Part 7
Il se trouva que dans notre train il y avait une fillette âgée de sept ans, qui honora de sa présence notre compartiment de fumeurs lorsque d’autres distractions manquaient, et c’est elle qui dit au conducteur:--Quand est-ce que nous changerons d’équipe? Je voudrais bien cueillir des nénuphars--des jaunes--. Elle savait qu’une simple halte ne suffirait pas, mais qu’il lui faudrait l’arrêt régulier de quinze minutes, lorsqu’on enlevait du dernier wagon la boîte à outils peinte en rouge et qu’une équipe nouvelle montait dans le train. Le gros homme se pencha vers la petite Impudence:--Tu voudrais cueillir des nénuphars, eh? Qu’est-ce que tu ferais si le train repartait et emmenait maman?--Je prendrais le train suivant, répondit-elle, et je dirais au conducteur de m’envoyer à Brooklyn, c’est là que je demeure.--Mais supposons qu’il refuse?--Il faudrait bien qu’il s’exécute, répondit la jeune Amérique. Je serais une enfant perdue.
Or, de la province d’Alberta à Brooklyn, E. U. A., il peut y avoir trois mille kilomètres. Une vaste étendue de cet espace date d’hier et se trouve parsemée de villes qui sont à toutes les phases imaginables de développement, depuis la ville n’ayant qu’un dépôt de locomotives ou deux longues huttes et un camp chinois quelque part dans les basses collines des Selkirks jusqu’à Winnipeg avec sa rue principale longue d’une lieue et ses journaux batailleurs. Actuellement il y a une épidémie de politique dans le Manitoba et l’on voit partout dans les villes des fanfares et des avis annonçant des réunions de comités. A cause de leur proximité avec les États-Unis elles ont attrapé par contagion l’habitude d’être mal embouchées, et multiples sont les accusations de brigue, de corruption et de mauvaise vie. Il est doux de découvrir une ville-enfant, qui n’a que trois hommes sachant imprimer, en train de lancer des jurons et des malédictions à travers les plaines illimitées comme si elle était un centre chrétien adulte.
Toutes les villes nouvelles ont leurs propres besoins à considérer et le premier de ceux-ci est une voie ferrée. Si la ville se trouve déjà sur une ligne, alors il en faut une nouvelle pour exploiter le pays plus à l’intérieur, mais ce qu’il faut, coûte que coûte, c’est une ligne. Pour l’obtenir elle vendrait son âme corrompue, pour s’indigner ensuite de ce que la voie ferrée devant laquelle elle s’était prosternée à plat ventre traverse maintenant l’endroit avec désinvolture et comme en pays conquis.
Chaque ville nouvelle se figure pouvoir devenir une Winnipeg, jusqu’au moment où l’attrait de la chose s’est un peu effacé, et le journal de l’endroit, laissant glisser les pattes d’arrière du Désespoir le long du mât de l’Orgueil, dit d’un air de défi: «Tout au moins un vétérinaire et une pharmacie ne seraient pas mal reçus dans notre ville; en vérité cinq bâtiments nouveaux ont été érigés dans notre ville depuis le printemps.» De loin, rien de plus facile que de sourire de tout cela, mais il faut qu’il ait la tête solide celui qui sait garder son sang-froid lorsqu’une ville toute pareille à celle-ci--sorte d’aventurière--qui ne possède en tout que dix maisons, deux églises et une ligne de rails est prise de la folie des grandeurs. Le lecteur, en Angleterre, dira: «Fort bien, mais tout cela ce n’est que des mensonges.» Peut-être; mais a-t-on menti lorsqu’il s’est agi de Denver, de Leadville, de Ballarat, de Broken Hill, de Portland, ou de Winnipeg, il y a vingt ans; ou encore d’Adélaïde lorsque des lotissements ne trouvaient pas d’acquéreurs il y a moins d’une génération? A-t-on menti au sujet de Vancouver, il y a dix ans, ou de Creede il n’y a pas vingt mois? Guère, et c’est là ce qui fait que le passant prête l’oreille aux dires les plus fantastiques.
Tout est possible, surtout au milieu des Montagnes Rocheuses, où les minerais abondent dans les villes minières, les centres du pays à ranches, et les villes qui approvisionnent les régions agricoles. Il y a d’innombrables petits lacs dans les collines, enfouis dans les bois actuellement, qui avant vingt ans d’ici seront des rendez-vous d’été encombrés de monde. Vous autres en Angleterre vous ne vous faites aucune idée de ce que veut dire aux États-Unis «passer l’été», encore moins de l’argent qu’on dépense pendant les congés annuels. Les gens ont à peine commencé à découvrir l’endroit qui s’appelle les Sources Chaudes de Banff, à deux jours de voyage à l’ouest de Winnipeg. Sous peu on connaîtra une demi-douzaine d’endroits à moins d’une journée à cheval de Montréal, et c’est le long de cette voie-là que l’on gagnera de l’argent. A ce moment aussi on fera pousser du blé pour le marché anglais, à quatre cents kilomètres au nord des champs actuels à l’ouest, et la Colombie britannique, qui est peut-être le pays le plus beau au monde après la Nouvelle Zélande, possédera sa ligne à elle de bateaux de six mille tonnes qui ira jusqu’en Australie, et le spéculateur anglais ne gaspillera plus son argent sur des républiques sud-américaines instables, ni ne le donnera en otage aux États-Unis. Il le gardera dans sa famille ainsi que doit le faire un homme sage. Alors les villes qui aujourd’hui sont seules au milieu de la solitude, et dont certaines sont marquées sur la carte comme ports de Hudson Bay, deviendront de grandes villes parce que... mais c’est peine perdue que d’essayer de faire comprendre aux gens que _réellement_, nous possédons un Empire dont le Canada n’est qu’une seule partie, un Empire qui n’est pas borné par des statistiques d’élection au Nord et par des émeutes d’Eastbourne au Sud, un Empire qui n’a pas encore même été entamé.
Mais revenons-en aux villes nouvelles. Trois fois en une seule année la fortune est venue frapper à la porte d’un homme que je connais. Une fois à Seattle, lorsque cette ville n’était plus qu’une tache grisâtre après un incendie; une fois à Tacoma, au temps où le tramway à vapeur déraillait deux fois par semaine; et une fois à Spokane Falls. Mais dans le rugissement de la terre prise de la fièvre du développement rapide il ne l’entendit pas et elle s’en fut lui laissant seulement de la tendresse, presque de la faiblesse, pour toutes les villes nouvelles et le désir, heureusement limité par le manque d’argent, de perdre au jeu dans chacune d’elles. Parmi toutes les grandes émotions qu’offre la vie, il y en a peu qui puissent être comparées au tourbillon «boom» qui bat son plein. Et puis, malgré tout, c’est moral, parce que réellement vous méritez «vos bénéfices extravagants» par le labeur, la sueur et en veillant fort tard dans la nuit, en travaillant comme un forcené--ainsi que doivent faire tous les pionniers. Et songez donc à tout ce que cela renferme! Ruée folle vers la nouvelle localité; argent jeté comme autant de jetons pour tout juste se nourrir; arrivée des wagons remplis d’où l’on projette au petit bonheur sur la plate-forme pas encore clouée toutes les matières premières d’une cité--hommes, bois de construction, bardeaux; routes taillées à coups de hache et tracées au moyen de piquets à travers la face dénudée des solitudes; unique lampe électrique de la ville dressée au milieu des cris et des exclamations, c’est-à-dire un arc non apprêté et grésillant au bout d’un mât de sapin non encore écorcé; foule suante, bousculante, aux ventes de lotissement et qui hurle: «Donnez-le à la femme», cri qui arrête toutes les autres enchères lorsque la seule autre femme de l’endroit indique le prix qu’elle veut donner pour un lot; bureaux de gérance de propriétés immobilières bondés; les agents de ces bureaux eux-mêmes, romanciers à imagination prodigieuse, égarés là; carte magnifique rose et bleue de la cité, suspendue dans l’estaminet avec toutes les voies ferrées de Portland à Portland se croisant dans son centre; malédiction mal orthographiée contre ce «satané trou d’enfer» griffonnée sur le côté d’un fourgon égaré, par quelque individu qui a perdu son argent et s’en est allé; conférences aux coins des rues des syndicats vieux de six heures établis par des hommes qui n’avaient pas encore vingt-cinq ans; mépris, non voilé, pour la ville voisine également prise de la fièvre de développement et pour cela même absolument au-dessous de tout; piétinement interminable des pieds pesants sur les trottoirs en bois, où parfois un étranger pris des affres de la conviction, se retourne vers un autre étranger, pour le saisir par les épaules et crier dans son oreille:--Seigneur Dieu! n’est-ce pas superbe, n’est-ce pas merveilleux? et enfin sommeil d’hommes complètement épuisés, trois par chambre dans l’hôtel qui n’est qu’une _baraque_ où l’on lit sur une pancarte: «Repas, dix francs; Rafraîchissements, 1 fr. 75 c. On ne blanchit pas. Le gérant ne répond de rien.» Est-ce que la simple liste de ces exposés vous laisse froid? C’est possible; mais c’est également possible de voir dans une nouvelle ville, au bout de trois jours, une douzaine au moins d’archevêques se disputant l’acquisition de lotissements avantageux comme jamais ils ne se seraient battus pour mitre ni pour crosse. Un «Boom» est contagieux comme l’est une panique dans un théâtre.
Au bout d’un certain temps tout se calme, et alors le charpentier, qui est aussi architecte, pourra appuyer ses bras nus sur le comptoir et les vendre au plus offrant, car les maisons poussent comme des champignons après la pluie. Les hommes qui ne construisent pas encouragent ceux qui construisent, parce que construire veut dire qu’on a confiance dans la ville, sa ville à soi; à soi tout seul. Au diable toutes les autres villes quelles qu’elles soient! Derrière la foule des hommes d’affaires le journal hebdomadaire de la ville agit comme un fouet sur un troupeau de bétail. On comble d’honneur, et toujours de la façon la plus extravagante, ceux qui sont vertueux--ceux qui font travailler, qui construisent des magasins, qui dépensent de l’argent; on attaque avec sauvagerie et virulence les mauvais, c’est-à-dire celui qui «achète hors la ville», celui qui a l’intention de s’en aller, celui qui reste à ne rien faire; le tout au moyen d’invites, d’encouragements en prose, en vers, en zincographie à l’adresse de tout ce monde extérieur qui préfère vivre dans des villes autres que la Nôtre.
Or l’éditeur, la plupart du temps, commence en mercenaire, et finit en patriote. Cela également est bien, bien humain. Quelques années plus tard, si la Providence est bonne, vient le revenu des placements judicieux. Peut-être la ville a-t-elle résisté à l’épreuve du «boom» et ce qui n’était que douve est maintenant de la brique de Milwaukee ou de la pierre de taille qui, bien que d’un dessin affreux, résistera aux intempéries. L’hôtel baraque est maintenant la Maison Une Telle, pouvant accommoder deux cents pensionnaires. Le gérant qui vous servait jadis en bras de chemise et était son propre commis d’hôtel, resplendit en drap fin, et vous oblige à lui rappeler votre première rencontre.
Des villas suburbaines ornent, plus ou moins, la plaine qui répugnait jadis à la fantaisie la plus libre (et la fantaisie était très libre dans les premiers temps). Des voitures traînées par des chevaux font entendre leurs clochettes là où le grand traîneau de la prairie s’embourbait en face du bar; et maintenant il y a un chemin de fer de ceinture électrique qui paie des dividendes fabuleux. Alors, vous, qui vous sentez plus âgé que Mathusalem et deux fois plus important, vous sortez en ville et prenez un air de protection envers les choses en général, tandis que le gérant vous apprend la fortune colossale que vous auriez faite si vous étiez resté «fidèle à la ville».
Ou bien le «boom» a fait fiasco et la ville elle-même est morte--morte comme le cadavre d’un jeune homme que l’on étend au matin sur la couche mortuaire. Le succès n’a pas justifié le succès. De dix mille habitants il n’en reste pas trois cents, et ceux-là vivent dans des huttes dans les faubourgs des rues en briques. L’hôtel avec ses appartements moisis n’est qu’une vaste tombe; les cheminées des factoreries sont froides; les villas n’ont pas de vitres, et l’herbe pousse au milieu des chaussées, narguant les annonces prétentieuses dans les boutiques vides. Il n’y a rien à faire sinon attraper des truites dans les cours d’eau que les égouts de la ville devaient contaminer. Une truite de deux livres est là à s’éventer à l’ombre du conduit souterrain principal où les aunes ont poussé peu à peu jusqu’à toucher le mur de la ville; vous payez et, plus ou moins, vous faites votre choix.
Lorsqu’un homme a vu ces choses et quelques autres qui accompagnent un «boom» il peut dire qu’il a vécu et «parlé avec ses ennemis à la porte.» Il a entendu raconter à nouveau les Mille et une Nuits et il sait le sens intime de ce conte qui, au dire de certaines petites personnes, n’existe plus. En cela elles mentent effrontément, car Cortès n’est pas mort ni Drake, et quant à Sir Philip Sidney, il meurt tous les trois mois, si du moins vous savez où regarder. Les aventuriers et les «Capitaines courageux» du temps jadis ont seulement modifié un peu leur accoutrement, et changé leur métier pour être mieux en accord avec le monde dans lequel ils se meuvent. Clive revint du pays de Lobengula il y a quelques mois et affirma qu’il y existait un empire, mais ne rencontra cependant que très peu qui voulurent le croire. C’est dans une hutte de tôle ondulée, à Johannesburg, il y a dix ans, que Hastings étudia une carte de l’Afrique du Sud. Depuis lors il a considérablement modifié cette carte à l’avantage de l’Empire, mais le cœur de l’empire s’entiche d’urnes électorales et de mesquins mensonges. L’illustre Don Quichotte demeure aujourd’hui sur la côte nord de l’Australie où il a trouvé le trésor d’un galion espagnol coulé. De temps à autre il tue des nègres qui se cachent sous son lit pour le tuer, lui, à coups de lance. Le jeune Hawkins, avec un Boscawen plus jeune encore, qui lui servait de second à bord, faisait, jusqu’à l’année dernière, la chasse aux vaisseaux pirates autour de Tajurrah; maintenant ils l’ont envoyé sur la côte de Zanzibar pour qu’il devienne, à force d’être grillé, amiral, et le vaillant Sandoval tient la «République» mexicaine à la gorge depuis au moins quatorze années. Les autres, importants personnages tous, qui n’ont guère peur des responsabilités, vendent des chevaux, ouvrent des chemins, boivent le sang gris, construisent des chemins de fer au delà des limites des bois, traversent à la nage des rivières, font sauter des souches d’arbres, créent des villes là où il n’y en avait pas, dans les cinq parties du monde. Seulement, les gens ne vous croient pas quand vous le leur racontez. Ils ont tout sous la main et sont beaucoup trop bien nourris. De sorte qu’ils disent de la réalité la plus terre à terre: «C’est du romantisme. Comme c’est intéressant» et de la réalité usée et rebattue: «Voilà du pur romantisme.» Ce n’est que le siècle à venir qui, passant en revue ses héros, reconnaîtra les nôtres.
En attendant, cette terre--nous en tenons une bonne tranche jusqu’à présent,--est remplie de choses étonnantes, de miracles, de mystères, de merveilles, et, faute de mieux, il est bon de circuler, de les voir toutes et d’en entendre parler.
RIEN QUE D’UN CÔTÉ
New Oxford (U. S. A.), Juin-Juillet 1892.
--La vérité, dit le voyageur dans le train, c’est que nous vivons dans un pays tropical pendant trois mois de l’année, seulement nous ne voulons pas le reconnaître. Regardez ceci. Il nous passa une longue liste de morts survenues par suite de la chaleur, grâce à quoi les journaux prenaient un peu d’animation. Toutes les villes où les gens vivent à haute tension étaient en train d’expédier leurs notes de boucher, et les journaux, apôtres eux-mêmes de l’Évangile de la Hâte, suppliaient leurs lecteurs de rester calmes et de ne pas se surmener tant que durait la vague de chaleur. Les rivières étaient tachetées, barrées de cailloux desséchés par le soleil; les bûches et ceux qui les poussaient sur le fleuve étaient quelque part, en amont de la rivière Connecticut bloqués par la sécheresse; et l’herbe, au bord de la voie, était brûlée en cent endroits par les étincelles tombées des locomotives. Des hommes, sans chapeau, sans veste, sans souffle, étaient couchés à l’ombre de la gare où, seulement quelques mois plus tôt, le thermomètre marquait 35° au-dessous de zéro. Maintenant on lisait 37° à l’ombre. La grand’rue--vous souvenez-vous de la grand’rue d’un petit village bloqué par la neige ce printemps-ci?[1]--avait renoncé à vivre, et un drapeau américain avec le nom de quelque politicien imprimé sur le bas, pendait, raide comme une planche, au milieu de la rue. Il y avait des hommes avec des éventails et des vestes d’alpaga recroquevillés dans des chaises cannées sur la véranda de l’unique hôtel; parmi eux se trouvait un ex-Président des États-Unis. Lui-même achevait de donner l’impression que les meubles de tout le pays avaient été sortis pour le nettoyage d’été, pendant l’absence des habitants. Rien n’a plus l’air désespérément «ex» qu’un Président rentré dans la circulation ordinaire. Le drapeau étoilé voulait dire que la campagne présidentielle avait commencé dans la grand’rue, avait commencé, et s’était close. La politique s’évapore sous la chaleur estivale lorsque tout le monde est occupé à rentrer les derniers foins, et, comme disent les fermiers:--Le Vermont sera forcément républicain. L’habitude du pays c’est de traîner les élections avec force poussière et démêlés pendant plusieurs mois, pour la grande amélioration des affaires et des manières. Mais le bruit de cette guerre-là monte bien faiblement le long de la vallée du Connecticut et se perd au milieu du concert des sauterelles. Leur musique avive, pour ainsi dire, la chaleur de la journée. En vérité c’est, pour le moment, un pays tropical. Des orages accompagnés de tonnerre rôdent et grognent autour de la ceinture des collines, se dissipent en quelques crachats de pluie et laissent finalement l’air plus mort que jamais. Dans les bois, où même les sources fidèles commencent à tarir, les palmiers et les balsamiers ont répandu tous leurs parfums sur la chaleur et attendent que le vent leur apporte des nouvelles de la pluie. Les clématites, la carotte sauvage et toutes les fleurs bohémiennes campées par tolérance entre la ligne des palissades et la route portent un masque de poussière blanche, et la verge jaune dans les pâturages roussis jusqu’à prendre la couleur du lin brûlé elle aussi comme du cuivre poli. Une colonne de poussière sur la longue crête de route qui traverse les collines révèle la présence d’un attelage se démenant et suant entre les fermes, tandis que les toits des maisons de bois palpitent dans la buée formée par leur propre chaleur. Au-dessus de nos têtes le faucon est la seule créature occupée. Son cri, aigu comme celui du milan, fait abandonner aux poussins leur bain de sable et courir, le bec ouvert, auprès de leurs mères. L’écureuil rouge, comme à l’ordinaire, fait semblant d’avoir des affaires importantes à liquider au milieu des noyers cendrés, mais c’est pure fatuité. Une fois que le passant sera parti, il cessera de jacasser pour regagner la place où les brises légères pourront le mieux agiter les plumes de sa queue. De quelque part là-bas, de dessous la bosse indolente de la prairie, nous arrivent le bourdonnement d’une faucheuse, son _whurr-oo_, et le grognement des chevaux fatigués.
[1] Voir _En vue de Monadnock_.
Les maisons ne sont faites que pour y manger et y dormir. On passe le reste de son existence étendu tout de son long sur la véranda. Lorsque la circulation est intense il passe devant cette véranda trois attelages par jour, et il faut bien alors échanger des propos au sujet du temps et de la récolte d’avoine. Une fois celle-ci rentrée il y aura un intervalle d’inertie dans la ferme, et les fermiers se proposeront sérieusement de faire les mille choses qu’ils ont négligées pendant l’été. Ils entreprendront telle ou telle chose, «quand le moment sera venu». La phrase, si on la traduit, équivaut exactement au _mañana_ des Espagnols, au _Kul hojaiga_ de l’Inde supérieure, au _Yuroshii_ des Japonais, et au _taihod_ lent et traînant des Maoris. La seule personne qui réellement «arrive» par un temps pareil c’est le pensionnaire d’été--celui qui est venu se réfugier là, fuyant les cités torrides de la Plaine--et généralement c’est une femme. Elle se promène, fait de la botanique, de la photographie, arrache l’écorce des bouleaux blancs pour en tresser des corbeilles à papier ornées de rubans bleus et ce faisant excite l’émerveillement du fermier. Ce qui l’étonne encore bien plus, c’est de voir le commis de la ville, en chandail, qui dispose de quinze jours de vacances par an, et apparemment de ressources illimitées, qu’il gagne de la façon la plus aisée, en «restant assis à écrire devant un bureau». La femme du fermier voit la mode qu’étale la pensionnaire d’été et, grâce à eux deux, femme et mari pourront se faire une idée des beautés de la vie urbaine, connaissance qui leur vaudra peut-être des reproches de la part de leurs enfants plus tard. Le chandail et la robe faite à la ville sont des sergents recrutant, bien innocemment, pour le compte des brigades citadines et, comme la profession du voisin reste toujours un mystère pour chacun de nous, ceux qui endossent le chandail ou la robe de ville s’imaginent que le fermier doit être heureux et content. Un lieu de villégiature, c’est, en somme, une des mille fenêtres d’où l’on peut envisager les mille aspects de la vie qui se déroule dans les États sur la côte de l’Atlantique. Rappelez-vous qu’entre juin et septembre tous ceux qui peuvent le faire fuient les grandes villes--non pas par dérèglement comme c’est le cas pour les Londoniens--mais à cause de la chaleur. Donc ils s’en vont par millions, avec leurs millions, les femmes des hommes riches pendant cinq bons mois, les autres aussi longtemps que possible; et, comme font les oiseaux de même plume, elles forment des communautés, classe par classe, race par race, division par division, s’étendant à travers tout le pays, depuis le Maine et les domaines supérieurs du Saguenay à travers les montagnes et les sources chaudes d’une demi-douzaine d’États du Centre jusqu’aux lointains parages de Sitka où elles se rendent par bateau. Alors elles dépensent de l’argent en notes d’hôtels, au milieu de dix mille fermes, en payant des compagnies privées qui louent et remplissent de gibier des terrains de chasse, en yachts, en canoës indiens, en bicyclettes, en cannes à pêche, en chalets, en chaumières, en bibliothèques circulantes, en camps, en tentes, et dans tous les luxes possibles. Mais celui du repos, la majorité d’entre elles l’ignorent. Elles traînent fidèlement derrière elles le télégraphe et le téléphone, de peur que leur gent mâle n’oublie pour un seul instant et le boulet et les entraves qu’ils ont au pied. Au point de vue tristesse mêlée de comique il y a peu de spectacles qui soient comparables à celui d’un millionnaire sans veste, les souliers boueux, le chapeau orné d’appâts à truite, et un chapelet de petits poissons à la main, suspendu désespérément au téléphone de quelque «lieu fréquenté pour sa salubrité» à l’autre bout du monde:
--Allo!--Allo! Oui!--Qui est-ce qui parle?--Ah! très bien. Parlez. Oui, c’est moi! De quoi? Répétez. Vendu _combien_?--Quarante-quatre et demi?--Répétez.--Non! Je vous avais _dit_ de tenir bon. Comment? Comment?--_Qui_ est-ce qui a acheté à ce taux? Dites donc, attendez un instant. Téléphonez-leur. Non, attendez. Je vais venir (regardant sa montre). Dites à Schaefer que je le verrai demain. Par dessus l’épaule, à sa femme qui porte d’énormes bagues en diamants à 10 heures du matin:--Lison, ma valise? Il faut que je m’en aille.