Les trente-six situations dramatiques
Part 2
De quelle variété, cependant, cette trinité n’est-elle pas susceptible! Le Persécuteur... un ou multiple, volontaire ou inconscient, avide ou vindicatif, et déployant le subtil réseau de la diplomatie ou se révélant sous le formidable appareil des plus grandes dominations contemporaines; le Suppliant... éloquent ou auxiliaire naïf de son propre ennemi, juste ou coupable, humble ou grand; et le Puissant... soit neutre, soit gagné à l’une ou à l’autre des parties, environné peut-être des siens que le danger effraye et inférieur en forces au Persécuteur, peut-être trompé à des apparences de droit, obligé peut-être de sacrifier quelque haute conception, tantôt raisonneur, tantôt sensible, ou bien vaincu par une de ces conversions à la Dostoïewsky et abandonnant les erreurs qu’il croyait vérités, sinon la vérité qu’il croit erreur, en un foudroiement final... Nulle part, certes, les vicissitudes du pouvoir (arbitral, tyrannique, renversé),--les superstitions qui accompagnent le doute,--d’un côté les soubresauts de la conscience populaire, d’un autre l’anxiété d’attendre,--les désespoirs et leurs blasphèmes,--l’espérance, jusqu’au dernier souffle, vivace,--la brutalité aveugle du fait réveilleur--que sais-je!... ne peuvent se condenser et éclater avec autant de force que dans cette première situation, de nos jours méconnue... L’enthousiaste sympathie que la France a ressentie durant la moitié de ce siècle pour la Pologne, celle qu’elle a manifestée, en tant de circonstances, à l’Écosse, puis à l’Irlande, trouveraient ici leur expression tragique; le cri d’humanité avec lequel ce prêtre, au massacre de Fourmies, a rallié à l’Église une fraction de la France révolutionnaire,--le culte des morts, cette dernière, primitive et la plus indestructible forme du sentiment religieux,--l’agonie, drame qui nous attend tous, l’agonie se traînant vers un coin d’ombre comme une bête forcée,--et ce profondément humilié désir de l’homme qu’un meurtre a privé de ce qu’il avait de plus cher, supplication misérable, à deux genoux, qui fit pleurer même, en sa sauvage rancune, le dur Achille et lui fit oublier son serment,--eh quoi! toutes ces fortes émotions, d’autres encore, sont dans cette situation première, elles ne sont pleinement _que là_,--et notre art oublie cette situation...
IIe SITUATION
Le Sauveur
(_Techniquement_: Infortuné--Menaçant--Sauveur)
... La réciproque, en quelque sorte de la Ire, où le faible se réfugiait auprès d’une puissance indécise, tandis que c’est, à présent, au-devant du faible, sans espoir, le Protecteur inattendu qui, de lui-même, se dresse subitement.
A--CONDAMNÉ, VOIR APPARAITRE UN SAUVEUR CHEVALERESQUE:--_Andromèdes_ de Sophocle, d’Euripide et de Corneille. Ex. fragm.: 1er acte de _Lohengrin_, 3e acte du _Tancrède_ de Voltaire, rôle du patron généreux dans _Boislaurier_ (M. Richard, 1884. Ce dernier exemple et le suivant montrent particulièrement l’honneur du faible en jeu). Ex. hist.: Daniel et Suzanne; divers exploits de la chevalerie. Ex. ord.: l’assistance judiciaire. Le dénouement de _Barbe-Bleue_ (la parenté s’y ajoute, sous la condition la plus normale, celle de frères défendant leur sœur, et grandit le pathétique par un moyen des plus simples, mais oublié des dramaturges).
B 1--ÊTRE REMIS SUR LE TRÔNE PAR SES ENFANTS (voir la donnée «RETROUVER»):--_Égée_ et _Pélée_ de Sophocle, _Antiope_ d’Euripide. Ces enfants ont été jadis abandonnés dans: _Athamas I_ et _Tyro_ de Sophocle aussi (ce goût du futur auteur d’_Œdipe à Colone_ pour les fables où l’Enfant joue ainsi un rôle de sauveur et de justicier ne forme-t-il pas un assez amer contraste avec le sort qui attendait le poète dans son ultime vieillesse?).
2--ÊTRE SECOURU PAR DES AMIS OU DES ÉTRANGERS RECUEILLIS:--_Œnée_, _Iolas_, _Phinée_ de Sophocle. Ex. fragm.: 2e partie d’_Alceste_ d’Euripide.--ÊTRE PROTÉGÉ PAR L’HÔTE QUI DONNA ASILE:--_Dictys_ d’Euripide.
Rien qu’à parcourir ces subdivisions, on aperçoit ce que nos écrivains auraient dû tirer de la IIe des données. Elle doit être, franchement, quelque peu attrayante, pour qu’une fois de plus l’humanité l’ait choisie, cette histoire du Sauveur, il y a deux mille ans bientôt, et depuis lors ait tant souffert, aimé, pleuré, à chacun des souvenirs qui lui en reviennent. Cette Situation, c’est aussi la Chevalerie, l’héroïsme si original et individuel du moyen-âge;--et c’est la Révolution française devant les peuples! Malgré cela, l’art, si l’on excepte l’aristophanerie de Cervantès et l’éblouissant et unique éclair jailli de l’armure d’argent de _Lohengrin_, l’art, à peine encore, y songea...
IIIe SITUATION
La Vengeance poursuivant le crime.
(_Techniquement_: Vengeur--Coupable)
La vengeance est une joie divine, dit l’Arabe; et elle fut celle plus d’une fois, en effet, du Tout-Puissant d’Israël. Les deux poèmes homériques se dénouent chacun par une enivrante vengeance, de même que la légende des Pandavas, à l’orient des littératures; pour les races latine et espagnole, c’est le plus satisfaisant spectacle toujours que celui de l’individu capable de se faire justice légitime, encore qu’illégale. Tant il est vrai que vingt siècles de christianisme, après cinq siècles de socratie, n’ont pu substituer à cette base de l’honneur le pardon. Et ce dernier, même sincère (chose rare!), qu’est-il,--sinon la subtile quintessence de la vengeance, sur terre, en même temps que la réclamation d’une espèce de wergeld, vis-à-vis du ciel?
A 1--VENGER UN ASCENDANT ASSASSINÉ:--_La Chanteuse_ (drame chinois anonyme), _la Tunique confrontée_ (de la courtisane Tchang-koué-pin), _les Argiens_ et _les Épigones_ d’Eschyle, _Alétès et Érigone_ de Sophocle, _les deux Foscari_ de Byron, _Attila_ de Werner, _le Crime de Maisons-Alfort_ (M. Cœdès, 1881. La vengeance en ces deux derniers cas, ainsi que pour le sujet suivant, s’accomplit par la fille et non le fils).--Ex. romanesque et ordinaire: _Colomba_ de Mérimée; la plupart des vendette. Dans le _Prêtre_ (M. Buet, 1881), la lutte psychologique entre le pardon et la vengeance est spécialement représentée.
2--VENGER UN DESCENDANT ASSASSINÉ:--_Nauplius_ de Sophocle. La fin de l’_Hécube_ d’Euripide. Ex. épique: Neptune poursuivant Ulysse à cause de la cécité de Polyphème.
3--VENGER UN DESCENDANT DÉSHONORÉ:--_Le meilleur alcade, c’est le Roi_ (Lope de Véga), _l’Alcade de Zalaméa_ (Calderon). Ex. hist.: la mort de Lucrèce.
4--VENGER ÉPOUSE OU ÉPOUX ASSASSINÉ:--_Pompée_ de Corneille. Ex. contemporain: les tentatives de Mme Vve Barrême.
5--VENGER ÉPOUSE DÉSHONORÉE OU QUE L’ON TENTA DE DÉSHONORER:--_Ixions_ d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide; _les Perrhœbides_ d’Eschyle. Ex. historique: le lévite d’Ephraïm.--Même cas, où l’épouse n’a été qu’INSULTÉE:--_la Chevelure renouée_ de Bhatta Naragma, _les fils de Pandou outragés_ de Radjasekhara. Ex. ord.: un bon nombre de duels.
6--VENGER SA MAITRESSE ASSASSINÉE:--_Aimer après la mort_ (Calderon), _Amhra_ (M. Grangeneuve, 1882), _Simon l’enfant trouvé_ (M. Jonathan, 1882).
7--VENGER SON AMI ASSASSINÉ, TUÉ:--_Les Néréides_, d’Eschyle. Ex. contemporain: Ravachol.--Cette vengeance est perpétrée sur la maîtresse du vengeur:--_La Casserole_ (M. Méténier, 1889).
8--VENGER SA SŒUR SÉDUITE:--_Clavijo_ de Gœthe, _les Bouchers_ (Icres, 1888), _la Casquette au père Bugeaud_ (M. Marot, 1886). Ex. romanesques: _la Kermesse rouge_ dans le recueil de M. Eekhoud, la fin du _Disciple_ de M. Bourget.
B 1--SE VENGER D’AVOIR ÉTÉ DÉPOUILLÉ SCIEMMENT:--_La Tempête_ de Shakespeare (et l’opéra qui en est issu en 1889). Ex. contemp.: Bismarck dans sa retraite de Varzin.
2--SE VENGER D’AVOIR ÉTÉ DÉPOUILLÉ PARCE QUE DISPARU:--_Les Joueurs d’osselets_ et _Pénélope_ d’Eschyle, le _Repas des Achéens_ de Sophocle.
3--SE VENGER D’AVOIR ÉTÉ ASSASSINÉ:--_Le ressentiment de Te-oun-go_ par Kouan-han-king. Même cas et sauver, à la fois, un être aimé d’une erreur judiciaire: _La Cellule nº 7_ (M. Zaccone, 1881).
4--SE VENGER D’UNE FAUSSE ACCUSATION:--Les _Phrixus_ de Sophocle et d’Euripide, _Monte-Cristo_ de Dumas, _la Déclassée_ (M. Delahaye, 1883), _Roger-la-Honte_ (M. Mary, 1881).
5--SE VENGER D’UN VIOL:--_Térée_ de Sophocle, _les Cenci_ de Shelley (parricide pour punir et faire cesser l’inceste).
6--SE VENGER D’AVOIR ÉTÉ DÉPOUILLÉ DES SIENS:--_Le Marchand de Venise_, un peu _Guillaume Tell_, et (en rentrant dans l’«Adultère») le triomphe de M. Armingaud.
7--TROMPÉ, SE VENGER SUR TOUT UN SEXE:--_Jack l’Éventreur_ (MM. Bertrand et Clairian, 1889); héroïnes fatales des romans et pièces «second Empire»: _l’Étrangère_, etc. Cas symétrique appartenant à la nuance A:--le mobile, peu vraisemblable, de la corruptrice du _Possédé_ de Lemonnier.
Elle offre une première apparition ici du personnage grimaçant qui forma clef de voûte au drame noir et extraordinaire,--du «traître». Dès le début de notre troisième donnée, nous aurions pu les évoquer à chaque pas, ce traître et sa politique profonde qui fait parfois sourire: don Salluste présidant à _Ruy-Blas_, Iago à _Othello_, Guanhumara aux _Burgraves_, Homodei à _Angelo_, Mahomet à la tragédie de ce nom, Léontine à _Héraclius_, Maxime à la _Tragédie de Valentinien_, et à celle d’_Aétius_, Émire à _Siroès_, Ulysse aux _Palamèdes_ grecs.
Si remaniée qu’ait été de nos jours la IIIe Situation, maint cas ancien attend son rajeunissement; et surtout d’innombrables lacunes persistent: en effet, parmi les liens qui peuvent unir le «Vengeur» à la «Victime», plus d’un degré de parenté fut omis, ainsi que la majorité des attaches sociales ou contractuelles; la liste des torts qui peuvent provoquer ces représailles est bien loin d’être épuisée, comme on s’en assurera en énumérant les variétés de délits possibles contre les personnes et les propriétés, les nuances d’opinions et de partis, et les diverses manières dont s’accommode une insulte; enfin combien et quelles sortes de relations existent, d’autre part, entre le «Vengeur» et le «Coupable»! Et il ne s’agit jusqu’à présent que des prémisses de l’action.
Que l’on y mette, maintenant, toutes les allures, lentes ou foudroyantes, tortueuses ou directes, sûres ou éperdues, que va prendre le châtiment, les mille ressources dont il dispose (car, recuit en son désir concentré, il se choisit les plus chatoyants effets), puis les points qu’il peut viser, de sa meurtrière; ensuite les obstacles qui surgiront du hasard ou de la défensive... Introduisez les figures secondaires, allant chacune à son but, comme dans la vie, s’entre-croisant, et croisant le drame...
J’estime assez le lecteur pour ne pas développer davantage.
IVe SITUATION
Venger proche sur proche
(Souvenir de parent victime--Parent vengeur--Parent coupable)
Au moyen de l’énergie âpre de la situation qui précède, augmenter l’horreur de la XVIIe («Découvrir le déshonneur des siens»), c’est créer l’action présente,--laquelle s’enferme dans la vie privée, devenue un enfer pire que le cachot du _Puits et du Pendule_ d’Edgar Poe. L’atrocité en est telle que la foule, terrifiée, n’ose intervenir; elle semble assister, de loin, à quelque scène démoniaque, se silhouettant dans une maison en flammes.
... Et la foule des dramaturges semble ne pas oser, non plus, intervenir pour modifier une fois la tragédie grecque, telle quelle depuis trente siècles d’épouvante...
A nous il est facile, du haut de la «plateforme» retrouvée après le mot de Gozzi, de supputer les variations infinies à écrire,--en multipliant les combinaisons que nous venons de voir pour la IIIe donnée par celles que nous produira la XVIIe.
Mais d’autres germes de fécondité nous arrivent à leur tour avec les circonstances qui auront _déterminé_ le justicier à agir; ce serait un désir spontané chez lui (motif le plus simple);--la volonté de la victime agonisante ou du mort mystérieusement apparu;--un serment imprudent;--le devoir professionnel (quand le Vengeur est magistrat, etc.);--la nécessité de sauver d’autres parents, un être aimé (c’est ainsi que Talien a vengé les Dantonistes) ou ses concitoyens;--l’ignorance de la parenté qui rattache le «Vengeur» au «Coupable»... Il y aurait encore le cas où cet acte du Vengeur frapperait le Proche criminel, sans que le Vengeur le reconnût (dans une salle sombre, je suppose). Il y aurait le cas où ce prétendu acte de vengeance ne serait que le résultat d’une erreur: le Parent dit coupable serait découvert innocent, et le pseudo-Exécuteur, trop stoïque, apprendrait qu’il n’est qu’un criminel détestable. Il y aurait...
On a traité:
A 1--VENGER SON PÈRE SUR SA MÈRE:--_Les Choéphores_ d’Eschyle, les _Électres_ de Sophocle, d’Euripide, d’Attilius, de Q. Cicéron, de Pradon, de Longepierre, de Crébillon, de Rochefort, de Chénier et l’opéra de Guillard, les _Orestes_ de Voltaire et d’Alfieri; puis les _Épigones_ de Sophocle, les _Eriphyles_ de Sophocle et de Voltaire; et enfin _Hamlet_, où se reconnaît si bien la méthode constante dont le poète rajeunissait ses sujets: par un changement presque antithétique des caractères et du milieu.
2--VENGER SA MÈRE SUR SON PÈRE:--_Zoé Chien-Chien_ (M. Matthey, 1881), où le parricide s’équilibre d’une passion incestueuse et se perpètre par la fille au lieu du fils. Saluons, en passant, cet unique effort original de notre drame devant la Situation IV.
B--VENGER SES FRÈRES SUR SON FILS (mais sans préméditation et presque en tombant dans la donnée «Imprudence»):--_Atalante_ d’Eschyle et _Méléagre_ de Sophocle.
Sur 20 œuvres, 18 donc de la même nuance, 17 de la même sous-nuance, 13 sur le même sujet. Deux nuances et une sous-nuance en tout d’employées. Amusons-nous seulement à compter celles qu’on oublia:
Le père du justicier sera vengé par celui-ci sur son propre frère. Sur sa sœur. Sur sa maîtresse (ou sur son amant, car chacun des cas ci-énumérés se dédouble, selon le sexe du vengeur). Sur sa femme (ou son mari). Sur le propre fils du justicier. Sur sa fille. Sur son oncle paternel. Sur son oncle maternel. Sur sa tante paternelle. Sur sa tante maternelle. Sur son grand’père paternel, ou maternel; sur sa grand’mère paternelle, ou maternelle. Sur son frère utérin, sur sa sœur utérine, etc. Sur tel allié de la famille (beau-frère, belle-sœur, etc.) ou collatéral.--Cette cinquantaine de variations dont une vingtaine au moins sont pathétiques se répétera successivement pour chacun des cas: venger un frère, une sœur, un époux, un fils, un aïeul, et ainsi de suite.
On fera, pour changer, assouvir ces vindictes, non sur la personne du coupable, mais sur un être qui lui soit cher (c’est de cette manière que Médée et Atrée frappèrent Jason et Thyeste sur les enfants de ceux-ci); des objets insensibles, quelquefois, tiennent aussi lieu de victimes.
Ve SITUATION
Traqué
(Châtiment--Fugitif)
La IIe situation était la réciproque de la Ire; la situation TRAQUÉ représente aussi une transposition au passif des IIIe et IVe et de toutes celles, en somme, où un danger poursuit une tête. Pourtant une démarcation reste creusée: dans TRAQUÉ l’élément sévisseur se tient au second plan ou n’en n’occupe, voire, aucun, pouvant être invisible, abstrait... Seul, le Fugitif nous intéresse, parfois innocent, toujours excusable; car la faute,--s’il y en eut une--ainsi reculée dans le vague antérieur, apparaît fatale, acquise; nous ne la discutons plus ni ne la reprenons, ce serait oiseux, mais sympathiquement nous en subissons les conséquences avec notre héros, qui n’est plus, quel qu’il soit, qu’un Homme en danger, c’est-à-dire un de notre parti, de notre bande, un _moi_. On se souvient de la vérité jetée à la face des hypocrisies par Wolfgang Gœthe: qu’ayant chacun en nous, à l’état de puissance, tous les crimes qui se commirent jamais, il ne s’en produit pas un qu’il ne nous soit loisible d’imaginer, très bien, accompli par nous-mêmes. Nous nous sentons, on dirait, complices des pires attentats. Ce qui s’explique d’ailleurs en pensant que nous en avons de bien autres parmi la ligne de nos hérédités; et la valeur d’une vertu consisterait, peut-être, dans ce blasement d’instruite devant les fautes qui lui font antithèse; auquel cas, hérédité et milieu, loin d’être des fatalités oppressives, deviendraient les germes de la sagesse qui, la satiété venue, en triomphe: voilà pourquoi le génie (non plus une névrose, mais l’inattendue victoire sur les névroses) naîtrait surtout dans des familles qui lui transmirent l’expérience de la folie ou parmi des malheureux qui lui en montrèrent, dans leur destruction mentale, l’anatomie entière. C’est à acquérir d’une façon moins coûteuse cette expérience de l’erreur et des catastrophes, c’est à en évoquer vivement pour mieux dire les innombrables souvenirs qui dormaient dans notre sang, afin d’en purifier à force de répétitions et y accoutumer nos âmes ombrageuses, que paraît correspondre le besoin d’une littérature à personnages et à émotions; comme la musique, elle finit, exorcisme divin, par «adoucir les mœurs» et nous douer de cette force dans le sang-froid, base de toute vertu...
--Le caractère d’isolement, propre à la situation V donne une singulière unité à l’action et un champ très net pour l’observation psychologique; la variété des décors et le romanesque des évènements n’y font non plus défaut.
A--TRAQUÉ PAR LA JUSTICE POUR BRIGANDAGE, POLITIQUE, ETC.:--_Louis Pérez de Galice_ et la _Dévotion à la Croix_ de Calderon, _les Brigands_ de Schiller. Ex. historique: les conventionnels proscrits; la duchesse de Berry. Ex. roman.: Rocambole, romans de Gaboriau. Ex. ord.: histoires de police.
B--POURSUIVI POUR UNE FAUTE D’AMOUR:--Très injustement: _Indigne!_ (M. Barbier, 1884);--d’une façon plus juste: _Don Juan_ de Molière et _Le Festin de Pierre_ de Th. Corneille (sans parler des œuvres de Tirso de Molina, Tellez, Villiers, Sadwell, Zamora, Goldoni, Grabbe, Zorilla, Dumas père, etc.);--pour des raisons très justes: _Ajax Locrien_ de Sophocle. Ex. ordinaires: depuis les mariages imposés aux séducteurs jusqu’aux rafles policières sur les trottoirs.
C--HÉROS EN LUTTE CONTRE UNE PUISSANCE:--C’est le _Prométhée enchaîné_ d’Eschyle, le _Laocoon_ de Sophocle; puis le rôle de Porus dans les _Alexandres_ de Racine et de Métastase, _Nicomède_, _Gœtz de Berlinchingen_, en partie _Egmont_, _Caton_ de Métastase, _Adelghis_ de Manzoni et un côté de son _Comte de Carmagnola_, la mort d’Hector au fond de ce _Troïlus et Cressida_, où Shakespeare se posait déjà, d’une attitude si significative, en contre-pied d’Homère; c’est de nos temps _Nana-Sahib_ de Richepin (1883), _Édith_ (M. G. Bois, 1885), et la tétralogie des _Nibelungen_; c’est l’_Ennemi du Peuple_.
D--UN PSEUDO-FOU EN LUTTE CONTRE UN ALIÉNISTE IAGIQUE[6]:--_La Vicomtesse Alice_ (M. Second, 1882).
[6] Tiré de _Iago_; néologisme qui me paraît utile.
VIe SITUATION
Désastre
(Ennemi vainqueur _ou_ Messager--Puissant frappé)
La Peur même, l’inattendu et la catastrophe, et le grand renversement des rôles, le puissant est jeté bas et le faible exalté! Refrain des livres bibliques et immortelle clameur de la chute d’Ilios, dont nous pâlissons comme d’un pressentiment.
A 1--SUBIR UNE DÉFAITE:--_Les Myrmidons_ et _les Perses_ d’Eschyle; _les Pasteurs_ de Sophocle. Roman: _la Débâcle_ de Zola. L’histoire n’est faite que de récits de ce genre.
2--LA PATRIE DÉTRUITE:--_Les Xoanéphores_ de Sophocle, _Sardanapale_ de Byron (se confond avec B et rappelle aussi vers le dénouement la Ve). Histoire: la Pologne, les grandes Invasions.
B--UN ROI RENVERSÉ (réciproque passive de la VIIIe)--_Henri VI_ et _Richard II_ de Shakespeare--Histoire: Charles Ier, Louis XVI, Napoléon, etc.; et en leur substituant un puissant quelconque: Colomb, Lesseps et tous les ministres disgrâciés. Romans: fin de _Tartarin_, _l’Argent_, _César Birotteau_.
C 1--SUBIR L’INGRATITUDE.--De toutes les attaques du Malheur, naturellement la plus poignante: _Archélaüs_ d’Euripide (sauf le dénouement où l’action se renverse), _Timon d’Athènes_ et _le roi Lear_ de Shakespeare, début de son _Coriolan_, _Marino Faliero_ de Byron, un côté du _Comte de Carmagnola_ de Manzoni. M. de Bismarck renvoyé par M. de Hohenzollern fils. Les martyres, les dévouements méconnus par la stupide vanité de ceux qui après avoir bénéficié de ces sacrifices s’y croient supérieurs, les trépas les plus magnanimes se sont dessinés sur ce triste fond: la mort de Socrate et la Passion n’en sont que les exemples les plus célèbres.
2--SUBIR UN INJUSTE RESSENTIMENT.--(Se confond avec l’«Erreur judiciaire»): _les Salaminiennes_ d’Eschyle, _Teucer_ de Sophocle, etc.
3--SUBIR UN OUTRAGE:--Ier acte du _Cid_, Ier acte de _Lucrèce Borgia_. Le point d’honneur offre mieux que ces simples épisodes: le roman russe de l’_Esprit Souterrain_ l’a comme pressenti. Qu’on imagine après sa bastonnade un Voltaire plus sensible encore, plus «hermine» et réduit à l’impuissance, jusqu’à mourir de désespoir.
D 1--ÊTRE ABANDONNÉ PAR SON AMANT OU SON ÉPOUX:--_Faust_, _Ariane_ de Th. Corneille, début des _Médées_.
2--ENFANTS PERDUS PAR LEURS PARENTS:--_Le Petit Poucet_.
Mais si les nuances tout individuelles B, C et D n’ont pas été développées de beaucoup autant qu’il était facile de le faire, que dire des cas de Désastres Sociaux (comme la nuance A)? Shakespeare n’a pu aller assez loin dans cette voie grandiose. Chez les Grecs seuls, une telle œuvre édifiée présenta du même coup cette conception des événements humains, grande, fatale et poétique, avec laquelle Hérodote devait un jour créer l’histoire.
VIIe SITUATION
En Proie
(Maître _ou_ Malheur--Faible)
Ici se voit qu’il n’y a aucune limite dans l’infinie douleur: au fond de la détresse en apparence la pire, s’en ouvrira une plus affreuse. Point de pitié dans les cieux qui au-dessus de nos nuées sont démontrés complètement noirs et vides. On dirait un dépècement savant et féroce du cœur que cette VIIe situation, celle du pessimisme par excellence.
A--L’INNOCENCE VICTIME D’AMBITIEUSES INTRIGUES:--_La Princesse Maleine_; _La Fille naturelle_ de Gœthe, _les Deux Jumeaux_ de Hugo.
B--DÉPOUILLÉE PAR CEUX QUI DEVAIENT LA PROTÉGER:--_Les Convives_ et le début des _Joueurs d’Osselets_ d’Eschyle (au premier frémissement du grand arc aux mains du Mendiant inconnu, quel souffle d’espérance devait s’élever, enfin!), _les Corbeaux_ de Becque.
C 1--LA PUISSANCE DÉPOSSÉDÉE ET MISÉRABLE:--Débuts des _Pélées_ de Sophocle et d’Euripide, du _Prométhée enchaîné_, de _Job_; Laërte dans son jardin.
2--FAVORI OU FAMILIER SE VOIT OUBLIÉ:--_En détresse_ (M. Fèvre, 1890.)
D--DES MALHEUREUX SONT DÉPOUILLÉS DE LEUR SEUL ESPOIR:--_Les Aveugles_ de Maeterlinck.
Et que de cas encore! les Juifs en captivité, _la Case de l’oncle Tom_, les horreurs de la guerre de cent ans, les ghettos envahis, l’appareil qui attire la foule aux reproductions du bagne et des scènes de l’Inquisition, l’attrait des _Prisons_ de Pellico, de l’Enfer du Dante, l’amertume enivrante du Gautama, de l’Ecclésiaste, de Schopenhauer.
VIIIe SITUATION
Révolte
(Tyran--Conspirateur)
Réciproque partielle, comme j’ai dit, de B de la VIe.
L’intrigue, si chère au public de ces trois derniers siècles, est du moins fournie par la nature propre du sujet que nous abordons. Mais, par un étrange hasard, on l’a presque toujours traité, au contraire, avec la plus grande candeur. Une ou deux péripéties, quelques surprises vraiment trop faciles à prévoir et étendues uniformément à tous les personnages de la pièce, voilà les agréments presque invariables qu’on a attachés à cette action,--si propice pourtant aux doutes, à l’équivoque, l’«entre chien et loup», crépuscule dont la vague incertitude ne prépare que mieux l’aurore de la révolte et de la liberté!
A 1--CONSPIRATION D’UN INDIVIDU SURTOUT:--_La Conjuration de Fiesque_ de Schiller, _Cinna_ de Corneille, un peu du _Catilina_ de Voltaire (cette tragédie appartient à «Ambition», XXXe), _Thermidor_; _la Conspiration du général Malet_ (M. Augé de Lassus, 1889).