Lettres écrites d'Égypte et de Nubie en 1828 et 1829

Chapter 15

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Quant à la destination de cette belle salle, à la disposition des colonnes et à la forme des chapiteaux qui les décorent, je laisserai parler sur ces divers points la dédicace elle-même de la salle, sculptée, au nom du fondateur, sur les architraves de gauche, en très-beaux hiéroglyphes.

«L'Aroëris puissant, ami de la vérité, le seigneur de la région supérieure, et de la région inférieure, le défenseur de l'Égypte, le castigateur des contrées étrangères, l'Hôrus resplendissant possesseur des palmes et le plus grand des vainqueurs, le roi seigneur du monde (soleil gardien de justice approuvé par Phré), le fils du soleil, le seigneur des diadèmes, le bien-aimé d'Ammon, RHAMSÈS, a fait exécuter ces constructions en l'honneur de son père Amon-Ra, roi des dieux; il a fait construire la _grande salle d'assemblée_ en bonne pierre blanche de grès, soutenue par de _grandes colonnes_ à chapiteaux imitant des fleurs épanouies, flanquées de colonnes plus petites à chapiteaux imitant un bouton de lotus tronqué; salle qu'il voue au seigneur des dieux pour la célébration de sa panégyrie gracieuse; c'est ce qu'a fait le roi de son vivant.»

Ainsi donc, les salles hypostyles, qui donnent aux palais égyptiens un caractère si particulier, furent véritablement destinées, comme on le soupçonnait, à tenir de grandes assemblées, soit politiques, soit religieuses, c'est-à-dire ce qu'on nommait des _panégyries_ ou réunions générales: c'est ce dont j'étais déjà convaincu avant d'avoir découvert cette curieuse dédicace, parce que, observant la forme du caractère hiéroglyphique exprimant l'idée _panégyrie_ sur les obélisques de Rome, où ce caractère est sculpté en grand, je m'étais aperçu qu'il représentait, au propre, une salle hypostyle avec des sièges disposés au pied des colonnes.

C'est à l'entrée de la salle hypostyle du Rhamesséion, à droite, qu'existe un bas-relief dans lequel on a représenté la reine mère du conquérant. Elle se nommait _Taouaï_; une belle statue de cette princesse existe aussi au Capitole. J'en avais copié les inscriptions, mais des fractures pouvaient donner lieu à quelques incertitudes; elles sont levées par le bas-relief que j'ai sous les yeux.

On trouve du même côté un grand tableau historique, décrit ou dessiné par tous les voyageurs qui ont visité l'Égypte; le seul dessin exact que l'on puisse citer est celui que M. Caillaud a publié dans son _Voyage à Méroé_. J'en ai fait prendre une copie plus en grand, et j'ai transcrit moi-même les légendes, qui sont intéressantes, quoique incomplètes sur plusieurs points. C'est encore ici un grand tableau de guerre, mais qui se partage en deux parties principales. Dans une vaste plaine, le roi Rhamsès vient de vaincre les Schéto, qu'il a mis en pleine déroute. Deux princes sont a la poursuite de l'ennemi; ces fils du roi se nomment _Mandouhi Schopsch_ et _Schat-kemkémé_. C'étaient le quatrième et le cinquième des enfants de Rhamsès. Les vaincus sont encore des peuples de Schéto (des Bactriens?); ils se dirigent vers une ville placée à l'extrémité droite du tableau, où s'ouvre une nouvelle scène. Quatre autres fils du conquérant, les septième, huitième, neuvième et dixième de ses enfants, appelés _Méïamoun, Amenhemwa, Noubtei_ et _Setpanré_, sont établis sous les murs de la place; les assiégés opposent une vigoureuse résistance; mais déjà les Égyptiens ont dressé les échelles, et les murailles vont être escaladées. Une fracture a malheureusement fait disparaître la première partie du nom de la ville assiégée; il ne reste plus que les syllabes.... _apouro_.

Des tableaux religieux, exécutés avec beaucoup de soin, existent sous le fût des grandes et des petites colonnes de la salle hypostyle; on y voit successivement toutes les divinités égyptiennes du premier ordre, et principalement celles dont le culte appartenait d'une manière plus spéciale au nome diospolitain, annoncer à Rhamsès les bienfaits dont elles veulent le combler en échange des riches offrandes qu'il leur présente. Ici, comme dans la sculpture des piliers et des colonnes de la seconde cour, reparaissent en première ligne les divinités protectrices du palais, auxquelles ce bel édifice était plus particulièrement consacré: celles-ci prennent toujours un titre qui se traduit exactement par _résidant_ ou _qui résident dans le Rhamesséion de Thèbes_; à leur tête paraît Amon-Ra sous la forme du roi des dieux, ou sous celle de générateur; viennent ensuite les dieux Phtha, Phré, Atmou, Meuï, Sev, et les déesses Pascht et Hathôr. Chacune d'elles accorde au Pharaon une grâce particulière. Voici quelques exemples de ces formules donatrices, extraites des galeries et des colonnades du Rhamesséion:

«J'accorde que ton édifice soit aussi durable que le ciel (Amon-Ra).

«Je te donne une longue suite de jours pour gouverner l'Égypte (Isis).

«Je t'accorde la domination sur toutes les contrées (Amon-Ra).

«J'inscris à ton nom les attributions royales du soleil (Thôth).

«Je t'accorde de vaincre comme Mandou, et d'être vigilant comme le fils de Netphé (Amon-Ra).

«Je te livre le Midi et le Nord, l'Orient et l'Occident (Amon-Ra).

«Je t'accorde une longue vie pour gouverner le monde par un règne joyeux (Sev, Saturne).

«Je te donne l'Égypte supérieure et l'Égypte inférieure à diriger en roi (Netphé, Rhéa).

«Je te livre les Barbares du Midi et ceux du Nord à fouler sous tes sandales (Thméi, la justice).

«Je t'ouvrirai toutes les bonnes portes qui seront devant toi (le Gardien des portes célestes).

«Je veux que ton palais subsiste à toujours (Meuï).

«Je t'accorde de grandes victoires dans toutes les parties du monde (la déesse Pascht).

«Je t'accorde que ton nom s'imprime dans le coeur des Barbares (la déesse Pascht).»

La portion des murailles de la salle hypostyle échappée aux ravages des hommes présente des scènes plus riches et plus développées: sur le mur du fond, à la droite et à la gauche de la porte centrale, existent encore deux vastes tableaux, remarquables par la grande proportion des figures et le fini de leur exécution. Dans le premier, la déesse Pascht à tête de lion, _l'épouse de Phtha, la dame du palais céleste_, lève sa main droite vers la tête de Rhamsès couverte d'un casque, en lui disant: «Je t'ai préparé le diadème du soleil, que ce casque demeure sur ta corne (le front) où je l'ai placé.» Elle présente en même temps le roi au dieu suprême, Amon-Ra, qui, assis sur son trône, tend vers la face du roi les emblèmes d'une vie pure.

Le second tableau représente l'_institution royale_ du héros égyptien, les deux plus grandes divinités de l'Égypte l'investissant des pouvoirs royaux. Amon-Ra, assisté de Mouth, la grande mère divine, remet au roi Rhamsès la _faux de bataille_, le type primitif de la _harpé_ des mythes grecs, arme terrible appelée _schopsch_ par les Égyptiens, et lui rend en même temps les emblèmes de la direction et de la modération, le fouet et le _pedum_, en prononçant la formule suivante:

«Voici ce que dit Amon-Ra qui réside dans le Rhamesséion: Reçois la faux de bataille pour contenir les nations étrangères et trancher la tête des impurs; prends le fouet et le _pedum_ pour diriger la terre de Kémé (l'Égypte).»

Le soubassement de ces deux tableaux offre un intérêt d'un autre genre: on y a représenté en pied, et dans un ordre rigoureux de primogéniture, les enfants mâles de Rhamsès le Grand. Ces princes sont revêtus du costume réservé à leur rang; ils portent les insignes de leur dignité, le _pedum_ et un éventail formé d'une longue plume d'autruche fixée à une élégante poignée, et sont au nombre de vingt-trois; famille nombreuse, il est vrai, mais qui ne doit point surprendre si l'on considère d'abord que Rhamsès eut, à notre connaissance, au moins deux femmes légitimes, les reines Nofré-Ari et Isénofré, et qu'il est de plus très-probable que les enfants donnés au conquérant par des concubines ou des maîtresses prenaient rang avec les enfants légitimes, usage dont fait foi l'ancienne histoire orientale tout entière. Quoi qu'il en soit, on a sculpté au-dessus de la tête de chacun des princes, d'abord le titre qui leur est commun à tous, savoir: le fils du roi et de son germe; et pour quelques-uns (les trois premiers et les plus âgés par conséquent), la désignation des hautes fonctions dont ils se trouvaient revêtus à l'époque où ces bas-reliefs furent exécutés. Le premier se trouve ainsi qualifié: porte-éventail à la gauche du roi, le jeune secrétaire royal (basilicogrammate), commandant en chef des soldats (l'armée), le premier-né et le préféré de son germe, Amenhischôpsch; le second, nommé Rhamsès comme son père, était porte-éventail à la gauche du roi et secrétaire royal, commandant en chef les soldats du maître du monde (les troupes composant la garde du roi); et le troisième, porte-éventail à la gauche du roi, comme ses frères (titre donné en général à tous les princes sur d'autres monuments), était de plus secrétaire royal, commandant de la cavalerie, c'est-à-dire des chars de guerre de l'armée égyptienne. Je me dispense de transcrire ici les noms propres des vingt autres princes; je dirai seulement que les noms de quelques-uns d'entre eux font certainement allusion soit aux victoires du roi au moment de leur naissance, tels que Nében-Schari (le maître du pays de Schari), Nébenthonib (le maître du monde entier), Sanaschténamoun (le vainqueur par Ammon), soit à des titres nouveaux adoptés dans le protocole de Rhamsès le Grand, comme par exemple Patavéamoun (Ammon est mon père), et Septenri (approuvé par le soleil), titre qui se retrouve dans le prénom du roi.

J'observe en même temps dans cette série de princes un fait très-notable: on y a, postérieurement à la mort de Rhamsès le Grand, caractérisé d'une manière particulière celui de ses vingt-trois enfants qui monta sur le trône après lui; ce fut son treizième fils, nommé Ménephtha, qui lui succéda. Il est visible qu'on a en conséquence modifié, après coup, le costume de ce prince, en ornant son front de l'_uraeus_ et en changeant sa courte _sabou_ en longue tunique royale; de plus, à côté de sa légende première, où se lit le nom de Ménephtha, qu'il conserva en montant sur le trône, on a sculpté le premier cartouche de sa légende royale, son cartouche prénom (soleil esprit aimé des dieux), que l'on retrouve en effet sur tous les monuments de son règne.

En sortant de la salle hypostyle par la porte centrale, on entre dans une salle qui a conservé une partie de ses colonnes, et où la décoration prend un caractère tout particulier. Dans la portion de palais que nous venons de parcourir, des hommages généraux sont adressés aux principales divinités de l'Égypte, comme il convenait dans des cours ou des péristyles ouverts à toute la population, et dans la salle hypostyle où se tenaient les grandes assemblées. Mais ici commencent véritablement la partie privée du palais et les salles qui servaient d'habitation au roi, le lieu qu'était censé habiter aussi plus particulièrement le roi des dieux auquel ce grand édifice était consacré. C'est ce que prouvent les bas-reliefs sculptés sur les parois à la droite et à la gauche de la porte: ces tableaux représentent quatre grandes barques ou _bari_ sacrées, portant un petit naos sur lequel un voile semble jeté comme pour dérober à tous les regards le personnage qu'il renferme. Ces _bari_ sont portées sur les épaules par vingt-quatre ou dix-huit prêtres, selon l'importance du maître de la _bari_. Les insignes qui décorent la proue et la poupe des deux premières barques sont les têtes symboliques de la déesse Mouth et du dieu Chons, l'épouse et le fils d'Amon-Ra; enfin, la troisième et la quatrième portent les têtes du roi et de la reine, coiffés des marques de leur dignité. Ces tableaux, comme nous l'apprennent les légendes hiéroglyphiques, représentent les deux divinités et le couple royal venant rendre hommage au père des dieux, Amon-Ra, qui établit sa demeure dans le palais de Rhamsès le Grand. Les paroles que prononce chacun des visiteurs ne laissent, d'ailleurs, aucun doute à cet égard: «Je viens, dit la déesse Mouth, rendre hommage au roi des dieux, Amon-Ra, modérateur de l'Égypte, afin qu'il accorde de longues années à son fils qui le chérit, le roi Rhamsès.»

«Nous venons vers toi, dit le dieu Chons, pour servir ta majesté, ô Amon-Ra, roi des dieux! Accorde une vie stable et pure à ton fils, qui t'aime, le seigneur du monde.»

Le roi Rhamsès dit seulement: «Je viens à mon père Amon-Ra, à la suite des dieux qu'il admet en sa présence à toujours.»

Mais la reine Nofré-Ari, surnommée ici Ahmosis (engendrée de la lune), exprime ses voeux plus positivement; l'inscription porte: «Voici ce que dit la déesse épouse, la royale mère, la royale épouse, la puissante dame du monde, Ahmosis-Nofré-Ari: Je viens pour rendre hommage à mon père Amon, roi des dieux; mon coeur est joyeux de tes affections (c'est-à-dire de l'amour que tu me portes); je suis dans l'allégresse en contemplant tes bienfaits; ô toi, qui établis le siège de ta puissance dans la demeure de ton fils, le seigneur du monde, Rhamsès, accorde-lui une vie stable et pure; que ses années se comptent par périodes de panégyries!»

Enfin, la paroi du fond de cette salle était ornée de plusieurs tableaux représentant l'accomplissement de ces voeux et rappelant les grâces qu'Amon-Ra accordait au héros égyptien: il n'en reste plus qu'un seul, à la droite de la porte. Le roi est figuré assis sur un trône, au pied de celui d'Amon-Ra-Atmou, et à l'ombre du vaste feuillage d'un persea, l'arbre céleste de la vie: le grand dieu et la déesse Saf qui présidait à l'écriture, à la science, traçant sur les fruits cordiformes de l'arbre le cartouche prénom de Rhamsès le Grand; tandis que d'un autre côté le dieu Thôth y grave le cartouche nom propre du roi, auquel Amon-Ra-Atmou adresse les paroles suivantes: «Viens, je sculpte ton nom pour une longue suite de jours, afin qu'il subsiste sur l'arbre divin.»

La porte qui, de cette salle, conduisait à une seconde, également décorée de colonnes, dont quatre subsistent encore, mérite une attention particulière, soit sous le rapport de son exécution matérielle, soit pour les sculptures qui la décorent.

Les bas-reliefs qui couvrent le bandeau et les jambages sont d'un relief tellement bas qu'il est évident qu'on les a usés avec soin pour en diminuer la saillie; j'attribuais ce travail au temps et à la barbarie, qui a certainement agi sur plusieurs points de ces surfaces, lorsque, ayant fait déblayer le bas des montants de cette porte, j'ai lu une inscription dédicatoire de Rhamsès le Grand, dans les formes ordinaires pour les dédicaces des portes; mais il y est dit, de plus, que cette porte a été _recouverte d'or pur_. J'ai étudié alors les surfaces avec plus de soin. En examinant de plus près l'espèce de stuc blanc et fin qui recouvrait encore quelques parties de la sculpture, je m'aperçus que ce stuc _avait été étendu sur une toile_ appliquée sur les tableaux, qu'on avait rétabli sur le stuc même les contours et les parties saillantes des figures avant d'y appliquer la dorure. Ce procédé m'ayant paru curieux, j'ai cru utile de le noter ici.

Mais les deux tableaux qui ornent cette porte offrent un intérêt bien plus piquant. Le bandeau et le haut des jambages sont couverts d'une douzaine de petits bas-reliefs représentant le roi Rhamsès adorant les membres de la triade thébaine: ces divinités tournent toutes le dos à l'entrée de la porte en question, parce qu'elles sont seulement en rapport avec la première salle et non avec la seconde, à laquelle cette porte sert d'entrée. Mais au bas des jambages, et immédiatement au-dessus de la dédicace, sont sculptées deux divinités, la face tournée vers l'ouverture de la porte, et regardant la seconde salle, qui était par conséquent sous leur juridiction. Ces deux divinités sont, à gauche, le dieu des sciences et des arts, l'inventeur des lettres, Thôth à tête d'Ibis, et à droite la déesse Saf, compagne de Thôth, portant le titre remarquable de _dame des lettres présidente de la bibliothèque_ (mot à mot, _la salle des livres_). De plus, le dieu est suivi d'un de ses parèdres, qu'à sa légende et à un grand _oeil_ qu'il porte sur la tête on reconnaît pour _le sens de la vue_ personnifié, tandis que le parèdre de la déesse est _le sens de l'ouïe_ caractérisé par une grande oreille tracée également au-dessus de sa tête, et par le mot _sôlem_ (l'ouïe) sculpté dans sa légende; il tient de plus en main tous les instruments de l'écriture, comme pour écrire tout ce qu'il entend.

Je demande s'il est possible de mieux annoncer que par de tels bas-reliefs l'entrée d'une bibliothèque? Et à ce mot, la controverse qui divise nos savants sur le fameux monument d'_Osimandyas_, si connu par sa bibliothèque, et sur ses rapports avec le Rhamesséion. se présente naturellement à ma pensée.

Dès les premiers jours, en lisant au milieu des ruines du Rhamesséion la description que Diodore nous a conservée du monument d'Osimandyas, je fus frappé de retrouver autour de moi et dans le même ordre les parties analogues et presque les mêmes détails du grand édifice dont Diodore emprunte à Hécatée une notice si complète.

D'abord, l'ancien voyageur grec place le monument d'Osimandyas à dix stades des derniers tombeaux de ce qu'il nomme les [Greek: pallakidas tou Diou], les concubines de Jupiter (Ammon).--Nous avons trouvé, en effet, à une distance à peu près égale du Rhamesséion, une vallée renfermant les tombeaux, encore ornés de peintures et d'inscriptions, d'une douzaine de femmes, mais de reines égyptiennes, dont le premier titre dans leur légende fut toujours celui d'_épouse d'Ammon_.

Le monument d'Osimandyas s'annonçait par un grand pylône _de pierre variée_ ([Greek: lithou poikilou]).--Le premier pylône du Rhamesséion, dont les massifs sont en grès rougeâtre et la porte en calcaire blanc, a quelque analogie avec cette expression.

Ce pylône donnait entrée dans un péristyle dont les piliers étaient ornés de figures colossales; on passait de là à un second pylône bien plus soigné que le premier, sous le rapport de la sculpture, et à l'entrée duquel se trouvait _le plus grand colosse de l'Égypte_, d'un seul bloc de granit de Syène.--Tout cela se rapproche du Rhamesséion, à quelques différences de mesures près; mais l'exactitude des anciens copistes, transcrivant les quantités de ces mesures, est-elle certaine? Là existent encore aujourd'hui les immenses débris _du plus grand colosse_ connu de l'Égypte; il est en granit de Syène: ce sont là des traits remarquables.

Dans le péristyle qui suivait le pylône, dit Hécatée, on avait représenté le roi, qu'on appelle _Osimandyas_, faisant la guerre aux révoltés de Bactriane, assiégeant une ville entourée des eaux d'un fleuve, etc.--C'est la description exacte des bas-reliefs encore existants sous le deuxième péristyle du Rhamesséion; et si l'on n'y voit plus le lion combattant avec le roi contre les troupes ennemies, ni des quatre princes commandant les divisions de l'armée, c'est que les murs du fond du péristyle sont détruits et qu'il n'en subsiste pas la huitième partie. Il est vrai qu'on voit ailleurs, sur les monuments d'Égypte, des rois assiégeant des villes _entourées par un fleuve_: cela existe réellement à Ibsamboul, à Derri, sur les pylônes de Loùqsor et au Rhamesséïon; mais tous ces monuments sont de Rhamsès le Grand, et reproduisent les événements _de la même campagne_.

Sur le second mur du péristyle, dit la description du monument d'Osimandyas, sont représentés les captifs ramenés par le roi de son expédition; ils n'ont point de mains ni de parties sexuelles: et, sur le mur de fond du péristyle du Rhamesséion, j'ai mis à découvert, par des fouilles, les restes d'un tableau dans lequel on amène des prisonniers au roi, aux pieds duquel sont des monceaux de mains coupées.

Sur un troisième côté du péristyle du monument d'Osimandyas étaient représentés _des sacrifices et le triomphe du roi au retour de cette guerre_.--Au Rhamesséion, le registre supérieur de la paroi sur laquelle est sculptée la bataille représente la fin d'une grande solennité religieuse à laquelle assistent le roi et la reine, et ce tableau commençait, sans aucun doute, sur le mur de fond du côté droit du péristyle.

On entrait ensuite, dit l'historien grec, dans la salle hypostyle du monument d'Osimandyas par trois portes ornées de deux colosses.--Tout cela se trouve exactement au Rhamesséion, immédiatement aussi après le second péristyle. Après la salle hypostyle de l'Osimandyéion venait un espace désigné dans les traductions sous le nom de _promenoir_.--Dans le Rhamesséion, une salle décorée des barques symboliques des dieux succède à la salle hypostyle.

_Ensuite_, a dit Diodore, _venait la bibliothèque_; et c'est effectivement sur la porte qui, du _promenoir_ du Rhamesséion, conduit _à la salle suivante_, que j'ai trouvé des bas-reliefs si convenables à l'entrée d'une _bibliothèque_.

La salle de la bibliothèque est presque entièrement rasée; il n'en reste que quatre colonnes, et une portion des parois de droite et de gauche de la porte: sur ces murailles on a sculpté des tableaux représentant le roi faisant successivement des offrandes aux plus grandes divinités de l'Égypte--à Amon-Ra, Mouth, Chons, Phré, Phtha, Pascht, Nofré-Thmou, Atmou, Mandou; et, en outre, la plus grande partie de la surface de ces parois est occupée par deux énormes tableaux divisés en de nombreuses colonnes verticales dans lesquelles sont trois longues séries de noms de divinités et leurs images de petite proportion; c'est un panthéon complet; le roi, debout devant chacun de ces tableaux _synoptiques_, fait nommément des libations et des offrandes à tous les dieux ou déesses grandes et petites; et c'est encore ici un rapport avec le _monument d'Osimandyas_. _On voit dans la salle de la bibliothèque_, dit en effet la description grecque, _les images de tous, les dieux de l'Égypte; le roi leur présente de la même manière des offrandes convenables à chacun d'eux_.

Cette comparaison des ruines du Rhamesséion avec la description du monument d'Osimandyas conservée dans Diodore de Sicile, a été déjà faite, et avec bien plus de détails encore, par MM. Jollois et Devilliers dans leur _Description générale de Thèbes_, travail important auquel je me plais à donner de justes éloges parce que j'ai vu les lieux, et que j'ai pu juger par moi-même de l'exactitude de leur description; mais j'ai dû reproduire rapidement ce parallèle dans cette lettre, par le besoin de mettre à leur véritable place quelques faits nouveaux que j'ai observés, et qui rendent si frappante l'analogie du monument décrit par les Grecs avec le monument dont j'étudie les ruines. Les deux savants voyageurs que je viens de citer ont mis en fait leur _identité_, d'autres l'ont combattue: pour moi, voici ma profession de foi toute simple:

De deux choses l'une: ou le monument décrit par Hécatée sous le nom de _monument d'Osimandyas_ est le même que le _Rhamesséion occidental de Thèbes_, ou bien le _Rhamesséion_ n'est qu'une _copie_, à la différence des mesures près, si l'on peut s'exprimer ainsi, du _monument d'Osimandyas_.

Ici se terminent les débris du palais de Sésostris; il ne reste plus de traces de ces dernières constructions, qui devaient s'étendre encore du côté de la montagne. Le Rhamesséion est le monument de Thèbes le plus dégradé, mais c'est aussi, sans aucun doute, celui qui, par l'élégante majesté de ses ruines, laisse dans l'esprit des voyageurs une impression plus profonde et plus durable. J'aurais pu passer encore bien du temps à son étude sans l'épuiser; mais d'autres monuments de la rive opposée du Nil, où est toujours Thèbes, m'arrachent à ces merveilles.... Et je pense à la France.... Adieu.

QUINZIÈME LETTRE

Thèbes, le 18 juin 1829.