Les Touâreg du nord

Part 16

Chapter 162,445 wordsPublic domain

La troisième, du 28 avril, passa à notre E. comme un immense nuage rougeâtre et tellement semblable au foyer d’un vaste incendie, qu’on aurait pu s’y tromper, s’il ne s’était successivement élevé et abaissé au-dessus de l’horizon, en suivant une marche du S.-O. au N.-O., avec la rapidité d’un ouragan.

La quatrième, du 3 mai, annoncée par des coups de tonnerre lointains dans le S. et par une baisse du baromètre, de 15mm 20 en 3 heures, passa à notre S.-E., embrassant comme la précédente un immense espace, rouge, enflammé comme elle, et se dirigeant vers l’E.

Le passage très-rapproché de cette masse de sables nous valut quelques gouttes de pluie et une élévation du thermomètre à 43°.

Le 30 avril, en route, nous avions fait connaissance plus intime avec pareille avalanche de sables arrivant du S., toujours sous la forme d’un nuage rouge, et qui se rua sur nous comme un torrent dévastateur accompagné de grosses gouttes de pluie froide que je trouvai semblables à de la neige fondue.

Le désordre qui s’était mis dans notre caravane m’empêcha de constater l’effet de cette trombe sur mes instruments qui n’étaient pas sous ma main.

Voilà ce fameux _Notus_ d’Hérodote contre lequel marchèrent les Psylles et qui les ensevelit tous.

Inutile de dire, je crois, que, pendant la durée des grands vents, du sirocco particulièrement, la marche est très-pénible, surtout dans la région des dunes. On a parlé de caravanes englouties corps et biens sous des avalanches de sables ; je ne crois pas ce fait bien constaté. En traversant l’’Erg, dans la saison la plus chaude de l’année et pendant une période constante des vents du Sud, notre caravane, fatiguée par des tourbillons de sables qui obscurcissaient l’atmosphère et empêchaient les guides de diriger la marche, a dû s’arrêter plusieurs fois. Alors les hommes se couchaient pour dormir, tournant le dos au vent et offrant par conséquent un certain obstacle aux sables. Jamais aucun de nous, quoique enveloppé de toutes parts, n’a éprouvé, au réveil, aucune difficulté pour secouer son linceul.

Par les vents desséchants du Sud, les provisions d’eau diminuent rapidement, et quand elles sont épuisées sans pouvoir les renouveler, les caravanes périssent de soif. Les indigènes ont conservé le souvenir de pareilles catastrophes, même sur des parcours de peu d’étendue et loin des zones sablonneuses. A distance, on a imputé à l’ensevelissement des sables un sinistre qui ne devait être attribué qu’au manque d’eau.

_Influence des vents sur le thermomètre et le baromètre._ — Je n’ai jamais constaté, sous l’influence des vents du Sud, une élévation des thermomètres proportionnelle à l’action de la chaleur sur la peau ; de même, par les vents du Nord, l’abaissement de la température est peu sensible, parce que ces vents ont le temps de s’échauffer avant d’arriver sur le plateau central du Sahara.

Le baromètre subit davantage l’action des vents ; presque toujours il annonce l’approche du sirocco par une baisse remarquable.

_Électricité._

Je n’étais muni d’aucun instrument pour mesurer l’électricité de l’atmosphère : conséquemment toutes mes observations reposent sur des faits appréciables à l’œil ou à l’oreille. Toutefois, je n’ai jamais négligé de consigner même les plus petits phénomènes que je pouvais attribuer au fluide électrique. Voici, à ce sujet, les notes que je trouve dans mon journal de voyage :

_Étincelles électriques._ — (13 janvier 1861. Vent violent du O.-S.-O. Température du sable — 1° le matin, celle de l’air = + 12°2 à 9 heures.) — Vers le milieu de la journée et dans la nuit, décharges d’étincelles électriques dans les vêtements de laine qu’on secoue.

(30 mars 1861. Vent nul. Température, 13°7 le matin.) — Le soir, ma jument fait jaillir des étincelles électriques de sa queue en fouettant les mouches.

(13 avril. Vent épouvantable de l’O. 1/8 S.) — Toute la journée et toute la nuit, ciel couvert, sables soulevés. Le soir, électricité dans les étoffes de soie et de coton.

_Éclairs._ — (31 juillet 1860. Températ. max. de la journée, 33° 8.) — Dans la nuit des nuages apportés par un vent violent du Nord lancent des éclairs non interrompus.

(7 mai 1861. Vent fort de S.-O. Pluie d’averse, ciel couvert ; température, 29°25.) — Au coucher du soleil, éclairs au S.-O. et à l’O.

(8 mai. Vent nul, ciel couvert.) — A 6 heures 10m du soir, éclairs à l’horizon S.-O., puis à l’E.

_Tonnerre._ — (25 avril 1861. Journée orageuse, vent fort du S.-S.-O. ; températ., 37°8.) — Vers 7 heures du soir, un coup de tonnerre très- lointain.

(2 mai. Vent O., ciel couvert ; températ., 34°.) — A 2 heures de l’après-midi, coups de tonnerre prolongés, mais lointains, au Sud magnétique.

(8 mai. Vent S.-O., orages la veille, petite pluie le soir.) — Tonnerre lointain avant le coucher du soleil.

_Orages._ — Si, par orage, on doit entendre un grand trouble atmosphérique, principalement dû à l’électricité et se manifestant par une grosse pluie, avec grand vent, éclairs, tonnerre, grêle, etc., je dois dire que je n’ai rien vu de semblable pendant les 230 jours consacrés à l’exploration des hauts plateaux habités par les Touâreg, et d’après mes conversations avec les indigènes, je dois croire que ces bouleversements de l’atmosphère, très-fréquents au delà du tropique, assez communs dans les parties septentrionales du Sahara encore soumises à l’action du climat de la Méditerranée, doivent être assez rares dans les parties élevées du Sahara central. Des orages secs, dus exclusivement à l’action des vents et sans le concours de l’électricité, me semblent plus caractéristiques du climat de ce pays.

_Lumière._

_Intensité, couleur, transparence._ — La lumière, dans tout le Sahara, mais particulièrement dans les lieux élevés, est tellement intense, que son action, soit directe, soit réfléchie, ne peut être, ni pendant longtemps ni impunément, supportée par l’œil : aussi tous les habitants du plateau central, à peu près sans exception, sont obligés de porter le voile, s’ils veulent conserver la vue, et encore, malgré cette précaution, la plupart des hommes de 40 à 50 ans sont atteints d’opacité de la cornée transparente et d’une sorte de paralysie du cercle ciliaire ; beaucoup sont borgnes ou aveugles, et les vieillards atteignent difficilement le terme de leur existence sans que leur vue soit beaucoup affaiblie. Les appareils photographiques construits pour nos climats tempérés ne donnent que des épreuves brûlées.

La couleur bleue de l’air, mais d’un beau bleu indigo clair, est le fait qui frappe le plus l’Européen dans le Sahara. Cette splendide coloration s’alliant à une extrême transparence de l’atmosphère fait qu’on ne peut plus cesser de regretter le ciel du Sahara dès qu’on l’a connu.

On aura une idée de la transparence de l’air par le fait suivant : Le 28 décembre, sur le sommet du plateau de Timozzoudjên, j’ai pu distinguer nettement les découpures du Tasîli des Azdjer ; cependant le pied de ces montagnes est, en ligne droite, à 80 kilomètres de Timozzoudjên. Bien souvent, pour dresser la carte de mes itinéraires, j’ai déterminé, à la boussole et avec certitude, des points à des distances de 30 à 60 kilomètres.

Les indigènes, dont la vue a reçu l’éducation du milieu atmosphérique, distinguent les objets à de bien plus grandes distances encore, car souvent, à mon grand étonnement, ils m’ont annoncé la venue de voyageurs qu’ils avaient reconnus plusieurs heures avant leur arrivée.

Plus on s’élève dans les montagnes, plus le ciel devient bleu, plus l’atmosphère est transparente et l’air pur.

En parlant du Ahaggâr, point le plus élevé de leur pays, les Touâreg disent : « La quantité de nourriture nécessaire pour nourrir trois hommes dans la plaine suffit pour en rassasier cinq dans le Ahaggâr, tant l’air et l’eau y sont fortifiants. »

_Mirage._ — Le mirage est un phénomène si commun, sur les hamâd, dans les plaines et vallées, que nécessairement je ne l’ai pas mentionné dans mon journal de voyage. J’aurais dû écrire ce mot aussi souvent que le ciel était pur et la température un peu élevée. Comme tous les voyageurs en Orient, quoique prévenu, j’ai été victime de ses illusions. Comment ne pas l’être dans un pays où l’on désire toujours l’eau et où, chaque jour, une fée, fille de Tantale, vient mettre sous votre regard les lacs les plus merveilleux qu’on puisse imaginer ? Souvent le mirage ne se borne pas à tromper, il fatigue beaucoup la vue et l’esprit par l’oscillation continuelle et le changement de forme des objets bizarres qu’il représente.

Dans le Sahara, comme ailleurs, le mirage cesse dès que le sol devient accidenté ou dès que le vent entraîne l’atmosphère dans un courant continu.

_Aurore et crépuscule._ — Plus on avance dans le Sud et moins est grand l’intervalle qui sépare la nuit du lever et du coucher du soleil. Sous ce rapport, le Sahara obéit à la loi générale, car l’aurore et le crépuscule y ont si peu de durée qu’on n’en tient pas compte. Lever du jour et lever du soleil sont à peu près synonymes.

Au crépuscule, l’horizon O. prend une teinte rose ou rougeâtre, que l’horizon général a presque toute la journée, à un degré moindre.

_Lueur crépusculaire._ — Au campement de Sâghen, le 3 janvier, à 7 h. 30 m. du soir, je remarquai à gauche de la voie lactée, dans l’Ouest, environ au point où le soleil s’était couché, une lueur blanche, partant de l’horizon, et se répandant comme une colonne de fumée.

A Tarz-Oûlli, le 8 mars, à 7 h. 21 m. du soir, j’ai encore observé dans l’Ouest la même colonne de lumière, mais, cette fois, elle était séparée de l’horizon par une bande obscure.

Serait-ce la lueur crépusculaire de Humboldt ?

_Arc-en-ciel._ — Les arcs-en-ciel sont aussi rares que les pluies dans le Sahara ; cependant, j’ai pu en observer deux : l’un le 8 mai 1861, consécutif à deux jours de pluie ; l’autre le 20 août, précédant la pluie du lendemain. Le premier se montra vers 5 heures du soir ; ses deux bases seules furent visibles. Le second parut à 4 h. 50 m. du soir.

_Halo lunaire._ — Le 19 août 1859, à Ghardâya, par un ciel couvert de stratus, la lune, au moment où elle approchait du méridien, était entourée d’un superbe halo.

Le 19 février 1861, à Azhel-n-Bangou, à 8 h. 45 m. du soir, le ciel étant couvert de cirrho-stratus, je constatai un halo autour de la lune. Sa distance du bord de la lune, mesurée au sextant, s’est trouvée être de 20° 30′.

_Lune rouge sang._ — Le 21 août 1861, à Oumm-el-’Abîd, vers 8 h. 15 m. du soir, la lune, à son lever, se présenta avec une couleur rouge sang, tirant un peu sur le brun. Les indigènes prétendent que cet aspect de la lune présage le sirocco. En effet, le lendemain 22, le vent souffla d’abord E.-S.-E., puis S.-E.

_Étoiles filantes._ — On signale la nuit du 10 au 11 août comme l’une de celles dans lesquelles on observe le plus d’étoiles filantes, et parmi elles on a cru en reconnaître de périodiques.

Me trouvant le 10 août 1859 à Ghardâya, par une belle nuit, je la consacrai à observer ces météores ignés. Voici les résultats constatés dans mon journal :

Vers 8 h. 30 m., à une demi-minute d’intervalle, deux belles étoiles filantes tombent vers 10° du méridien, au-dessous de la lune, à une dizaine de degrés au-dessus de l’horizon.

A 10 h. 25 m., une grosse étoile rouge tombe de haut en bas, à l’Ouest, à peu d’élévation au-dessus de l’horizon ;

A 12 h. 22 m., une belle étoile bleue se montre dans l’Est, allant du Sud au Nord.

Je dors de minuit 30 m. à 2 h. 30 m., après quoi, jusqu’au matin, je compte de nombreuses étoiles filantes, se dirigeant pour la plupart de haut en bas dans la direction de Methlîli, c’est-à-dire au Sud.

Antérieurement, dans la nuit du 23 au 24 juillet, à Methlîli, j’avais constaté de nombreuses étoiles filantes, entre autres une superbe.

Ces météores apparaissent en si grande quantité dans les belles nuits du Sahara, qu’un voyageur ne peut les noter toutes.

_Globe lumineux._ — Dans le grand nombre de mes observations nocturnes, je dois une mention spéciale à un globe enflammé observé le 21 juillet 1859, vers 9 heures du soir. Ce globe, dès qu’il m’apparut, s’éleva à quelques degrés au-dessus de l’horizon et retomba en augmentant d’éclat. Je ne puis mieux comparer ce phénomène qu’à une bombe d’artifice très- brillante et très-forte.

CONCLUSION.

Le climat du pays des Touâreg du Nord est essentiellement continental et parfaitement distinct de celui du bassin de la Méditerranée, ainsi que de celui du bassin du Niger. Au Nord comme au Sud, des pluies périodiques divisent l’année en deux saisons : l’une sèche, l’autre humide. Chez les Touâreg, il y a des périodes d’années, de 6 à 12, sans aucunes pluies, et des périodes d’années, de 1 à 3, dans lesquelles il pleut en toutes saisons : conséquemment, il n’y a chez les Touâreg que des saisons chaudes et des saisons froides.

Dans les unes, comme dans les autres, mêmes vents, même sécheresse de l’air, même électricité, mêmes effets de la lumière.

En somme, le climat du Sahara est très-exceptionnel sur la surface du globe, et c’est à ce climat que le Sahara doit d’être le Sahara.

[Note 81 : Dans la suite de ce chapitre, je ferai connaître les instruments dont je me suis servi et les corrections qu’ils ont dû subir.]

[Note 82 : La force du vent est estimée sur une échelle de 0, calme parfait, à 10, ouragan.]

[Note 83 : Faute d’observations correspondantes au niveau de la mer, l’altitude de Ghadâmès n’a pu être calculée que sur une moyenne de cinq journées : celles des 12, 13, 14, 15 août et 10 décembre 1860.]

[Note 84 : Altitude donnée par M. P. Marès pour le premier étage de la Qaçba.]

CHAPITRE VI.

OBSERVATIONS ASTRONOMIQUES.

Le but de ce chapitre est de faire connaître les principaux éléments d’observations astronomiques d’après lesquels a été dressée la carte qui accompagne ce volume.

Je ne publie pas les observations elles-mêmes. Je me borne à les tenir à la disposition des personnes qui auraient besoin de les contrôler.

Le matériel de mon observatoire ambulant se composait de chronomètres, d’un sextant, d’une lunette astronomique, d’une boussole avec lunette, c’est-à-dire des instruments les plus simples et les plus facilement portatifs à dos de chameau.

Le plus grand nombre de mes observations a été calculé, par moi, pendant mon voyage et depuis mon retour ; d’autres, les plus compliquées, l’ont été par MM. Yvon-Villarceau, Bruhns et Radau, qui ont bien voulu me prêter le concours de leur longue pratique.

Aucune de ces observations ne donne lieu à des remarques particulières qui méritent d’être consignées ici. Le seul côté par lequel le Sahara diffère des autres points du globe pour l’étude des phénomènes célestes, est que le ciel y est presque toujours pur, d’une transparence exceptionnelle, et qu’on y peut presque continuellement suivre la marche des astres dès que l’obscurité se fait : aussi est-il à regretter qu’aucun observatoire sédentaire ne soit pas établi dans cette région.

Voici, par ordre de dates, le relevé des observations faites pendant mon voyage qui ont servi à établir la latitude et la longitude des principaux points de la carte :