Lettres écrites d'Égypte et de Nubie en 1828 et 1829

Chapter 19

Chapter 193,654 wordsPublic domain

3° Rhamsès-Mandouhischopsch, basilicogrammate commandant de cavalerie;

4° Phréhipefhbour, haut fonctionnaire dans l'administration royale;

5° Mandouschopsch, _idem_;

6° Rhamsès-Maithmou, prophète des dieux Phré et Athmou;

7° Rhamsès-Schahemkamé, grand prêtre de Phtah;

8° Rhamsès-Amonhischopsch, sans autre qualification que celle de prince;

9° Rhamsès-Méiamoun, _idem_.

Les trois premiers, après la mort de leur père Rhamsès-Méiamoun, étant successivement montés sur le trône des Pharaons, leurs légendes ont dû être surchargées pour recevoir les cartouches prénoms ou noms propres de ces princes parvenus au souverain pouvoir. Il faut remarquer aussi, à propos de cette liste intéressante, qu'à cette époque le nom de _Rhamsès_ était devenu en quelque sorte le nom même de la famille, et que le conquérant avait concentré dans les membres de sa maison les postes les plus importants de l'armée, de l'administration civile et du sacerdoce. Les noms propres des filles du roi n'ont jamais été sculptés.

Toute cette série de princes et de princesses forme la décoration du soubassement à la droite et à la gauche d'une grande et belle porte s'ouvrant sur le milieu de la galerie de l'ouest. On entrait jadis, en la traversant, dans une troisième cour environnée et suivie d'un très-grand nombre de salles; les décombres ont depuis longtemps enseveli toute cette partie du palais existante encore sous les débris entassés des frêles constructions qui se sont succédé d'âge en âge. Des fouilles en grand mettraient ici à découvert des tableaux et des inscriptions d'une haute importance; mes moyens ne me permettant pas de penser à les entreprendre, je réservai les fonds dont je pouvais disposer pour le déblaiement des grands bas-reliefs qui couvrent toute la partie extérieure nord du palais, à partir du premier pylône, et la presque totalité de la muraille extérieure sud, enfouie jusqu'à la corniche qui couronne l'édifice entier.

La muraille nord offre une série de bas-reliefs historiques d'un haut intérêt. Je donnerai ici un court abrégé du sujet de chacun d'eux, en commençant par l'extrémité de la paroi vers l'ouest.

_Campagne contre les Maschausch et les Robou._

_Premier tableau._ L'armée égyptienne en marche, sur huit ou neuf rangées de hauteur. Un trompette et un corps d'hoplites précèdent un char que dirige un jeune conducteur; du milieu de ce char s'élève un grand mât surmonté d'une tête de bélier ornée du disque solaire. C'est le char du dieu Amon-Ra, qui guide à l'ennemi le roi Rhamsès-Méiamoun, également monté sur un char richement orné et qu'entourent les archers de la garde ainsi que les officiers attachés à sa personne. On lit à côté du char du dieu: «Voici ce que dit Amon-Ra, le roi des dieux: «Je marche devant toi, ô mon fils!» «

_Deuxième tableau._ Bataille sanglante: les Maschausch prennent la fuite; le roi et quatre princes égyptiens en font un horrible carnage.

_Troisième tableau._ Rhamsès, debout sur une espèce de tribune, harangue cinq rangées de chefs et de guerriers égyptiens conduisant une foule de Maschausch et de Robou prisonniers. Réponse des chefs militaires au roi. En tête de chaque corps d'armée on fait le dénombrement des mains droites coupées aux ennemis morts sur le champ de bataille, ainsi que celui de leurs phallus, sorte d'hommage rendu à la bravoure des vaincus. L'inscription porte à 2,525 le nombre de ces preuves de victoire sur des hommes courageux et vaillants.

_Campagne contre les Fekkaro, les Schakalascha et peuples de même race à physionomie hindoue._

_Premier tableau_ (à la suite des précédents). Le roi Rhamsès-Méiamoun, en costume civil, harangue les chefs de la caste militaire agenouillés devant lui, ainsi que les porte-enseignes des différents corps; plus loin, les soldats debout écoutent les paroles du souverain qui les appelle aux armes pour punir les ennemis de l'Égypte; les chefs répondent à l'appel du roi en invoquant ses victoires récentes, et protestent de leur dévouement à un prince qui obéit aux paroles d'Amon-Ra. La trompette sonne, les arsenaux sont ouverts; les soldats, divisés par pelotons et sans armes, s'avancent dans le plus grand ordre, guidés par leurs chefs; on leur distribue des casques, des arcs, des carquois, des haches de bataille, des lances et toutes les armes alors en usage.

_Deuxième tableau._ Le roi, tête nue et les cheveux nattés, tient les rênes de ses chevaux et marche à l'ennemi; une partie de l'armée égyptienne le précède en ordre de bataille; ce sont les fantassins pesamment armés ou hoplites; sur le flanc s'avancent par pelotons les troupes légères de différentes armes; les guerriers montés sur des chars ferment la marche. Une des inscriptions de ce bas-relief compare le roi au germe de Mandou, s'avançant pour soumettre la terre à ses lois; ses fantassins, à des taureaux terribles, et ses cavaliers, à des éperviers rapides.

_Troisième tableau_. Défaite des Fekkaro et de leurs alliés. Les fantassins égyptiens les mettent en fuite sur tous les points du champ de bataille. Méiamoun, secondé par ses chars de guerre, en fait un horrible carnage; quelques chefs ennemis résistent encore, montés sur des chars traînés soit par deux chevaux, soit par quatre boeufs; au milieu de la mêlée et à une des extrémités, plusieurs chariots traînés par des boeufs, et remplis de femmes et d'enfants, sont défendus par des Fekkaro; des soldats égyptiens les attaquent et les réduisent en esclavage.

_Quatrième tableau_. Après cette première victoire, l'armée égyptienne se remet en marche, toujours dans l'ordre le plus méthodique et le plus régulier, pour atteindre une seconde fois l'ennemi; elle traverse des pays difficiles, infestés de bêtes sauvages; sur le flanc de l'armée, le roi, attaqué par deux lions, vient de terrasser l'un et combat contre l'autre.

_Cinquième tableau_. Le roi et ses soldats arrivent sur le bord de la mer au moment où la flotte égyptienne en est venue aux mains avec la flotte des Fekkaro, combinée avec celle de leurs alliés les Schairotanas, reconnaissables à leurs casques armés de deux cornes. Les vaisseaux égyptiens manoeuvrent à la fois à la voile et à l'aviron; des archers en garnissent les hunes, et leur proue est ornée d'une tête de lion. Déjà un navire fekkarien a coulé, et la flotte alliée se trouve resserrée entre la flotte égyptienne et le rivage, du haut duquel Rhamsès-Méiamoun et ses fantassins lancent une grêle de traits sur les vaisseaux ennemis. Leur défaite n'est plus douteuse, la flotte égyptienne entasse les prisonniers à côté de ses rameurs. En arrière et non loin du Pharaon, on a représenté son char de guerre et les nombreux officiers attachés à sa personne. Ce vaste tableau renferme plusieurs centaines de figures, et j'en rapporte une copie très-exacte.

_Sixième tableau_. Le rivage est couvert de guerriers égyptiens conduisant divers groupes mêlés de Schairotanas et de Fekkaro prisonniers; les vainqueurs se dirigent vers le roi, arrêté avec une partie de son armée devant une place forte nommée _Mogadiro_. Là se fait le dénombrement des mains coupées. Le Pharaon, du haut d'une tribune sur laquelle repose son bras gauche appuyé sur un coussin, harangue ses fils et les principaux chefs de son armée, et termine son discours par ces phrases remarquables: «Amon-Ra était à ma droite comme à ma gauche; son esprit a inspiré mes résolutions; Amon-Ra lui-même, préparant la perte de mes ennemis, a placé le monde entier dans mes mains.» Les princes et les chefs répondent au Pharaon qu'il est un soleil appelé à soumettre tous les peuples du monde, et que l'Égypte se réjouit d'une victoire remportée par le bras du fils d'Ammon, assis sur le trône de son père.

_Septième tableau_. Retour du Pharaon vainqueur à Thèbes, après sa double campagne contre les Robou et les Fekkaro: on voit les principaux chefs de ces nations conduits par Rhamsès devant le temple de la grande triade thébaine, Amon-Ra, Mouth et Chons. Le texte des discours que sont censés prononcer les divers acteurs de cette scène à la fois triomphale et religieuse, subsistent encore en grande partie. En voici la traduction:

«Paroles des chefs du pays de Fekkaro et du pays de Robou qui sont en la puissance de Sa Majesté et qui glorifient le dieu bienfaisant, le seigneur du monde, soleil gardien de justice, ami d'Ammon: Ta vigilance n'a point de bornes; tu règnes comme un puissant soleil sur l'Égypte; grande est ta force, ton courage est semblable à celui de Boré (le griffon); nos souffles t'appartiennent, ainsi que notre vie qui est en ton pouvoir à toujours.»

«Paroles du roi seigneur du monde, etc., à son père Amon-Ra, le roi des dieux: Tu me l'as ordonné; j'ai poursuivi les Barbares; j'ai combattu toutes les parties de la terre; le monde s'est arrêté devant moi ...; mes bras ont forcé les chefs de la terre, d'après le commandement sorti de ta bouche.»

«Paroles d'Amon-Ra, seigneur du ciel, modérateur des dieux: Que ton retour soit joyeux! tu as poursuivi les neuf arcs (les Barbares); tu as renversé tous les chefs, tu as percé les coeurs des étrangers et rendu libre le souffle des narines de tous ceux qui ... (lacune). Ma bouche t'approuve.»

Ces tableaux, qui retracent les principales circonstances de deux campagnes du conquérant égyptien dans la onzième année de son règne, arrivent jusqu'au second pylône du palais: de ce point jusqu'au premier pylône, les sculptures n'abondent pas moins; mais plusieurs tableaux sont enfouis sous des collines de décombres. J'ai pu cependant avoir une copie de deux bas-reliefs faisant partie d'une troisième campagne du roi contre des peuples asiatiques, avec des légendes en très-mauvais état. L'un représente Rhamsès-Méiamoun combattant à pied, couvert d'un large bouclier, et poussant l'ennemi vers une forteresse assise sur une hauteur. Dans le second tableau, le roi, à la tête de ses chars, écrase ses adversaires en avant d'une place dont une partie de l'armée égyptienne pousse le siège avec vigueur; des soldats coupent des arbres et s'approchent des fossés, couverts par des mantelets; d'autres, après les avoir franchis, attaquent à coups de hache la porte de la ville; plusieurs enfin ont dressé des échelles contre la muraille et montent à l'assaut, leurs boucliers rejetés sur leurs épaules.

Sur le revers du premier pylône existe encore un tableau relatif à une campagne contre la grande nation de Schéta ou Chéto: le roi, debout sur son char, prend une flèche dans son carquois fixé sur l'épaule, et la décoche contre une forteresse remplie de Barbares. Les soldats égyptiens et les officiers attachés à la personne du roi marchent à sa suite, rangés sur quatre files parallèles.

Telles sont les grandes sculptures historiques encore visibles dans l'état d'enfouissement où se trouve aujourd'hui le magnifique palais de Médinet-Habou, tout entier du règne de Rhamsès-Méiamoun, les successeurs immédiats n'y ayant ajouté que quelques accessoires presque insignifiants. Le nombre considérable de noms de peuples et de nations asiatiques ou africaines que j'y ai recueillis ouvre un nouveau champ de recherches à la géographie comparée; ce sont de précieux éléments pour la reconstruction du tableau ethnographique du monde dans la plus antique période de son histoire. Je crois possible de reconnaître la synonymie de ces noms égyptiens de peuples avec ceux que nous ont transmis les géographes grecs, et ceux surtout que contiennent les textes hébreux et les mémoires originaux des nations asiatiques. C'est un beau travail qui mérite d'être entrepris; il sera facilité et par la connaissance positive des traits du visage et du costume de chacun de ces peuples, et encore mieux sans doute par la comparaison de ces noms avec ceux du même genre que j'ai trouvés, en bien plus grand nombre, sur d'autres monuments de Thèbes et de la Nubie.

Toute la muraille extérieure du palais, du côté du sud, qu'il a fallu faire déblayer jusqu'au second pylône, est couverte de grandes lignes verticales d'hiéroglyphes contenant le calendrier sacré en usage dans le palais de Rhamsès; la portion que nous avons fait excaver, à grands frais, contient les mois de Thôth, Paophi, Hathôr, Choïac et Tôbi. Vers l'extrémité du palais est un article du mois de Paschon, le neuvième mois de l'année égyptienne. Ce calendrier indique toutes les fêtes qui se célébraient dans chaque mois, et au bas de chaque indication de fête on a sculpté, en tableau synoptique, le nombre de chaque sorte d'offrande qu'on devait présenter dans la cérémonie. Pour donner une idée de cette sorte de calendrier, je transcrirai ici la traduction de quelques-uns de ces articles:

«_Mois de Thôth_, néoménie; manifestation de l'étoile de Sothis; l'image d'Amon-Ra, roi des dieux, sort processionnellement du sanctuaire, accompagnée par le roi Rhamsès ainsi que par les images de tous les autres dieux du temple.»

«_Mois de Paophi_, le 19; jour de la principale panégyrie d'Ammon, qui se célèbre pompeusement dans Oph (le palais de Karnac); l'image d'Amon-Ra sort du sanctuaire ainsi que celle de tous ses dieux synthrônes; le roi Rhamsès l'accompagne dans la panégyrie de ce jour.»

«_Mois d'Hathôr_, le 26; panégyrie de Phtah-Socbaris; le roi accompagne l'image du dieu gardien du Rhamesséium de Méiamoun (le palais de Médinet-Habou) de Thèbes sur la rive gauche, dans la panégyrie de ce jour.»

Cette panégyrie continuait encore le vingt-septième et le vingt-huitième jour du même mois; c'est celle qu'on a représentée dans les grands bas-reliefs supérieurs des galeries de l'est et du sud de la seconde cour du palais; du reste, je savais déjà, par un très-grand nombre d'inscriptions, que les Égyptiens appelaient _Rhamesséium de Méiamoun_ le monument de Médinet-Habou dont je viens de donner une description rapide; car comment entreprendre de tout dire dans une lettre? Je termine ici celle d'aujourd'hui.... Adieu.

DIX-NEUVIÈME LETTRE

Thèbes (environs de Médinet-Habou), le 2 juillet 1829. Afin de donner une idée générale complète du quartier sud-ouest de la vieille capitale pharaonique, voisin du nome d'_Hermonthis_, il me reste à présenter quelques détails sur deux édifices sacrés, qui, bien moins importants, à la vérité, que le palais du conquérant _Méiamoun_, présentent toutefois quelque intérêt sous divers rapports historiques et mythologiques.

L'une de ces constructions s'élève au milieu de broussailles et de grandes herbes, en dehors de l'angle sud-est et à une très-petite distance de l'énorme enceinte carrée, en briques crues, qui environnait jadis le palais et les temples de Médinet-Habou. C'est un édifice de petites proportions, et qui n'a jamais été complètement terminé; il se compose d'une sorte de pronaos et de trois salles successives, dont les deux dernières seulement sont décorées de tableaux, soit sculptés et peints, soit ébauchés, ou même simplement tracés à l'encre rouge. Ces tableaux ne laissent aucun doute sur la destination du monument, ni sur l'époque de sa construction. Il appartient au règne des Lagides, comme le prouvent une double dédicace d'un travail barbare, sculptée ultérieurement autour du sanctuaire, et les noms royaux inscrits devant les personnages figurant dans tous les tableaux d'adoration.

La dédicace annonce expressément que le roi _Ptolémée Évergète II, et sa soeur, la reine Cléopâtre_, ont construit cet édifice et l'ont consacré _à leur père_ le dieu _Thôth_, ou Hermès ibiocéphale.

C'est ici le seul des temples encore existants en Égypte qui soit spécialement dédié au dieu protecteur des sciences, à l'inventeur de l'écriture et de tous les arts utiles, en un mot, à l'organisateur de la société humaine. On retrouve son image dans la plupart des tableaux qui décorent les parois de la seconde salle, et surtout celle du sanctuaire. On l'y invoquait sous son nom ordinaire de _Thôth_, que suivent constamment soit le titre SOTEM qui exprime la suprême direction des choses sacrées, soit la qualification _Ho-en-Hib_, c'est-à-dire _qui a une face d'ibis_, oiseau sacré, dont toutes les figures du dieu, sculptées dans ce temple, empruntent la tête, ornées de coiffures variées.

On rendait aussi dans ce temple un culte très-particulier à _Nohémouo_ ou _Nahamouo_, déesse que caractérisent le vautour, emblème de la maternité, formant sa coiffure, et l'image d'un petit propylon s'élevant au-dessus de cette coiffure symbolique. Les légendes tracées à côté des nombreuses représentations de cette compagne du dieu _Thôth_, qui, d'après son nom même, paraît avoir présidé à la _conservation des germes_, l'assimilent à la déesse _Saschfmoué_, compagne habituelle de _Thôth_, régulatrice des périodes d'années et des assemblées sacrées.

Ces deux divinités reçoivent, outre leurs titres ordinaires, celui de _Résidant_ à MANTHOM; nous apprenons ainsi le nom antique de cette portion de Thèbes où s'élève le temple de _Thôth_.

Le bandeau de la porte qui donne entrée dans la dernière salle du temple, le _sanctuaire_ proprement dit, est orné de quatre tableaux représentant Ptolémée faisant de riches offrandes, d'abord aux grandes divinités protectrices de Thèbes, _Amon-Ra, Mouth_ et _Chons_, généralement adorées dans cette immense capitale, et en second lieu aux divinités particulières du temple, _Thôth_ et la déesse _Nahamouo_. Dans l'intérieur du sanctuaire on retrouve les images de la grande triade thébaine, et même celles de la triade adorée dans le nome d'Hermonthis, qui commençait à une courte distance du temple. Deux grands tableaux, l'un sur la paroi de droite, l'autre sur la paroi de gauche, représentent, selon l'usage, la bari ou _arche sacrée_ de la divinité à laquelle appartient le sanctuaire. L'arche de droite est celle de THOTH-PEHO-EN-HIB (_Thôth à face d'ibis_), et l'arche de gauche, celle de THOTH PSOTEM (Thôth le surintendant des _choses sacrées_). L'une et l'autre se distinguent par leurs proues et leurs poupes décorées de têtes d'épervier, surmontées du disque et du croissant, à tête symbolique du dieu _Chons_, le fils aîné d'Ammon et de Mouth, la troisième personne de la triade thébaine, dont le dieu _Thôth_ n'est qu'une forme secondaire.

Ici, comme dans la salle précédente, on trouve toujours le roi Ptolémée _Évergète II_, faisant des offrandes ou de riches présents aux divinités locales. Mais quatre bas-reliefs de l'intérieur du sanctuaire, sculptés deux à gauche et deux à droite de la porte, ont fixé plus particulièrement mon attention. Ce ne sont plus des divinités proprement dites, auxquelles s'adressent les dons pieux du Lagide: ici, _Évergète II_, comme le disent textuellement les inscriptions qui servent de titre à ces bas-reliefs, _brûle l'encens en l'honneur des pères de ses pères et des mères de ses mères_. Le roi accomplit, en effet, diverses cérémonies religieuses en présence d'individus des deux sexes, classés deux par deux, et revêtus des insignes de certaines divinités. Les légendes tracées devant chacun de ces personnages achèvent de démontrer que ces honneurs sont adressés aux rois et aux reines lagides, ancêtres d'Évergète II en ligne directe: et en effet, le premier bas-relief de gauche représente _Ptolémée Philadelphe_, costumé en Osiris, assis sur un trône à côté duquel on voit la reine _Arsinoé_ sa femme, debout, coiffée des insignes de _Mouth_ et d'_Hathôr_. Évergète II lève ses bras en signe d'adoration devant ces deux époux, dont les légendes signifient: _Le divin père de ses pères_ PTOLÉMÉE, _dieu_ PHILADELPHE; _la divine mère de ses mères_ ARSINOÉ, _déesse_ PHILADELPHE.

Plus loin, Évergète II offre l'encens à un personnage également assis sur un trône et décoré des insignes du dieu _Socarosiris_, accompagné d'une reine debout, la tête ornée de la coiffure d'Hathôr, la Vénus égyptienne; leurs légendes portent: _Le père de ses pères_, PTOLÉMÉE, _dieu créateur_. _La divine mère de ses mères_, BÉRÉNICE, _déesse créatrice_. On peut donc reconnaître ici soit _Ptolémée Soter Ier_ et sa femme _Bérénice_, fille de Magas, soit _Ptolémée Évergète Ier_ et _Bérénice_, sa femme et sa soeur. L'absence totale du cartouche prénom dans la légende du Ptolémée, objet de cette adoration, autoriserait l'une ou l'autre de ces hypothèses. Mais si l'on observe que ces deux époux reçoivent les hommages d'_Évergète II_, à la suite des honneurs rendus, en premier lieu, à _Ptolémée_ et à _Arsinoé Philadelphe_, on se persuadera que le second tableau concerne les enfants et les successeurs immédiats de ces Lagides, c'est-à-dire _Évergète Ier_ et _Bérénice_, sa soeur. Le titre de _Phter-Mounk, dieu créateur, dieu fondateur_ ou _fabricateur_, conviendrait beaucoup mieux, il est vrai, à _Ptolémée Soter Ier_, fondateur de la domination des Lagides; mais j'ai la pleine certitude que ce titre est prodigué sur les monuments égyptiens à une foule de souverains autres que des chefs de dynasties.

Deux bas-reliefs, sculptés à droite de la porte, nous montrent Évergète II rendant de semblables honneurs aux images de ses autres ancêtres et prédécesseurs, et toujours en suivant la ligne généalogique descendante: ainsi, dans le premier tableau, le roi répand des libations devant le _divin père de son père_, PTOLÉMEE, _dieu_ PHILOPATOR, _et la divine mère de sa mère_, ARSINOÉ, _déesse_ PHILOPATOR; enfin, dans le second tableau, il fait l'offrande du vin à son royal père PTOLÉMÉE, _dieu_ ÉPIPHANE, et _à sa royale mère_ CLÉOPATRE, _déesse_ ÉPIPHANE. Son père et son aïeul sont figurés dans le costume du dieu Osiris; sa mère et son aïeule, dans le costume d'Hathôr. Quant aux titres _Philadelphe, Philopator et Épiphane_, ils sont placés à la suite des cartouches noms propres, et exprimés par des hiéroglyphes phonétiques (représentant les mots coptes équivalents). Ces quatre tableaux nous donnent donc la généalogie complète d'Évergète II, et l'ordre successif des rois de la dynastie des Lagides à partir de _Ptolémée Philadelphe_.

C'est toujours ainsi que les monuments nationaux de l'Égypte servent pour le moins de confirmation aux témoignages historiques puisés dans les écrits des Grecs; et cela toutes les fois qu'ils ne viennent point éclaircir ou coordonner les notions vagues et incohérentes que ce même peuple nous a transmises sur l'histoire égyptienne, surtout en ce qui concerne les anciennes époques. L'usage constamment suivi par les Égyptiens, de couvrir toutes les parois de leurs monuments de nombreuses séries de tableaux représentant des scènes religieuses ou des événements contemporains, dans lesquels figure d'habitude le souverain régnant à l'époque même où l'on sculptait ces bas-reliefs, cet usage, disons-nous, a tourné bien heureusement au profit de l'histoire, puisqu'il a conservé jusqu'à nos jours un immense trésor de notions positives qu'on chercherait inutilement ailleurs. On peut dire en toute vérité que, grâce à ces bas-reliefs et aux nombreuses inscriptions qui les accompagnent, chaque monument de l'Égypte s'explique par lui-même, et devient, si l'on peut s'exprimer ainsi, son propre interprète. Il suffit, en effet, d'étudier quelques instants les sculptures qui ornent le sanctuaire de l'édifice situé à côté de l'enceinte de Médinet-Habou, la seule portion du monument véritablement terminée, pour se convaincre aussitôt qu'on se trouve dans un temple consacré au dieu _Thôth_, construit sous le règne d'Évergète II et de sa soeur et première femme _Cléopâtre_, mais dont les sculptures ont été terminées postérieurement à l'époque du mariage d'Évergète II avec Cléopâtre sa nièce et sa seconde femme, mentionnée dans les légendes royales qui décorent le plafond du sanctuaire.

Le style mou et lourd des bas-reliefs, la grossièreté d'exécution des hiéroglyphes, et le peu de soin donné à l'application des couleurs sur les sculptures, s'accordent trop bien avec les dates fournies par les inscriptions dédicatoires pour qu'on méconnaisse dans le petit temple de Thôth un produit de la décadence des arts égyptiens, devenue si rapide aux dernières époques de la domination grecque.