Lettres de voyage (1892-1913)

Part 8

Chapter 83,966 wordsPublic domain

Et il s’en va manger à l’hôtel et dormir dans sa maison fermée. Les hommes sont aussi rares dans la plupart des rendez-vous d’été qu’ils le sont aux Indes dans les postes des collines à la fin d’avril. Les femmes vous racontent qu’ils ne peuvent pas quitter leur travail, et que s’ils s’absentaient ils seraient malheureux tant qu’ils ne seraient pas de retour. Pour savoir si cet abandon général des maris par leurs femmes est chose bonne en soi, demandez ce qu’en pensent ceux qui connaissent les beautés du système Anglo-Indien.

Qu’hommes et femmes aient besoin, réellement besoin de repos, un seul coup d’œil sur les tables d’hôtel bondées nous en donne la certitude; c’est si palpable en réalité que l’étranger, à qui l’on n’a pas appris que les embarras et les tracas sont en eux-mêmes choses honorables, meurt d’envie parfois de pouvoir faire dormir pendant dix-sept heures par jour toute cette foule qui ne se repose jamais. J’ai demandé à non moins de cinq cents hommes et femmes dans différentes parties des États-Unis la raison de leur santé délabrée et de leur air si déprimé. L’élément masculin me dit:--Si vous ne marchez pas avec les autres on vous laisse en route, et les femmes souriaient d’un sourire pervers, répondant qu’aucun étranger n’avait jusqu’ici découvert la véritable cause de leur tracas et de leur tension, ni pourquoi leurs vies étaient arrangées de façon à surmonter le plus grand nombre de difficultés dans un temps le plus restreint donnés. Or, qu’on abandonne les hommes à leur propre folie, mais on m’a dévoilé ce qui est cause de tout le mal chez les femmes. C’est la chose qu’on appelle «aide» qui n’est pas une aide. Parmi la multitude de cadeaux que l’Américain a donnés à l’Américaine (pour les détails voir les journaux quotidiens) il a oublié, ou est incapable de lui donner de bons domestiques. Et ce tracas sordide empiète aussi bien chez le ménage du millionnaire que dans l’appartement du petit employé de la cité.--Ah oui! il est facile de rire, dit une femme avec un douloureux emportement, nous sommes à bout, nous et nos enfants, et nous sommes toujours en train de nous tracasser, je le sais bien. Mais que faire? Si vous restez ici vous verrez que c’est le pays de tous les luxes et d’aucune chose indispensable. Vous verrez, et alors vous ne rirez plus. Vous comprendrez pourquoi les femmes emmènent leurs maris dans des pensions et n’ont jamais de chez soi. Vous saurez ce qu’on veut dire par un catholique irlandais. Les hommes ne veulent pas s’occuper de nos ennuis, mais nous, _nous_ le ferions bien. Si _nous_ avions le suffrage des femmes nous fermerions la porte à _tous_ les Irlandais et nous l’ouvririons à _tous_ les Chinois, et nous donnerions un peu de protection aux femmes. C’était le cri d’une âme usée, à bout, malade d’exaspération. Mais c’était la vérité. Aujourd’hui, je ne ris plus d’un peuple qui dépend de races ilotes incapables pour un service mal fait. La prochaine fois que vous, qui faites marcher votre ménage en Angleterre, avez maille à partir avec votre domestique qui est respectable, aimable, appliquée, et que vous prenez aux gages de seize livres par an, qui porte bonnet et vous dit «Madame», rappelez-vous le travail d’indigent d’Amérique, celui des femmes de soixante millions de rois qui n’ont pas de sujets. Personne ne pourrait acquérir une connaissance complète du problème en une seule existence, mais il pourrait en deviner la grandeur et la portée, après qu’il serait descendu dans l’arène et aurait lutté avec le Suédois et le Danois et l’Allemand et l’innommable Celte. Alors il comprend combien cela doit être bon pour l’espèce qu’un homme se mette en miettes pour lutter sauvagement avec son voisin, tandis que sa femme sans cesse se débat dans sa cuisine au milieu d’une sauvagerie primitive. Aux Indes parfois, quand une famine menace, la vie du pays se dresse devant vous dans toute sa nudité, son exigence et son amertume. Ici, malgré ses colifichets et ses ornements, elle ne consent pas à se laisser étouffer; ses clameurs et son vacarme se font entendre bien au-dessus de tous les autres bruits, comme il arrive parfois, à bord du transatlantique, que le tonnerre de machines dérangées dans leur fonctionnement arrête les conversations engagées sur le pont. Tandis que les yeux interrogateurs des passagers semblent dire: «Ce véhicule est fait et payé pour nous mener au port tranquillement, pourquoi ne le fait-il pas?» Seulement ici le cliquetis de la machine mal agencée résonne toujours aux oreilles, bien que hommes et femmes courent de-ci de-là avec des appareils destinés à épargner la main-d’œuvre, et des évangiles, prônant «le pouvoir qu’on obtient grâce au repos», tripatouillant et graissant la machine et ajoutant au bruit. Cette machine-là est neuve. Un de ces jours elle sera la plus belle du monde. On ajoute donc au nombre des inventeurs amateurs certains individus avec des calepins, qui viennent vérifier chaque écrou, chaque matras, tâter les boulons, enregistrer le nombre de tours faits, et qui de temps en temps annoncent que tel ou tel appareil n’est pas «essentiellement américain.» Cependant que, sans nécessité, meurent au milieu des roues des hommes et des femmes; ils ont, dit-on, succombé dans «la bataille de la vie».

Le Dieu qui nous voit tous mourir sait que cette bataille-là n’existe déjà que trop, mais nous, nous ne le savons pas, nous continuons donc à adorer le couteau qui tranche et la roue qui nous broie, tout aussi aveuglement que le balayeur paria adore Lal Beg, le Balai Glorifié qui est l’incarnation de son métier. Mais le balayeur a du moins assez de bon sens pour ne pas se tuer--à force de balayer--ce dont il s’enorgueillit.

Un étranger ne peut guère remédier à ces ennuis en en parlant; car ce même sang maigre et desséché qui engendre la fièvre de l’agitation engendre aussi le sauvage orgueil paroissial qui pousse un cri aigu si un regard fixe ou un doigt vient à se diriger vers lui. Entre eux les gens des villes de l’Est reconnaissent volontiers qu’eux-mêmes ainsi que l’élément féminin travaillent infiniment trop et se détraquent, et que les conséquences pour leurs rejetons sont fort désagréables, certes, mais en présence de l’étranger ils préfèrent parler de l’avenir de leur grand continent (ce qui n’a rien à voir avec la question), invoquer le Baal des Dollars, énumérer leurs voies ferrées, leurs mines, leurs téléphones, leurs banques, leurs villes, et tous les coquillages, boutons et jetons qu’ils ont fait leurs Dieux. Or, une nation ne marche pas en avant grâce à sa boîte crânienne, ainsi que certains livres voudraient nous le faire accroire, mais grâce à son ventre, comme le fit le serpent jadis, et en fin de compte le travail accompli par le cerveau est récolté par une race à allure lente au ventre inimaginatif et aux nerfs qui restent à leur place.

Tout cela est très consolant--du point de vue de l’étranger. Il s’aperçoit avec une satisfaction non mitigée que de la haute tension naît l’impatience sous forme d’un jeune paquet de nerfs qui est bien le lutin le plus indiscipliné qu’on puisse voir. De l’impatience devenue adulte, habituée à des conversations violentes et vilaines, à l’impatience et à l’insouciance de ses voisins, naît la licence, encouragée par la paresse et supprimée par la violence lorsqu’elle devient insupportable. La licence engendre la rébellion (et à ce fruit-là on a déjà goûté une fois) et de la rébellion sort du profit pour ceux qui attendent. Il entend parler du pouvoir du Peuple qui, par pure négligence, oublie de veiller à ce que les lois soient suivies comme il convient dès le début, et ce Peuple, non pas une ou deux fois par an, mais plusieurs fois par mois, descend dans la rue et, avec un maximum de dépense de forces et de cris, s’en va pendre ses congénères. Ce ne sont là, l’assure-t-on, que des gens fidèles observateurs de la loi qui n’ont fait qu’exécuter «la volonté du peuple». C’est à peu près comme si un homme négligeait de trier ses papiers pendant un an, puis se mettait à briser son bureau à coups de hache en s’écriant: «Voyez comme j’ai de l’ordre!» Il entend des avocats, en tout autre temps sensés et cultivés, défendre ce meurtre brutal avec le prétexte que «le Peuple protège la Loi», la loi qu’ils n’ont jamais mise en exécution. Il voit que l’on accorde à chacun le droit,--concédés à moitié seulement aujourd’hui, mais tout de même à moitié, d’anticiper la loi lorsqu’il s’agit de ses intérêts personnels, et l’impatience nerveuse (toujours les nerfs) anticiper le jugement concernant les personnes suspectes qui sont en prison, ou l’accusé au banc des prévenus, ou la décision arbitrale entre deux nations avant que celle-ci ait été rendue. Il sait que le mot d’ordre à Londres, à Yokohama et Hong-Kong lorsqu’on a des affaires à traiter avec l’Américain pur sang, c’est de le faire attendre, pour la bonne raison que l’inaction forcée l’enfièvre, comme rester immobile sous le harnais énerve un cheval à moitié dressé. Il rencontre mille petites particularités de langage, de manière, de pensée,--affaires de nerfs, d’estomac, développées par une lutte incessante--et toutes relèvent un tantinet de la licence. Pas plus que ne le ferait l’entrechoquement inquiet de cornes d’un troupeau de bétail, mais certainement pas moins. Tout cela profite à ceux qui attendent.

D’autre part, pour envisager la chose plus humainement, il y a des milliers d’hommes et de femmes charmants dont la santé se détériore pour la lamentable raison que s’ils ne marchent pas avec la procession ils «restent en route». Et ils restent--dans des vêtements qui n’ont que de l’apparence, au milieu de monceaux de salsepareille. Des jeunes hommes, que l’on rencontre par hasard dans les rues, vous parlent de leurs nerfs, chose qu’aucun jeune homme ne devrait connaître; et les amis de vos amis succombent à de la prostration nerveuse, et les gens que l’on entend parler dans le train s’entretiennent de leurs nerfs et des nerfs de leurs parents; et il faut qu’on s’occupe des nerfs des petits enfants avant qu’ils ne perdent leurs dents de lait, et les hommes comme les femmes entre deux âges ont leurs nerfs aussi, et les vieillards perdent la dignité que leur confère leur âge par suite d’une agitation indécente et les annonces dans les journaux prouvent bien que cette liste catégorique n’est pas un mensonge. Plus encore que les soucis et la panique, l’hyperconscience de soi-même d’un peuple neuf fait qu’ils éprouvent comme un orgueil perverti dans le tapage inutile qui augmente le taux de la mortalité--plaisir enfantin à voir l’éclat, le rayonnement et la poussière produits par la Marche du Progrès. N’est-ce pas «essentiellement américain?» Oui et non. Si les villes étaient toute l’Amérique, ainsi qu’elles prétendent l’être, dans cinquante ans on verrait la Marche du Progrès arrêtée, tout comme une machine s’arrête lorsque les essieux chauffent trop...

Là-bas dans la prairie la faucheuse s’est arrêtée et les chevaux se secouent. Les derniers rayons du soleil abandonnent la cime de Monadnock et, à quatre kilomètres de là, la Grand’Rue allume ses lampes électriques. C’est le soir, où joue la fanfare dans la Grand’Rue et les gens de Putney, de Marlborough, de Guilford, et même de New Fane viendront dans leurs voitures bien remplies pour entendre la musique et regarder l’Ex-Président. De par delà le versant de la prairie deux hommes arrivent très lentement, ils sont nu-tête et vont les bras ballants. Ils ne se pressent pas, ils ne se sont pas pressés, et ils ne se presseront jamais car ils sont de la campagne, banquiers de la chair et du sang des villes à jamais en état de banqueroute. Leurs enfants seront peut-être de pâles pensionnaires d’été, de même que ces pensionnaires, mauvaises herbes élevées à la ville, prendront peut-être leur succession dans ces fermes. De la charrue au trottoir va l’homme, mais il revient finalement à la charrue.

--Vous allez manger la soupe?

--«Vou-ii,» répond une voix lente à travers l’herbe non coupée.

--Dites donc, va falloir peindre cette grange.

--On fera ça un jour ou l’autre.

Ils s’en vont, dans le crépuscule, sans adieu ni salutation, lentement comme leurs propres bœufs. Et il y en a quelques millions comme cela--hommes peu commodes à contrecarrer, inébranlables, silencieux, ne répondant jamais directement aux questions qu’on leur pose, et aussi impénétrables que cet autre fermier oriental qui est le fondement même d’un autre pays. On ne parle pas d’eux dans les journaux des villes, on ne les entend pas beaucoup dans les rues, et ils comptent pour très peu dans l’appréciation que se fait l’étranger de l’Amérique.

Mais c’est _eux_ cependant l’Américain.

LETTRES D’UN CARNET D’HIVER

Nous avions marché de front avec l’année depuis le commencement même, c’est-à-dire à partir du moment où la première sanguinaire jaillit d’entre les plaques de neige d’avril, tandis que l’épais amoncellement au fond de la prairie résistait encore. Dans l’ombre projetée par les bois et sous les aiguilles tombées des sapins, des paquets de neige persistèrent jusqu’en fin Mai, mais ni les saisons ni les fleurs ne s’en inquiétèrent et avant même que nous ne fussions bien assurés que l’Hiver était parti, les valets de Monseigneur Baltimore, revêtus de leurs livrées neuves, vinrent pour nous dire que l’Été était arrivé dans la vallée, et, de grâce, leur serait-il permis de se nicher au fond du jardin?

Il vint cet Été, courroucé, trop nerveux pour pouvoir rester un instant en place, vu qu’il avait tant à faire: le blé et le tabac à faire mûrir, les pâturages à revêtir, les feuilles mortes à enfouir sous de nouveaux tapis, tout cela en cinq petits mois. Et voilà que brusquement, au beau milieu de son travail, par une étouffante et immobile journée de Juillet, il fit sortir un vent du Nord-Ouest, un vent se déchaînant sous une arche de nuages ballonnés et couleur d’acier, un vent âpre et méchant, sentant la grêle, un vent qui mit moins de dix minutes pour venir et s’en aller, mais qui obstrua les routes d’arbres tombés, renversa une grange et arracha les pommes de terre! Puis, cela fait, un nuage blanc en forme de haltère se mit à descendre en tournoyant le long de la vallée et passa en hurlant et en pivotant, en pivotant et en hurlant à lui tout seul à travers le calme azur du soir. Une tornade des Indes occidentales ne se serait pas montrée plus alerte que notre petit cyclone, si bien que lorsque notre maison se dressa comme un jeune coq sur le point de lancer son défi, et qu’un ormeau de soixante pieds de haut fut renversé, et que ce qui avait été une route poussiéreuse se fit torrent rugissant,--le tout en moins de trois minutes,--nous nous rendîmes compte que l’été de la Nouvelle Angleterre avait du sang de créole dans les veines. Il s’en alla enfin jusqu’au bout, la figure enflammée, courroucé, claquant toutes les portes des collines derrière lui, et alors l’Automne qui est un Monsieur bien élevé prit le commandement.

Nulle plume ne saurait décrire la transformation des feuilles, l’insurrection du peuple des arbres contre l’année qui s’étiole. Ce fut un petit érable qui commença la révolte, s’embrasant soudain d’un rouge de sang qui se détachait sur le fond vert sombre d’une ceinture de sapins. Le lendemain matin, les sumaks répondirent du milieu de leur étang. Trois jours plus tard les flancs des collines à perte de vue avaient pris feu et les routes étaient pavées de carmin et d’or. Puis il souffla un vent humide qui mit à mal tous les uniformes de cette somptueuse armée, et les chênes, qui s’étaient tenus en réserve, endossèrent leurs cuirasses ternes et bronzées, et résistèrent ferme jusqu’à la dernière feuille emportée par le vent. Enfin rien ne resta sinon l’estompage des ramures dénudées et l’on put plonger les regards jusque dans le cœur le plus intime des bois.

Il faut s’attendre à avoir la gelée jusqu’au milieu de Mai et après le milieu de Septembre, de sorte que l’Été a très peu de temps pour faire des travaux d’émail ou pour broder les feuilles. Ce sont ses frères qui apportent les cadeaux: le Printemps donne les Anémones, les Sceaux de Salomon, les Chausses de Hollandais, les Quakeresses, et les Arbousiers qui traînent et sentent aussi divinement que la véritable aubépine. L’Automne apporte à double brassée la Verge Jaune et toute la tribu des Asters roses, lilas et blanc crémeux. Lorsque ceux-ci s’en vont le rideau tombe, et les Puissances, quelles qu’elles soient, qui, par derrière, changent le décor, travaillent sans bruit. Dans les pays tropicaux vous pouvez entendre derrière les silences de la nuit s’effectuer le travail de la croissance ou du dépérissement. Même en Angleterre les marées de l’air d’hiver ont un but, une tendance définie, mais ici elles sont muettes absolument. Le tout dernier travail d’établi, c’était en cette saison, l’extrémité allongée d’une tige de ronce présentée sous une forme conventionnelle mais très audacieuse, en fer battu, et que l’on avait jetée sur l’herbe gelée un instant avant que l’on vînt l’examiner. Le reflet bleu de la fournaise se mourait encore le long de la tige principale, et les ramifications latérales étaient rouges comme des cerises et telles qu’elles venaient de quitter les charbons ardents. C’était, manifestement, un morceau détaché de quelque porte invisible dans les bois; mais nous n’avons jamais trouvé l’ouvrier qui l’avait faite, bien qu’il eût laissé la marque de son pied fourchu aussi visible que l’eût fait un daim égaré. Au bout d’une semaine, les fortes gelées avec leurs faux et leurs marteaux avaient renversé toutes les floraisons au bord de la route en même temps que les aimables buissons servant de voile à la pente de la route sans palissade.

Là les saisons firent momentanément halte. L’Automne s’en était allé, mais l’Hiver n’existait pas encore. C’était du Temps qu’on nous débitait, rien que le temps qui s’écoule, clair et frais, jours de grâce faits pour que nous en jouissions. Deux pieds de feuilles sèches ou de terre encadraient les blanches maisons en bois des fermiers; déjà les bûcherons sortaient pour préparer les stocks de bois pour l’année à venir. Or fendre du bois est un art et le fendeur est à tous points de vue un artiste. Il fabrique lui-même le manche de sa hache et dans l’idée de chaque bûcheron il n’existe au monde qu’un seul morceau de bois qui soit réellement parfait. Celui-là on ne le trouve jamais, mais ce qui s’en rapproche le plus, on le fignole, on l’équilibre, on le soupèse jusqu’à ce qu’on l’ait amené aussi près que possible de cet idéal. Une de mes connaissances a atteint en l’espèce presque la perfection de l’arme d’Umslopogas. Presque droite, l’extrémité garnie de cuir, étonnamment souple, elle est à double lame qui sert à la fois à fendre et à hacher. Si son Démon est avec lui--et quel est l’artiste qui saurait répondre de tous ses caprices?--il vous fera tomber l’arbre sur le bâton ou la pierre qu’il vous plaira de désigner, que ce soit sur la montagne ou dans la vallée, à droite ou à gauche. Mais en véritable artiste qu’il est, il vous assurera que cela n’est rien. Le premier sot venu sait faire ce qu’il lui plaît avec un arbre en terrain découvert, mais abattre un arbre au milieu d’un épais fourré sans causer de dommage exige un artisan. C’est une véritable révélation que de voir tomber un érable, au tronc large de quatre pieds, haut de quatre-vingts pieds, aussi adroitement que le pêcheur lance son appât, au seul endroit où il ne risquera pas, en leur fauchant la tête, de blesser l’amour-propre de cinquante érables plus jeunes que lui. Les pins blancs, les sapins du Canada et les spruces se partagent ce pays en compagnie des érables, des bouleaux blancs et noirs et des hêtres. L’érable semble avoir peu de préférences et les bouleaux blancs s’égaillent frileux aux confins des camps, mais les pins se tiennent fermes en régiments compacts, lançant des éclaireurs pour envahir à la première occasion un pâturage abandonné. Pas de pardessus plus chaud que les pins lorsque le vent souffle en tempête sur des lieues à la ronde faisant résonner les bois comme des orgues de cathédrale, et que les premières neiges de l’année revêtent de leur poudre les rebords des rochers.

Les mousses, les lichens, verts, couleur de soufre, ambrés, constellent le sol cuivré couvert d’aiguilles où le pin nain duveteux court de-ci de-là, sans but apparent, égrenant, en bribes, des syllabes de charmes à demi oubliés.

Il y a des baies multicolores à la lisière des bois, où dîne la perdrix (qui n’est au fond qu’un coq de bruyère à fraise) et, tout à côté des routes servant à charrier les bûches, poussent sur les souches pourries des champignons vénéneux de toutes nuances. En quelque lieu que le roc, vert ou bleu, dresse sa crête au flanc du coteau, les aiguilles enserrent sa base en masses profondes, si bien que, au moment où les rayons du soleil les incendient, la pierre et son encadrement se transfigurent en une gloire égale à celle d’une turquoise reposant sur un fond d’or pâle. Les bois sont remplis de couleur, au point de former de véritables zones, des éclaboussures; ce sont à la fois toutes les couleurs du sauvage, le rouge, le jaune et le bleu. Leurs retraites ne renferment cependant que peu de vie, car les peuplades des bois ne fréquentent pas volontiers les ombres. C’est au milieu des hêtres et des caryers au bord de la route--d’où ils pourront voir ce qui se passe sur la route et bavarder--que se font les affaires des écureuils. Ici même on n’en trouve aucun de couleur grise (pour l’excellente raison qu’ils sont trop bons à manger et ont à payer en conséquence), mais il y en a cinq, rouges, qui nichent dans un caryer tout près d’ici et que nulle température ne fera dormir. La marmotte, qui est à la fois dormeuse et stratège, fait son trou au milieu d’une prairie où elle vous apercevra, vous, avant que vous ne la voyez, elle. De temps à autre un chien trouve moyen de l’intercepter et la bataille qui s’en suit vaut la peine qu’on traverse des champs pour y assister. Mais il y a longtemps que la marmotte est allée se coucher et elle ne ressortira qu’en Avril. Le rakoon demeure--où? ma foi! personne ne sait au juste,--mais lorsque la lune du chasseur est pleine et immense, il descend jusqu’aux terres de blé et on le chasse avec des chiens pour avoir sa fourrure qui fait le meilleur des pardessus, et sa chair qui est savoureuse comme du poulet. Le cri plaintif qu’il fait entendre la nuit ressemble à celui d’un enfant égaré.

Dans ce pays on a l’air de tuer, pour une raison ou une autre, tout ce qui bouge. Les faucons, bien entendu; les aigles à cause de leur rareté; les renards pour leurs fourrures; les merles aux flancs rouges et les petits loriots de Baltimore parce qu’ils sont jolis, et autres menus êtres pour s’amuser, comme en France. Vous pouvez vous procurer pour douze shillings ce qu’on peut appeler un fusil, et si votre voisin est assez bête pour mettre des pancartes annonçant qu’il est défendu de «chasser» et de pêcher à la ligne, vous vous rendez bien entendu dans ses réserves. Ce qui fait que le pays est très silencieux et inanimé.

Pourtant il y a des ours à quelques kilomètres seulement, comme vous pourrez vous en apercevoir en lisant l’avis suivant, ramassé chez le marchand de tabac de l’endroit:

AMI, PRENDS TON FUSIL! CHASSE A L’OURS.

_Vu que les ours sont trop nombreux dans la ville de Peltyville Corner Vermont, les chasseurs des villes environnantes sont invités à prendre part à la grande chasse qui sera faite sur les Montagnes bleues dans la ville de Peltyville Corner Vermont, le mercredi 8 Novembre, si le temps le permet, sinon le premier jour qu’il fera beau. Venez chacun, venez tous!_

Ils s’y rendirent, mais ce fut l’ours qui ne voulut pas participer à la fête. L’avis avait été imprimé dans je ne sais quelle Imprimerie Électrique. Mélange un peu bizarre, n’est-il pas vrai?