Lettres écrites d'Égypte et de Nubie en 1828 et 1829
Chapter 21
On sera frappé de cette différence très-sensible en comparant les bas-reliefs de la salle hypostyle avec ceux qui couvrent les parois de la première salle de droite, et en général toute la partie du palais à droite de la salle hypostyle, décorée sous Rhamsès le Grand. Cette étude n'est pas sans intérêt, et importe beaucoup à l'histoire de l'art en général, surtout quand il s'agit d'époques bien antérieures aux premiers essais des maîtres immortels qu'a produits le génie inépuisable des Grecs; et ici j'ai sous les yeux et sous la main des documents de cette importante histoire; je les explore de mon mieux et j'y pense sans cesse, ne fût-ce que comme sujet de distraction des magnificences de notre château de Kourna, petite bicoque de boue à un étage, mais dominant majestueusement ces tanières et ces terriers où se nichent nos concitoyens les Arabes; nous y jouissons journellement d'une température de 32 à 38 degrés; mais on s'habitue à tout, et nous trouvons qu'on respire très agréablement à 28 degrés; d'ailleurs, je ne suis au château que la nuit.
Nos explorations à Thèbes avancent vers leur terme; le 1er août prochain, nous passerons sur la rive orientale, où nous attendent les immenses constructions de _Karnac_ et de _Louqsor_; ces dernières sont déjà dans nos portefeuilles. Un mois nous suffira pour relever le peu de bas-reliefs historiques encore existants dans le grand palais des rois, et pour noter ce qu'il y a de plus saillant dans les scènes religieuses, si nombreuses dans cette curieuse construction. Je compte donc me mettre sérieusement en route pour Paris au commencement de septembre, époque à laquelle nous dirons adieu à Thèbes, notre vieille mère. Nous reverrons Dendérah en descendant, et après une station au Caire nous nous retrouverons bientôt à Alexandrie.
Si l'on doit voir un obélisque égyptien à Paris, comme vous me l'écrivez, que ce soit un de ceux de Louqsor; Thèbes se consolera de cet enlèvement en gardant l'obélisque de Karnac, le plus beau de tous et le plus digne d'admiration; mais je ne donnerai jamais mon adhésion (dont on saura fort bien se passer, sans doute) au projet de scier en trois parties un de ces magnifiques monolithes; ce serait un sacrilège: tout ou rien. Je ne doute pas qu'on ne puisse mettre sur le Nil et charger sur un radeau proportionné l'un des deux obélisques de Louqsor, et je désigne celui de droite pour de très-bonnes raisons, quoique le pyramidion en soit altéré et que le monolithe soit moins élevé de quelques pieds que celui de gauche. Les grandes eaux de l'inondation emmèneraient facilement l'embarcation jusqu'à Alexandrie, et la mer ferait le reste[Footnote: L'évènement a prouvé combien les prévisions de Champollion le jeune étaient justes.]; voilà ce qui est possible, et le seul plan que je puisse proposer, d'après la connaissance complète des localités et des monuments. Paris a besoin d'un ou deux échantillons des grands travaux de l'architecture égyptienne, qui étaient si instructifs pour ceux qui les visitaient dans le temps de leur splendeur; car il est vrai que toute l'histoire nationale y était inscrite, et nos monuments modernes ne sont pas destinés à rendre de tels services à notre postérité. Ce que j'y ai appris est prodigieux; Médinet-Habou a fourni une récolte bien inattendue de noms d'anciens peuples d'Afrique et d'Asie; il n'y a vraiment qu'à y regarder pour s'enrichir et pour remplir une grande partie des lacunes qui existent encore dans les premières pages de l'histoire générale des hommes. J'espère que je n'aurai pas travaillé sans utilité pour ce grand sujet de mes études dans cette autre terre sainte.
A propos de terre sainte, nous venons d'apprendre que Mgr l'archevêque de Jérusalem a jugé à propos de nous décorer très-bénévolement de la croix de chevalier du Saint-Sépulcre; que nos diplômes sont arrivés à Alexandrie, où nous pourrons les retirer moyennant les droits d'usage, fixés pour nous à cent louis pour chacun. Il paraît qu'on ignore sur les bords du Cédron que les érudits des bords de la Seine ne sont pas des Crésus, et que la roue de la Fortune ne tourne guère pour eux s'il ne sont d'ailleurs un tant soit peu industriels; quelle que soit donc notre ardeur d'arborer la croix de chevalier pour combattre les infidèles, je dois renoncer à cet honneur et me contenter d'avoir été jugé digne de l'obtenir; ce n'est pas à la pauvre érudition à supporter les charges du siècle, et ce n'est que de sa plume qu'elle peut concourir au triomphe de la sainte Sion.
J'ai enfin les lettres de Paris des 30 janvier, 22 mars et 10 avril; j'attends toujours celles auxquelles j'apporterai moi-même les réponses.... Adieu.
VINGT ET UNIÈME LETTRE
Sur le Nil, près d'Antinoé, le 11 septembre 1829.
Le lieu et la date de cette lettre diront clairement que mon voyage de recherches est terminé, et que je retourne au plus vite vers Alexandrie pour regagner l'Europe et y trouver à la fois contentement de coeur et repos de corps, dont, au reste, quant au dernier point, je n'éprouve pas un grand besoin; depuis Dendérah, que j'ai quitté le 7 au matin, j'ai en effet vécu en chanoine; couché toute la journée dans la jolie cange de notre ami Mohammed-Bey d'Akhmim, qui a bien voulu nous la louer, j'ai mené une vie tout à fait contemplative, et mon occupation la plus sérieuse a été de regarder, comme on le fait parfois à Paris, de quel côté venait le vent et si nos rameurs faisaient leur devoir en conscience. Le vent du nord nous a longtemps contrariés, malgré le courant du fleuve, enflé outre mesure et au-dessus du maximum de sa crue. L'inondation de cette année est magnifique pour ceux qui, comme nous, voyagent en amateurs, et n'ont dans ces campagnes d'autre intérêt que celui du coup d'oeil. Il n'en est pas de même des pauvres et malheureux fellahs ou cultivateurs; l'inondation est trop forte; elle a déjà ruiné plusieurs récoltes, et le paysan sera obligé, pour ne pas mourir de faim, de manger le blé que le pacha lui avait laissé pour l'ensemencement prochain. Nous avons vu des villages entiers délayés par le fleuve, auquel ne sauraient résister de mesquines cahuttes bâties de limon séché au soleil; les eaux, en beaucoup d'endroits, s'étendent d'une montagne à l'autre, et là où les terres plus élevées ne sont point submergées, nous voyons les misérables fellahs, femmes, hommes et enfants, portant en toute hâte de pleines couffes de terre, dans le dessein d'opposer à un fleuve immense des digues de trois à quatre pouces de hauteur, et de sauver ainsi leurs maisons et le peu de provisions qui leur restent. C'est un tableau désolant et qui navre le coeur; ce n'est pas ici le pays des souscriptions, et le gouvernement ne demandera pas un sou de moins, malgré tant de désastres.
C'est avec bien du regret, comme on se l'imagine sans doute, que j'ai dit adieu aux magnificences de Thèbes, que j'habitais depuis six mois. Notre dernier logement a été, à Karnac, le temple de _Oph_ (Rhéa), à côté du grand temple du sud, au milieu des avenues de sphinx, et à la porte du grand palais des rois.
A notre retour à Thèbes, au mois de mars passé, nous avions exploité le palais de Louqsor et fait dessiner tous les bas-reliefs de quelque intérêt, en commençant par les immenses tableaux des deux massifs du pylône; ce sont donc les seuls édifices de Karnac que nous avions encore à étudier. Ce travail a été exécuté avec ardeur, et mes portefeuilles renferment, sans exception, la série de tous les bas-reliefs historiques, un peu conservés, du palais de Karnac, aussi beaux de style et d'exécution que ceux d'Ibsamboul, s'ils ne leur sont même réellement supérieurs. Tous concernent les campagnes de _Ménephtha Ier_ (Ousireï) en Asie; j'ai fait prendre, de plus, une cinquantaine de dessins de bas-reliefs qui méritent aussi le titre d'historiques, puisqu'ils représentent des Pharaons qui complètent ou enrichissent plusieurs de mes recueils relatifs aux XVIIIe, XIXe, XXe, XXIe et XXIIe dynasties. Karnac est un amas de palais et de temples; étonnante réunion d'édifices de toutes les époques de la monarchie égyptienne, constructions merveilleuses devant lesquelles tout esprit de système sur les arts devra se modifier par l'influence de si grandes conceptions complètement réalisées.
Parti de Thèbes le 4 septembre au soir, j'étais le 5 sous le portique de Dendérah, dont l'architecture est aussi admirable que les bas-reliefs de décor sont mauvais et repoussants par l'empreinte de décadence qu'ils offrent dans toutes leurs parties; les inscriptions hiéroglyphiques elles-mêmes sont de mauvais goût. Le scribe qui les a tracées a voulu faire le bel esprit; prodiguant les symboles et les formes figuratives, il a visé au lazzi et même au calembour. Toutefois, la masse de l'édifice est belle, imposante, frappe même les voyageurs qui, comme nous, sont de vieux Thébains, et ont l'oeil encore rempli des belles conceptions architecturales de l'époque des Pharaons.
Le reste du voyage jusqu'aujourd'hui (11 septembre) n'a rien offert de particulier; j'espère dans la nuit de demain arriver au Caire; là, rien ne peut m'arrêter plus de quatre ou cinq jours; nous partirons tout de suite pour Alexandrie, et s'il s'y trouve un bon vaisseau prêt à nous recevoir, je m'embarque immédiatement pour gagner Toulon.
C'est aussi sur le Nil, entre _Dendérah_ et _Haou_ (Diospolis parva), que nous ont rejoints par hasard deux malheureux courriers, expédiés de Thèbes au Caire depuis la fin de juin; pendant tout ce temps-là nous sommes restés sans nouvelles d'Europe, et c'est en attendant chaque jour leur arrivée que le temps s'est écoulé sans que nous puissions écrire en France. Du reste, comme nous, vous devez être accoutumés aux lacunes. Ces courriers m'ont apporté les lettres du 12 mai et du 12 juillet; heureusement je suis en chemin d'en avoir de plus fraîches. Nous venons d'apprendre l'arrivée du nouveau consul général de France, M. Mimaut; on nous en dit toute sorte de bien. Ce sera pour nous une nouvelle ressource.... Adieu.
VINGT-DEUXIÈME LETTRE
Le Caire, le 15 septembre 1829.
Nous voici de retour dans la capitale de l'Égypte, où je ne trouve ni lettres ni nouvelles d'Europe. Je me hâterai de descendre à Alexandrie; je suis retenu au Caire par une visite que je dois faire à Ibrahim-Pacha, dont je suis désireux de faire la connaissance. Je puis, dans une conversation, laisser dans sa tête le germe de quelques bonnes choses, et il est capable de les exécuter.
Je n'ai pas oublié le musée égyptien du Louvre dans mes explorations; j'ai recueilli des monuments de tout volume, et les plus petits ne seront pas les moins intéressants. En objets de gros volume, j'ai choisi sur des milliers trois ou quatre momies remarquables par des décorations particulières, ou portant des inscriptions grecques; ensuite, le plus beau bas-relief colorié du tombeau royal de Ménephtha Ier (Ousireï), à Biban-el-Molouk; c'est une pièce capitale qui vaut à elle seule une collection; il m'a donné bien du souci et me fera certainement un procès avec les Anglais d'Alexandrie, qui prétendent être les propriétaires légitimes du tombeau d'Ousireï, découvert par Belzoni aux frais de M. Salt. Malgré cette belle prétention, de deux choses l'une: ou mon bas-relief arrivera à Toulon, ou bien il ira au fond de la mer ou du Nil, plutôt que de tomber en des mains étrangères. Mon parti est pris là-dessus.
J'ai acquis au Caire, de Mahmoud-Bey le Kihaïa, le plus beau des sarcophages présents, passés et futurs; il est en basalte vert, et couvert intérieurement et extérieurement de bas-reliefs, ou plutôt de camées travaillés avec une perfection et une finesse inimaginables. C'est tout ce qu'on peut se figurer de plus parfait dans ce genre; c'est un bijou digne d'orner un boudoir ou un salon, tant la sculpture en est fine et précieuse. Le couvert porte, en demi-relief, une figure de femme d'une sculpture admirable. Cette seule pièce m'acquitterait envers la maison du roi, non sous le rapport de la reconnaissance, mais sous le rapport pécuniaire; car ce sarcophage, comparé à ceux qu'on a payés vingt et trente mille francs, en vaut certainement cent mille.
Le bas-relief et le sarcophage sont les deux plus beaux objets égyptiens qu'on ait envoyés en Europe jusqu'à ce jour. Cela devait de droit venir à Paris et me suivre comme trophée de mon expédition; j'espère qu'ils resteront au Louvre en mémoire de moi _à toujours_.
VINGT-TROISIÈME LETTRE
Alexandrie, le 30 septembre 1829.
Depuis dix jours nous sommes à Alexandrie; nous avons reçu de M. Mimaut, le nouveau consul général de France, l'accueil le plus gracieux, et je ne saurais assez me louer des soins et des attentions dont il m'honore depuis que je suis chez lui; j'en suis pénétré de la plus vive reconnaissance. Ma santé et celle de mes compagnons est des meilleures; il ne manque à notre bonheur que de voir naître et s'élever de l'horizon la voile du vaisseau que M. le ministre de la marine a bien voulu envoyer pour nous ramener en France; mais depuis six semaines la mer est déserte, pas même un vaisseau marchand! et notre patience s'use par secondes.
Je n'ai quitté le Caire qu'après avoir fait une longue visite à Ibrahim-Pacha, qui nous a reçus au mieux. Je l'ai beaucoup entretenu d'un voyage aux _sources du Nil_, et j'ai affermi en lui l'idée qu'il avait déjà, d'attacher son nom à cette belle conquête géographique, soit en favorisant largement les voyageurs qui la tenteraient, soit en préparant lui-même une petite expédition de voyageurs qu'il ferait soutenir par quelques hommes d'armes. C'est là une semence jetée en bonne terre pour l'avenir, et le pacha comprend tout l'intérêt de cette entreprise et de son succès.
J'ai aussi présenté mes respects au vice-roi Mohammed-Aly, et lui ai dit toute notre gratitude pour la protection officieuse qu'il nous a accordée; le vice-roi est toujours bon et aimable pour les Français; c'est dire qu'il l'a été infiniment pour nous.
Je profite de l'attente à laquelle je suis condamné pour mettre en ordre mes papiers et dessins. Je dis que c'est immense, et j'espère que vous en jugerez de même.
Mes jeunes gens passent leurs loisirs forcés à peindre des décorations pour un théâtre que des amateurs français vont ouvrir incessamment; un théâtre français à Alexandrie d'Égypte dit bien haut que la civilisation marche; nous serons donc forcés de nous divertir en attendant l'embarquement.
15 octobre 1829.
Nous sommes aujourd'hui tout aussi avancés qu'au 15 septembre, c'est-à-dire toujours cloués à Alexandrie; ce qui augmente mes regrets d'avoir quitté sitôt Thèbes et la Haute-Égypte, et cela pour venir le plus tôt possible perdre notre temps sur les tristes rives de la Méditerranée. Nous savons seulement que la corvette _l'Astrolabe_ a fait annoncer qu'elle avait commission de nous ramener en France; elle est commandée par M. de Verninac, un de mes compatriotes quercynois. Cela n'empêchera pas que nous soyons encore à Alexandrie au 15 novembre prochain, _l'Astrolabe_ devant préalablement conduire en Syrie M. Malivoir, consul de France à Alep. Les Toscans ont perdu patience, et se sont embarqués sur un navire marchand. Le voisinage de _l'Astrolabe_ m'a détourné de la même résolution, et d'ailleurs je ne voudrais pas me séparer de mon bagage archéologique.... Me voilà toujours avec la terre de France en perspective.... Je la toucherai enfin, mais jamais assez tôt pour mon coeur.... Adieu.
VINGT-QUATRIÈME LETTRE
Alexandrie, le 10 novembre 1829.
Le mauvais temps ayant contrarié les projets de l'_Astrolabe_, a aussi ajourné les miens; je ne pense pas m'embarquer avant le 20 de ce mois; mais je trouverai dans le commandant Verninac un fort aimable homme, très-instruit et de la plus agréable société; c'est quelque chose partout, bien plus encore sur mer.
Le beau sarcophage a été mis à bord hier, et fort heureusement; nous continuons l'embarquement de nos effets; mais je ne suis pas sans quelque crainte en pensant d'avance aux douanes de Toulon; il faut qu'un ordre ministériel nous y précède pour la libre admission: 1° des caisses contenant les monuments que je destine au Musée; 2° pour les divers objets qui font aujourd'hui partie de notre garde-robe orientale ou de simple curiosité, tels que manteaux de laine dits _burnous_, chaussures pour hommes et pour femmes, voiles de mousseline brodés en or, armes, ustensiles domestiques, harnais et autres produits des manufactures d'Égypte et de Nubie, que nous avons recueillis à nos dépens. Je ne pense pas qu'on nous refuse cette faveur, du reste bien gratuite pour nous.
Les décorations du théâtre français d'Alexandrie sont terminées, et déjà éprouvées; l'ouverture du théâtre a eu lieu le jour de la fête du roi, à la grande satisfaction des nombreux spectateurs que cette fête nouvelle avait réunis.
28 novembre 1829.
Enfin il m'est permis de dire adieu à ma terre sainte, à ce pays de merveilles historiques; je quitterai l'Égypte comblé des faveurs de ses anciens et de ses modernes habitants, vers le 2 ou le 3 décembre. Mon fidèle aide de camp, Salvador Cherubini, ne me quittera pas; MM. Lhôte, Lehoux et Bertin resteront ici après nous, pour avancer un grand travail qu'ils ont commencé, _le Panorama du Caire_, pour lequel ils ont fait sur les lieux toutes les études nécessaires; ils veulent le terminer ici, et ils ont cent fois raison, car ce sera une magnifique chose. Pour moi, je pars bien résolu contre les bourrasques et coups de vent qui ne nous manqueront certainement pas dans ce temps-ci; mais la France est à ce prix: je l'accepte.
Cette lettre voguera par les soins obligeants d'un fort aimable et excellent homme, M. Ouder, aide de camp de M. le général Guilleminot, qui monte le brick _l'Éclipse_, et dont l'arrivée précédera la mienne d'une dizaine de jours, son brick marchant bien mieux que notre _Astrolabe_, corvette à l'épreuve de la bombe et des fureurs de l'Océan, qu'elle a bravées plusieurs fois dans ses voyages autour du monde. Je ne serai donc à Toulon que du 20 au 25 décembre, et sur pays chrétien que vers le milieu de janvier, à cause de la quarantaine de trois à quatre semaines que je ferai à Toulon, si je ne la fais pas à Malte dans l'intention de gagner quelques jours. Dans tous ces calculs, je crois fermement que la fin de mon drame sera aussi heureuse que les quatre premiers actes; l'idée _France_ en constitue l'unité requise par la vénérable antiquité.... Adieu.
VINGT-CINQUIÈME LETTRE
Toulon, le 25 décembre 1829.
«_Soyez sans inquiétude, tout ira bien_;» c'est en ces termes que je dis adieu à mes amis au moment de mon départ de Paris; j'ai tenu parole, et me voici en rade de Toulon, subissant avec résignation le triste devoir de la quarantaine. Ma campagne est donc finie, et tous mes voeux et les vôtres sont remplis. C'est le 23 décembre, dans la rade d'Hyères, que l'ancre de l'_Astrolabe_ mordit enfin sur la terre de France; c'est le jour anniversaire de ma naissance; au 1er janvier vous aurez ma lettre pour vos étrennes; il ne manque donc à ma satisfaction que d'avoir en main vos lettres, qui m'attendent sans doute ici; j'espère pour tout cela dans les bontés habituelles de M. le préfet maritime.
Je ferai ma quarantaine à bord de l'_Astrolabe_, toutefois en prenant une chambre au lazaret, dans le but de me chauffer et de faire un peu d'exercice. J'y reverrai mon _Journal de voyage_ et j'y ajouterai ce qui y manque sur mon dernier séjour au Caire et à Alexandrie. La reconnaissance me fait un devoir de consigner dans ce journal tous les témoignages d'intérêt que j'ai reçus d'Ibrahim-Pacha, et les marques non interrompues de la plus active protection de S.A. Mohammed-Aly, qui, le jour de la fête du roi, a ajouté à toutes ses bontés le présent d'un magnifique sabre.
C'est une tête qui travaille avec activité sur le passé et _sur l'avenir_: Son Altesse m'a demandé un abrégé de l'histoire de l'Égypte, et j'ai rédigé un petit mémoire, selon ses vues, qui paraît l'avoir vivement intéressé; je lui ai remis aussi une note détaillée qui a pour objet la conservation des monuments principaux de l'Égypte et de la Nubie. J'espère que ces deux mémoires porteront leur fruit.
Je ne saurais dire assez haut tout ce dont je suis redevable aux soins et à l'affection de M. Mimaut, notre consul général; c'est un homme parfait, qui m'est allé au coeur, et n'en sortira jamais. J'ai recommandé de nouveau à ses bontés MM. Lhôte, Lehoux et Bertin, qui restent après moi à Alexandrie pour terminer leur panorama du Caire et faire les portraits du vice-roi et d'Ibrahim, son fils, qui l'ont désiré.
Le magnifique sarcophage, le grand bas-relief du tombeau de Ménephtha, toutes mes caisses contenant les stèles, momies et autres objets destinés au Musée, sont chargés sur l'_Astrolabe_; j'espère que la douane épargnera ces propriétés nationales, et que je ne serai pas obligé de déballer vingt ou trente caisses qui nous ont déjà coûté tant de peine. Ce qu'il faudrait obtenir encore, c'est d'éviter le transbordement de ces monuments, et que M. de Verninac soit chargé de conduire le chargement de l'_Astrolabe_ dans le port du Havre aussitôt que la saison le permettra, vers les premiers jours de mars, je pense, pour être en avril au Havre, d'où un chaland emporterait le tout par la Seine devant le Louvre. Par ce moyen fort simple et pour lequel il suffira d'un ordre de M. le ministre de la marine, on ne compromettrait pas, par deux ou trois transbordements, la conservation de ces richesses monumentales, qui serviront à compléter les salles basses du Musée.
Après ma sortie de quarantaine, je resterai trois jours à Toulon, j'en passerai quatre à Marseille, d'où je me rendrai à Aix, pour étudier les papyrus de M. Sallier. Ce sera une petite séance égyptienne, et j'espère en reprendre l'habitude journalière à Paris; c'est un sort, et je m'y résigne sans peine.... Adieu.
VINGT-SIXIÈME LETTRE
Au lazaret de Toulon, le 26 décembre 1829.
_À M. le baron DE LA BOUILLERIE, intendant général de la maison du roi._
MONSIEUR LE BARON,
Mon premier devoir, en touchant la terre de France, est de renouveler l'expression de toute ma gratitude à la main protectrice qui, secondant les hautes vues du roi pour l'avancement des études historiques, m'a généreusement fourni les moyens d'accomplir la série des recherches que la science montrait encore à faire dans l'Égypte entière et sur le sol de la Nubie. Je me suis efforcé, par mon complet dévouement à l'importante entreprise que vous m'avez mis à même d'exécuter, de ne point rester au-dessous d'une si noble tâche et de justifier de mon mieux les espérances que les savants de l'Europe ont bien voulu attacher à mon voyage.
L'Égypte a été parcourue pas à pas, et j'ai séjourné partout où le temps avait laissé subsister quelques restes de la splendeur antique; chaque monument est devenu l'objet d'une étude spéciale; j'ai fait dessiner tous les bas-reliefs et copier toutes les inscriptions qui pouvaient fournir des lumières sur l'état primitif d'une nation dont le vieux nom se mêle aux plus anciennes traditions écrites.
Les matériaux que j'ai recueillis ont surpassé mon attente. Mes portefeuilles sont de la plus grande richesse, et je me crois permis de dire que l'histoire de l'Égypte, celle de son culte et des arts qu'elle a cultivés ne sera bien connue et justement appréciée qu'après la publication des dessins qui sont le fruit de mon voyage.