Lettres écrites d'Égypte et de Nubie en 1828 et 1829

Chapter 20

Chapter 203,449 wordsPublic domain

Mais un édifice d'un temps encore plus rapproché de nous présente aux regards du voyageur un exemple frappant du degré de corruption auquel descendit la sculpture égyptienne sous l'influence du gouvernement romain. Il s'agit ici des ruines désignées, dans la _Description générale de Thèbes_, par MM. Jollois et Devilliers, sous le nom de _Petit Temple situé à l'extrémité sud de l'Hippodrome_, aux débris duquel j'ai donné toute la journée d'hier.

Partis de grand matin de notre maison de Kourna Salvador Cherubini et moi, nous courûmes sur Médinet-Habou, et, passant dans le voisinage du petit temple de _Thôth_, nous gagnâmes la base des monticules factices formant l'immense enceinte nommée l'_Hippodrome_ par la Commission d'Égypte, et que nous longeâmes extérieurement à travers la plaine rocailleuse qui s'étend jusqu'au pied de la chaîne libyque. Parvenus, après une marche assez longue et très-fatigante, au midi de ces vastes fortifications, qui jadis renfermèrent, selon toute apparence, un établissement militaire, espèce de camp permanent qu'habitaient les troupes formant la garnison de Thèbes et la garde des Pharaons, nous gravîmes un petit plateau peu élevé au-dessus de la plaine, mais couvert de débris de constructions et de fragments de poteries de différentes époques.

Le premier objet qui attire les regards est un grand _propylon_ faisant face à l'ouest, mais dans un état de destruction fort avancé, quoique formé primitivement de matériaux d'un assez beau choix. Quatre bas-reliefs existent encore du côté de l'hippodrome; tous représentent l'empereur _Vespasien_ [Greek: (AUTOKRTOR KAISRS OUSPSIANS)], costumé à l'égyptienne et faisant des offrandes à différentes divinités; les tableaux qui décorent la face du propylon tournée du côté du temple montrent l'empereur _Domitien_ [Greek:(AUTOKRTOP KAISRS TOMTIANOS GRMNIKOS)] accomplissant de semblables cérémonies; enfin, neuf bas-reliefs encore subsistants, seuls restes de la décoration intérieure, reproduisent l'image d'un nouveau souverain, figuré soit dans l'action de percer d'une lance la tortue, emblème de la paresse, soit offrant aux dieux des libations et des pains sacrés: c'est l'empereur _Othon_ [Greek:(MARKOS OThONS KAISRS AUTOKPTP)].

Je lisais pour la première fois le nom de cet empereur, retracé en caractères hiéroglyphiques, et on le chercherait vainement ailleurs sur toutes les constructions égyptiennes existantes entre la Méditerranée et Dakkéh en Nubie, limite extrême des édifices élevés par les Égyptiens sous la domination grecque et romaine. La durée du règne d'Othon fut si courte que la découverte d'un monument rappelant sa mémoire excite toujours autant de surprise que d'intérêt. Il paraît, au reste, que l'Égypte se déclara promptement pour Othon, puisque c'est précisément la province de l'empire où furent frappées les seules médailles de bronze que nous ayons de cet empereur.

La présence du nom d'_Othon_ établit invinciblement que la décoration du propylon, à en juger par ce qui reste des sculptures, fut commencée l'an 69 de l'ère chrétienne, et terminée au plus tard vers l'an 96, époque de la mort de _Domitien_.

En avant, et à quelque distance du propylon, se trouve un escalier au bas duquel était jadis une petite porte décorée de bas-reliefs d'un travail barbare, comparativement à ceux du propylon; et cependant je reconnus dans leurs débris la légende de l'empereur _Auguste_ ([Greek: AUTOKPTP KAISRS]). Cela prouve qu'à cette époque l'Égypte avait simultanément de bons et de mauvais ouvriers.

Sur le même axe, et à soixante mètres environ du grand propylon, s'élève le temple, ou plutôt une petite cella aujourd'hui isolée, et dont les parois extérieures, à peine dégrossies, n'ont jamais reçu de décoration; mais les salles intérieures sont couvertes d'ornements sculptés et de bas-reliefs d'une exécution très-lourde et très-grossière. Presque tous ces tableaux, surtout ceux du sanctuaire, appartiennent à l'époque d'_Hadrien_. Ce successeur de Trajan comble de dons et d'offrandes les divinités adorées dans le temple; et à côté de chacune de ces images on a répété sa légende particulière, [Greek: AUTOKPTOP KAISRS TRAINS ATRIANS], _l'empereur César Trajan Hadrien_. J'ai remarqué enfin que la corniche extérieure du sanctuaire offre parmi ses ornements la légende d'_Antonin_, ainsi conçue: [Greek: AUTOKRTOR TITOS AILIOS ATRIANS ANTONINS EUSBS], _l'empereur Titus AElius Adrianus Antoninus Pius_.

L'époque de la décoration du sanctuaire et des autres salles du temple proprement dit étant clairement fixée par ces noms impériaux, il reste à déterminer quelles furent les divinités particulièrement honorées dans ce temple: ce point éclairci, il deviendra facile en même temps de décider avec certitude si cet édifice appartenait jadis au nome _diospolite_, ou à celui d'_Hermonthis_; car de l'étude suivie des monuments de l'Égypte et de la Nubie, il résulte que la triade adorée dans la capitale d'un nome reparaît constamment et occupe un rang distingué dans les édifices sacrés de toutes les villes de sa dépendance, chaque nome ayant pour ainsi dire un culte particulier, et vénérant les trois portions distinctes de l'Être divin sous des noms et des formes différentes.

Les indications les plus positives à cet égard doivent résulter de l'examen des sculptures qui décorent les sanctuaires, surtout lorsque cette portion principale du temple existe dans tout son entier, comme cela arrive précisément pour les ruines situées au sud de l'hippodrome.

Quatre grands bas-reliefs superposés deux à deux couvrent la paroi du fond du sanctuaire. Les deux bas-reliefs supérieurs représentent l'empereur _Hadrien_, costumé en fils aîné d'Ammon, adorant une déesse coiffée du vautour, emblème de la maternité, et surmonté des cornes de vache, du disque et d'un petit trône. Ce sont les insignes ordinaires d'_Isis_, et la légende sculptée à côté des deux images de la déesse porte en effet: ISIS _la grande mère divine qui réside dans la montagne de l'Occident_. Les bas-reliefs inférieurs nous montrent le même empereur présentant des offrandes au dieu _Monht_ ou _Manthou_, le dieu éponyme d'Hermonthis, et au roi des dieux _Amon-Ra_, le dieu éponyme de Thèbes.

Guidés ici par une théorie fondée sur l'observation de faits entièrement analogues, et qui se reproduisent partout et sans aucune exception contraire, nous devons conclure avec assurance que ce temple fut particulièrement consacré à la déesse Isis, puisque ses images occupent sans partage la place d'honneur au fond du sanctuaire; au-dessous d'elle paraissent les grandes divinités du nome de _Thèbes_ et du nome _hermonthite_, deux syntrônes adorés aussi dans ce même temple. Mais le dieu _Manthou_ occupant la droite, quoique tenant dans ces mythes sacrés un rang inférieur à celui du roi des dieux Amon-Ra, qui occupe ici la gauche, il devient certain que le _Temple d'Isis_, situé au sud de l'hippodrome, dépendait du nome d'_Hermonthis_ et non du nome _diospolite_, puisque le dieu Mandou reçoit immédiatement après _Isis_ et avant Amon-Ra, dieu éponyme de Thèbes, les adorations de l'empereur Hadrien.

Ainsi la divinité locale, celle que les habitants de la [Greek: chomae] ou _bourgade_ du nome hermonthite, qui exista jadis autour du temple, regardaient comme leur protectrice spéciale, fut la déesse _Isis_, qui réside dans PTÔOU-EN-EMENT (ou la _montagne de l'Occident_). Mais cette qualification donne lieu à quelque incertitude: faut-il prendre les mots _Ptôou-en-ement_ dans leur sens général et n'y voir que la désignation de la _montagne occidentale_, derrière laquelle, selon les mythes, le soleil se couchait et terminait son cours, montagne placée sous l'influence d'_Isis_, de la même manière que la _montagne orientale_, PTÔOU-EN-EIEBT, appartenait à la déesse _Nephthys_; ou bien, prenant les mots dans un sens plus restreint, devons-nous traduire le titre d'Isis _Hitem-ptôou-en-ement_ par: déesse qui réside dans PTÔOUENEMENT ou _Ptôouement_, en considérant ici _Ptôouement_ comme le nom propre de la bourgade dans laquelle exista le temple? Cette qualification serait alors analogue aux titres _Hitem Pselk_, résidant à Pselkis; _Hitem Manlak_, résidant à Philae; _Hitem Souan_, résinant à Syène; _Hitem Ebôu_, résidant à Éléphantine; _Hitem Snè_, résidant à Latopolis; _Hitem Ebôt_, résidant à Abydos, etc., que reçoivent constamment Thôth, Isis, Chnouphis, Saté, Neith, Osiris, etc., dans les temples que leur élevèrent ces anciennes villes placées sous leur domination immédiate. Mais comme les mots _Ptôou-en-ement_ ne sont pas toujours suivis, comme _Pselk, Manlak, Souan_, etc., du signe déterminatif des noms propres de contrées ou de lieux habités, nous pensons, sans exclure absolument cette première hypothèse, qu'ils désignent ici plus directement la _montagne occidentale céleste_, sur laquelle Isis partageait avec _Natphé_, la Rhéa égyptienne, le soin journalier d'accueillir le dieu Soleil, épuisé de sa longue course et mourant, ce même dieu que la soeur d'Isis, Nephthys, avait reçu enfant, et sortant plein de vie du sein de sa mère Natphé, sur la _montagne orientale_. Sous un point de vue plus matériel encore, la _montagne occidentale_ désignera la chaîne libyque, voisine du temple où sont creusés d'innombrables tombeaux, et par suite l'enfer égyptien, l'_Amenté_, c'est-à-dire la _contrée occidentale_, séjour redoutable où régnaient Isis et son époux Osiris, le juge souverain des âmes. Les bas-reliefs sculptés sur les parois latérales et sur la porte du sanctuaire, ainsi que ceux qui décorent la porte extérieure du naos et les restes du grand propylon, représentent aussi l'empereur Othon ou ses successeurs, faisant des offrandes à Isis, déesse de la montagne d'Occident, en même temps qu'aux dieux synthrônes _Manthou_ et _Ritho_, les grandes divinités du nome hermonthite; de semblables hommages sont aussi rendus aux dieux de Thèbes, Amon-Ra, Mouth et Chons, suivant l'usage établi d'adorer à la fois dans un temple d'abord les divinités locales, ensuite celles du nome entier, et enfin un dieu du nome le plus voisin; comme pour établir entre les cultes particuliers de chacune des préfectures de l'Égypte une liaison successive et continue qui les ramenait ainsi à l'unité. Tous les temples de l'Égypte et de la Nubie offrent les preuves de cette pratique, motivée sur de graves considérations d'ordre public et de saine politique.

Tels sont les faits généraux résultant de l'étude que je viens de faire des dernières ruines de la plaine de Thèbes, du côté sud-ouest; ces deux monuments, l'un le _temple de Thôth_, l'autre le _temple d'Isis_, marquent en outre l'état rétrograde de l'art égyptien à l'époque des rois grecs comme à celle des empereurs romains; et les sculptures les plus récentes, exécutées sous les règnes d'Hadrien et d'Antonin le Pieux, portent en effet le type d'une barbarie poussée à l'extrême.

VINGTIÈME LETTRE

Thèbes (palais de Kourna), le 6 juillet 1829.

Le premier monument de la partie occidentale de Thèbes que visitent les Européens en arrivant sur le sol de cette antique capitale, le monument de _Kourna_, situé non loin du beau sycomore au pied duquel s'arrêtent habituellement les canges des voyageurs, est devenu, par une suite de combinaisons indépendantes de ma volonté, le dernier objet de mes recherches sur la rive gauche du fleuve. Appelé d'abord au _Rhamesseum_ par le souvenir des scènes historiques et des tableaux religieux que nous y avions remarqués en remontant le Nil, les masses de _Médinet-Habou_ et ses nombreux bas-reliefs militaires nous attirèrent ensuite, et je ne dus quitter ces deux palais qu'après avoir étudié à fond les petits monuments situés dans leur voisinage. Cependant l'édifice de _Kourna_, quoique très-inférieur en étendue à ces grandes et importantes constructions, mérite un examen particulier, puisqu'il appartient aux temps pharaoniques, et remonte à l'époque la plus glorieuse dont les annales égyptiennes aient constaté le souvenir. Son aspect présente d'ailleurs un caractère tout nouveau; et si son plan général réveille l'idée d'une habitation particulière et semble exclure celle de temple, la magnificence de la décoration, la profusion des sculptures, la beauté des matériaux et la recherche dans l'exécution prouvent que cette habitation fut jadis celle d'un riche et puissant souverain.

Et, en effet, ce qui reste de ce palais occupe seulement l'extrémité d'une butte factice sur laquelle existaient aussi jadis d'autres constructions liées sans doute avec l'édifice encore debout; tous les débris épars sur le sol portent du moins des noms royaux appartenant aux derniers Pharaons de la XVIIIe dynastie, ou au premier de la XIXe.

Sur le même axe que ces arrachements de constructions rasées, au milieu de bouquets de palmiers et de masures modernes en briques crues, s'élève un portique ayant plus de cent cinquante pieds de long, trente de hauteur, et soutenu par dix colonnes dont le fût se compose d'un faisceau de tiges de lotus, et le chapiteau, des boutons de cette même plante tronqués pour recevoir le dé. Cet ordre, qui n'est point particulier aux constructions civiles, puisqu'on le retrouvait dans le temple de Chnouphis à Éléphantine et dans un temple d'Éléthya, tous deux très-récemment détruits par la barbare ignorance des Turcs, appartient sans aucun doute aux vieilles époques de l'architecture égyptienne, et ne le cède, sous le rapport de l'antiquité, qu'aux seules colonnes cannelées semblables au vieux dorique grec, dont elle sont le type évident, et que l'on trouve employées presque exclusivement dans les plus anciens monuments de l'Égypte.

Sur les quatre faces du dé des chapiteaux du portique existent, sculptées avec beaucoup de recherche, les légendes royales de _Ménephtha Ier_ ou celles de _Rhamsès le Grand_. Les noms et les prénoms de ces deux Pharaons sont également inscrits sur le fût des colonnes, mais accolés ensemble et renfermés dans un tableau carré.

Le rapprochement de ces deux noms royaux trouve son explication naturelle dans la double légende dédicatoire qui décore l'architrave du portique sur toute sa longueur. Cette inscription est ainsi conçue:

«L'Aroëris puissant, ami de la vérité, le seigneur de la région inférieure, le régulateur de l'Égypte, celui qui a châtié les contrées étrangères, l'épervier d'or soutien des armées, le plus grand des vainqueurs, le roi _Soleil gardien de la vérité_, l'approuvé de Phré, le fils du Soleil, l'ami d'Ammon, RHAMSÈS, a exécuté des travaux en l'honneur de son père Amon-Ra, le roi des dieux, et embelli le palais de son père, le roi Soleil stabiliteur de justice, le fils du Soleil, MÉNEPHTHA-BOREÏ. Voici qu'il a fait élever ... (grande lacune) ... les propylons du palais ... et qu'il l'a entouré de murailles de briques, construites à toujours; c'est ce qu'a exécuté le fils du Soleil, l'ami d'Ammon, RHAMSÈS.»

Cette dédicace constate deux faits principaux: le palais de Kourna fut fondé et construit par le Pharaon _Ménephtha Ier_; et son fils, _Rhamsès le Grand_, achevant la décoration de ce bel édifice, l'environna d'une enceinte ornée de propylons et semblable à celle qui renferme chacun des grands monuments royaux de Thèbes.

Tous les bas-reliefs qui décorent l'intérieur du portique et l'extérieur des trois portes par lesquelles on pénètre dans les appartements du palais représentent, en effet, _Ménephtha Ier_, et plus souvent encore _Rhamsès le Grand_, rendant hommage à la triade thébaine et aux autres divinités de l'Égypte, ou recevant de la munificence des dieux les pouvoirs royaux et des dons précieux, qui devaient embellir et prolonger la durée de leur vie mortelle. Mais il faut particulièrement remarquer une série de vingt petits tableaux dans lesquels sont figurés alternativement les dieux qui président au fleuve du Nil dans ses divers États, et les déesses protectrices de la terre d'Égypte pendant chaque mois, présentant à _Rhamsès le Grand_ tous les produits de la terre et des eaux dans chaque saison de l'année; au-dessus de ces bas-reliefs s'étend horizontalement l'inscription suivante:

«Voici ce que disent les dieux et les déesses qui résident dans la région d'en bas à leur fils le dominateur des deux régions, le seigneur du monde, _Soleil gardien de justice, l'approuvé de Phré_ (Rhamsès): Nous sommes venus vers toi, nous te donnons toutes les productions destinées aux offrandes; nous mettons à ta disposition tous les biens purs, afin que tu puisses célébrer la panégyrie de la maison de ton père, puisque tu es un fils qui aimes ton père comme le dieu Hôrus qui a vengé le sien.»

Ces bas-reliefs et leur légende se rapportent évidemment à l'assemblée sacrée ou panégyrie solennelle dans laquelle Rhamsès le Grand fit l'inauguration du palais de Ménephtha Ier, son père, aussitôt que, par ses soins pieux, la décoration intérieure et extérieure fut entièrement terminée. Les seules sculptures de l'édifice, _postérieures à Rhamsès le Grand_, consistent en quelques inscriptions royales onomastiques placées sur l'épaisseur des portes ou sur le soubassement et qui ne se lient point à l'ensemble de la décoration primitive; toutes appartiennent au règne de Ménephtha II, fils et successeur immédiat de Rhamsès le Grand, à l'exception d'une seule, sculptée au-dessous du bas-relief des offrandes et rappelant le nom, le prénom et les titres de _Rhamsès IV ou Méiamoun_, cinquième successeur de _Rhamsès le Grand_, avec une date de l'an VI.

La porte médiale du portique donne entrée dans une salle d'environ quarante-huit pieds de long sur trente-trois de large. C'est la plus considérable du palais. Six colonnes semblables à celles du portique soutiennent le plafond, subsistant encore en très-grande partie; deux longues inscriptions, toutes deux au nom de _Ménephtha Ier_, servent d'encadrement aux vautours ailés qui décorent ce plafond. L'inscription de droite contient la dédicace générale du palais, faite par son fondateur à la plus grande des divinités de l'Égypte:

» ... Le seigneur du monde, _soleil stabiliteur de justice_, a fait ces constructions en l'honneur de son père, _Amon-Ra_, le seigneur des trônes du monde et qui réside dans la divine demeure du fils du soleil _Ménephtha-Boreï_ à Thèbes, sur la rive gauche; il (le roi) a fait construire l'_habitation des années_ (c'est-à-dire le palais) en pierre de grès blanche et bonne, et un sanctuaire pour le seigneur des dieux.»

Cette inscription nous fait connaître, en premier lieu, le nom que les anciens habitants de Thèbes donnaient à l'édifice de Kourna. Ils l'appelaient _demeure de Ménephtha_ ou _Menephtheum_, du nom même du prince qui en jeta les fondements et en éleva toutes les masses; elle explique en même temps le double caractère de temple et de palais que présente cet édifice, qui, par la disposition même de son plan, paraît destiné à l'habitation d'un homme, et rappelle cependant, par toutes ses décorations, la demeure sainte d'une divinité.

La seconde inscription du plafond, celle de gauche, nous apprend que cette grande salle du palais dont elle constate la construction par le roi _Ménephtha Ier_, fut le _manôskh_, c'est-à-dire la salle d'honneur, le lieu où se tenaient les assemblées religieuses ou politiques et où siégeaient les tribunaux de justice. Cette salle du Menephtheum répond ici à ces vastes salles des grands palais de Thèbes, soutenues par de nombreuses rangées de colonnes, qu'on a désignées jusqu'ici sous la dénomination de salles hypostyles; toutes portent le nom de _manôskh_ dans les inscriptions égyptiennes sculptées sur leur plafond ou sur les architraves de leurs colonnades. Mais ce n'est point ici l'occasion de développer les considérations qui motivaient le nom de _manôskh_ (c'est-à-dire le _lieu de la moisson_, et par suite, le _lieu où l'on mesure les grains_), donné par les Égyptiens aux salles les plus vastes de leurs édifices publics.

De nombreux tableaux sculptés décorent les longues parois de droite et de gauche de cette salle hypostyle. Dans tous se montre le fondateur, le roi _Ménephtha Ier_, offrant des parfums, des fleurs, ou bien l'image de son prénom mystique, à la triade thébaine, et particulièrement au chef de cette triade, _Amom-Ra_, sous sa forme primordiale et sous celle de générateur; c'était le dieu protecteur du palais qui renfermait un sanctuaire consacré à cette grande divinité. Mais les petites parois à droite et à gauche de la porte principale sont couvertes de bas-reliefs représentant les membres de la triade thébaine adorés par un Pharaon autre que _Ménephtha Ier_, portant le nom de _Rhamsès_, et qu'il ne faut point confondre avec Rhamsès III, dit le Grand.

Une série de faits incontestables, recueillis dans les monuments originaux, m'ont démontré que ce nouveau _Rhamsès_, le _Rhamsès II_ du canon royal, succéda immédiatement à _Ménephta Ier_, son père, et fut remplacé, après un règne fort court, par son frère Rhamsès III ou Rhamsès le Grand, qui est le Sésostris de l'histoire.

Le bas-relief inférieur, à gauche de la porte, dans la salle hypostyle, rappelle le sacre de Rhamsès II, après la mort de Ménephtha Ier. Le jeune roi, présenté par la déesse Mouth et le dieu Chons, fléchit le genou devant le souverain de l'univers, Amon-Ra. Le dieu suprême lui accorde les attributions royales et les périodes des grandes panégyries, c'est-à-dire un très-long règne, en présence de _Ménephtha Ier_, père du nouveau roi, représenté debout derrière le trône d'Ammon, et tenant à la fois les emblèmes de la royauté terrestre qu'il vient de quitter, et l'emblème de la vie divine dont il jouit déjà dans la compagnie des dieux.

Plus loin, on a figuré l'enfance de Rhamsès II en représentant le jeune roi, debout, embrassé par Mouth, la grande mère divine, qui lui offre le sein. La légende porte textuellement:

«Voici ce que dit Mouth, dame du ciel: Mon fils qui m'aime, seigneur des diadèmes, Rhamsès chéri d'Ammon, moi qui suis ta mère, je me complais dans tes bonnes oeuvres; nourris-toi de mon lait.»

Ce tableau fait pendant à une composition analogue, sculptée sur la paroi opposée; la déesse _Hathôr_, la Vénus égyptienne, nourrissant le roi _Ménephtha Ier_, et lui adressant les mêmes paroles.

La frise entière de la salle hypostyle se compose des noms et prénoms répétés de ce Pharaon, environnés des insignes du pouvoir souverain. On les retrouve aussi sur les dés et dans les ornements de la base des colonnes, mais entremêlés aux cartouches de Rhamsès II. Les architraves portent plusieurs inscriptions dédicatoires de la salle hypostyle; les unes au nom du fondateur, Ménephtha Ier, d'autres au nom de Rhamsès II, qui en acheva la décoration.

Les bas-reliefs sculptés sous le règne de ces deux princes sont remarquables par la simplicité du style, la finesse de leur exécution et l'élégante proportion des figures; ce qui les fait distinguer au premier coup d'oeil des sculptures appartenant à l'époque de Rhamsès le Grand; celles-ci, traitées avec bien moins de soin, portent déjà des marques évidentes de la décadence de l'art.