Les Touâreg du nord

Part 33

Chapter 333,605 wordsPublic domain

Cette _Note_, que j’ai analysée, pour ne pas fatiguer le lecteur, avoue un grand mélange de sang, et assigne comme dernière station à la presque totalité des Azdjer et des Ahaggâr, avant leur fixation dans les montagnes dont ils ont pris le nom, une ligne circulaire de l’Ouest au Sud, jalonnée par les points de Fez, capitale du Maroc, de Chinguît, ville de l’Adrâr, et d’Es-Soûk, ville de l’Adghagh. Cette ligne est aussi celle assignée par tous les historiens du moyen âge au mouvement de migration des Berbères Lemtoûna et Sanhâdja, vers le pays des Noirs. Une expansion politique les avait portés du Nord au Sud, une réaction les refoula du Sud au Nord.

La prétention à une descendance édriside qui donnerait aux principales familles des Touâreg une origine arabe et leur conférerait le titre de chorfâ est à peu près celle de toutes les grandes familles berbères, et elle serait presque justifiée par les nombreuses alliances matrimoniales que les souverains de Fez ont contractées avec les familles des chefs dont ils ne pouvaient obtenir la soumission par la force des armes.

Aujourd’hui encore, au Maroc, les unions de l’empereur avec les filles des chefs de Berbères indépendants du trône temporel sont érigées à l’état de système gouvernemental. Quand, dans une province rebelle, un Berbère peut faire échec au pouvoir du souverain nominal, on fait tomber sa résistance en offrant à l’une de ses filles une place au harem. Cet honneur est toujours accepté, parce qu’il confère le titre de chérîf aux enfants qui naîtront de cette union, et la répudiation presque immédiate qui réintègre femme et enfant dans la famille maternelle, loin d’être considérée comme un affront, est acceptée comme un titre autorisant à faire souche.

Les deux derniers souverains du Maroc, Mouley-’Abd-er-Rahmân et Mouley- Slîmân, pendant la durée de leurs longs règnes, ont autorisé, par ces sortes d’unions, plus de cinq cents familles berbères à revendiquer pour leurs héritiers la descendance édriside ; et si leurs prédécesseurs, depuis le IXe siècle de notre ère, ont procédé de même à l’égard des grandes familles berbères du Maghreb, — ce que l’histoire semble démontrer, — il devient très-probable que les nobles Touâreg d’Azdjer et du Ahaggâr, soit par des alliances directes, soit par des alliances indirectes avec les chorfâ de Kerzâz et d’Ouazzân, sont aussi autorisés à revendiquer la même descendance.

Quoi qu’il en soit, les Touâreg, malgré le mélange de leur sang avec celui des Édrisiens arabes, sont restés Berbères, et, comme fraction du peuple berbère, leur origine est loin d’être incertaine.

La tradition populaire, chez les Azdjer, ajoute à la _Note_ de Brahîm- Ould-Sîdi quelques détails sur la formation de la confédération et sur le partage des terres entre les différentes tribus.

D’après cette tradition, les premiers Touâreg qui prirent possession du pays d’Azdjer furent les chorfâ Imanân et Ifôghas ; puis, successivement, d’autres tribus vinrent se ranger autour d’eux.

Un beau jour, le chef des Imanân invita à sa cour les femmes douairières des autres tribus, c’est-à-dire celles des dames nobles dont le ventre avait le privilége de donner naissance aux chefs, et, mu par un généreux sentiment de galanterie, il affecta à chacune d’elles un douaire foncier.

La dame douairière des Orâghen reçut en apanage la plaine des Igharghâren ;

La dame douairière des Imanghasâten eut pour lot la vallée de Tikhâmmalt ;

Chaque tribu fut dotée de la même manière.

Ce qui frappe dans cette tradition, comme dans toutes celles relatives aux origines des coutumes exceptionnelles des Touâreg, c’est le rôle principal qu’y joue la femme.

A Ghadâmès, cherchant la lumière sur cette question d’origine, je m’adressai au qâdhi, l’homme le plus instruit de la ville ; il me répondit en ouvrant un livre qui fait autorité dans le Sahara.

Il a pour titre : _Roûdh-el-mo’attâr, fi akhbâr-el-aqtâr_ (ou Le Jardin parfumé par les nouvelles des pays), et pour auteur : Ebn-’Abd-en-Nour- el-Hamîri, de Tunis.

Ce livre assigne pour origine aux Berbères musulmans voilés qui habitent l’espace compris entre Ghadâmès et Tademekka (espace de quarante jours de marche) les tribus de Lemtoûna, Massoûfa et autres.

Ebn-Khaldoûn est plus explicite encore.

Les Molâthemîn ou les _voilés_, dit-il, qui habitent la région stérile au Midi du désert sablonneux, entre Barka, Ghadâmès, à l’Orient, et l’Océan Atlantique, à l’Occident, proviennent des tribus de Guedâla, de Lemtoûna, de Outzila, de _Târga_, de Zegâoua et de Lemta, tous descendants des Sanhâdja de seconde race.

Ainsi les Târga ou Touâreg modernes sont Sanhâdja, c’est-à-dire de la race de ces Almoravides Lemtouniens qui, selon l’expression d’Ebn- Khaldoûn, « après avoir soumis le désert et forcé les nègres à devenir musulmans, fonda un Empire en Espagne et dans le Nord de l’Afrique, et, épuisée à force de dominer, consumée dans de lointaines expéditions et ruinée par le luxe, disparut exterminée par les Almohades, » sauf les fractions restées dans le désert et représentées aujourd’hui par les Touâreg, dans le Sahara central, par les Maures de la côte de l’Océan Atlantique, débris de ces Sanhâdja qui ont donné leur nom au Sénégal.

Ebn-Khaldoûn nous éclaire encore sur beaucoup d’autres points.

« Les Sanhâdja, d’après lui, forment la majeure partie de la population de l’Afrique occidentale, au point que bien des personnes les regardent comme formant le tiers de toute la race berbère.

« Primitivement ils occupaient la presque totalité du littoral méditerranéen.

« De temps immémorial, — bien des siècles avant l’islamisme, — les voilés parcouraient la région qui sépare le pays des Berbères de celui des Noirs, » c’est-à-dire le plateau central du Sahara, entre le bassin de la Méditerranée et celui du Niger.

« Ils ne cessèrent de se tenir dans ce pays et de le parcourir avec leurs troupeaux qu’après la conquête de l’Espagne par les Arabes, moment où ils abandonnèrent le magisme pour embrasser l’islamisme. » C’était dans le troisième siècle de l’hégire.

« D’abord les Sanhâdja se rangèrent parmi les clients de la famille d’’Ali-ben-Abî-Tâleb, gendre de Mohammed, mais leur conversion fut suivie de retours fréquents au paganisme.

« Ce fut un missionnaire de Sédjelmâssa, envoyé par Aggâg, de la tribu de Lemta, » — probablement celui dont les nobles des Ahaggâr prétendent descendre, — « qui les ramena dans la bonne voie en leur enseignant la vraie religion.

« Au IVe siècle de l’hégire, un des plus illustres de leurs rois, Tinezwa, étendait sa domination sur une région longue de deux mois de marche et large d’autant. Vingt rois nègres reconnaissaient son autorité, mais, sous ses fils, l’unité de la nation sanhâdjienne se brisa, et chaque tribu, chaque fraction de tribu eut un roi. »

Dans le milieu du VIIIe siècle de l’hégire, à l’époque où Ebn-Khaldoûn écrivait son _Histoire des Berbères_, « les Sanhâdjiens porteurs du voile, soumis à l’autorité du roi des Noirs (Mâlek-es-Soûdân), lui payaient l’impôt et fournissaient des contingents à ses armées. »

Ce roi des Noirs doit être le sultan de Gôgo qui détruisit la ville d’Es-Soûk et détermina la migration d’une partie des habitants de cette ville dans le pays d’Azdjer et du Ahaggâr.

A cette époque, dit encore Ebn-Khaldoûn, « les Lemta se trouvaient en face des Arabes Riâh, au Sud de la province de Constantine, » tribu dont nous retrouvons aujourd’hui une grande fraction aux environs de Sôkna dans le Fezzân, « et les Târga se tenaient vis-à-vis des Soleïm, tribu arabe de l’Ifrikïa, c’est-à-dire de la Tunisie. »

Depuis cette époque, les Târga paraissent avoir absorbé les Lemta, ce qui explique comment la tribu des Ilemtîn, descendant des Lemta, occupe un rang secondaire dans la société târguie.

Par la _Note_ moderne de Brahîm-Ould-Sîdi, nous connaissons approximativement l’origine de chaque fraction noble des Azdjer et des Ahaggâr.

Par le _Livre_ de Ben-’Abd-en-Noûr-el-Hamîri, nous savons à quelles tribus d’origine berbère il faut rattacher les musulmans voilés au Sud de Ghadâmès.

Par l’_Histoire des Berbères_ d’Ebn-Khaldoûn, nous savons que les Târga (Touâreg des Arabes modernes) sont d’origine sanhâdjienne ; que, primitivement, les Sanhâdja étaient répandus sur le littoral méditerranéen, du désert de Barka au Maghreb-el-Aqsa ; qu’avant l’époque islamique les fractions sanhâdjiennes, auxquelles appartenaient les Târga, habitaient le désert ; qu’après y avoir fondé un grand royaume embrassant la partie centrale et occidentale du Sahara, ils se sont dispersés ; enfin que, vers le VIIIe siècle de l’hégire, les Târga, chassés par un roi nègre, sont venus chercher un refuge au Sud de l’Algérie, de la Tunisie et de la Tripolitaine, c’est-à-dire dans le pays que les Touâreg occupent aujourd’hui.

Par les études récentes de M. le docteur Barth, par les renseignements recueillis en Algérie et au Sénégal, par mon exploration personnelle, il est démontré que les Târga, simple fraction d’une grande nation au VIIIe siècle de l’hégire (XIIIe de J.-C.), sont devenus aujourd’hui, par l’absorption des tribus consanguines des Sanhâdja, le peuple le plus considérable du Sahara central.

Cela étant, pouvons-nous rattacher les Touâreg modernes aux peuples autochthones de l’époque grecque et romaine ?

Rien n’est plus facile.

Rappelons-nous d’abord que les hommes auxquels les Arabes ont donné le nom de Touâreg, les _délaissés_, les _abandonnés_, n’acceptent d’autres noms patronymiques que ceux d’Imôhagh, d’Imôcharh, d’Imâjirhen, et que leur langue s’appelle temâhaq et temâcheq ; ensuite interrogeons les auteurs, tant modernes qu’anciens, dont les écrits ont pour objet l’étude des peuples de l’Afrique septentrionale.

Les modernes nous apprennent que les Berbères du Maroc donnent à leur langue le nom de tamâzigh ou tamâzirht et à leur race celui d’Amâzigh (pl. Imâzighen), qui signifierait _libre_.

Les généalogistes du moyen âge, consultés par Ebn-Khaldoûn, pour la rédaction de son _Histoire des Berbères_, assignent : les uns _Mâzigh_, fils de Canaan, fils de Cham ; les autres _Tâmzigh_, fille de Medjdel, ceux-ci pour mère, ceux-là pour père, sinon à la totalité, du moins à une grande partie des Berbères.

Du temps de Jean Léon, en 1556, le seul nom général donné par les Berbères à leur race et à leur langue était celui d’Amâzigh.

Or, Hérodote appelait Libye l’Afrique septentrionale et Libyens les peuples qui l’habitaient, mais il distinguait parmi eux les sédentaires des nomades, les agriculteurs des pasteurs. Deux noms indigènes correspondent à cette distinction : les _Mazyes_ et les _Auses_.

Sous la plume des écrivains grecs et latins, le nom de Mazyes se transforme en celui de Maziques, qui est identique à ceux de Mâzigh, d’Amâzigh, d’Imôhagh, d’Imôcharh et d’Imâjirhen.

Un nom qui se transmet à travers tant de siècles, presque sans altération, est bien celui qu’un peuple a le droit de porter et de revendiquer.

Laissons donc de côté, comme nom de race, celui de Berbères, qui ne s’applique qu’à une fraction de cette race, les Berâber du Maroc ; laissons de côté, comme nom de peuple, celui de Touâreg, que repoussent ceux auxquels on le donne, et appelons du nom général d’Imâzighen ou d’Imôhagh toutes les peuplades de race berbère et du nom de temâhaq ou temâcheq la langue qu’elles parlent.

Conservons à toutes les peuplades de cette race et à leurs différents dialectes les noms particuliers sous lesquels ils sont connus, et alors nous pourrons comprendre les indigènes, et ils pourront nous comprendre.

Maintenant, si on me demande à quelle souche primitive je rattache les Imôhagh descendants des Imâzighen du moyen âge, des Mâzigh des généalogistes et des Mazyes ou Maziques de l’antiquité, je dirai que désormais l’étude de la langue temâhaq, comparée aux autres langues africaines et asiatiques, peut seule jeter quelque lumière dans la question.

En vue de fournir mon faible contingent à ces recherches, j’ai recueilli, avec le soin le plus scrupuleux, toutes les inscriptions, tant anciennes que nouvelles, en caractères _tefînagh_, que j’ai trouvées sur les rochers, et j’ai réuni, en un vocabulaire, environ 1,500 mots de la langue temâhaq, surtout de ceux dont j’ai pu contrôler la véritable signification, et j’ose espérer que ce travail ne sera pas sans quelque utilité pour établir la filiation anté-historique des Touâreg modernes.

D’un autre côté, M. le docteur Barth, qui a longtemps vécu parmi les Touâreg du Sud, a recueilli un riche vocabulaire du dialecte _temâcheq_, dialecte aussi étudié par M. le chef de bataillon Hanoteau[113].

Avec ces éléments modernes, comparés avec les éléments anciens de l’inscription bilingue de Thugga, dont la partie gauche reproduit la presque totalité de l’alphabet _temâhaq_ ou _temâcheq_, il est impossible qu’on n’arrive pas prochainement à rattacher les Imôhagh et leur langue à l’une des souches primitives de l’antiquité.

[Note 109 : Les chorfâ de Kerzâz existent encore à Tabalbâlet, entre le Touât et le Tafîlelt. Ils y possèdent une zâouiya qui jouit de la plus grande réputation.

Ceux qui y entrent ignorants, malades, affamés, nus, attristés, en sortent instruits, guéris, rassasiés, habillés, consolés. Du moins, c’est ce qu’en disent les indigènes.]

[Note 110 : Les chorfâ d’Ouazzân habitent une ville du Maroc, entre Fez et Tanger. Ils sont les chefs de la grande confrérie des Mouley-Tayyeb, et, à ce titre, ils consacrent l’investiture des empereurs du Maroc à chaque changement de règne.]

[Note 111 : L’Adrâr dont il est ici question est un groupe d’oasis plus rapprochées des rives de l’Océan Atlantique, dont Chinguît est la capitale.]

[Note 112 : Les Chorfâ du Tafîlelt (Maroc) sont aussi remarquables par leur taille élevée.]

[Note 113 : _Essai de grammaire de la langue temâchek’_, par M. A. Hanoteau, chef de bataillon du génie. (Paris, Imprimerie impériale, 1860.)

M. Hanoteau écrit temâchek’ par un _k_ suivi d’un accent ; j’ai préféré représenter la même lettre de l’écriture _tefînagh_ par un _q_. Voilà la raison des différences de transcription, l’orthographe du mot restant la même.]

CHAPITRE II.

DIVISIONS ET CONSTITUTION SOCIALE.

Les Touâreg du Nord se divisent en deux grandes sections : les Azdjer à l’Est, les Ahaggâr à l’Ouest.

Les Ahaggâr, je l’ai déjà dit, sont les Hoggâr des Arabes et des Européens.

Chacune des deux sections se subdivise en tribus.

Les unes sont nobles et prennent le titre de _ihaggâren_ ; les autres sont serves et placées dans la dépendance absolue des nobles ; on les appelle _imrhâd_. Quelques-unes ne sont ni nobles ni serves, mais rayonnent dans le cercle d’action d’une tribu noble à laquelle elles payent impôt ; d’autres, enfin, sont des tribus de marabouts remplissant le rôle de modérateurs, de conciliateurs et d’instructeurs, rôle important au milieu d’une société qui n’est soumise à aucune forme de gouvernement régulier, mais qui, grâce à une certaine force de cohésion, traverse la série des siècles, sans subir de modifications sérieuses, malgré ses nombreuses pérégrinations, ses guerres intestines et les luttes qu’elle a dû soutenir pour conserver son indépendance.

Dans la section des Azdjer, les tribus nobles sont :

Les Imanân,

Les Orâghen,

Les Imanghasâten,

Les Kêl-Izhabân,

Les Imettrilâlen,

Les Ihadhanâren.

Les tribus de marabouts sont :

Les Ifôghas,

Les Ihêhaouen.

Les tribus mixtes sont :

Les Ilemtîn,

Les Kêl-Tîn-Alkoum.

J’indiquerai les noms des tribus serves au chapitre suivant en faisant l’historique des tribus nobles auxquelles elles appartiennent.

Dans la section des Ahaggâr, il n’y a que des nobles et des serfs. On pourrait considérer comme tribus mixtes celles qui habitent les villages du Touât, mais elles ne sont plus considérées par les Touâreg comme faisant partie de leurs confédérations.

Primitivement, les Ahaggâr ne constituaient qu’une seule tribu, celle des Kêl-Ahamellen, divisée en un grand nombre de fractions : mais l’accroissement de la population, l’obligation de se disperser sur d’immenses espaces pour assurer la subsistance des troupeaux, probablement aussi la rivalité de familles à familles, ont amené les fractions de la tribu mère à se constituer en tribus indépendantes, et aujourd’hui, au lieu d’une seule tribu, on en compte quatorze, savoir :

Les Tédjéhé-Mellen,

Les Tédjéhé-n-oû-Sîdi,

Les Ennîtra,

Les Tâïtoq,

Les Tédjéhé-n-Eggali,

Les Inembâ, } } Kêl-Émoghrî, Kêl-Tahât, }

Les Kêl-Rhelâ,

Les Irhechchoûmen,

Les Tédjéhé-n-Esakkal,

Les Kêl-Ahamellen,

Les Ikadéen,

Les Ibôguelân,

Les Ikerremôïn.

Comme pour les Azdjer, je ferai connaître, au chapitre suivant, les tribus serves de la dépendance de chaque tribu noble.

De la division des tribus je passe à quelques considérations générales sur chacun des organes constitutifs de cette société.

_Du Pouvoir souverain. — Amanôkal et Amghâr._

Il y a environ deux siècles, une famille, réunissant à la noblesse de race la noblesse religieuse des chorfâ, celle des Imanân, dominait au dessus des Azdjer et des Ahaggâr, nobles, marabouts et serfs, et son chef, sous le titre d’_amanôkal_[114], nom berbère synonyme de _sultan_, représentait le roi d’une monarchie féodale.

Par suite d’une révolution, les Imanân, vaincus par leurs sujets, avec le concours d’un élément étranger, les Ioûrâghen, sont, depuis, réduits à l’état de simple tribu noble, et les deux groupes des Azdjer et des Ahaggâr, constitués en confédérations aristocratiques, reconnaissent l’autorité supérieure de cheïkh héréditaires, sous le nom d’_amghâr_, synonyme de _cheïkh_.

Malgré sa déchéance, l’héritier du titre d’amanôkal continue à le porter, et on le lui accorde par déférence pour sa qualité de chérîf, mais ce titre est purement nominal. Aujourd’hui, les deux amghâr exercent dans chacune des deux confédérations les pouvoirs autrefois dévolus à l’unique souverain.

Ces pouvoirs, on le comprend, ne sont définis par aucune charte, et ils varient, dans les limites de la loi musulmane, suivant l’autorité ou le crédit personnel dont jouit l’_amghâr_.

_Des Nobles._

Les nobles, _ihaggâren_, sont seuls en possession des droits politiques dans la confédération et seuls ils exercent le pouvoir dans la tribu.

Tous, dès qu’ils ont atteint leur grande majorité, sont appelés à faire partie des _mia’âd_, ou assemblées, dans lesquelles se discutent les intérêts communs.

Un seul, dans la tribu, par une sorte de droit d’aînesse spécial, gouverne et administre, avec ou sans le concours des autres membres de sa famille.

L’occupation ordinaire des nobles est de faire la police du territoire de la tribu, d’assurer la sécurité des routes, de protéger les caravanes de leurs clients, de veiller sur l’ennemi, de le combattre au besoin, et, au cas d’une guerre qui appelle tout le monde sous les armes, nobles et serfs, de prendre le commandement des serfs.

Tout travail manuel est considéré par les nobles comme indigne de leurs seigneuries ; ils seraient même disposés, en leur qualité de gentilshommes, à n’apprendre ni à lire ni à écrire, si l’obligation de suppléer par la correspondance aux relations orales, que l’espace à parcourir rend souvent impossibles, n’imposait au plus grand nombre, nobles ou serfs, hommes ou femmes, la nécessité de la lecture et de l’écriture.

D’ailleurs, la vie des nobles est loin d’être inactive, car, pour remplir les devoirs qui leur incombent, ils sont toujours par voies et par chemins, par monts et par vaux. L’espace que chacun d’eux parcourt dans une année dépasse tout ce que l’imagination la plus féconde peut supposer. Chez les Touâreg, une femme franchit à mehari 100 kilomètres pour aller à une soirée, et un homme sera quelquefois dans la nécessité de voyager vingt jours pour aller à un marché. L’immensité du désert dévore la vie des nobles.

_Des Marabouts._

Les marabouts, _inislimîn_, sont des nobles qui ont abdiqué tout rôle politique dans la gestion des affaires des confédérations pour conquérir une plus grande autorité religieuse, autorité nécessaire dans une société où la justice n’est représentée par aucun pouvoir et où la loi de la force est souvent la seule invoquée, où enfin l’instruction publique, civile ou religieuse, serait délaissée sans leur puissante intervention.

Les marabouts, chez les Touâreg, sont donc à la fois ministres de la religion, ministres de la justice et ministres de l’instruction publique.

Prêtres, ils veillent au maintien de l’orthodoxie musulmane et prêchent la vertu et la morale par l’exemple de leur vie autant que par leurs paroles, car, chez les nomades, il n’y a ni mosquées ni lieux de réunion pour la prédication.

Juges, ils interviennent, comme amiables compositeurs, dans toutes les querelles d’individu à individu, de tribu à tribu, de confédération à confédération, de Touâreg à étrangers. Souvent ils sont assez heureux pour faire entendre le langage de la saine raison, mais ils n’ont d’autre pouvoir que celui d’hommes à l’estime desquels on tient généralement.

Professeurs, ils enseignent, suivant le degré de leur instruction, tout ce qu’ils savent eux-mêmes : la lecture, l’écriture, le Coran, aux enfants ; l’histoire, le droit, la théologie, l’astronomie, le calcul, à ceux qui se constituent leurs disciples, _telâmîd_, et, par ces disciples, marabouts comme eux de naissance, ils font pénétrer l’enseignement dans toutes les classes de la société.

A la différence des marabouts arabes, qui attendent leurs clients à domicile, les marabouts des Touâreg, pour peu qu’ils veuillent exercer de l’influence sur leurs contribules[115], sont obligés, comme des missionnaires, de se rendre partout où leur intervention est nécessaire. Un marabout, le Cheïkh-’Othmân entre autres, est souvent forcé d’être, pendant des mois, des années entières, absent de sa zâouiya.

Ne l’a-t-on pas vu venir en France chercher à établir de bons rapports entre nous et les peuplades dont il est le chef religieux !

Dans une société comme celle des Touâreg, sans l’intervention des marabouts dans tous les actes de la vie privée et publique, le désordre et l’anarchie n’auraient plus de limites. Des hommes qui remplissent la mission si difficile de maintenir dans les bornes du devoir un élément aussi mobile et aussi passionné méritent, au plus haut degré, la considération de toutes les personnes de cœur de toutes les religions et de toutes les civilisations. Aussi le gouvernement français doit-il être félicité d’avoir accueilli le Cheïkh-’Othmân et ses deux disciples, avec la distinction dont il les a entourés pendant leur voyage en France, et je ne doute pas que la bienveillance dont ces marabouts ont été l’objet ne produise les meilleurs effets chez les Touâreg.

Une leçon du Cheïkh-’Othmân à ses disciples, à sa sortie des Tuileries, mérite d’être consignée ici :

« Chacune des religions révélées, leur dit-il, peut élever la prétention d’être la meilleure : ainsi, nous, musulmans, nous pouvons soutenir que le Coran est le complément de l’Évangile et de la Bible, mais nous ne pouvons contester que Dieu ait réservé pour les chrétiens toutes les qualités physiques et morales avec lesquelles on fait les grands peuples et les grands gouvernements. »

Cette remarque, dans la bouche d’un marabout musulman, révèle une haute philosophie en même temps qu’une instruction solide : car les fanatiques n’admettent, pour les chrétiens, de supériorité que par l’intervention du diable, et seulement pour égarer les musulmans.

_Des Tribus mixtes._

Je donne ce nom, à défaut d’autre, à des tribus qui ne sont ni nobles, ni serves, mais qui achètent cependant la liberté en payant un impôt aux nobles.

Cet impôt est celui de la _gharâma_, qui existait autrefois en Algérie sous la domination des Turcs.

Cette classe correspond à celle des _ra’aya_ de l’Orient.

_Des Serfs._