Lettres écrites d'Égypte et de Nubie en 1828 et 1829
Chapter 10
Nous passâmes sur la rive gauche le 23, et après avoir envoyé notre gros bagage à une maison de _Kourna_, que nous a laissée un très-brave et excellent homme nommé Piccinini, agent de M. d'Anastasy à Thèbes, nous avons tous pris la route de la vallée de _Biban-el-Molouk_, où sont les tombeaux des rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Cette vallée étant étroite, pierreuse, circonscrite par des montagnes assez élevées et dénuées de toute espèce de végétation, la chaleur doit y être insupportable aux mois de mai, juin et juillet; il importait donc d'exploiter cette riche et inépuisable mine à une époque où l'atmosphère, quoique déjà fort échauffée, est cependant encore supportable. Notre caravane s'y est donc établie le jour même, et nous occupons le meilleur logement et le plus magnifique qu'il soit possible de trouver en Égypte. C'est le roi Rhamsès (le quatrième de la XIXe dynastie) qui nous donne l'hospitalité, car nous habitons tous son magnifique tombeau, le second que l'on rencontre à droite en entrant dans la vallée de Biban-el-Molouk. Cet hypogée, d'une admirable conservation, reçoit assez d'air et assez de lumière pour que nous y soyons logés à merveille; nous occupons les trois premières salles, qui forment une longueur de 65 pas; les parois, de 15 à 20 pieds de hauteur, et les plafonds, sont tout couverts de sculptures peintes, dont les couleurs conservent presque tout leur éclat; c'est une véritable habitation de prince, à l'inconvénient près de l'enfilade des pièces; le sol est couvert en entier de nattes et de roseaux; enfin, les deux _kaouas_ (nos gardes du corps) et les domestiques couchent dans deux tentes dressées à l'entrée du tombeau. Tel est notre établissement dans la vallée des Rois, véritable séjour de la mort, puisqu'on n'y trouve ni un brin d'herbe, ni êtres vivants, à l'exception des chacals et des hyènes qui, l'avant-dernière nuit, ont dévoré, à cent pas de notre _palais_, l'âne qui avait porté mon domestique barabra Mohammed, pendant le temps que l'ânier passait agréablement sa nuit de Ramadhan dans notre cuisine, qui est établie dans un tombeau royal totalement ruiné. Mais en voilà assez sur le ménage.
Un courrier que j'ai reçu à Thèbes m'a apporté les lettres du 20 décembre; ce sont les plus récentes de toutes celles qui me sont parvenues; je me réjouis des bonnes nouvelles qu'elles me donnent, et surtout du bon état de notre vénérable M. Dacier. Je lui présente mes félicitations et mes respects; j'espère que sa santé se sera soutenue, et que mes voeux, partis de la deuxième cataracte le 1er janvier dernier, seront exaucés pour l'année courante et à toujours.
L'annonce de la commission archéologique pour la Morée, donnée par S. Ex. le ministre de l'intérieur à notre ami Dubois, m'a causé une vive satisfaction; il y a vingt ans que nous rêvions ensemble les voyages d'Égypte et de Grèce que nous exécutons aujourd'hui: ce rêve se réalise enfin! Je puis donc écrire de Thèbes à Athènes: que de temps historiques rapprochés dans un même but! C'est comme une fouille générale que fait la civilisation moderne dans les débris de l'ancienne, et j'espère que ce travail ne sera pas infructueux. Je vois d'ici notre ami sous les colonnades du Parthénon, ou dans l'Altis d'Olympie, à la tête de quatre cents pionniers, ce qui serait encore mieux.
J'ai aussi fait commencer des fouilles à _Karnac_ et à _Kourna_. J'ai réuni dix-huit momies de tout genre et de toute espèce; mais je n'emporterai que les plus remarquables, et surtout les momies gréco-égyptiennes, portant à la fois des inscriptions grecques et des légendes démotiques et hiératiques. J'en ai plusieurs de ce genre, et quelques momies d'enfants intactes, ce qui est rare jusqu'à présent. Tous les bronzes qui proviennent de mes fouilles de _Karnac_, et tirés des maisons mêmes de la vieille Thèbes, à quinze ou vingt pieds au-dessous du niveau de la plaine, sont dans un état d'oxydation complet, ce qui ne permet pas d'en tirer parti. J'ai mis à la tête de mes excavations sur la rive orientale l'ancien chef fouilleur de M. Drovetti, le nommé _Timsah_[Footnote: Timsah existait encore il y a peu de temps et montrait avec orgueil le certificat que Champollion le jeune lui avait donné.] (le crocodile), qui me paraît un homme adroit et qui ne manque pas de me donner de grandes espérances. J'y compte peu, parce qu'il faudrait travailler en grand, et que mes moyens ne suffiraient pas. Je tâcherai cependant de donner un peu d'activité à mes fouilles dans les mois de juin, juillet et août, époque à laquelle je serai fixé sur les lieux, soit à Karnac, soit à Kourna. J'ai quarante hommes en train, et je verrai si les produits compensent à peu près les dépenses, et si mon budget pourra les supporter. J'ai aussi trente-six hommes qui fouillent à Kourna de compte à demi avec Rosellini. Il est évident que je ne puis songer à emporter ce qui manque justement au Musée royal, de grosses pièces, parce que le transport seul jusqu'à Alexandrie épuiserait mes finances et de beaucoup.
Cela dit, je reprends le fil de mon itinéraire et la notice des monuments depuis _Ombos_, d'où est datée ma dernière lettre.
Partis d'_Ombos_ le 17 février, nous n'arrivâmes, à cause de l'impéritie du réis de notre grande barque et de la mollesse de nos rameurs, que le 18 au soir à _Ghébel-Selséléh_ (Silsilis), vastes carrières où je me promettais une ample récolte. Mon espoir fut pleinement réalisé, et les cinq jours que nous y avons passés ont été bien employés.
Les deux rives du Nil, resserré par des montagnes d'un très-beau grès, ont été exploitées par les anciens Égyptiens, et le voyageur est effrayé s'il considère, en parcourant les carrières, l'immense quantité de pierres qu'on a dû en tirer pour produire les galeries à ciel ouvert et les vastes espaces excavés qu'il se lasse de parcourir. C'est sur la rive gauche qu'on trouve les monuments les plus remarquables.
On rencontre d'abord, en venant du côté de Syène, trois chapelles taillées dans le roc et presque contiguës. Toutes trois appartiennent à la belle époque pharaonique, et se ressemblent soit pour le plan et la distribution, soit pour toute la décoration intérieure et extérieure; toutes s'ouvrent par deux colonnes formées de boutons de lotus tronqués.
La première de ces chapelles (la plus au sud) a été creusée dans le roc sous le règne du Pharaon Ousireï de la XVIIIe dynastie; elle est détruite en très-grande partie. Deux bas-reliefs seuls sont encore visibles, et ne présentent d'intérêt que sous le rapport du travail, qui a toute la finesse et toute l'élégance de l'époque.
La seconde chapelle date du règne suivant, celui de Rhamsès II. Les tableaux qui décorent les parois de droite et de gauche nous font connaître à quelle divinité ce petit édifice avait été dédié par le Pharaon. Il y est représenté adorant d'abord la Triade thébaine, les plus grands des dieux de l'Égypte, Ammon-Ra, Mouth et Khons, ceux qu'on invoquait dans tous les temples, parce qu'ils étaient le type de tous les autres; plus loin, il offre le vin au dieu Phré, à Phtha, seigneur de justice, et au dieu Nil, nommé, dans l'inscription hiéroglyphique, _Hapi-Moou_, le père vivifiant de tout ce qui existe. C'est à cette dernière divinité que la chapelle de Rhamsès II, ainsi que les deux autres, furent particulièrement consacrées; cela est constaté par une très-longue inscription hiéroglyphique, dont j'ai pris copie, et datée de «l'an IV, le 10e jour de Mésori, sous la majesté de l'Aroéris puissant, ami de la vérité et fils du Soleil, Rhamsès, chéri d'Hapimoou, le père des dieux.» Le texte, qui contient les louanges du dieu Nil (ou _Hapimoou_), l'identifie avec le Nil céleste _Nenmoou_, l'eau primordiale, le grand Nilus, que Cicéron, dans son Traité sur la Nature des Dieux, donne comme le père des principales divinités de l'Égypte, même d'Ammon, ce que j'ai trouvé attesté ailleurs par des inscriptions monumentales. La troisième chapelle appartient au règne du fils de Rhamsès le Grand; il était naturel que les chapelles de Silsilis fussent dédiées à Hapimoou (le Nil terrestre), parce que c'est le lieu de l'Égypte où le fleuve est le plus resserré et qu'il semble y faire une seconde entrée, après avoir brisé les montagnes de grès qui lui fermaient ici le passage, comme il a brisé les rochers de granit de la cataracte pour faire sa première entrée en Égypte.
On trouve, plus au nord de ces chapelles, une suite de tombeaux creusés pour recevoir deux ou trois corps embaumés; tous remontent jusqu'aux premiers Pharaons de la XVIIIe dynastie, et quelques-uns appartiennent à des chefs de travaux ou inspecteurs supérieurs des carrières de Silsilis. Nous avons aussi copié des stèles portant des dates du règne de divers Rhamsès de la XVIIIe et de la XIXe, ainsi qu'une grande inscription de l'an XXII de Sésonchis.
Le plus important des monuments de Silsilis est un grand _spéos_, ou édifice creusé dans la montagne, et plus singulier encore par la variété des époques des bas-reliefs qui le décorent. Cette belle excavation a été commencée sous le roi Horus de la XVIIIe dynastie; on en voulait faire un temple dédié à Ammon-Ra d'abord, et ensuite au dieu Nil, divinité du lieu, et au dieu Sévek (Saturne à tête de crocodile), divinité principale du nome ombite, auquel appartenait Silsilis. C'est dans cette intention qu'ont été exécutés, sous le règne d'Horus, les sculptures et inscriptions de la porte principale, tous les bas-reliefs du sanctuaire, et quelques-uns des bas-reliefs qui décorent une longue et belle galerie transversale qui précède ce sanctuaire.
Cette galerie, très-étendue, forme un véritable musée historique. Une de ses parois est tapissée, dans toute sa longueur, de deux rangées de stèles ou de bas-reliefs sculptés sur le roc, et, pour la plupart, d'époques diverses; des monuments semblables décorent les intervalles des cinq portes qui donnent entrée dans ce curieux muséum.
Les plus anciens bas-reliefs, ceux du roi Horus, occupent une portion de la paroi ouest: le Pharaon y est représenté debout, la hache d'armes sur l'épaule, recevant d'Ammon-Ra l'emblème de la vie divine, et le don de subjuguer le Nord et de vaincre le Midi. Au-dessous sont des Éthiopiens, les uns renversés, d'autres levant des mains suppliantes devant un chef égyptien, qui leur reproche, dans la légende, d'avoir fermé leur coeur à la prudence et de n'avoir pas écouté lorsqu'on leur disait: «Voici que le lion s'approche de la terre d'Éthiopie (Kousch).» Ce lion-là était le roi Horus, qui fit la conquête d'Éthiopie, et dont le triomphe est retracé sur les bas-reliefs suivants.
Le roi vainqueur est porté par des chefs militaires sur un riche palanquin, accompagné de flabellifères. Des serviteurs préparent le chemin que le cortège doit parcourir; à la suite du Pharaon viennent des guerriers conduisant des chefs captifs; d'autres soldats, le bouclier sur l'épaule, sont en marche, précédés d'un trompette; un groupe de fonctionnaires égyptiens, sacerdotaux et civils, reçoit le roi et lui rend des hommages.
La légende hiéroglyphique de ce tableau exprime ce qui suit: «Le dieu gracieux revient (en Égypte), porté par les chefs de tous les pays (les nomes); son arc est dans sa main comme celui de Mandou, le divin seigneur de l'Égypte; c'est le roi directeur des vigilants, qui conduit (captifs) les chefs de la terre de Kousch (l'Éthiopie), race perverse; ce roi directeur des mondes, approuvé par Phré, fils du Soleil et de sa race, le serviteur d'Ammon, HÔRUS, le vivificateur. Le nom de sa majesté s'est fait connaître dans la terre d'Éthiopie, que le roi a châtiée conformément aux paroles que lui avait adressées son père Ammon.»
Un autre bas-relief représente la conduite, par les soldats, des prisonniers du commun en fort grand nombre; leur légende exprime les paroles suivantes, qu'ils sont censés prononcer dans leur humiliation: «O toi vengeur! roi de la terre de Kémé (l'Égypte), soleil de Niphaïat (les peuples libyens), ton nom est grand dans la terre de Kousch (l'Ethiopie), dont tu as foulé les signes royaux sous tes pieds!»
Tous les autres bas-reliefs de ce spéos, soit stèles, soit tableaux, appartiennent à diverses époques postérieures, mais qui ne descendent pas plus bas que le troisième roi de la XIXe dynastie. On y remarque, entre autres sujets:
1° Un tableau représentant une adoration à Ammon-Ra, Sévek (le dieu du nome) et Bubastis, par le basilicogrammate chargé de l'exécution du palais du roi Rhamsès-Meïamoun dans la partie occidentale de Thèbes (le palais de Médinet-Habou), le nommé _Phori_, homme véridique;
2º Trois magnifiques inscriptions en caractères hiératiques, rappelant que le même fonctionnaire est venu à Silsilis l'an Ve, au mois de Paschons, du règne de Rhamsès-Meïamoun, faire exploiter les carrières pour la construction du palais de ce Pharaon (le palais de Médinet-Habou);
3º Un grand bas-relief: le roi Rhamsès-Meïamoun adorant le dieu Phtha et sa compagne Pascht (Bubastis).
Ces monuments démontrent, sans aucun doute, que tout le grès employé dans la construction du palais de Médinet-Habou à Thèbes vient de Silsilis, et que ce grand édifice a été commencé au plus tôt la cinquième année du règne de son fondateur.
4° Une grande stèle représentant le même roi adorant les dieux de Silsilis, et dédiée par le basilicogrammate _Honi_, surintendant des bâtiments de Rhamsès-Meïamoun, intendant de tous les palais du roi existants en Égypte, et chargé de la construction du temple du Soleil bâti à Memphis par ce Pharaon.
Des tableaux d'adoration et plusieurs stèles, plus anciennes que les précédentes, constatent aussi que Rhamsès le Grand (Sésostris) a tiré de Silsilis les matériaux de plusieurs des grands édifices construits sous son règne.
Plusieurs de ces stèles, dédiées soit par des intendants des bâtiments, soit par des princes qui étaient venus en Haute-Égypte pour y tenir des panégyries dans les années XXX, XXXIV, XXXVII, XL et XLIV de son règne, m'ont fourni des détails curieux sur la famille du conquérant. Une de ces stèles nous apprend que Rhamsès le Grand a eu deux femmes: la première, Nofré-Ari, fut l'épouse de sa jeunesse, celle qui paraît, ainsi que ses enfants, dans les monuments d'Ibsamboul et de la Nubie; la seconde (et dernière jusqu'à présent) se nommait _Isénofré_; c'était la mère, 1° de la princesse _Bathianthi_, qui paraît avoir été sa fille chérie, la benjamine de la vieillesse de Sésostris; 2° du prince _Schohemkémé_, celui qui présidait les panégyries dans les dernières années du règne de son père, comme le prouvent trois des grandes stèles de Silsilis. C'est probablement ce fils qui lui succéda en quittant son nom princier, et prenant sur les monuments celui de Thmeïothph (le possesseur de la vérité, ou bien celui que la vérité possède); c'est le Sésonsis II de Diodore, et le Phéron d'Hérodote. Ce fut aussi, comme son père, un grand constructeur d'édifices, mais dont il ne reste que peu de traces. On trouve dans le spéos de Silsilis: 1° une petite chapelle dédiée en son honneur par l'intendant des terres du nome ombite, appelé _Pnahasi_; 2º une stèle (date effacée) dédiée par le même Pnahasi, et constatant qu'on a tiré des carrières de Silsilis les pierres qui ont servi à la construction du palais que ce roi avait fait élever à Thèbes, où il n'en reste aucune trace, à ma connaissance du moins. Cette stèle nous apprend que la femme de ce Pharaon se nommait _Isénofré_, comme sa mère, et son fils aîné _Phthamen_.
3° Une stèle de l'an II, 5e jour de Mésori, rappelant qu'on a pris à Silsilis les pierres pour la construction du palais du roi Thmeïothph à Thèbes, et pour les additions ou réparations faites au palais de son père, le Rhamséion (l'édifice qu'on a improprement nommé tombeau d'Osimandyas et Memnonium).
Il existe enfin à Silsilis des stèles semblables relatives à quelques autres rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Deux stèles d'Aménophis-Memnon, le père du roi Hôrus, se voient sur la rive orientale, où se trouvent les carrières les plus étendues; ces stèles donnent la première date certaine des plus anciennes exploitations de Silsilis. Il est certain qu'après la XIXe dynastie, ces carrières ont toujours fourni des matériaux pour la construction des monuments de la Thébaïde. La stèle de Sésonchis Ier le prouve; on y parle, en effet, d'exploitations de l'an XXII du règne de ce prince, destinées à des constructions faites dans la _grande demeure d'Ammon_; ce sont celles qui forment le côté droit de la première cour de Karnac, près du second pylône, monument du règne de Sésonchis et des rois bubastites, ses descendants et ses successeurs; enfin, il est naturel de croire que les matériaux des temples d'Edfou et d'Esné viennent en grande partie de ces mêmes carrières.
Le 24 février au matin, nous courions le portique et les colonnades d'_Edfou_ (Apollonopolis Magna). Ce monument, imposant par sa masse, porte cependant l'empreinte de la décadence de l'art égyptien sous les Ptolémées, au règne desquels il appartient tout entier; ce n'est plus la simplicité antique; on y remarque une recherche et une profusion d'ornements bien maladroites, et qui marquent la transition entre la noble gravité des monuments pharaoniques et le papillotage fatigant et de si mauvais goût du temple d'_Esnéh_, construit du temps des empereurs.
La partie la plus _antique_ des décorations du grand temple d'_Edfou_ (l'intérieur du naos et le côté droit extérieur) remonte seulement au règne de Philopator. On continua les travaux sous Épiphane, dont les légendes couvrent une partie du fût des colonnes et des tableaux intérieurs de la paroi droite du pronaos, qui fut terminé sous Évergète II.
Les sculptures de la frise extérieure et des parois de l'extérieur des murailles du pronaos furent décorées sous Soter II. Sous le même roi, on sculpta la galerie de droite de la cour en avant du pronaos. La galerie de gauche appartient à Philométor, ainsi que toutes les sculptures des deux massifs du pylône. J'ai trouvé cependant, vers le bas du massif de droite, un mauvais petit bas-relief représentant l'empereur Claude adorant les dieux du temple.
Le mur d'enceinte qui environne le naos est entièrement chargé de sculptures; celles de la face intérieure datent du règne de Cléopâtre Cocce et de Soter II, de Cocce, de Ptolémée Alexandre Ier et de sa femme la reine Bérénice.
Voilà qui peut donner une idée exacte de l'_antiquité_ du grand temple d'Edfou: ce ne sont point ici des conjectures, ce sont des faits écrits sur cent portions du monument, en caractères de 10 pouces, et quelquefois de 2 pieds de hauteur.
Ce grand et magnifique édifice était consacré à une Triade composée: 1° du dieu Har-Hat, la science et la lumière célestes personnifiées, et dont le soleil est l'image dans le monde matériel; 2° de la déesse Hâthor, la Vénus égyptienne; 3° de leur fils Harsont-Tho (l'Hôrus, soutien du monde), qui répond à l'Amour (Éros) des mythologies grecque et romaine.
Les qualifications, les titres et les diverses formes de ces trois divinités, que nous avons recueillis avec soin, jettent un grand jour sur plusieurs parties importantes du système théogonique égyptien. Il serait trop long ici d'entrer dans de pareils détails.
J'ai fait dessiner aussi une série de quatorze bas-reliefs de l'intérieur du pronaos, représentant le _lever_ du dieu Har-Hat, identifié avec le soleil, son _coucher_ et ses formes symboliques à chacune des douze heures du jour, avec les noms de ces heures. Ce recueil est du plus grand intérêt pour l'intelligence de la petite portion des mythes égyptiens véritablement relative à l'astronomie.
Le second édifice d'Edfou, dit le _Typhonium_, est un de ces petits temples nommés _mammisi_ (lieu d'accouchement), que l'on construisait toujours à côté de tous les grands temples où une Triade était adorée; c'était l'image de la demeure céleste où la déesse avait enfanté le troisième personnage de la Triade, qui est toujours figuré sous la forme d'un jeune enfant. Le mammisi d'Edfou représente en effet l'enfance et l'éducation du jeune _Har-Sont-Tho_, fils d'Har-Hat et d'Hathôr, auquel la flatterie a associé Évergète II, représenté aussi comme un enfant et partageant les caresses que les dieux de tous les ordres prodiguent au nouveau-né d'Har-Hat. J'ai fait copier un assez grand nombre de bas-reliefs de ce monument du règne d'Évergète II et de Soter II.
Nos travaux terminés à Edfou, nous allâmes reposer nos yeux, fatigués des mauvais hiéroglyphes et des pitoyables sculptures égyptiennes du temps des Lagides, dans les tombeaux d'_Éléthya_ (_El-Kab_), où nous arrivâmes le samedi 28 février. Nous fûmes accueillis par la _pluie_, qui tomba par torrents avec tonnerre et éclairs, pendant la nuit du 1er au 2 mars. Ainsi nous pourrons dire, comme le dit Hérodote du roi Psamménite: De notre temps il a plu en Haute-Égypte.
Je parcourus avec empressement l'intérieur de l'ancienne ville d'Éléthya, encore subsistante, ainsi que la seconde enceinte qui renfermait les temples et les édifices sacrés. Je n'y trouvai pas une seule colonne debout; les Barbares ont détruit depuis quelques mois ce qui restait des deux temples intérieurs, et le temple entier situé hors de la ville. Il a fallu me contenter d'examiner une à une les pierres oubliées par les dévastateurs et sur lesquelles il restait quelques sculptures.
J'espérais y trouver quelques débris de légendes, suffisants pour m'éclairer sur l'époque de la construction de ces édifices et sur les divinités auxquelles ils furent consacrés. J'ai été assez heureux dans cette recherche pour me convaincre pleinement que le temple d'Éléthya, dédié à Sévek (Saturne) et à Sowan (Lucine), appartenait à diverses époques pharaoniques; ceux que la ville renfermait avaient été construits et décorés sous le règne de la reine Amensé, sous celui de son fils Thouthmosis III (Moeris), et sous les Pharaons Aménophis-Memnon et Rhamsès le Grand. Les rois Amyrtée et Achoris, deux des derniers princes de race égyptienne, avaient réparé ces antiques édifices, et y avaient ajouté quelques constructions nouvelles. Je n'ai rien trouvé à Éléthya qui rappelle l'époque grecque ou romaine. Le temple à l'extérieur de la ville est dû au règne de Moeris.
Les tombeaux ou hypogées creusés dans la chaîne arabique voisine de la ville, remontent pour la plupart à une antiquité reculée. Le premier que nous avons visité est celui dont la Commission d'Égypte a publié les bas-reliefs peints, relatifs aux travaux agricoles, à la pêche et à la navigation. Ce tombeau a été creusé pour la famille d'un hiérogrammate nommé _Phapé_, attaché au collège des prêtres d'Éléthya (Sowan-Kah). J'ai fait dessiner plusieurs bas-reliefs inédits de ce tombeau, et j'ai pris copie de toutes les légendes des scènes agricoles et autres, publiées assez négligemment. Ce tombeau est d'une très-haute antiquité. Un second hypogée, celui d'un _grand-prêtre de la déesse Ilithya_ ou _Éléthya_ (Sowan), la déesse éponyme de la ville de ce nom, porte la date du règne de _Rhamsès-Meïamoun_; il présente une foule de détails de famille et quelques scènes d'agriculture en très-mauvais état. J'y ai remarqué, entre autres faits, le foulage ou battage des gerbes de blé par les boeufs, et au-dessus de la scène on lit, en hiéroglyphes presque tous phonétiques, la _chanson_ que le conducteur du foulage est censé chanter, car dans la vieille Égypte, comme dans celle d'aujourd'hui, tout se faisait en chantant, et chaque genre de travail a sa chanson particulière.
Voici celle du battage des grains, en cinq lignes, sorte d'allocution adressée aux boeufs, et que j'ai retrouvée ensuite, avec de très-légères variantes, dans des tombeaux bien plus antiques encore:
Battez pour vous (_bis_),--ô boeufs,--Battez pour vous (_bis_),--Des boisseaux pour vos maîtres.