Les Touâreg du nord

Part 32

Chapter 323,545 wordsPublic domain

Une zâouiya secondaire de l’ordre, celle de Timâssanîn, dont le marabout Si-’Othmân est le moqaddem, assise entre les Touâreg Azdjer et les Touâreg Ahaggâr, exerce son influence conciliatrice sur ces deux peuplades.

Accompagné jusqu’à Ghadâmès par le moqaddem des Tedjâdjna, confié par lui à la vigilance d’Ikhenoûkhen, remis par ce dernier au gouverneur de Mourzouk, j’étais donc en mesure de faire face à la malveillance des Senoûsi.

La zâouiya de Timâssanîn a été fondée par El-Hâdj-el-Faqqi, ancêtre de Si-’Othmân, il y a environ 160 ans. Depuis sa fondation, la zâouiya n’a eu que trois moqaddem : El-Hâdj-el-Faqqi, El-Hâdj-el-Bekrî et Si-’Othmân. Il est vrai qu’El-Hâdj-el-Bekrî, mort en 1831, était âgé de 108 années lunaires.

Une autre zâouiya secondaire de la confrérie existe au Gourâra, dans le Touât. El-Hâdj-Mohammed-el-Feguîgui en est le moqaddem.

Il y a des khouân Tedjâdjna dans toute l’Afrique centrale, au Bornou, à Timbouktou, dans le fond du Foûta ; mais là où l’ordre compte le plus de frères, c’est à El-Ouâd, à Temâssîn et à Chinguît dans l’Adrâr, entre Timbouktou et l’Océan Atlantique.

Pl. XIX. Page 310. Fig. 33.

§ III. — ZÂOUIYA DES BAKKÂY.

Avec les Senoûsi, avec les Tedjâdjna, une troisième grande influence, plus grande peut-être que celle de ses rivales, règne dans tout le Sahara et dans toutes les parties de l’Afrique centrale où le nom de Timbouktou est connu. Cette troisième autorité est celle des Bakkây.

D’après son arbre généalogique, cette famille descendrait de ’Oqba-ebn- Nâfa’-el-Fahri, le conquérant de l’Afrique occidentale, ce général arabe qui n’arrêta ses conquêtes que dans les flots de l’Océan Atlantique.

’Oqba, dans sa première incursion, s’était avancé jusqu’à Djaouân, au centre du pays des Teboû ; dans la seconde, jusqu’au grand désert habité par les Lemtoûna, entre le Maroc et le Niger. Par la renommée que ses succès lui avaient acquise dans des contrées inabordées jusque-là, il avait préparé à ses héritiers le chemin de l’Afrique centrale.

L’arrivée des Bakkây à Timbouktou date de cette époque de prosélytisme religieux qui amena les Almoravides jusqu’au centre de la Nigritie, apostolat glorieux, qui fit de Timbouktou un foyer de lumières et de lettres, dont les ouvrages historiques du Cheïkh-Ahmed-Bâba, le Timbouktien, analysés par M. le docteur Barth et M. le professeur Cherbonneau, nous ont dernièrement révélé l’existence.

Les Bakkây ont perpétué ce mouvement à travers les générations depuis le XIIe siècle jusqu’à nos jours, bravant toutes les révolutions qui ont alternativement mis le pouvoir aux mains des Berbères, des Arabes ou des Nègres.

Aujourd’hui encore la zâouiya des Bakkây à Timbouktou reçoit de nombreux disciples, _telâmîd_, qui, du Maroc, du Touât, du Sénégal et des divers États nègres, viennent y puiser tous les genres d’instruction de la civilisation musulmane : l’étude de l’arabe ancien et moderne, la grammaire, la rhétorique, la versification, l’histoire, la jurisprudence et surtout la théologie.

Souverains religieux, indépendants de l’empire des Fellâta et des autres États nègres qui les enveloppent, les Bakkây représentent encore aujourd’hui la plus grande puissance morale de tout le continent africain.

Alliés des souverains du Maroc, dont ils reconnaissent la suprématie religieuse et pour lesquels ils font la prière officielle ; amis des rois de Sokkoto et du Bornou, ils n’ont d’autres adversaires que le chef de Hamd-Allâhi, capitale du nouvel Empire des Fellâta.

Mais, sans armée, sans autre appui que l’autorité qu’ils exercent comme marabouts sur les tribus arabes de l’Azaouad, sur les Trârza[107], les Brâkna et autres Maures du Sénégal, ainsi que sur les Touâreg Aouélimmiden, sur les Ahaggâr, sur les Azdjer et le Touât, ils tiennent tête aux Fellâta et les empêchent de soumettre toute l’Afrique centrale à leurs lois.

Les revenus de ces marabouts sont considérables : d’abord, ils possèdent de grands troupeaux de chameaux, de zébus, de moutons et des chevaux que gardent de nombreux esclaves et leurs serviteurs, les Machrhoûfa, l’une des tribus arabes de l’Azaouad ; ensuite, toutes les caravanes et toutes les populations de leur dépendance religieuse leur paient volontairement tribut.

Les Bakkây ont aussi des zâouiya importantes et de grandes propriétés au Touât[108] ; ce qui fait qu’ils sont autant Touâtiens que Timbouktiens. Cette circonstance nous explique pourquoi ils tiennent à l’indépendance politique de cette confédération.

Les représentants de cette grande famille sont au nombre de huit.

Sîdi-Ahmed est leur chef.

Sîdi-Mohammed, son fils et successeur ; Sîdi-Mohammed, son neveu, celui que j’ai rencontré dans mon voyage, et Sîdi-Alaouété, sont, après le cheïkh souverain, les personnages les plus influents.

Jusqu’à ce jour, ces marabouts ne nous sont connus que par leur tolérance envers les chrétiens.

Ils avaient bien accueilli le major Laing et ils n’ont pas encore voulu accorder le pardon aux Berâbîch qui l’ont assassiné.

Grâce à eux, M. le docteur Barth a pu rester sept mois à Timbouktou, malgré l’opposition des chefs politiques du pays.

Sîdi-Mohammed, le neveu, a été pour moi plus qu’un protecteur, un véritable ami. Mon cheval étant mort, il m’a imposé, avec une extrême délicatesse, l’obligation d’accepter la jument qu’il montait ; service énorme, car, dans tout le pays d’Azdjer où je me trouvais, il était impossible de me procurer un nouveau cheval.

Les Bakkây seraient entrés plus tôt en relations avec nous, s’ils ne s’étaient crus engagés par l’alliance que M. le docteur Barth a négociée avec eux au nom de l’Angleterre, et s’ils n’avaient supposé, à tort, la France, sinon en hostilité, du moins en continuelle rivalité avec le gouvernement de la Grande-Bretagne : mais la lettre de pressante recommandation que M. le docteur Barth m’avait donnée pour le Cheïkh- Ahmed, et que je lui ai transmise par son neveu, a dû faire disparaître l’erreur, accréditée d’ailleurs dans tout le Sahara et dans toute l’Afrique centrale, que, pour conserver de bonnes relations avec les Anglais, il faut refuser tous rapports avec les Français.

La seule pierre d’achoppement entre les Bakkây et le gouvernement de l’Algérie est le Touât. Les fanatiques de cet archipel d’oasis nous représentent comme convoitant l’occupation de ce point, bien que notre conduite témoigne que nous ne voulons pas avancer notre ligne d’occupation au delà de Laghouât et de Géryville. Mais Timbouktou est loin de nous et la vérité y arrive difficilement, surtout par la bouche des indigènes. Pour mettre fin à l’incertitude, donnons aux Bakkây toute sécurité de ce côté, et immédiatement les résistances tomberont entre l’Algérie et Timbouktou, et Timbouktou et le Sénégal.

Sîdi-Mohammed m’avait offert de me conduire près de son oncle, en me faisant traverser le Touât ; je n’ai pu accepter cette proposition parce qu’après un voyage de deux ans j’étais démuni de tout ce qu’il faut à un explorateur pour entreprendre utilement une semblable course, et parce que le marabout, retenu par des affaires de famille, n’était pas libre de reprendre tout de suite le chemin de son pays : mais, si le gouvernement daigne agréer la continuation de mes services, j’espère pouvoir mettre à profit les bonnes dispositions de Sîdi-Mohammed pour moi.

§ IV. — ZÂOUIYA DES OULÂD-SÎDI-CHEÏKH.

S’il faut en croire la tradition, la partie de l’Algérie sise sur la frontière du Maroc, et connue aujourd’hui sous le nom de Sahara des Oulâd-Sîdi-Cheïkh, était, il y a environ 500 ans, un véritable désert, théâtre des incursions des nomades du voisinage.

Un marabout, de la descendance du Prophète par les femmes, homme sage, instruit, tolérant, chassé de Tunis par des discordes de famille, choisit cette solitude pour y vivre en paix. Sa réputation de sainteté commença par attirer quelques serviteurs à la zâouiya qu’il avait fondée à El-Abiodh.

Ses enfants, héritiers de ses vertus, avaient déjà conquis une grande influence, lorsque la prise de possession d’Oran par les Espagnols, la destruction du pouvoir des Benî-Ziân de Tlemsen par les Turcs, l’établissement à main armée d’une domination nouvelle, vinrent jeter la plus grande perturbation au milieu des tribus de la province de l’Ouest.

Alors la famille des marabouts d’El-Abiodh avait pour chef l’homme dont la réputation, surpassant celle de ses ancêtres, donne encore aujourd’hui du prestige à ses descendants. La commune renommée lui avait décerné le titre de Sîdi-Cheïkh, _Monseigneur le vénérable_.

Tous les malheureux, victimes des discordes politiques qui agitaient alors le pays, vinrent chercher un refuge près de lui, et il fut charitable, consolateur pour tous. Sa zâouiya devint l’asile de la proscription.

La clientèle formée par l’émigration s’accrut encore de celle des gens généreux dont l’obole est toujours à la disposition des mains appelées à centraliser l’assistance dans les malheurs publics.

Les aumônes, d’abord temporaires, que des circonstances exceptionnelles rendaient nécessaires, devinrent, en se renouvelant, définitives, et aujourd’hui elles sont transformées en redevances religieuses, volontairement acquittées entre les mains des successeurs du marabout par les fils des contemporains de Sîdi-Cheïkh.

M. le colonel de Colomb, ancien commandant supérieur du cercle de Géryville, n’estime pas à moins de 80,000 francs l’impôt annuel versé par les clients de Sîdi-Cheïkh au moqaddem de sa zâouiya.

Quand un établissement religieux dispose, pendant des siècles, d’un pareil revenu ; quand, d’ailleurs, la famille qui dirige cet établissement possède de grandes richesses personnelles, ils peuvent produire beaucoup de bien ; malheureusement, les Oulâd-Sîdi-Cheïkh sont devenus depuis longtemps des administrateurs temporels, laissant à leurs esclaves affranchis les devoirs de la zâouiya, et l’institution religieuse est un peu en décadence.

Cependant Sîdi-Hamza, chef de cette famille, élevé, sous notre gouvernement, à la dignité de khalîfa du Sud de la province d’Oran, a contribué puissamment à la soumission des tribus de sa dépendance religieuse, embrassant tout le pays compris entre la frontière du Maroc à l’Ouest, Ouarglâ et El-Golêa’a au Sud-Est. Son fils, Sîdi-Boû-Beker, nous a rendu un plus grand service encore en capturant le perturbateur Mohammed-ben-’Abd-Allah, qui agita si profondément le Sahara, au nom de la confrérie des Senoûsi.

Quand, en 1859, au début de mon exploration, je partis pour El-Golêa’a (la _Tâorert_ des Berbères), le khalîfa Sîdi-Hamza m’avait envoyé une lettre de recommandation pour la djema’a ou assemblée des notables de cette ville. El-Golêa’a, quoique appartenant aux Cha’anba, administrés de Sîdi-Hamza, élevait la prétention de ne pas dépendre de l’Algérie et de ne relever que de sa municipalité ; l’hospitalité m’y fut refusée, avec accompagnement de beaucoup de menaces, qui auraient été suivies d’exécution, si je n’avais pris le parti prudent de la retraite. El- Golêa’a a payé sa conduite de son indépendance, car Sîdi-Hamza a reçu l’ordre, en 1861, de prendre possession de cette ville au nom de la France, et aujourd’hui le gouverneur général de l’Algérie nomme directement les chefs de cette petite cité.

Parmi les clients des Oulâd-Sîdi-Cheïkh, on compte, indépendamment de la plupart des tribus du cercle de Géryville et des Cha’anba d’Ouarglâ, de Methlîly et d’El-Golêa’a, les Oulâd-el-Mokhtâr, d’origine arabe, qui constituent la population active d’In-Sâlah. Quelques autres groupes arabes du Touât relèvent aussi de l’autorité religieuse de la zâouiya d’El-Abiodh.

Ainsi, aux services que la famille de Sîdi-Hamza nous a déjà rendus elle peut encore joindre celui d’établir de bons rapports entre nous et le Touât. Cette tâche lui est facile, car les Oulâd-Sîdi-Cheïkh commandent toutes les routes par lesquelles le Touât tire ses approvisionnements de l’Algérie.

En terminant ce paragraphe sur les centres religieux sahariens, je ne puis m’empêcher de constater que quatre marabouts m’ont prêté le plus grand appui dans mon voyage : Sîdi-Hamza, Sîdi Mohammed-el-’Aïd, le Cheïkh-’Othmân et Sîdi-Mohammed-el-Bakkây. Il est vrai que ces marabouts sont des hommes éclairés, et non des ignorants obligés d’abriter la pauvreté de leur esprit et de leur cœur sous le manteau si facile à porter du fanatisme.

[Note 106 : Mot à mot : _le droit suit le droit ; tout ce qui vient de Dieu doit être respecté_. Telle est la formule de la profession de foi des Tedjâdjna.]

[Note 107 : Les Trârza, d’après Sîdi-Mohammed-el-Bakkây, enverraient annuellement à la zâouiya de sa famille, à Timbouktou, à titre d’impôt religieux, cent pièces d’indienne et neuf fusils.

Le roi Mohammed-el-Habîb et autres chefs des Trârza seraient des _telâmid_ des Bakkây.]

[Note 108 : Les Bakkây prétendent être propriétaires d’Aqabli, de Zâouiyet-Kounta et de Djedîd, dans le Tidîkelt.]

LIVRE IV.

TOUÂREG PROPREMENT DITS.

Sans aucun doute, plus d’un des nombreux détails qu’embrasse ce Livre peut s’appliquer à l’ensemble des quatre confédérations berbères connues sous le nom général de Touâreg, mais je tiens à avertir de nouveau le lecteur que mes observations et mes recherches ont été limitées aux Touâreg du Nord, Azdjer et Ahaggâr, et que si, accidentellement, je parle des Touâreg d’Aïr et des Aouélimmiden, je n’entends pas les comprendre dans cette étude.

* * * * *

CHAPITRE PREMIER.

ORIGINE DES TOUÂREG.

A quel peuple primitif, à quelle langue primordiale rattacher les Touâreg et le dialecte qu’ils parlent ? Comment établir leur filiation ?

L’opinion des Touâreg sur ces diverses questions a l’avantage d’être unanime.

« Nous sommes _Imôhagh_, disent les Azdjer ; _Imôcharh_, disent les Ahaggâr et les Aouélimmiden ; _Imâjirhen_, disent les Touâreg d’Aïr.

« La langue que nous parlons s’appelle _temâhaq_ ou _temâcheq_, suivant les dialectes.

« Les Arabes ont donné à nos tribus le nom de _Touâreg_ et à notre langue celui de _târguïa_, du participe arabe _târek_, au pluriel _touâreg_, qui signifie les _abandonnés_ « de Dieu, » sous-entendu, parce que nous avons, pendant longtemps, refusé d’adopter la religion que les Arabes nous apportaient, et parce que, après l’avoir embrassée, nos pères ont souvent renié la foi nouvelle. Mais ce nom, qui rappelle une situation ancienne dont le souvenir est aujourd’hui injurieux pour nous, n’a jamais été celui de notre race.

« Les cinq mots, Imôhagh, Imôcharh, Imajirhen, temâhaq, temâcheq, qui sont les noms de notre race et de notre langue, dérivent de la même racine, le verbe _iôhagh_, qui signifie : il est _libre_, il est _franc_, il est _indépendant_, il _pille_. »

La signification historique de cette racine sera ultérieurement précisée.

Quant à la filiation des Touâreg du Nord, elle a été dressée, pour chaque tribu noble, par le Cheïkh-Brahîm-Ould-Sîdi, réputé l’homme le plus instruit parmi les Touâreg, ses contemporains, dans une _Note_ adressée à Sîdi-Mohammed-el-’Aïd, le grand maître de la confrérie des Tedjâdjna, note qui m’a été remise en original et qui est acceptée par les Touâreg comme étant l’expression de leurs communes opinions.

Voici l’analyse de cette pièce :

« Tu nous demandes des renseignements sur notre origine. Je réponds : Notre descendance la plus générale est celle des Édrisides de Fez ; quelques-uns viennent d’Ech-Chinguît, entre Timbouktou et l’Océan ; d’autres sont des gens de l’Adghagh, entre le Niger et nos montagnes.

« Nous descendons des Édrisides par un chérîf qui fut tué par le roi Ourmîn, et ce chérîf est à la fois l’ancêtre commun des chorfâ d’Azdjer, des chorfâ de Kerzâz[109] et des chorfâ d’Ouazzân[110].

« Ainsi nos chorfâ Ifôghas et Imanân sont de la même lignée que les plus grandes familles du Maghreb.

« Si tu nous demandes de mieux caractériser les origines de chaque tribu et de distinguer les nobles des serfs, nous te dirons que notre ensemble est mélangé et entrelacé comme le tissu d’une tente dans lequel entre le poil du chameau avec la laine du mouton. Il faut être habile pour établir une distinction entre le poil et la laine. Cependant nous savons que chacune de nos nombreuses tribus est sortie d’un pays différent. »

Après ces considérations générales, le Cheïkh-Brahîm-Ould-Sîdi passe en revue chaque tribu d’origine noble, en commençant par les Azdjer et en finissant par les Ahaggâr. Il continue en ces termes :

_Origine des tribus du pays d’Azdjer._

_Imanân_ : « Les Imanân ou _Es-Solatîn_ (les sultans) sont de vrais chorfâ, moitié Édrisiens de la famille régnante de Fez, moitié ’Alouyiens, descendant de Sîdna-’Aly, petit-fils du Prophète. »

_Orâghen_ : « Ils sont fils de sultans par leurs pères, mais vilains par leurs mères, car elles ne sont pas toutes de noble origine. »

_Imanghasâten_ : « Ils sont issus des Arabes de l’Est (’Arab-ech-Cherg). Ni leur roture, ni leur noblesse n’est bien démontrée. S’il y a parmi eux des fils de sultans, ils ne sont pas bien nombreux. »

_Ifôghas_ : « Dans l’origine, les Ifôghas ne faisaient qu’une seule tribu avec les Iouadâlen, les Igaouaddâren, les Idaoura’a et les Ahel- es-Soûki et toutes ces fractions constituaient la population de la ville d’Es-Soûk. »

« Es-Soûk, ajoute un commentateur, était une ville très-grande et très- peuplée, située à moitié chemin entre In-Sâlah et Gôgo, sur la route qui relie ces deux points, à peu près à l’ancienne limite de la race blanche et de la race noire.

« Les Noirs ont bâti Es-Soûk ;

« Les Touâreg l’ont conquise, occupée, agrandie, embellie ;

« Elle a été détruite à trois reprises différentes :

« Une première fois par l’envie ;

« Une seconde fois par des plantes épineuses, tellement épaisses qu’on ne pouvait trouver une place pour prier Dieu (probablement l’hérésie) ;

« Une troisième fois par l’ennemi ;

« Enfin elle a été anéantie par les Noirs de l’armée du roi de Gôgo. »

L’auteur de la _Note_, n’osant pas avouer que les habitants d’Es-Soûk ont beaucoup mélangé leur sang avec celui des Noirs, raconte une longue histoire dans laquelle il met alternativement en scène quarante jeunes vierges blanches et quarante jeunes vierges noires données annuellement en tribut : les premières par les Touâreg d’Es-Soûk à un sultan infidèle, du nom de Djebbâr, probablement un Noir idolâtre ; les secondes, par le roi de Gôgo, au sultan berbère d’Es-Soûk, suivant que le succès des armes donnait la victoire aux blancs ou aux noirs.

Cette histoire établit en même temps que la conquête de l’Adghagh, depuis des siècles définitivement consommée par les Touâreg Aouélimmiden, a été longtemps disputée par la race noire à la race blanche et n’a pas été réalisée sans de nombreuses alternatives de revers et de succès.

Toutefois, l’auteur de la _Note_ fait remarquer que les familles des hommes religieux ont toujours été préservées, par la protection divine, de tout contact avec les païens, et que leur sang est resté pur de tout mélange.

Il ajoute « qu’à la dispersion des habitants d’Es-Soûk, les Iouadâlen et les Idaoura’a se sont réfugiés dans le pays d’Adrâr[111] ; les Igaouaddâren aux environs de Timbouktou où ils sont encore sous les ordres du Cheïkh-Eg-el-Khenna ; que les Ifôghas, parmi lesquels on compte les plus grands marabouts et les plus grands brigands, sont chez les Touâreg du Nord ; enfin, qu’après les épreuves de l’ennemi, de la faim et de la soif, il est resté à Es-Soûk un seul homme, le savant Mohammed-ben-Eddâni, avec quarante femmes, lequel a reconstitué une tribu nouvelle des Ahel-es-Soûk, en donnant en mariage, avec quarante chamelles pour dot, les femmes survivantes à autant d’hommes de la tribu d’El-Abâker, de la descendance des Ansâr. »

Le commentateur et l’auteur de la _Note_ prient le lecteur de ne pas confondre les Ahel-es-Soûk émigrés après la destruction de la ville avec ceux qui ont conservé le nom et la résidence des tribus primitives.

D’après les habitants de Timbouktou, Es-Soûk serait l’ancienne Tademekka ou Takedda, avec laquelle Ouarglâ entretenait jadis de grandes relations commerciales ; d’après le Cheïkh-’Othmân, les ruines de cette ville seraient situées dans l’Est, mais il ignore où elles sont.

On trouve encore à Es-Soûk les traces du mur d’enceinte et un cimetière dont l’étendue est d’une demi-journée de marche selon les uns, d’une journée selon les autres. Là seraient enterrés des _sohâba_, ou compagnons du Prophète, envoyés pour convertir les nègres à l’islamisme.

Au centre de l’ancienne ville était un puits de bonne eau et très- abondant, puisqu’il suffisait à tous les besoins. On devait le déblayer en 1861.

Non loin de ces ruines, ou sur leur emplacement, s’élevait le petit qaçar de Gounhân habité par la fraction des Aouélimmiden, qui a conservé le nom de Ahel-es-Soûk.

Brahîm-Ould-Sîdi continue :

_Kêl-Izhabân_ : « Ils proviennent de la fraction des habitants d’Es- Soûk, qui, avant la dispersion, s’appelaient Ahel-es-Soûk. »

_Imettrilâlen_ : « On ne sait pas bien d’où sort leur tribu. »

_Ihadhanâren_ : Ici, c’est le commentateur qui parle : « Les Ihadhanâren-es-Soûda sortent d’Es-Soûk, et sont nobles ; les Ihadhanâren proprement dits sont de basse extraction par leurs pères et par leurs mères. »

_Ihêhaouen_ : « Il est écrit dans le _Livre_ d’Es-Soûk que leurs mères furent achetées et que leurs pères sont El-Yezîd et ’Abd-er-Rahmân, meurtriers de Hasen-ben-’Ali-ben-Tâleb, arrière petit-fils du Prophète. Que Dieu leur fasse miséricorde ! »

Le commentateur, pour l’honneur de sa race, ajoute que Yezîd et ’Abd-er- Rahmân, quoique devenus Touâreg Benî-Oummïa, sont Arabes, et que leurs descendants ont conservé l’usage de la langue arabe.

_Ilemtîn_ : « Cette tribu est issue des Lemtoûna, à l’Ouest de Timbouktou. On ne voit pas bien s’ils sont nobles ou roturiers. »

_Origine des Tribus du Ahaggâr._

« Les nobles du Ahaggâr sont généralement des Oulâd-Sîd-Ben-Sîd-Mâlek qui avaient pour ancêtre un chérîf du nom d’Aggâg, l’émîr, qui était un soûki. »

_Tâïtoq_ : « Partie de cette tribu est de la race des Imanân d’Azdjer, c’est-à-dire de la descendance des Édrisiens ; partie est originaire des Ahel-Fadây, du pays d’Aïr, où la souche de leur tribu existe encore. » (Ce sont les Kêl-Fadây de M. le docteur Barth.)

« Mais tous sont d’origine noble ; on le reconnaît à leur science et à leur manière de vivre.

« Cependant, parmi eux, à côté des _Ahel-Bît-el-Bîdh_ (gens de maison blanche ou de sang blanc), il y a des _Ahel-Bît-es-Soûd_ (gens de maison noire ou de sang noir). »

_Kêl-Rhelâ_ : « Ce sont des Ebna-Sîd, c’est-à-dire des _fils de leurs pères_, qui tous avaient pour aïeul le sultan El-’Alouï.

« Parmi eux sont des fils de Hatîta ;

« D’autres sont des fils d’El-Mahoûk, târgui, ayant du sang de chorfâ. »

_Ikadéen_ : « Ils sont originaires d’Es-Soûk, mais de familles blanches. »

_Irhechchoûmen_ : « Aussi originaires d’Es-Soûk.

« Une partie de la tribu descend des Édrisiens et une autre partie a pour pères des Ikadéen.

« Je ne sais si cette dernière partie est un essaim détaché de la tribu paternelle ou bien si elle est née de la prostitution de leurs mères. »

_Tédjéhé-n-oû-Sîdi_ : « Ceux qui restent des Oulâd-Aoused ont des pères sultans, et ils ne font qu’une même tribu avec les Imanân des Azdjer. Leur séparation n’indique qu’une bifurcation du même arbre. »

_Tédjéhé-Mellen_ ou _Oulâd-Meça’oûd_ : « Ce sont des nobles ; huit d’entre eux, les Ouggoûg, ont trace du sang de chorfâ. »

Le commentateur ajoute : « Ils sont très-forts et très-hauts de stature[112]. »

_Autres tribus_ : « Elles sont originaires de Es-Soûk, mais de familles _Bît-es-Soûd_, c’est-à-dire mulâtres. »