Les trente-six situations dramatiques

Part 4

Chapter 43,330 wordsPublic domain

D--RIVALITÉ D’AMIS:--_Les deux gentilshommes de Vérone_ de Shakespeare, _Aimer sans savoir qui_ de Lope de Vega, _Damon_ de Lessing.

XVe SITUATION

Adultère meurtrier

(L’Époux Adultère--L’Adultère complice--L’Époux trahi)

A mon avis, la seule forme sympathique de l’adultère: hors de là ne présente-t-il pas un cambriolage d’autant moins héroïque que l’objet du vol en est aussi complice et que la porte du logis, livrée par trahison, n’exige même plus un hardi coup d’épaule? Tandis que cette trahison devient du moins supportable et logique en tant que très sincère folie, assez passionnée par conséquent pour préférer l’assassinat à de sales partages et à la dissimulation.

Toutes ces questions de rivalité se distribuent d’une manière naturelle selon les sexes.

A 1--TUER SON MARI PAR ADULTÈRE:--_Agamemnon_ d’Eschyle, de Sénèque et d’Alfieri, _Vittoria Corombona_ de Webster, _Pierre Pascal_ (de la comtesse de Chabrihan, l’ex-Mogador, dit-on, 1885), _Amour_ (Léon Hennique, 1890; rentre dans la XIVe), début de la _Puissance des Ténèbres_.--Ex. historique avec l’explication de l’orgueil et de la pudeur comme mobiles du crime: la légende de Gygès et de Candaule. Roman: la première partie de _Thérèse Raquin_.

2--TUER SON AMANT CONFIANT: _Samson et Dalila_ (opéra de M. Saint-Saëns, 1890).

B--TUER SA FEMME PAR ADULTÈRE ET INTÉRÊT:--Les _Octavies_ de Sénèque et d’Alfieri, la _Lutte pour la Vie_ (M. Daudet, 1889; la cupidité y domine l’adultère), _le Schisme d’Angleterre_ de Calderon, _la Zobéide_ de Gozzi.--Ex. narratifs: Barbe-bleue. Histoire: le meurtre de Galeswinthe.

Indications pour modifier:

Le mari trahi, la femme trahie peuvent être plus ou moins puissants et sympathiques que les deux meurtriers. L’aveuglement de cette victime désignée sera plus ou moins complet aux divers instants de l’action; s’il se dissipe, légèrement ou davantage, cela tiendra soit à quelque hasard, soit à tel acte imprudent de ses ennemis, soit à un avertissement, etc.

Entre la Victime et l’Adultère venu du dehors, des liens d’affection, de devoir, de reconnaissance auront existé antérieurement, du fait de l’un ou de l’autre des deux. Ils peuvent être parents; ils peuvent se trouver réunis par quelque œuvre, quelque responsabilité commune. Poursuivie en pleine lumière, ou guettée du fond de l’ombre, la Victime sera, je suppose, l’objet d’une ancienne rancune, dans un cas de la part de son conjoint, dans un autre de la part de l’Étranger; cette rancune aura pour origine l’une des offenses imaginables envers un être humain, qu’il ait été blessé dans ses affections familiales, amoureuses, humanitaires, religieuses, idéales, etc., dans ses fiertés (pudeur, titre de naissance, gloire...), dans ses intérêts (argent, biens, pouvoir, liberté), dans n’importe lequel, enfin, de ses rayonnements extérieurs.

Au gré de l’auteur: des deux Adultères, l’un représentera l’instrument passionné ou résigné, ou inconscient, ou involontaire, de l’autre, et s’en verra, par exemple, rejeté ensuite, le but une fois atteint; un seul de ces deux traîtres aura frappé; aucun des deux même n’aura trempé ses mains dans le forfait, dont l’exécuteur sera quelque nouveau personnage, inconscient, involontaire, ou, tout simplement, épris d’un des deux Adultères,--qui aura utilisé, dirigé cette passion, ou l’aura laissée aller, de son propre mouvement, à la fin criminelle et souhaitée.

Une multitude d’autres rôles seront, à degrés divers, des moyens employés, des obstacles, des victimes accessoires, des complices ou des co-intéressés à l’acte sinistre; et celui-ci s’accomplira selon un choix quelconque des multiples circonstances que le Code a prévues, avec les divers détails que les tribunaux enseignent.

Voulez-vous compliquer l’action: entrelacez-y une rivalité de proches (comme l’a fait Léon Hennique), un amour contre nature (voir _Chrysippe_ d’Euripide), une conspiration, un projet ambitieux.

XVIe SITUATION

Folie

(Le Fou--La Victime)

L’origine des actes se perd dans un mystère effrayant, où l’antiquité croyait voir le sourire cruel d’un dieu, où notre science, après la sagesse chinoise, croit reconnaître le _désir_, prolongé, d’un ancêtre... Réveil frissonnant de la raison, lorsqu’elle trouve à ses côtés son destin jonché de cadavres ou de déshonneurs, que l’_autre_, l’inconnu, vient d’y répandre à plaisir! Comme autour de cette calamité, plus grande que la mort, nos proches pleurent et tremblent! comme leurs esprits doutent de tout! Et les victimes dont les cris se perdent en les cieux muets, les aimés poursuivis avec rage et ne comprenant plus... Que d’inconsciences: folie, possession, aveuglement divin, hypnose, ivresse, oubli.

A 1--PAR FOLIE TUER SES PROCHES:--_Les Tisseurs de filets_ et _Athamas_ d’Eschyle, les _Hercules furieux_ d’Euripide et de Sénèque, _Ino_ d’Euripide.

2--PAR FOLIE TUER SON AMANT:--_La fille Élisa_ d’Edmond de Goncourt.--ÊTRE SUR LE POINT, PAR FOLIE, DE TUER SA MAITRESSE (ex. roman.):--_la Bête humaine_. Ex. ordinaires: Jack l’Éventreur, l’Espagnol de Montmartre, les sadismes divers.

3--PAR FOLIE TUER UN ÊTRE NON HAÏ:--_M. Bute_ (M. Biollay, 1890).--TUER UNE ŒUVRE:--_Hedda Gabler_ d’Ibsen.

B--PAR FOLIE S’ÊTRE DÉSHONORÉ:--_les Thraces_ d’Eschyle et _Ajax_ de Sophocle.

C--PAR FOLIE PERDRE CEUX QU’ON AIME:--_Çakountala_ de Kalidaça (forme: amnésie). Le philtre d’Hagen dans Wagner.

Le cas A 3, présenté au passé (comme l’est la nuance B) et traité d’après le procédé du quiproquo, est celui d’une des plus gaies comédies de ce siècle: _l’Affaire de la rue de Lourcine_, par Labiche.

D’exemples sans nombre de cette XVIe sont remplies les inquiétantes revues aliénistes. Les maladies de la volonté, les manies offrent de tout-puissants effets dramatiques qu’on n’a pas exploités. Sans doute, ce ne sont là que les points de départ vers la situation, dont l’investiture réelle a pour heure celle du retour à la raison, c’est-à-dire à la souffrance pour le héros. Mais si jamais il arrive que ces trois phases, l’étiologie du délire, son accès, puis la résurrection de l’état normal, soient traitées avec une égale vigueur, quelle œuvre admirable!

La première de ces trois parties, qui porte sur les explications de la folie, a été éclairée d’un jour divin (Grèce), démoniaque (Église), et, de nos temps, héréditaire et pathologique. Une nuance fut récemment créée avec l’hypnotisme: l’hypnotiseur y figure un raccourci, passablement piètre il est vrai, de divinité ou de démon. L’ivrognerie nous fournirait une nuance également peu familière à la Grèce: qu’y a-t-il de plus commun et de plus terrible à la fois que de laisser échapper un secret capital ou de commettre une action criminelle sous l’influence du vin? Sans peine on en élèverait la sensation à une aussi grande hauteur mystérieuse, et l’on regagnerait sur le terrain moral ce qui aurait été sacrifié du côté mystique.

Est-il nécessaire de dire que tous les liens, tous les intérêts, tous les vouloirs humains peuvent être représentés illuminés et traversés par l’éclair des démences?

Du reste, cette donnée de la Folie est loin d’avoir été négligée de notre théâtre! Shakespeare notamment n’a guère mis en scène, dans ses drames les plus personnels, _que des fous_: lady Macbeth est somnambule et meurt d’hystérie, son époux est halluciné, de même qu’Hamlet, celui-ci lypémaniaque en sus, Timon aussi, Othello est épileptique et le roi Lear complètement insensé. C’est par là que le grand William est un modèle si dangereux (Gœthe ne voulait pas le lire plus d’une fois par an). Ç’a été un peu le même rôle que celui de Michel-Ange: exagération des ressorts jusqu’aux dernières limites du réel, au-delà desquelles les disciples tombent, immédiatement, dans une affectation très ridicule. Au contraire, si j’excepte le prétexte à étudier la folie en elle-même, que fournit _Ajax_ depuis Astydamas jusqu’à Ennius et depuis Ennius jusqu’à l’empereur Auguste, je n’aperçois de «shakespearien» dans l’antiquité qu’Oreste. Tous les autres personnages jouissent de leur bon sens, et n’en deviennent pas moins (précieux encouragement) pathétiques. Seul même, _Œdipe_ montre, à défaut d’anormal dans la constitution psychologique du héros, l’extraordinaire dans les événements extérieurs (ressource dont usèrent si largement depuis les romantiques de 1830). Mais le reste des types dramatiques évoluait selon de normales passions, dans des conditions intimes et objectives relativement fréquentes.

XVIIe SITUATION

Imprudence fatale

(L’Imprudent--La Victime _ou_ l’Objet perdu)

auxquels s’ajoutent, à l’occasion, «_le Conseiller_» sage qui s’oppose à l’imprudence, «_l’Instigateur_» mauvais, intéressé ou irréfléchi, puis la kyrielle des Témoins, Victimes secondaires, Instruments, etc.

A 1--PAR IMPRUDENCE CAUSER SON PROPRE MALHEUR:--_Eumèle_ de Sophocle, _Phaéton_ d’Euripide (où le Conseiller se fond avec le personnage Instrumental, et où, lié par un serment trop hâtif, il se voit dans la Situation XXIIIe A 2: DEVOIR SACRIFIER UN PROCHE POUR TENIR UN SERMENT.), _Le constructeur Solness_.

2--PAR IMPRUDENCE CAUSER SON PROPRE DÉSHONNEUR:--_La Banque de l’Univers_ (M. Grenet-Dancourt, 1886). Ex. roman.: _l’Argent_ de Zola. Ex. hist.: Ferdinand de Lesseps.

B 1--PAR CURIOSITÉ CAUSER SON PROPRE MALHEUR:--_Sémélè_ d’Eschyle. Ex. historiques (s’élevant à la XXe, «Sacrifices à l’Idéal»): morts de tant de savants.

2--PAR CURIOSITÉ PERDRE LA POSSESSION D’UN ÊTRE AIMÉ:--_Psyché_ (empruntée au récit que La Fontaine tira d’Apulée,--débiteur lui-même, comme on sait, de Lucius de Patras,--et mise à la scène par Corneille, Molière et Quinault), _Esclarmonde_ (M. Massenet, 1889). Ex. légendaire: Orphée ramenant Eurydice. Cette nuance s’étend dans la direction des XXXIIe et XXXIIIe données (Jalousie erronée et Erreur judiciaire), car elle fait aussi un vigoureux appel à la foi, dans sa plus absolue imperturbabilité.

C 1--PAR CURIOSITÉ CAUSER LA MORT, LES MAUX DES HOMMES:--Les _Pandores_ de Voltaire et de Gœthe; _le Canard sauvage_ d’Ibsen (partie théorique, morale), avec A 1 comme dénouement et comme exemple pratique. Ex. légendaire: Ève.

2--PAR IMPRUDENCE CAUSER LA MORT D’UN PROCHE:--_Renée Mauperin_ des de Goncourt. Ex. ord.: Soins maladroits donnés à un malade. _Louise Leclercq_ de Verlaine.

3--PAR IMPRUDENCE CAUSER LA MORT DE SON AMANT:--_Samson_ de Voltaire, _la Belle aux cheveux d’or_ (M. Arnould, 1882).

4--PAR CRÉDULITÉ CAUSER LA MORT D’UN PROCHE:--_Pélias_ de Sophocle et les _Péliades_ d’Euripide. Ex. rom. (par crédulité causer le malheur de ses concitoyens): _Port-Tarascon_.

Établissez, dans chacune des nuances qui précèdent, des symétriques aux cas qui ne se sont présentés, isolés, que dans une seulement, et vous avez les sujets suivants: _Par imprudence_ (j’entends par pure imprudence, sans alliage de curiosité ni de crédulité, c’est-à-dire d’intérêt personnel ou extérieur), causer le malheur des hommes,--perdre la possession d’un être aimé (amant ou amante, époux ou épouse, ami ou amie, bienfaiteur, protégé, allié, etc.),--causer la mort d’un proche (ici, tous les degrés de parenté),--d’un être aimé;--par _curiosité_ (sans mélange d’imprudence ni de crédulité, c’est-à-dire d’une façon parfaitement volontaire, encore que sottement) causer le déshonneur d’un proche (il y a des variétés assez nombreuses de déshonneur, selon qu’il touche à la probité, à la bravoure, à la pudeur, à la loyauté),--causer celui d’un être aimé,--causer son propre déshonneur;--causer ces déshonneurs _par crédulité pure_ (c’est-à-dire de la manière la plus innocente, puisqu’il ne s’y trouve ni imprudence ni curiosité; quant aux ressources dont la Ruse dispose pour gagner cette crédulité, on en a une première idée par l’examen de la XIIe OBTENIR); par crédulité aussi, causer son propre malheur,--ou perdre la possession d’un être aimé,--ou causer le malheur des hommes,--ou causer la mort d’un être aimé.

Passez, à présent, aux raisons pour lesquelles se précipitent,--aussitôt que la curiosité, la crédulité ou l’imprudence pures ont agi,--les catastrophes jusque-là suspendues. Ces raisons sont: une infraction à la défense préalable articulée par une divinité; le caractère mortel de l’action pour qui l’accomplit (caractère dû à des causes soit mécaniques, soit biologiques, soit juridiques, soit guerrières, soit autres encore); les conséquences mortelles de l’action pour le proche ou l’aimé de qui doit l’accomplir; une faute antérieurement commise (avec ou sans conscience) et qui va être révélée et punie, etc.

En sus de la curiosité et de la crédulité, d’autres mobiles déterminent l’imprudence: les _Trachiniennes_ nous montrent la jalousie. Nous pouvons donner le même rôle à toutes les passions, toutes les émotions, tous les désirs, tous les besoins, tous les goûts sensuels, toutes les faiblesses vitales: sommeil, faim, développement de l’activité musculaire, évasion, gourmandise, luxure, tendresse, coquetterie, vanité des dons physiques, des prérogatives sociales ou des supériorités psychiques, loquacité, inconscience enfantine.

Quant au malheur final, il affectera bien des aspects, puisqu’il frappe, tour à tour, en notre personne ou dans celles que nous aimons, l’être physique, moral ou social, que ce soit en détruisant les plaisirs ou les biens, la puissance ou l’honneur.

Dans cette situation, l’Instigateur, qui n’est pourtant pas essentiel, peut devenir digne de figurer même le protagoniste: telle était Médée dans _Pélias_. C’est peut-être la plus belle attitude qu’on puisse donner au «traître»; qu’on se figure Iago devenu d’un drame le principal personnage! (comme Satan l’est du monde). Ce qui devient difficile à lui trouver, c’est un mobile suffisant: l’ambition (un peu le cas de _Richard III_) ne paraît pas toujours vraisemblable à cause de sa façon _a priori_ de procéder,--non plus que ne le paraîtrait une foi caïniste ou shivaïte; la jalousie et la vengeance sont un peu sentimentales pour cette figure démoniaque; la misanthropie, trop honorable et philosophique; l’intérêt (cas du _Pélias_) vaut mieux. Mais l’envie,--l’envie, qui devant la sollicitude amicale ne sent que sa blessure rendue plus cuisante,--l’envie étudiée dans l’anonymat d’obscures et basses tentatives, et puis sous la honte des défaites et de sa lâcheté, pour aboutir enfin au crime,--voilà, ce me semble, le motif idéal.

XVIIIe SITUATION

Involontaire crime d’amour

(L’Amant--l’Aimé--le Révélateur)

Celle-ci et la suivante profilent, sur notre horizon dramatique, entre toutes les silhouettes, les plus invraisemblables à coup sûr, et pourtant elles sont, en elles-mêmes, fort admissibles, et pour le moins aussi peu rares qu’aux temps héroïques aujourd’hui, de par l’adultère et la prostitution, lesquelles oncques mieux ne florirent: c’est la découverte qui en est plus rare. Encore non!--car chacun de nous a vu de ces mariages, très naturels en apparence et comme préparés par les relations anciennes des familles, obstinément éloignés, repoussés et désespérément brisés par des parents, bizarres semblait-il, mais en réalité trop certains de la consanguinité des deux épris... De telles révélations ont donc lieu souvent encore, quoique sans l’antique et _shocking_ éclat,--grâce à la prudente pruderie actuelle, et à l’habitude.

Sa réputation de fabuleuse monstruosité fut léguée en réalité à notre XVIIIe par la célébrité sans égale du thème d’_Œdipe_, arrangé d’une façon à dessein romanesque,--sphyngiaque pour tout dire,--par Sophocle, et que ses imitateurs ont toujours été surchargeant d’arabesques de plus en plus chimériques et extraordinaires.

Cette Situation et la suivante, comme un peu toutes les 36 d’ailleurs, sera représentée, au choix, sous deux jours: 1º la fatale erreur ne se révélera simultanément au spectateur et au personnage qu’une fois irréparable (A), et alors l’état d’esprit rappellera beaucoup la XVIe; ou, 2º le spectateur, informé, voit le personnage aller en aveugle vers le crime, comme en un sinistre colin-maillard (B, C, D).

A 1--APPRENDRE QU’ON A ÉPOUSÉ SA MÈRE:--Les _Œdipes_ d’Eschyle, de Sophocle, de Sénèque, de Corneille, de Voltaire, sans parler de ceux d’Achæus, de Philoclès, de Mélitus, de Xénoclès, de Nicomaque, de Carcinus, de Diogène, de Théodecte, de Jules César, ni de ceux de Jean Prévost, de Nicolas de Sainte-Marthe, de Lamothe, de Ducis, de M.-J. Chénier, etc. Le plus grand éloge de Sophocle, c’est l’étonnement qu’on éprouve de ce que ni tant d’imitations, ni la légende romanesque trop connue de l’abandon sur le Cythéron, ni le mythe, peu moderne, du Sphynx, ni la différence d’âge entre les deux époux (question capitale pour notre temps, où les actes d’état-civil remplacent peu à peu les primordiaux sentiments humains!), rien de tout cela, dis-je, n’ait fait paraître l’œuvre dénuée de tout naturel au public.

2--APPRENDRE QU’ON A EU POUR MAITRESSE SA SŒUR:--_La fiancée de Messine_ de Schiller. Ce cas, évidemment plus fréquent, prend de l’invraisemblance à être combiné avec la XIXe dans ce drame. Ex. roman.: _les Enfants naturels_ de Sue.

B 1--APPRENDRE QU’ON A ÉPOUSÉ ET QU’ON ALLAIT POSSÉDER SA SŒUR:--_Le mariage d’André_ (MM. Lemaire et de Rouvre, 1882; selon le procédé comique, il ne s’agit que d’une erreur; et le drame «finit bien»). _Abufar_ de Ducis rentre dans une catégorie voisine.

2--Même cas, OÙ LE CRIME AVAIT ÉTÉ MACHIAVÉLIQUEMENT PRÉPARÉ PAR UN TIERS:--_Héraclius_; cela donne, nécessairement et malgré tout le génie possible, plutôt la sensation d’un cauchemar que de la réalité terrible.

3--ÊTRE SUR LE POINT DE PRENDRE SA SŒUR INCONNUE POUR MAITRESSE. Et la mère, témoin, hésite à révéler le danger, de peur de porter un coup fatal à son fils:--_les Revenants_ d’Ibsen.

C--ÊTRE SUR LE POINT DE VIOLER SA FILLE INCONNUE.--Ex. fragm.: _la Dame au domino rose_ de Bouvier (1882).

D 1--SUR LE POINT DE COMMETTRE UN ADULTÈRE PAR IGNORANCE (les _seuls_ cas que je sache au théâtre):--_le Roi cerf_ et _l’Amour des trois oranges_, de Gozzi l’un et l’autre.

Cependant, le subterfuge qui souvent sert d’origine à cette aventure et à la suivante a dû être mainte fois employé par l’adultère pour triompher de la fidélité conjugale.

2--ÊTRE ADULTÈRE SANS LE SAVOIR:--peut-être l’_Alcmène_ d’Eschyle. Roman: la fin du _Titan_ de Jean-Paul.

Les diverses modifications de l’inceste et les autres amours interdites, qu’on trouvera à la XXVIe, s’accommoderont très bien de la même manière que les œuvres ci-dessus classées.

Nous venons de voir l’adultère commis avec erreur par la femme; il peut l’être par le mari. Surtout, cette erreur pourra se produire du côté de celui des deux adultères qui n’est pas marié: quoi de plus banal, par exemple, dans la vie de plaisir, que d’apprendre--un peu tard--sa maîtresse en puissance d’époux?

Sur l’ignorance du sexe de l’objet aimé roule également, dans ses deux parties, _Mademoiselle de Maupin_; il y a d’abord erreur (système comique), sur laquelle s’échafaudent des luttes obsidionales d’une âme (héroï-comédie), d’où sort enfin, par incidence, une fois la vérité dévoilée, un bref dénouement tragique.

XIXe SITUATION

Tuer un des siens inconnu

(Le Meurtrier--la Victime non reconnue)

Tandis que la XVIIIe atteignait son plus haut degré d’émotion _après_ l’acte accompli (sans doute parce que là, tous les acteurs du drame lui survivent et que l’horreur en gît surtout dans les conséquences), la XIXe, au contraire, où une victime doit périr et où l’intérêt croît en raison directe de l’aveugle préméditation, se montre plus pathétique dans les préparatifs du crime que dans les suites; ceci permet de donner un dénouement heureux sans avoir recours, comme pour la XVIIIe, au procédé comique de l’erreur. Il suffira, en effet, de l’agnition aristotélicienne (reconnaissance d’un personnage par l’autre),--de laquelle notre situation XIX n’est du reste, à bien l’examiner, qu’un développement.

A 1--ÊTRE SUR LE POINT DE TUER SA FILLE INCONNUE, PAR NÉCESSITÉ DIVINE OU ORACLE:--_Démophon_ de Métastase; l’ignorance de la parenté provient d’une substitution d’enfants; l’interprétation de l’oracle est erronée; autre quiproquo: la jeune première se croit, à un moment de l’action, la sœur de son fiancé. Cet enchaînement de trois ou quatre erreurs (parenté inconnue, sous le jour spécial à la donnée que nous étudions,--croyance à un danger d’inceste comme B 1 de la précédente,--enfin ambiguïté trompeuse des mots ainsi que dans la plupart des comédies), voilà qui suffit à constituer ce qu’on nomme une pièce «mouvementée», une de ces intrigues remises en vogue par le second Empire et devant _l’enchevêtrement_ desquelles nous voyons nos chroniqueurs naïvement s’affoler.

2--PAR NÉCESSITÉ POLITIQUE:--_Les Guèbres_ et _Les lois de Minos_ de Voltaire.

3--PAR RIVALITÉ D’AMOUR:--_La petite Mionne_ (M. Richebourg, 1890).

4--PAR HAINE CONTRE L’AMANT DE CETTE FILLE POINT RECONNUE:--_Le roi s’amuse_ (la découverte a lieu après le meurtre).

B 1--ÊTRE SUR LE POINT DE TUER SON FILS INCONNU:--Les _Télèphes_ d’Eschyle et de Sophocle (avec alternative entre ce crime et l’inceste), _Cresphonte_ d’Euripide, les _Méropes_ de Maffei, de Voltaire et d’Alfieri, _Créuse_ de Sophocle, _Ion_ d’Euripide. Dans l’_Olympiade_ de Métastase, ce sujet se complique de Rivalité d’amis.--TUER SON FILS SANS LE SAVOIR (ex. fragm.): 3e acte de _Lucrèce Borgia_; _le 24 février_ de Werner.

2--Identique à B 1, AVEC INSTIGATIONS MACHIAVÉLIQUES servant de contreforts:--_Euryale_ de Sophocle, _Égée_ d’Euripide.

3--Identique à B 2, doublée par une haine de proches (aïeul contre son petit-fils):--_Cyrus_ de Métastase.

C--SUR LE POINT DE TUER UN FRÈRE INCONNU:--1, FRÈRES MEURTRIERS PAR COLÈRE:--les _Alexandres_ de Sophocle et d’Euripide.--2, SŒUR MEURTRIÈRE PAR NÉCESSITÉ PROFESSIONNELLE:--_Les Prêtresses_ d’Eschyle, les _Iphigénies en Tauride_ d’Euripide, de Gœthe et projetée par Racine.

D--TUER SA MÈRE INCONNUE:--_Sémiramis_ de Voltaire; ex. fragm.: dénouement de _Lucrèce Borgia_.

E--TUER SON PÈRE SANS LE SAVOIR D’APRÈS DES CONSEILS MACHIAVÉLIQUES:--(voir XVIIe) _Pélias_ de Sophocle et _les Péliades_ d’Euripide; _Mahomet_ de Voltaire (où le héros est de plus sur le point d’épouser sa sœur inconnue).--Simplement, TUER SON PÈRE INCONNU:--Ex. légendaire: le meurtre de Laïus; ex. rom.: _La légende de St Julien l’Hospitalier_.--Même cas réduit des proportions du meurtre à celle de l’insulte:--_Le pain d’autrui_, d’après Tourguéneff, par MM. Ephraïm et Schutz (1890).

F 1--TUER SON AÏEUL INCONNU, D’APRÈS LES INSTIGATIONS MACHIAVÉLIQUES DE LA VENGEANCE:--_les Burgraves_.

2--LE TUER INVOLONTAIREMENT:--_Polydectes_ d’Eschyle.

3--TUER INVOLONTAIREMENT SON BEAU-PÈRE:--_Amphitryon_ de Sophocle.

G 1--TUER INVOLONTAIREMENT CELLE QU’ON AIME:--_Procris_ de Sophocle. Ex. épique: Tancrède et Clorinde, dans la Jérusalem délivrée. Ex. légend. (avec changement dans le sexe de l’être aimé): Hyacinthe.

2--ÊTRE SUR LE POINT DE TUER SON AMANT SANS LE RECONNAITRE:--_Le monstre bleu_ de Gozzi.