'avais sous les yeux un chef-d'oeuvre d'architecture, couvert de sculptures de détail du plus mauvais style. N'en déplaise à personne, les bas-reliefs de Dendérah sont détestables, et cela ne pouvait être autrement: ils sont d'un temps de décadence. La sculpture s'était déjà corrompue, tandis que l'architecture, moins sujette à varier puisqu'elle est _un art chiffré_, s'était soutenue digne des dieux de l'Égypte et de l'admiration de tous les siècles. Voici les époques de la décoration: la partie la plus ancienne est la muraille extérieure, à l'extrémité du temple, où sont figurés, de proportions colossales, _Cléopâtre_ et son fils _Ptolémée César_. Les bas-reliefs supérieurs sont du temps de l'empereur _Auguste_, ainsi que les murailles extérieures latérales du _naos_, à l'exception de quelques petites portions qui sont de l'époque de _Néron_. Le pronaos est tout entier couvert de légendes impériales de _Tibère_, de _Caïus_, de _Claude_ et de _Néron_; mais dans tout l'intérieur du naos, ainsi que dans les chambres et les édifices construits sur la terrasse du temple, il n'existe pas un seul cartouche sculpté: tous sont vides et rien n'a été effacé; mais toutes les sculptures de ces appartements, comme celles de tout l'intérieur du temple, sont du plus mauvais style, et ne peuvent remonter plus haut que les temps de _Trajan_ ou d'_Antonin_. Elles ressemblent à celle du propylon du sud-ouest (du _sud-est_?), qui est de ce dernier empereur, et qui, étant dédié à _Isis_, conduisait au temple de cette déesse, placé derrière le grand temple, qui est bien le temple de _Hathôr_ (Vénus), comme le montrent les mille et une dédicaces dont il est couvert, et non pas le temple d'_Isis_, comme l'a cru la Commission d'Égypte. Le grand propylon est couvert des images des empereurs _Domitien_ et _Trajan_. Quant au _Typhonium_, il a été décoré sous _Trajan_, _Hadrien_ et _Antonin le Pieux_.
Le 18 au matin, je quittai le maasch, et courus visiter les ruines de Coptos (_Kefth_): il n'y existe rien d'entier. Les temples ont été démolis par les chrétiens, qui employèrent les matériaux à bâtir une grande église dans les ruines de laquelle on trouve des portions nombreuses de bas-reliefs égyptiens. J'y ai reconnu les légendes royales de _Nectanèbe_, d'_Auguste_, de _Claude_ et de _Trajan_, et plus loin, quelques pierres d'un petit édifice bâti sous les Ptolémées. Ainsi la ville de Coptos renfermait peu de monuments de la haute antiquité, si l'on s'en rapporte à ce qui existe maintenant à la surface du sol.
Les ruines de _Qous_ (Apollonopolis Parva), où j'arrivai le lendemain matin 19, présentent bien plus d'intérêt, quoiqu'il n'existe de ses anciens édifices que le haut d'un propylon à moitié enfoui. Ce propylon est dédié au dieu _Aroëris_, dont les images, sculptées sur toutes ses faces, sont adorées du côté qui regarde le Nil, c'est-à-dire sur la face principale, la plus anciennement sculptée par la reine _Cléopâtre Cocce_, qui y prend le surnom de _Philométore_, et par son fils _Ptolémée Soter II_, qui se décore aussi du titre de _Philométor_. Mais la face supérieure du propylon, celle qui regarde le temple, couverte de sculptures et terminée avec beaucoup de soin, porte partout les légendes royales de _Ptolémée Alexandre Ier_ en toutes lettres; il prend aussi le surnom de _Philométor_. Quant à l'inscription grecque, la restitution de [Greek: SOTAeRES], au commencement de la seconde ligne, proposée par M. Letronne, est indubitable; car on y lit encore très-distinctement ... [Greek: TAeRES], et cela sur la face principale où sont les images et les dédicaces de Cléopâtre Cocce et de son fils Ptolémée Philométor _Soter II_.
Mais M. Letronne a mal à propos restitué [Greek: AeLIOI] là où il faut réellement [Greek: AROAeREI], transcription exacte du nom égyptien du dieu auquel est dédié le propylon; car on lit très-distinctement encore dans l'inscription grecque, [Greek: AROAeREIThEOI]. J'ai trouvé aussi dans les ruines de Qous une moitié de stèle datée du 1er _de Paoni_ de l'an XVI de Pharaon _Rhamsès-Meïamoun_, et relative à son retour d'une expédition militaire; j'aurai une bonne empreinte de ce monument, trop lourd pour qu'on puisse penser à l'emporter.
C'est dans la matinée du 20 novembre que le vent, lassé de nous contrarier depuis deux jours et de nous fermer l'entrée du sanctuaire, me permit d'aborder enfin à _Thèbes_. Ce nom était déjà bien grand dans ma pensée, il est devenu colossal depuis que j'ai parcouru les ruines de la vieille capitale, l'aînée de toutes les villes du monde; pendant quatre jours entiers j'ai couru de merveille en merveille. Le premier jour, je visitai le palais de _Kourna_, les colosses du _Memnonium_, et le prétendu tombeau d'Osimandyas, qui ne porte d'autres légendes que celles de _Rhamsès le Grand_ et de deux de ses descendants; le nom de ce palais est écrit sur toutes ses murailles; les Égyptiens l'appelaient le _Rhamesséion_, comme ils nommaient _Aménophion_ le _Memnonium_, et _Mandouéion_ le palais de Kourna. Le prétendu colosse d'Osimandyas est un admirable colosse de _Rhamsès le Grand_.
Le second jour fut tout entier passé à _Médinet-Habou_, étonnante réunion d'édifices, où je trouvai les propylées d'_Antonin_, d'_Hadrien_ et des _Ptolémées_, un édifice de _Nectanèbe_, un autre de l'Éthiopien _Tharaca_, un petit palais de _Thouthmosis III (Moeris)_, enfin l'énorme et gigantesque palais de _Rhamsès-Meïamoun_, couvert de bas-reliefs historiques.
Le troisième jour, j'allai visiter les vieux rois de Thèbes dans leurs tombes, ou plutôt dans leurs palais creusés au ciseau dans la montagne de _Biban-el-Molouk_: là, du matin au soir, à la lueur des flambeaux, je me lassai à parcourir des enfilades d'appartements couverts de sculptures et de peintures, pour la plupart d'une étonnante fraîcheur; c'est là que j'ai recueilli, en courant, des faits d'un haut intérêt pour l'histoire; j'y ai vu un tombeau de roi martelé d'un bout à l'autre, excepté dans les parties où se trouvaient sculptées les images de la reine sa mère et celles de sa femme, qu'on a religieusement respectées, ainsi que leurs légendes. C'est, sans aucun doute, le tombeau d'un roi condamné par jugement après sa mort. J'en ai vu un second, celui d'un roi thébain _des plus anciennes époques_, envahi postérieurement par un roi de la XIXe dynastie, qui a fait recouvrir de stuc tous les vieux cartouches pour y mettre le sien, et s'emparer ainsi des bas-reliefs et des inscriptions tracées pour son prédécesseur. Il faut cependant dire que l'usurpateur fit creuser une seconde salle funéraire pour y mettre son sarcophage, afin de ne point déplacer celui de son ancêtre. A l'exception de ce tombeau-là, tous les autres appartiennent à des rois des XVIIIe et XIXe ou XXe dynasties; mais on n'y voit ni le tombeau de Sésostris, ni celui de Moeris. Je ne parle point ici d'une foule de petits temples et édifices épars au milieu de ces grandes choses: je mentionnerai seulement un petit temple de la déesse _Hathôr_ (Vénus), dédié par Ptolémée-Épiphane, et un temple de _Thoth_ près de _Médinet-Habou_, dédié par Ptolémée Évergète II et ses deux femmes; dans les bas-reliefs de ce temple, ce Ptolémée fait des offrandes à tous ses ancêtres mâles et femelles, Épiphane et Cléopâtre, Philopator et Arsinoé, Évergète et Bérénice, Philadelphe et Arsinoé. Tous ces Lagides sont représentés en pied, avec leurs surnoms grecs traduits en égyptien, en dehors de leurs cartouches. Du reste, ce temple est d'un fort mauvais goût à cause de l'époque.
Le quatrième jour (hier 23), je quittai la rive gauche du Nil pour visiter la partie orientale de Thèbes. Je vis d'abord _Louqsor_, palais immense, précédé de deux obélisques de près de 80 pieds, d'un seul bloc de granit rose, d'un travail exquis, accompagnés de quatre colosses de même matière, et de 30 pieds de hauteur environ, car ils sont enfouis jusqu'à la poitrine. C'est encore là du Rhamsès le Grand. Les autres parties du palais sont des rois Mandoueï, Horus et Aménophis-Memnon; plus, des réparations et additions de Sabacon l'Éthiopien et de quelques Ptolémées, avec un sanctuaire tout en granit, d'_Alexandre_, fils du conquérant. J'allai enfin au palais ou plutôt à la ville de monuments, à _Karnac_. Là m'apparut toute la magnificence pharaonique, tout ce que les hommes ont imaginé et exécuté de plus grand. Tout ce que j'avais vu à Thèbes, tout ce que j'avais admiré avec enthousiasme sur la rive gauche, me parut misérable en comparaison des conceptions gigantesques dont j'étais entouré. Je me garderai bien de vouloir rien décrire; car, ou mes expressions ne vaudraient que la millième partie de ce qu'on doit dire en parlant de tels objets, ou bien si j'en traçais une faible esquisse, même fort décolorée, on me prendrait pour un enthousiaste, peut-être même pour un fou. Il suffira d'ajouter qu'aucun peuple ancien ni moderne n'a conçu l'art de l'architecture sur une échelle aussi sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux Égyptiens; ils concevaient en hommes de 100 pieds de haut, et l'imagination qui, en Europe, s'élance bien au-dessus de nos portiques, s'arrête et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes de la salle hypostyle de Karnac.
Dans ce palais merveilleux, j'ai contemplé les _portraits_ de la plupart des vieux Pharaons connus par leurs grandes actions, et ce sont des _portraits_ véritables; représentés cent fois dans les bas-reliefs des murs intérieurs et extérieurs, chacun conserve une physionomie propre et qui n'a aucun rapport avec celle de ses prédécesseurs ou successeurs; là, dans des tableaux colossals, d'une sculpture véritablement grande et tout héroïque, plus parfaite qu'on ne peut le croire en Europe, on voit _Mandoueï_ combattant les peuples ennemis de l'Égypte, et rentrant en triomphateur dans sa patrie; plus loin, les campagnes de Rhamsès-Sésostris; ailleurs, _Sésonchis_ traînant aux pieds de la Trinité thébaine (Ammon, Mouth et Khons) les chefs de plus de trente nations vaincues, parmi lesquelles j'ai retrouvé, comme cela devait être, en toutes lettres, _Ioudahamalek, le royaume des Juifs_ ou _de Juda_ (Pl. 2.) C'est là un commentaire à joindre au chapitre XIV du troisième livre des Rois, qui raconte en effet l'arrivée de _Sésonchis_ à Jérusalem et ses succès: ainsi l'identité que nous avons établie entre le _Sheschonck_ égyptien, le _Sésonchis_ de Manéthon et le _Sésac_ ou _Scheschôk_ de la Bible, est confirmée de la manière la plus satisfaisante. J'ai trouvé autour des palais de Karnac une foule d'édifices de toutes les époques, et lorsque, au retour de la seconde cataracte vers laquelle je fais voile demain, je viendrai m'établir pour cinq ou six mois à Thèbes, je m'attends à une récolte immense de faits historiques, puisque, en courant Thèbes comme je l'ai fait pendant quatre jours, sans voir même un seul des milliers d'hypogées qui criblent la montagne libyque, j'ai déjà recueilli des documents fort importants.
Je joins ici la traduction de la partie chronologique d'une stèle que j'ai vue à Alexandrie: elle est très-importante pour la chronologie des derniers Saïtes de la XXVIe dynastie. J'ai de plus des copies d'inscriptions hiéroglyphiques gravées sur des rochers, sur la route de _Cosseïr_, qui donnent la durée expresse du règne des rois de la dynastie persane.
J'omets une foule d'autres résultats curieux; je devrais passer tout mon temps à écrire, s'il fallait détailler toutes mes observations nouvelles. J'écris ce que je puis dans les moments où les ruines égyptiennes me permettent de respirer au milieu de tous ces travaux et de ces jouissances réellement trop vives si elles devaient se renouveler souvent ailleurs comme à Thèbes.
Ma santé est excellente; le climat me convient, et je me porte bien mieux qu'à Paris. Les gens du pays nous accablent de politesses: j'ai dans ce moment-ci dans ma petite chambre: 1° un aga turc, commandant en chef de Kourna, dans le palais de Mandoueï; 2° le Cheik-el-Bélad de Médinet-Habou, donnant ses ordres au Rhamesséium et au palais de Rhamsès-Meïainoun; enfin un cheik de Karnac, devant lequel tout se prosterne dans les colonnades du vieux palais des rois d'Égypte. Je leur fais porter de temps en temps des pipes et du café, et mon drogman est chargé de les amuser pendant que j'écris; je n'ai que la peine de répondre, par intervalles réglés, _Thaïbin_ (Cela va bien), à la question _Ente-Thaïeb_ (Cela va-t-il bien)? que m'adressent régulièrement toutes les dix minutes ces braves gens que j'invite à dîner à tour de rôle. On nous comble de présents; nous avons un troupeau de moutons et une cinquantaine de poules qui, dans ce moment-ci, paissent et fouillent autour du portique du palais de Kourna. Nous donnons en retour de la poudre et autres bagatelles. Je voudrais que le docteur Pariset vînt me joindre; nous pourrions causer Europe, dont je n'ai aucune nouvelle, pas même d'Alexandrie. J'écrirai de Syène, avant de franchir la première cataracte, si cependant j'ai une occasion pour faire descendre mes lettres. J'envoie celle-ci à _Osiouth_, où j'ai établi un agent copte pour notre correspondance. J'ai recueilli à Béni-Hassan beaucoup de fossiles pour M. de Férussac; j'en ai trouvé aussi de très-beaux à Thèbes. J'espère aussi que notre vénérable ami M. Dacier trouvera quelque distraction à ses souffrances dans le peu que j'ai pu dire des magnificences de cette Thèbes qui excitait tant son enthousiasme à cause de l'honneur qui en revient à l'esprit humain; je lui en dirai encore davantage. Il ne manque à mes satisfactions que celle de recevoir des lettres de France..... Adieu.
HUITIÈME LETTRE
De l'île de Philae, le 8 décembre 1828.