Lettres écrites d'Égypte et de Nubie en 1828 et 1829

Chapter 13

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A chaque zone et auprès des suppliciés, on lit toujours leur condamnation et la peine qu'ils subissent. «Ces âmes ennemies, y est-il dit, ne voient point notre dieu lorsqu'il lance les rayons de son disque; elles n'habitent plus dans le monde terrestre, et elles n'entendent point la voix du Dieu grand lorsqu'il traverse leurs zones.» Tandis qu'on lit au contraire, à côté de la représentation des âmes heureuses, sur les parois opposées: «Elles ont trouvé grâce aux yeux du Dieu grand; elles habitent les demeures de gloire, celles où l'on vit de la vie céleste; les corps qu'elles ont abandonnés reposeront à toujours dans leurs tombeaux, tandis qu'elles jouiront de la présence du Dieu suprême.»

Cette double série de tableaux nous donne donc le _système psychologique égyptien_ dans ses deux points les pins importants et les plus moraux, _les récompenses et les peines_. Ainsi se trouve complètement démontré tout ce que les anciens ont dit de la doctrine égyptienne sur _l'immortalité de l'âme_ et le but positif de la vie humaine. Elle est certainement grande et heureuse, l'idée de symboliser la _double destinée_ des âmes par le plus frappant des phénomènes célestes, le cours du soleil dans les deux hémisphères, et d'en lier la peinture à celle de cet imposant et magnifique spectacle.

Cette galerie psychologique occupe les parois des deux grands corridors et des deux premières salles du tombeau de _Rhamsès V_, que j'ai pris pour type de ma description des tombes royales, parce qu'il est le plus complet de tous. Le même sujet, mais composé dans un esprit directement _astronomique_, et sur un plan plus régulier, parce que c'était un tableau de science, est reproduit sur les plafonds, et occupe toute la longueur de ceux du second corridor et des deux premières salles qui suivent.

Le ciel, sous la forme d'une femme dont le corps est parsemé d'étoiles, enveloppe de trois côtés cette immense composition: le torse se prolonge sur toute la longueur du tableau dont il couvre la partie supérieure; sa tête est à l'occident; ses bras et ses pieds limitent la longueur du tableau divisé en deux bandes égales: celle d'en haut représente l'hémisphère supérieur et le cours du soleil dans les douze heures du jour; celle d'en bas, l'hémisphère inférieur, la marche du soleil pendant les douze heures de la nuit.

A l'orient, c'est-à-dire vers le point sexuel du grand corps céleste (de la déesse Ciel), est figurée la naissance du Soleil; il sort du sein de sa divine mère _Néith_, sous la forme d'un petit enfant portant le doigt à sa bouche, et renfermé dans un disque rouge: le dieu _Méuï_ (l'Hercule égyptien, la raison divine), debout dans la barque destinée aux voyages du jeune dieu, élève les bras pour l'y placer lui-même; après que le Soleil enfant a reçu les soins de deux déesses nourrices, la barque part et navigue sur l'_Océan céleste_, l'Éther, qui coule comme un fleuve de l'_orient à l'occident_, où il forme un vaste bassin, dans lequel aboutit une branche du fleuve traversant l'_hémisphère inférieur, d'occident en orient_.

Chaque heure du jour est indiquée sur le corps du Ciel par un disque rouge, et dans le tableau par douze barques ou _bari_ dans lesquelles paraît le dieu Soleil naviguant sur l'Océan céleste avec un cortège qui change à chaque heure, et qui l'accompagne sur les _deux rives_.

A la première heure, au moment où le vaisseau se met en mouvement, les esprits de l'Orient présentent leurs hommages au dieu debout dans son naos, qui est élevé au milieu de cette bari; l'équipage se compose de la déesse _Sori_, qui donne l'impulsion à la proue; du dieu Sev (Saturne), à la tête de lièvre, tenant une longue perche pour sonder le fleuve, et dont il ne fait usage qu'à partir de la 8e heure, c'est-à-dire lorsqu'on approche des parages de l'Occident; le réis ou commandant est Hôrus, ayant en sous-ordre le dieu Haké-Oëris, le Phaëton et le compagnon fidèle du Soleil: le pilote manoeuvrant le gouvernail est un hiéracocéphale nommé _Haôu_, plus la déesse Neb-Wa (la dame de la barque), dont j'ignore les fonctions spéciales, enfin le dieu gardien supérieur des tropiques. On a représenté, sur les bords du fleuve, les dieux ou les esprits qui président à chacune des heures du jour; ils adorent le Soleil à son passage, ou récitent tous les noms mystiques par lesquels on le distinguait. A la seconde heure paraissent les âmes des rois ayant à leur tête le défunt Rhamsès V, allant au-devant de la bari du dieu pour adorer sa lumière. Aux 4e, 5e et 6e heures, le même Pharaon prend part aux travaux des dieux qui font la guerre au grand Apophis caché dans les eaux de l'Océan. Dans les 7e et 8e heures, le vaisseau céleste côtoie les demeures des bienheureux, jardins ombragés par des arbres de différentes espèces, sous lesquels se promènent les dieux et les âmes pures. Enfin le dieu approche de l'Occident: Sev (Saturne) sonde le fleuve incessamment, et des dieux échelonnés sur le rivage dirigent la barque avec précaution; elle contourne le grand bassin de l'ouest, et reparaît dans la bande supérieure du tableau, c'est-à-dire dans l'hémisphère inférieur, sur le fleuve qu'elle remonte d'occident en orient. Mais dans toute cette navigation des douze heures de nuit, comme il arriva encore pour les barques qui remontent le Nil, la _bari_ du Soleil est toujours tirée à la corde par un grand nombre de génies subalternes, dont le nombre varie à chaque heure différente. Le grand cortège du dieu et l'équipage ont disparu, il ne reste plus que le pilote debout et inerte à l'entrée du naos renfermant le dieu, auquel la déesse Thmeï (la vérité et la justice), qui préside à l'enfer ou à la région inférieure, semble adresser des consolations.

Des légendes hiéroglyphiques, placées sur chaque personnage et au commencement de toutes les scènes, en indiquent les noms et les sujets, en faisant connaître l'heure du jour ou de la nuit à laquelle se rapportent ces scènes symboliques. J'ai pris copie moi-même et des tableaux et de toutes les inscriptions.

Mais sur ces mêmes plafonds, et en dehors de la composition que je viens de décrire en gros, existent des textes hiéroglyphiques d'un intérêt plus grand peut-être, quoique liés au même sujet. Ce sont des _tables des constellations et de leurs influences pour toutes les heures de chaque mois de l'année_; elles sont ainsi conçues:

MOIS DE TÔBI, la dernière moitié.--_Orion_ domine et influe sur l'oreille gauche.

Heure 1re, la constellation d'_Orion_ (influe) sur le bras gauche.

Heure 2e, la constellation de _Sirius_ (influe) sur le coeur.

Heure 3e, le commencement de la constellation _des deux étoiles_ (les Gémeaux?), sur le coeur.

Heure 4e, les constellations _des deux étoiles_ (influent) sur l'oreille gauche.

Heure 5e, les étoiles _du fleuve_ (influent) sur le coeur.

Heure 6e, la tête (ou le commencement) _du lion_ (influe) sur le coeur.

Heure 7e, _la flèche_ (influe) sur l'oeil droit.

Heure 8e, _les longues étoiles_, sur le coeur.

Heure 9e, les serviteurs des parties antérieures (du quadrupède) _Menté_ (le lion marin?) (influent) sur le bras gauche.

Heure 10e, le quadrupède _Menté_ (le lion marin?), sur l'oeil gauche.

Heure 11e, les serviteurs du _Menté_, sur le bras gauche.

Heure 12e, _le pied de la truie_ (influe) sur le bras gauche.

Nous avons donc ici une _table des influences_, analogue à celle qu'on avait gravée sur le fameux cercle doré du monument d'Osimandyas, et qui donnait, comme le dit Diodore de Sicile, les heures du lever des constellations _avec les influences de chacune d'elles_. Cela démontrera sans réplique, comme l'a affirmé notre savant ami M. Letronne, que l'_astrologie_ remonte, en Égypte, jusqu'aux temps les plus reculés; cette question, par le fait, est décidée sans retour, c'est un petit souvenir que je lui adresse, en attendant ses commissions pour Thèbes.

La traduction que je viens de donner d'une des vingt-quatre tables qui composent la série des levers, est certaine dans les passages où j'ai introduit les noms actuels des constellations de notre planisphère; n'ayant pas eu le temps de pousser plus loin mon travail de concordance, j'ai été obligé de donner partout ailleurs le mot à mot du texte hiéroglyphique.

J'ai dû recueillir, et je l'ai fait avec un soin religieux, ces restes précieux de l'_astronomie antique_, science qui devait être nécessairement liée à l'_astrologie_, dans un pays où la religion fut la base immuable de toute l'organisation sociale. Dans un pareil système politique, toutes les sciences devaient avoir deux parties distinctes: _la partie des faits observés_, qui constitue seule nos sciences actuelles; _la partie spéculative_, qui liait la science à la croyance religieuse, lien nécessaire, indispensable même en Égypte, où la religion, pour être forte et pour l'être toujours, avait voulu renfermer l'univers entier et son étude dans son domaine sans bornes; ce qui a son bon et son mauvais côté, comme toutes les conceptions humaines.

Dans le tombeau de Rhamsès V, les salles ou corridors qui suivent ceux que je viens de décrire, sont décorés de tableaux symboliques relatifs à divers états du soleil considéré soit physiquement, soit surtout dans ses rapports purement mythiques: mais ces tableaux ne forment point un ensemble suivi, c'est pour cela qu'ils sont totalement omis ou qu'ils n'occupent pas la même place dans les tombes royales. La salle qui précède celle du sarcophage, en général consacrée aux quatre génies de l'Amenti, contient, dans les tombeaux les plus complets, la comparution du roi devant le tribunal des quarante-deux juges divins qui doivent décider du sort de son âme, tribunal dont ne fut qu'une simple image celui qui, sur la terre, accordait ou refusait aux rois les honneurs de la sépulture. Une paroi entière de cette salle, dans le tombeau de Rhamsès V, offre les images de ces quarante-deux assesseurs d'Osiris, mêlées aux justifications que le roi est censé présenter, ou faire présenter en son nom, à ces juges sévères, lesquels paraissent être chargés, chacun, de faire la recherche d'un crime ou péché particulier, et de le punir dans l'âme soumise à leur juridiction. Ce grand texte, divisé par conséquent en quarante-deux versets ou colonnes, n'est, à proprement parler, qu'une _confession négative_, comme on peut en juger par les exemples qui suivent:

dieu (tel)! _le roi_, soleil modérateur de justice, approuvé d'Ammon, _n'a point commis de méchancetés_.

Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point blasphémé_.

Le roi, soleil modérateur, etc., _ne s'est point enivré_.

Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point été paresseux_.

Le roi, soleil modérateur, etc., _n'a point enlevé les biens voués aux dieux._

Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point dit de mensonges_.

Le roi, soleil, etc., _n'a point été libertin_.

Le fils du Soleil Rhamsès _ne s'est point souillé par des impuretés_.

Le roi, soleil, etc., _n'a point secoué la tête en entendant des paroles dé vérité_.

Le fils du Soleil Rhamsès _n'a point inutilement allongé ses paroles_.

Le roi, soleil, etc., _n'a pas eu à dévorer son coeur_ (c'est-à-dire, à se repentir de quelque mauvaise action).

On voyait enfin, à côté de ce texte curieux, dans le tombeau de Rhamsès-Meïamoun, des images plus curieuses encore, celles des péchés capitaux: il n'en reste plus que trois de bien visibles; ce sont _la luxure_, _la paresse_ et _la voracité_, figurées sous forme humaine, avec les têtes symboliques de _bouc_, de _tortue_ et de _crocodile_.

La grande salle du tombeau de Rhamsès V, celle qui renfermait le sarcophage, et la dernière de toutes, surpasse aussi les autres en grandeur et en magnificence. Le plafond, creusé en berceau et d'une très-belle coupe, a conservé toute sa peinture: la fraîcheur en est telle qu'il faut être habitué aux miracles de conservation des monuments de l'Égypte pour se persuader que ces frêles couleurs ont résisté à plus de trente siècles. On a répété ici, mais en grand et avec plus de détails dans certaines parties, la marche du soleil dans les deux hémisphères pendant la durée du jour astronomique, composition qui décore les plafonds des premières salles du tombeau et qui forme le motif général de toute la décoration des sépultures royales.

Les parois de cette vaste salle sont couvertes, du soubassement au plafond, de tableaux sculptés et peints comme dans le reste du tombeau, et chargées de milliers d'hiéroglyphes formant les légendes explicatives; le soleil est encore le sujet de ces bas-reliefs, dont un grand nombre contiennent aussi, sous des formes emblématiques, tout le système cosmogonique et les principes de la physique générale des Égyptiens. Une longue étude peut seule donner le sens entier de ces compositions, que j'ai toutes copiées moi-même, en transcrivant en même temps tous les textes qui les accompagnent. C'est du mysticisme le plus raffiné; mais il y a certainement, sous ces apparences emblématiques, de vieilles vérités que nous croyons très-jeunes.

J'ai omis dans cette description, aussi rapide que possible, d'un seul des tombeaux royaux, de parler des bas-reliefs dont sont couverts les piliers qui soutiennent les diverses salles; ce sont des adorations aux divinités de l'Égypte, et principalement à celles qui président aux destinées des âmes, Phtha-Socharis, Atmou, la déesse _Mérésoehar_, _Osiris_ et _Anubis_.

Tous les autres tombeaux des rois de Thèbes, situés dans la vallée de Biban-el-Molouk et dans la vallée de l'Ouest, sont décorés, soit de la totalité, soit seulement d'une partie des tableaux que je viens d'indiquer, et selon que ces tombeaux sont plus ou moins vastes, et surtout plus ou moins achevés.

Les tombes royales véritablement achevées et complètes sont en très-petit nombre, savoir: celle d'Aménophis III (Memnon), dont la décoration est presque entièrement détruite; celle de Rhamsès-Meïmoun, celle de Rhamsès V, probablement aussi celle de Rhamsès le Grand, enfin celle de la reine Thaoser. Toutes les autres sont incomplètes. Les unes se terminent à la première salle, changée en grande salle sépulcrale d'autres vont jusqu'à une seconde salle des tombeaux complets; quelques-unes même se terminent brusquement par un petit réduit creusé à la hâte, grossièrement peint, et dans lequel on a déposé le sarcophage du roi, à peine ébauché. Cela prouve invinciblement ce que j'ai dit au commencement, que ces rois ordonnaient leur tombeau en montant sur le trône; et si la mort venait les surprendre avant qu'il fût terminé, les travaux étaient arrêtés et le tombeau demeurait incomplet. On peut donc juger de la longueur du règne de tous les rois inhumés à Biban-el-Molouk, par l'achèvement ou par l'état plus ou moins avancé de l'excavation destinée à sa sépulture. Il est à remarquer, à ce sujet, que les règnes d'Aménophis III, de Rhamsès le Grand et de Rhamsès V furent, en effet, selon Manéthon, de plus de trente ans chacun, et leurs tombeaux sont aussi les plus étendus.

Il me reste à parler de certaines particularités que présentent quelques-unes de ces tombes royales.

Quelques parois conservées du tombeau d'Aménophis III (Memnon) sont couvertes d'une simple peinture, mais exécutée avec beaucoup de soin et de finesse. La grande salle contient encore une portion de la course du soleil dans les deux hémisphères; mais cette composition est peinte sur les murailles sous la forme d'un immense papyrus déroulé, les figures étant tracées au simple trait comme dans les manuscrits et les légendes, en hiéroglyphes linéaires, arrivant presque aux formes _hiératiques_. Le Musée royal possède des rituels conçus en ce genre d'écriture de transition.

Le tombeau de cet illustre Pharaon a été découvert par un des membres de la Commission d'Égypte dans la vallée de l'Ouest. Il est probable que tous les rois de la première partie de la XVIIIe dynastie reposaient dans cette même vallée, et que c'est là qu'il faut chercher les sépulcres d'Aménophis Ier et II, et des quatre Thouthmosis. On ne pourra les découvrir qu'en exécutant des déblayements immenses au pied des grands rochers coupés à pic dans le sein desquels ces tombe ont été creusées. Cette même vallée recèle peut-être encore le dernier asile des rois thébains des anciennes époques; c'est ce que je me crois autorisé à conclure de l'existence d'un second tombeau royal d'un très-ancien style, découvert dans la partie la plus reculée de la même vallée, celui d'un Pharaon thébain nommé _Skhaï_, lequel n'appartient certainement point aux quatre dernières dynasties thébaines, les XVIIe, XVIIIe, XIXe et XXe.

Dans la vallée proprement dite de Biban-el-Molouk, nous avons admiré, comme tous les voyageurs qui nous ont précédés, l'étonnante fraîcheur des peintures et la finesse des sculptures du tombeau d'Ousireï Ier, qui dans ses légendes prend les divers surnoms de _Noubeï_, d'_Athothi_ et d'_Amoneï_, et dans son tombeau celui d'Ousireï; mais cette belle catacombe dépérit chaque jour. Les piliers se fendent et se délitent; les plafonds tombent en éclats, et la peinture s'enlève en écailles. J'ai fait dessiner et colorier sur place les plus riches tableaux de cet hypogée, pour donner en Europe une idée exacte de tant de magnificence. J'ai fait également dessiner la série de _peuples_ figurée dans un des bas-reliefs de la première salle à piliers. J'avais cru d'abord, d'après les copies de ces bas-reliefs publiées en Angleterre, que ces quatre peuples, de race bien différente, conduits par le dieu Hôrus tenant le bâton pastoral, étaient les nations soumises au sceptre du Pharaon Ousireï; l'étude des légendes m'a fait connaître que ce tableau a une signification plus générale. Il appartient à la 3e heure du jour, celle où le soleil commence à faire sentir toute l'ardeur de ses rayons et réchauffe toutes les contrées de notre hémisphère. On a voulu y représenter, d'après la légende même, _les habitants de l'Égypte et ceux des contrées étrangères_. Nous avons donc ici sous les yeux l'image des diverses _races d'hommes_ connues des Égyptiens, et nous apprenons en même temps les grandes divisions géographiques ou _ethnographiques_ établies à cette époque reculée.

Les hommes guidés par le Pasteur des peuples, Hôrus, sont figurés au nombre de douze, mais appartenant à quatre familles bien distinctes. Les trois premiers (les plus voisins du dieu) sont de _couleur rouge sombre_, taille bien proportionnée, physionomie douce, nez légèrement aquilin, longue chevelure nattée, vêtus de blanc, et leur légende les désigne sous le nom de RÔT-EH-NE-RÔME, _la race des hommes_, les hommes par excellence, c'est-à-dire les Égyptiens.

Les trois suivants présentent un aspect bien différent: peau couleur de chair tirant sur le jaune, ou teint basané, nez fortement aquilin, barbe noire, abondante et terminée en pointe, court vêtement de couleurs variées; ceux-ci portent le nom de NAMOU.

Il ne peut y avoir aucune incertitude sur la race des trois qui viennent après, ce sont des _nègres_; ils sont désignés sous le nom général de NAHASI.

Enfin, les trois derniers ont la teinte de peau que nous nommons couleur de chair, ou peau blanche de la nuance la plus délicate, le nez droit ou légèrement voussé, les yeux bleus, barbe blonde ou rousse, taille haute et très-élancée, vêtus de peaux de boeuf conservant encore leur poil, véritables sauvages tatoués sur diverses parties du corps; on les nomme TAMHOI.

Je me hâtai de chercher le tableau correspondant à celui-ci dans les autres tombes royales, et en le retrouvant en effet dans plusieurs, les variations que j'y observai me convainquirent pleinement qu'on a voulu figurer ici les habitants des _quatre parties du monde_, selon l'ancien système égyptien, savoir: 1e _les habitants de l'Égypte_, qui, à elle seule, formait une partie du monde, d'après le très-modeste usage des vieux peuples; 2e les _Asiatiques_; 3e les habitants propres de l'_Afrique_, les nègres; 4e enfin (et j'ai honte de le dire, puisque notre race est la dernière et la plus sauvage de la série) les _Européens_, qui à ces époques reculées, il faut être juste, ne faisaient pas une trop belle figure dans ce monde. Il faut entendre ici tous les peuples de race blonde et à peau blanche, habitant non-seulement l'_Europe_, mais encore l'_Asie_, leur point de départ.

Cette manière de considérer ces tableaux est d'autant plus la véritable que, dans les autres tombes, les mêmes noms génériques reparaissent et constamment dans le même ordre. On y trouve aussi les Égyptiens et les Africains représentés de la même manière, ce qui ne pouvait être autrement: mais les _Namou_ (les Asiatiques) et les _Tamhou_ (les races européennes) offrent d'importantes et curieuses variantes.

Au lieu de l'Arabe ou du Juif, si simplement vêtu dans le tombeau d'Ousireï, l'Asie a pour représentants dans d'autres tombeaux (ceux de _Rhamsès-Meïamoun_, etc.) trois individus toujours à teint basané, nez aquilin, oeil noir et barbe touffue, mais costumés avec une rare magnificence. Dans l'un, ce sont évidemment des _Assyriens_: leur costume, jusque dans les plus petits détails, est parfaitement semblable à celui des personnages gravés sur les cylindres assyriens: dans l'autre, les peuples _Mèdes_, ou habitants primitifs de quelque partie de la Perse, leur physionomie et costume se retrouvant en effet, trait pour trait, sur les monuments dits _persépolitains_. On représentait donc l'Asie par l'un des peuples qui l'habitaient, indifféremment. Il en est de même de nos bons vieux ancêtres les _Tamhou_, leur costume est quelquefois différent; leurs têtes sont plus ou moins chevelues et chargées d'ornements diversifiés; leur vêtement sauvage varie un peu dans sa forme; mais leur teint blanc, leurs yeux et leur barbe conservent tout le caractère d'une race à part. J'ai fait copier et colorier cette curieuse série ethnographique. Je ne m'attendais certainement pas, en arrivant à Biban-el-Molouk, d'y trouver des sculptures qui pourront servir de vignettes à l'histoire des habitants primitifs de l'Europe, si on a jamais le courage de l'entreprendre. Leur vue a toutefois quelque chose de flatteur et de consolant, puisqu'elle nous fait bien apprécier le chemin que nous avons parcouru depuis.

Le tombeau de _Rhamsès Ier_, le père et le prédécesseur d'Ousireï, était enfoui sous les décombres et les débris tombés de la montagne; nous l'avons fait déblayer: il consiste en deux longs corridors sans sculptures, se terminant par une salle peinte, mais d'une étonnante conservation, et renfermant le sarcophage du roi, en granit, couvert seulement de peintures. Cette simplicité accuse la magnificence du fils, dont la somptueuse catacombe est à quelques pas de là.

J'avais le plus vif désir de retrouver à Biban-el-Molouk la tombe du plus célèbre des Rhamsès, celle de _Sésostris_; elle y existe en effet: c'est la troisième à droite dans la vallée principale; mais la sépulture de ce grand homme semble avoir été en butte, soit à la dévastation par des mains barbares, soit aux ravages des torrents accidentels qui l'ont comblée à très-peu près jusqu'aux plafonds. C'est en faisant creuser une espèce de boyau au milieu des éclats de pierres qui remplissent cette intéressante catacombe que nous sommes parvenus, en rampant et malgré l'extrême chaleur, jusqu'à la première salle. Cet hypogée, d'après ce qu'on peut en voir, fut exécuté sur un plan très-vaste et décoré de sculptures du meilleur style, à en juger par les petites portions encore subsistantes. Des fouilles entreprises en grand produiraient sans doute la découverte du sarcophage de cet illustre conquérant: on ne peut espérer d'y trouver la momie royale, car ce tombeau aura sans doute été violé et spolié à une époque fort reculée, soit par les Perses, soit par des chercheurs de trésors, aussi ardents à détruire que l'étranger avide d'exercer des vengeances.