Lettres écrites d'Égypte et de Nubie en 1828 et 1829

Chapter 22

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Je me suis fait un devoir de consacrer toutes les économies qu'il m'a été possible de réaliser à des fouilles exécutées à Memphis, à Thèbes, etc., pour enrichir le musée Charles X de nouveaux monuments; j'ai été assez heureux pour réunir une foule d'objets qui compléteront diverses séries du musée égyptien du Louvre; et j'ai enfin réussi, après bien des doutes, à faire l'acquisition du plus beau et du plus précieux _sarcophage_ qui soit encore sorti des catacombes égyptiennes. Aucun musée de l'Europe ne possède un si bel objet d'art égyptien. J'ai réuni aussi une collection d'objets choisis d'un très-grand intérêt, parmi lesquels se trouve une statuette de bronze d'un travail exquis, entièrement incrustée en or, et représentant une reine égyptienne de la dynastie des Bubastites. C'est le plus bel objet connu de ce genre.

Je me hâterai, autant que l'obligation de la quarantaine et l'état de ma santé pourront me le permettre, de me rendre à Paris le plus tôt possible, afin d'avoir l'honneur de mettre sous vos yeux, Monsieur le baron, tous les résultats de mon voyage. Je m'estimerais heureux si vous vouliez bien voir en eux une marque de mon zèle pour le service du roi, et en même temps une preuve de la vive reconnaissance et du respectueux dévouement avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur le baron, votre, etc.

VINGT-SEPTIÈME LETTRE

Toulon, le 26 décembre 1829.

_À M. le vicomte SOSTHÈNES DE LAROCHEFOUCAUD, directeur du département des Beaux-Arts de la maison du roi._

MONSIEUR LE VICOMTE,

J'ai l'honneur de vous faire part de mon arrivée en France, sur le bâtiment du roi l'_Astrolabe_, entré hier au soir en rade après une traversée de dix-neuf jours, et je m'empresse de porter en même temps à votre connaissance les heureux résultats de mon voyage.

Sous le rapport des recherches scientifiques qui en étaient l'objet principal, mes espérances ont été pour ainsi dire surpassées; la richesse de mes portefeuilles ne laisse rien à désirer, et les dessins qu'ils renferment, éclaircissant une foule de points historiques, donnent en même temps des lumières du plus piquant intérêt sur les formes de la civilisation égyptienne jusque dans ses plus petits détails. J'ai recueilli enfin des notions certaines pour l'histoire générale des beaux-arts, et en particulier pour celle de leur transmission de l'Égypte à la Grèce.

C'était un devoir pour moi de m'efforcer d'enrichir la division égyptienne du musée royal de divers genres de monuments qui lui manquent, et de ceux qui peuvent compléter les belles séries qu'il renferme déjà. Je n'ai rien épargné pour atteindre ce but; tout ce que j'ai pu économiser sur les fonds que la maison du roi et divers ministères avaient bien voulu m'accorder pour mon voyage, a été employé à des fouilles et à des acquisitions de monuments égyptiens de toute espèce, destinés au musée Charles X. J'ai fait scier à grand' peine et tirer du fond d'une des catacombes royales de Thèbes un très-grand bas-relief conservant encore presque toute sa peinture antique. Ce superbe morceau, provenant du tombeau du père de Sésostris, pourra seul donner une juste idée de la somptuosité et de la magnificence des sépultures pharaoniques. J'ai aussi acquis un monument du premier ordre: c'est un sarcophage en basalte vert, couvert de sculptures d'une admirable finesse d'exécution, et du plus haut intérêt mythologique; cette pièce, la plus belle de ce genre qu'on ait découverte jusqu'ici, appartenait à Mahmoud-Bey, ministre de la guerre de S.A. le vice-roi d'Égypte.

Tous les objets destinés au musée ont été embarqués à bord de l'_Astrolabe_ et sont arrivés avec moi à Toulon; il ne s'agit plus que de leur transport au musée royal; et comme il importe extrêmement à la conservation du sarcophage, des bas-reliefs et de quelques peintures antiques, d'éviter le plus possible toute espèce de déplacement, il serait très-désirable que la corvette l'_Astrolabe_, sur laquelle sont embarqués ces objets précieux, fût chargée de les transporter de Toulon au Havre aussitôt que la mer sera tenable. En obtenant cette décision du ministre de la marine, vous assureriez à la fois, Monsieur le vicomte, la conservation de ces monuments et leur arrivée à Paris vers le 1er avril, époque où il est indispensable de les recevoir pour achever enfin l'arrangement des salles basses du musée égyptien.

D'un autre côté, j'expédierai à Paris, par le roulage, huit à dix caisses contenant divers objets de petites proportions et qui peuvent supporter sans inconvénient le transport par terre. Les autres arriveraient par mer avec les grands objets.

Permettez-moi, Monsieur le vicomte, de vous prier de hâter la décision de M. le ministre de la marine relativement à l'envoi de la corvette l'_Astrolabe_ au Havre, où elle déposerait les antiquités appartenant au musée royal, afin que je puisse, en sortant de quarantaine, prendre pour leur sûreté toutes les mesures convenables.

Je terminerai cette lettre en renouvelant ici l'expression de toute ma gratitude pour votre active bienveillance, à laquelle je dois attribuer en grande partie le succès de mon voyage; veuillez agréer en même temps l'hommage du respectueux et entier dévouement avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monsieur le vicomte, votre, etc.

VINGT-HUITIÈME LETTRE

En rade de Toulon, le 14 janvier 1830.

C'est aujourd'hui que je comptais recouvrer ma liberté, perdre mon titre de pestiféré, dire adieu au lazaret et bonjour aux rues d'une ville française. Le conseil de santé en a jugé autrement; considérant que l'_Astrolabe_, avant de nous prendre à Alexandrie, était allée mettre M. de Malivoir, consul d'Alep, à Latakié, sur la côte de Syrie, où un canot l'avait déposé, l'_Astrolabe_ ayant ensuite mis à la voile pour retourner en Égypte, ledit conseil a augmenté notre quarantaine de dix jours de plus, en nous considérant comme _provenance brute_. Cette décision malencontreuse aura son cours, parce que ces messieurs l'ont jugé ainsi selon leur bon plaisir. L'Égypte, depuis cinq ans, n'a pas vu de peste; l'état sanitaire de Latakié était parfait; le canot seul avait touché terre; quarante jours et plus s'étaient écoulés, à notre entrée en rade de Toulon, depuis le départ de l'_Astrolabe_ de devant Latakié; aucune maladie ne s'était montrée à bord; vingt autres jours de quarantaine à Toulon, expirés hier 13, ajoutés aux quarante précédents, donnent deux mois d'épreuve à la santé de l'équipage; et quand même, on en exige encore dix de plus! Le plus plaisant, s'il y a le mot pour rire dans un tel acte, c'est que le brick l'_Éclipse_, avec les officiers et les passagers duquel nous avons vécu tous les jours bras dessus bras dessous à Alexandrie, est arrivé trois jours avant nous à Toulon, et n'a été soumis qu'à vingt jours de quarantaine. Si nous avions la peste, les personnes de l'_Éclipse_ doivent l'avoir prise de nous; s'ils sont déclarés sains, c'est que nous le sommes nous-mêmes. Tout cela ne m'a pas semblé très-rationnel, surtout quand il en résulte un supplément de quarantaine.

Je vais écrire à M. le duc de Blacas, puisqu'il est de retour à Paris. J'espère qu'il aura reçu les deux lettres que je me suis fait un devoir de lui adresser, la première de Thèbes, en remontant le Nil, et la seconde après avoir quitté la seconde cataracte; je donne dans celle-ci une idée générale de mes conquêtes historiques en Nubie, et c'est à M. le duc de Blacas que j'en devais le premier hommage.

Cette lettre-ci te parviendra par M. le ministre de la marine, auquel je viens d'adresser quelques renseignements importants qu'il m'a demandés au sujet du transport de l'obélisque de Louqsor. Dieu veuille que cette belle entreprise s'achève! cela serait glorieux pour tous et pour tout.

Rien de plus. Le lazaret est le pays de l'uniformité. Ma santé et celle de Salvador sont excellentes, malgré les vents, la pluie et la neige, et l'impossibilité d'avoir du feu à bord; mais je passe une partie de la journée dans une mauvaise chambre du lazaret, où je puis faire du feu. Quelle opposition que ce mortel hiver avec nos cinquante degrés d'Ibsamboul! Vous n'êtes pas mieux traités à Paris, et j'en grelotte d'avance; mais enfin ce sera à Paris.... Adieu.

VINGT-NEUVIÈME LETTRE

Aix, le 29 janvier 1830.

Me voici établi chez le bon M. Sallier, et gardant le coin du feu pour me soustraire au froid piquant qui se fait encore sentir dans ce beau climat de Provence. Je m'effraye de l'idée seule de monter subitement vers le nord et m'ensevelir dans les brouillards de la Seine. Jusqu'ici, la goutte a bien voulu m'épargner sa visite habituelle du premier jour de l'an; quelques petites douleurs sourdes m'avertissent qu'elle arrivera à la première humidité qui me saisira.

Je suis sorti de la maudite quarantaine le 23 du courant, et n'ai passé que deux jours à Toulon avec M. Drovetti, qui, ayant appris que j'étais en quarantaine, vint m'y voir et prolongea son séjour jusqu'à ma sortie définitive. Nous sommes partis tous deux au même instant, le 26, lui pour l'orient, à Nice, et moi pour l'occident, à Marseille, où j'arrivai le même jour d'assez bonne heure; j'y séjournai le 27 et la nuit du 28. J'ai vu tout ce qu'il y a à voir, c'est-à-dire peu de chose en antiquités égyptiennes. Au moment de partir, j'ai reçu la lettre de notre ami Dubois, et j'ai traité pour la stèle égyptienne de M. Mayer, qui s'est décidé à la céder; il va l'adresser directement au musée royal.

J'ai certainement grande envie de me voir à Paris; mais les froids rigoureux que vous éprouvez sous ce bienheureux ciel m'épouvantent profondément; aussi suis-je décidé à diriger ma route de manière à ne quitter le soleil du Midi que le plus tard possible, afin de ménager les transitions. Je ne prendrai donc pas la route de Lyon, difficile par l'accumulation des neiges, surtout entre Lyon et Paris. J'aurai de la besogne à Aix pour sept à huit jours au moins, sur les papyrus de M. Sallier; je veux les couler à fond, afin de n'être pas obligé d'y revenir. De là je compte aller à Avignon voir le musée Calvet. Je tournerai sur Nîmes pour visiter les nouvelles fouilles; ensuite Montpellier, Narbonne, Toulouse et Bordeaux; je pousserai de là sur Montauban, et à Cahors je prendrai la malle-poste, qui me mettra en deux ou trois jours à Paris.... A Paris donc.

TRENTIÈME LETTRE

Toulouse, le 18 février 1830.

Me voici au milieu des troubadours de Toulouse. J'ai fait partir Salvador presque à notre arrivée; il emporte mes gros bagages, contenant les dessins et toutes mes notices et descriptions des monuments; ces précieux documents me serviront d'avant-garde et me précéderont de quelques jours à Paris.

Le papyrus de M. Sallier m'a retenu plus que je ne l'avais pensé. Il a fallu prolonger mon séjour, parce que mon excellent hôte m'a témoigné l'envie de rester seul possesseur de son livre et le désir que je n'en prisse point de copie; il a donc fallu me contenter de l'étudier à fond. Je ne l'ai quitté qu'après avoir mis en portefeuille des notes complètes sur les parties les plus importantes de ce vieux monument. J'ai reconnu qu'il contient le récit dramatique de la guerre de Sésostris contre les Scythes (Schéta), alliés avec la plupart des peuples de l'Asie occidentale. Mais il est extrêmement piquant d'avoir reconnu aussi que ce même texte est gravé en grands hiéroglyphes sur la paroi extérieure _sud_ du palais de Karnac à Thèbes; ce texte historique est fort endommagé et presque perdu à Karnac, devais-je m'attendre à le retrouver à Aix dans toute son intégrité? Le rapprochement de ce double texte me le donnera tout entier.

Continuant à chercher de la chaleur et le beau soleil du Midi au travers des neiges qui couvrent la Provence, je me suis rendu à Nîmes, où j'ai admiré l'amphithéâtre, et surtout la Maison carrée, qui, dans son état actuel, est certainement le mieux conservé de tous les monuments romains existants en Europe.

A Montpellier j'ai retrouvé l'excellent M. Fabre, que j'avais connu en Italie; il m'a fait visiter en détail le beau musée de tableaux et la riche bibliothèque dont il a fait don à sa ville natale. C'est une chose merveilleuse qu'une telle réunion.

Encore des neiges et du froid en quittant Montpellier. Quel démon d'hiver le ciel nous envoie-t-il donc cette année? J'en souffre beaucoup, et je crains fort de trouver la goutte en arrivant dans l'atmosphère brumeuse de Paris. Cependant il est temps que j'y rentre, et ce sera bientôt.... Adieu.

TRENTE ET UNIÈME LETTRE

Bordeaux, le 2 mars 1830.

Je me trouve enfin, en très-bonne santé, dans la belle ville de Bordeaux; je vais en courir les monuments pour achever mon éducation et finir mes caravanes, car c'est demain, mercredi 3 mars, que je monte dans le courrier, à dix heures du soir, pour arriver enfin à Paris vendredi, à la pointe du jour.

Nous nous trouverons donc là où nous nous sommes quittés, il y aura alors vingt mois et vingt jours; ce n'est pas trop pour les résultats que j'ai conquis sur le désert; on m'en saura un jour, peut-être, quelque gré....

APPENDICE

N° 1

NOTICE SOMMAIRE SUR L'HISTOIRE D'ÉGYPTE, RÉDIGÉE A ALEXANDRIE POUR LE VICE-ROI, ET REMISE A SON ALTESSE AU MOIS DE NOVEMBRE 1829.

Les premières tribus qui peuplèrent l'ÉGYPTE, c'est-à-dire la vallée du Nil, entre la cataracte d'Osouan et la mer, venaient de l'_Abyssinie_ ou du _Sennaar_. Mais il est impossible de fixer l'époque de cette première migration, excessivement antique.

Les anciens Égyptiens appartenaient à une race d'hommes tout à fait semblables aux _Kennous_ ou _Barabras_, habitants actuels de la Nubie. On ne retrouve dans les _Coptes_ d'Égypte aucun des traits caractéristiques de l'ancienne population égyptienne. Les Coptes sont le résultat du mélange confus de toutes les nations qui, successivement, ont dominé sur l'Égypte. On a tort de vouloir retrouver chez eux les traits principaux de la vieille race.

Les premiers Égyptiens arrivèrent en Égypte dans l'état de nomades, et n'avaient point de demeures plus fixes que les Bédouins d'aujourd'hui; ils n'avaient alors ni sciences, ni arts, ni formes stables de civilisation.

C'est par le travail des siècles et des circonstances que les Égyptiens, d'abord errants, s'occupèrent enfin d'agriculture, et s'établirent d'une manière fixe et permanente; alors naquirent les premières villes, qui ne furent, dans le principe, que de petits villages, lesquels, par le développement successif de la civilisation, devinrent des cités grandes et puissantes. Les plus anciennes villes de l'Égypte furent Thèbes (_Louqsor_ et _Karnac_), _Esné_, _Edfou_ et les autres villes du _Saïd_, au-dessus de _Dendérah_; l'Égypte moyenne se peupla ensuite, et la Basse-Égypte n'eut que plus tard des habitants et des villes. Ce n'est qu'au moyen de grands travaux exécutés par les hommes, que la Basse-Égypte est devenue habitable.

Les Égyptiens, dans les commencements de leur civilisation, furent gouvernés par LES PRÊTRES. Les prêtres administraient chaque canton de l'Égypte sous la direction du GRAND-PRÊTRE, lequel donnait ses ordres, disait-il, au nom de Dieu même. Cette forme de gouvernement se nommait _théocratie_; elle ressemblait, mais bien moins parfaite, à celle qui régissait les Arabes sous les premiers kalifes.

Ce premier gouvernement égyptien, qui devenait facilement injuste, oppresseur, s'opposa bien longtemps à l'avancement de la civilisation. Il avait divisé la nation en trois parties distinctes: 1° LES PRÊTRES; 2° LES MILITAIRES; 3° LE PEUPLE. Le peuple seul travaillait, et le fruit de toutes ses peines était dévoré par les prêtres, qui tenaient les _militaires_ à leur solde et les employaient à contenir le reste de la population.

Mais il arriva une époque où les soldats se lassèrent d'obéir aveuglément aux prêtres. Une révolution éclata, et ce changement, heureux pour l'Égypte, fut opéré par un militaire nommé _Méneï_, qui devint le chef de la nation, établit le gouvernement royal et transmit le pouvoir à ses descendants en ligne directe.

Les anciennes histoires d'Égypte font remonter l'époque de cette révolution à six mille ans environ avant l'islamisme.

Dès ce moment, le pays fut gouverné par des ROIS, et le gouvernement devint plus doux et plus éclairé, car le pouvoir royal trouva un certain contre-poids dans l'influence que conservait nécessairement la classe des prêtres, réduite alors à son véritable rôle, celui d'instruire et d'enseigner en même temps les lois de la morale et les principes des arts. THÈBES resta la capitale de l'État; mais le roi Méneï et son fils et successeur ATHOTHI jetèrent les fondements de MEMPHIS, dont ils firent une ville forte et leur seconde capitale. Elle exista à peu de distance du Nil, et on a trouvé ses ruines dans les villages de _Menf_, _Mokhnan_, et surtout de _Mit-Rhahinéh_. Les anciens historiens arabes nommèrent _Memphis_, _Mars-el-Qadiméh_, pour la distinguer de _Mars-el-Atiqéh_ (_Fosthath_ ou le vieux Caire) et de _Mars-el-Qahérah_ (le Caire), la capitale actuelle.

Une très-longue suite de rois succéda à _Méneï_; diverses familles occupèrent le trône, et la civilisation se développa de siècle en siècle. C'est sous la IIIe dynastie que furent bâties les pyramides de _Dahschour_ et de _Sakkarah_, les plus anciens monuments dans le monde connu. Les pyramides de Ghizéh sont les tombeaux des trois première rois de la Ve dynastie, nommés _Souphi Ier_, _Sensaouphi_ et _Mankhéri_. Autour d'elles s'élèvent de petites pyramides et des tombeaux, construits en grandes pierres, qui ont servi de sépultures aux princes de la famille de ces anciens rois. Sous ces dynasties ou familles régnantes qui se succédèrent les unes aux autres, les sciences et les arts naquirent et se développèrent graduellement. L'Égypte était déjà puissante et forte; elle exécuta même plusieurs grandes entreprises militaires au dehors, notamment sous des rois nommés _Sésokhris_, _Aménémé_ et _Aménémôf_; mais les monuments de ces rois n'existent plus, et l'histoire n'a conservé aucun détail sur leurs grandes actions, parce qu'après le règne de ces princes un grand bouleversement changea la face de l'Asie; des peuples barbares firent une invasion en Égypte, s'en emparèrent et la ravagèrent en détruisant tout sur leur passage; Thèbes fut ruinée de fond en comble.

Cet événement eut lieu environ 2800 ans avant l'islamisme. Une partie de ces Barbares s'établit en Égypte et tyrannisa le pays pendant plusieurs siècles. La civilisation première égyptienne fut ainsi arrêtée et détruite par ces étrangers, qui ruinèrent l'État par leurs exactions et leurs rapines, en faisant disparaître par la misère une partie de la population locale. Ces Barbares ayant élu un d'entre eux pour chef, il prit aussi le titre de _Pharaon_, qui était le nom par lequel on désignait dans ce temps-là tous les rois d'Égypte.

C'est sous le quatrième de ces chefs étrangers que _Ioussouf, fils de Iakoub_, devint premier ministre et attira en Égypte la famille de son père, qui forma ainsi la souche de la nation juive.

Avec le temps, diverses parties de l'Égypte supérieure s'affranchirent du joug des étrangers, et à la tête de cette résistance parurent des princes descendants des rois égyptiens que les Barbares avaient détrônés. L'un de ces princes, nommé _Amosis_, rassembla enfin assez de forces pour attaquer les étrangers jusque dans la Basse-Égypte, où ils étaient le plus solidement établis, au moyen des places de guerre, parmi lesquelles on comptait en première ligne _Aouara_, immense campement fortifié qui exista dans l'emplacement actuel d'_Abou-Kecheid_; du côté de _Salakiéh_.

Les exploits militaires d'_Amosis_ délivrèrent l'Égypte de la tyrannie des Barbares. Il les chassa de Memphis, dont ils avaient fait leur capitale, et les contraignit de se renfermer tous dans la grande place d'armes d'_Aouara_, dont le siège fut commencé. Amosis étant mort sur ces entrefaites, son fils _Aménôf_ continua le blocus et força les étrangers à une capitulation en vertu de laquelle ils évacuèrent l'Égypte pour se jeter sur la Syrie, où s'établirent quelques-unes de leurs tribus.

_Aménôf_, le premier de ce nom, réunit ainsi toute l'Égypte sous sa domination et releva le trône des Pharaons, c'est-à-dire des rois de race égyptienne. C'était le chef de la XVIIIe dynastie. Son règne entier et celui de ses trois premiers successeurs, _Thouthmosis Ier_, _Thouthmosis II_ et _Méris-Thouthmosis III_, furent consacrés à reconstituer en Égypte un gouvernement régulier et à relever la nation écrasée par les longues années de la servitude étrangère.

Les Barbares avaient tout détruit, tout était par conséquent à reconstruire. Ces grands rois n'épargnèrent rien pour relever l'Égypte de son abaissement; l'ordre fut rétabli dans tout le royaume; les canaux furent recreusés; l'agriculture et les arts, encouragés et protégés, ramenèrent l'abondance et le bien-être parmi les sujets, ce qui accrut et perpétua les richesses du gouvernement. Bientôt les villes furent reconstruites; les édifices consacrés à la religion se relevèrent de toutes parts, et plusieurs des monuments qu'on admire encore sur les bords du Nil appartiennent à cette intéressante époque de la restauration de l'Égypte par la sagesse de ses rois. De ce nombre sont les monuments de _Semné_ et d'_Amada_, en Nubie, et plusieurs de ceux de _Karnac_ et de _Médinet-Habou_, qui sont de beaux ouvrages de Thouthmosis Ier ou de Thouthmosis III, qu'on appelait aussi _Méris_.

Ce roi, qui a fait exécuter les deux obélisques d'Alexandrie, est celui de tous les Pharaons qui opéra les plus grandes choses. C'est à lui que l'Égypte doit l'existence du grand lac de Fayoum. Par les immenses travaux qu'il fit faire, et au moyen de canaux et d'écluses, ce lac devint un réservoir qui servait à entretenir, pour tout le pays inférieur, un équilibre perpétuel entre les inondations du Nil insuffisantes et les inondations trop fortes. Ce lac portait autrefois le nom de _lac Méris_, aujourd'hui _Birket-Karoun_.

Ces rois, et quelques-uns de leurs successeurs, paraissent avoir conservé, dans toute sa plénitude, le pouvoir royal qu'ils avaient arraché aux chefs des Barbares; mais ils n'en usèrent qu'à l'avantage du pays; ils s'en servirent pour corriger et reconstituer la société corrompue par l'esclavage, et pour replacer l'Égypte au premier rang politique qui lui appartenait au milieu des nations environnantes.

Quelques peuples de l'Asie avaient déjà atteint à cette époque un certain degré de civilisation, et leurs forces pouvaient menacer le repos de l'Égypte. _Méris_ et ses successeurs prirent souvent les armes et portèrent la guerre en Asie ou en Afrique, soit pour établir la domination égyptienne, soit pour ravager et affaiblir ces États et assurer ainsi la tranquillité de la nation égyptienne.

Parmi ces conquérants, on doit compter _Aménôf II_, fils de Méris, qui rendit tributaire la Syrie et l'ancien royaume de Babylone; _Thouthmosis IV_, qui envahit l'_Abyssinie_ et le _Sennaar_; enfin _Aménôf III_, qui acheva la conquête de l'Abyssinie et fit de grandes expéditions en Asie. Il existe encore des monuments de ce roi; c'est lui qui fit bâtir le palais de _Sohleb_, en Haute-Nubie, le magnifique palais de _Louqsor_, et toute la partie sud du grand palais de Karnac à Thèbes. Les deux grands colosses de Kourna sont des statues qui représentent cet illustre prince.

Son fils _Hôrus_ châtia une révolte d'Abyssins et continua les travaux de son père; mais deux de ses enfants, qui lui succédèrent, n'eurent ni la fermeté ni le courage de leurs ancêtres; ils laissèrent se perdre en peu d'années l'influence que l'Égypte exerçait sur les contrées voisines. Mais le roi _Ménephtha Ier_ releva la gloire du pays et porta ses armes victorieuses en Syrie, à Babylone, et jusque dans le nord de la Perse.