Part 3
Tout à coup un éclair brilla dans l'ombre du bois, une détonation se fit entendre; le docteur tomba à la renverse en s'écriant:
--Allen! mon Dieu! je suis frappé à mort!
Allen fut tellement abasourdi de cette catastrophe, qu'il resta pendant quelques instants sans savoir que faire.
Cependant, au bout de quelques secondes, s'étant assuré que le pauvre Doc était réellement mort, le jeune homme reprit un peu son sang-froid et songea à poursuivre le meurtrier. Mais désespérant de l'atteindre, seul et sans armes, il courut au plus près, c'est à dire au Comptoir de la Compagnie d'Hudson: là il demanda aide et vengeance.
Sur le champ le Settlement tout entier fut sur pied, à la recherche du criminel. Chose étrange! ce dernier n'avait pas même songé à fuir: on le trouva dans le bois, à proximité du théâtre de son crime. Quand il vit arriver la foule menaçante et irritée, il promena sur elle des regards hautains et resta fièrement immobile: mais lorsque les clameurs dont il était le but lui eurent appris qu'on l'accusait d'avoir commis un homicide volontaire sur la personne d'Henry Edwards, il eut un tressaillement terrible et renversa sa tête en arrière avec une expression de mortelle angoisse.
Le corps inanimé d'Edwards fut transporté à Fairview, le chef-lieu du comté; là il fut déposé dans un caveau provisoire, en attendant la session des assises criminelles du district.
CHAPITRE IV
L'INFORMATION
C'était Allen qui soutenait l'accusation contre Newcome; lorsqu'on lui demanda quel autre témoignage pourrait être fourni dans l'enquête préparatoire, il fut forcé, bien à contre-coeur, de nommer Alice Newcome comme étant la seule personne qui pût confirmer la terrible vérité.
Cependant il devait y avoir d'autres individus informés des sentiments hostiles que le prévenu nourrissait contre sa victime; suivant l'usage, le juge les adjura de se produire pour éclairer la justice.
D'autre part, il semblait par trop cruel de demander à la propre fille du prisonnier des révélations fatales pour son père: chacun comprenait bien les angoisses dans lesquelles devait être plongée la malheureuse enfant. Allen s'offrit pour aller la trouver et entrer en pourparlers avec elle.
La cabane de Thomas Newcome était placée au centre d'une clairière, sur le sommet d'une colline dont la pente gazonnée descendait en ondulant jusqu'à la rivière Iowa: de cette élévation la vue découvrait un riant paysage tout le long du Missouri. Cette esplanade naturelle était couverte, sur trois côtés, par une épaisse ceinture de hautes futaies; verdoyants remparts tout crénelés de festons fleuris où s'entrelaçaient la liane odorante et la vigne sauvage. Devant la maison surgissaient partout des groseillers, des fraisiers, des ronces aux fruits rouges et des arbrisseaux disposés en bosquets irréguliers; le tout formant un fouillis adorable comme tous les trésors naturels que la main prodigue du Créateur a semés au sein de cette heureuse nature vierge.
La jeune maîtresse du logis s'occupait diligemment de préparer le repas de midi, mais non sans faire de fréquentes pauses pour aller sur le seuil enguirlandé de la chaumière réjouir ses yeux à l'aspect des cieux, des bois, des flots joyeux: comme un écho vivant des harmonies printanières, la gracieuse enfant chantait aussi en même temps que les oiseaux et les brises murmurantes.
En s'approchant de la cabane, Allen entendit la fraîche voix d'Alice: ses genoux fléchirent sous lui, le coeur lui manquait pour broyer cette joie innocente sous le fardeau de la douleur!
La jeune fille trottait allègrement par la maison; Allen le reconnaissait aux notes, tantôt assourdies, tantôt éclatantes de sa voix. Au moment où il apparaissait dans la clairière, Alice venait une dernière fois sur le seuil de la porte sourire avec la belle journée, messagère du printemps. Elle était ravissante à voir, toute rose de l'exercice auquel elle venait de se livrer, couronnée de ses beaux cheveux blonds flottant dans un joyeux désordre, les yeux animés et riants, les lèvres entr'ouvertes comme une grenade en fleur.
A l'aspect de ce visiteur imprévu, ses joues pâlirent un peu, sa physionomie devint sérieuse; elle étendit involontairement ses mains comme pour repousser une vision importune.
Allen s'approcha, saisit avec un tendre respect ses doigts mignons, encore teints des rougeurs de la fraise ou de la cerise. Il la fit rentrer dans la maison: la table était mise et portait sur son milieu la belle corbeille pleine, cueillie le matin par les deux jeunes gens.
--Ah! bégaya-t-il en essayant un sourire, vous offrirez bien, sans doute, quelques-uns de ces beaux fruits au convive qui vous surprend sans être invité?
Puis il se tut, retenant toujours les mains d'Alice dans ses mains tremblantes, et fixa ses yeux sur elle avec tristesse, mais ne put ajouter un mot.
La jeune fille, impressionnée par l'étrange contenance d'Allen, restait muette, effarée, immobile, pressentant quelque chose de terrible, n'osant même pas faire une question.
Allen, de son côté, ne savait comment rompre le silence: tout à coup des bruits de voix animées s'approchèrent, il se vit forcé de parler pour préserver Alice de quelque secousse plus foudroyante.
--Pauvre enfant! s'écria-t-il d'une voix navrée, j'ai de malheureuses nouvelles à vous apprendre... Votre père est en prison, et...
Il ne put achever sa phrase; la jeune fille s'arracha de ses mains et bondit en arrière avec égarement, puis elle retomba évanouie.
Allen la relevait et s'efforçait de la ranimer, lorsqu'un constable apparut sur le seuil de la porte, accompagné de deux citoyens de Fairview.
Le constable, au milieu de sa rude profession, avait conservé un coeur accessible à la sensibilité: il fut ému et hésita à remplir son pénible devoir.
--Pauvre créature! comme elle a pris cela à coeur! murmura-t-il; ouf! je n'aime pas ces affaires-là; et puis, ça me fend le coeur de voir les femmes mêlées à de semblables catastrophes; elles n'ont pas la force de supporter ça comme les hommes.
Allen ne répliqua rien. Il songeait amèrement à la triste fonction qu'il remplissait dans cette lamentable occurrence, et se figurait l'aversion que la jeune fille allait éprouver contre lui... lui, l'accusateur de son père!
--Eh! mais! ce n'est qu'une enfant, remarqua l'un des deux assistants regardant par-dessus l'épaule du constable: n'est-ce pas étrange qu'elle composât, à elle seule, toute la famille de Newcome--ce vieux gredin!
--En vérité, on se demande d'où elle tient sa beauté, dit l'autre; elle est positivement très-jolie, c'est formel.
--Retirez-vous un peu, gentlemen, s'il vous plaît, dit Allen avec un mouvement d'impatience, vous empêchez l'air d'arriver jusqu'à elle.
--Elle reprend connaissance, observa le constable en se reculant jusqu'au dehors.
Les deux citoyens de Fairview avaient moins de délicatesse que le recors; ils firent semblant de bouger, mais ils restèrent à proximité pour surveiller les mouvements de la jeune fille.
Allen les aurait souffletés s'il ne s'était retenu. Il garda un sombre silence, s'occupant avec une sollicitude et une délicatesse toutes féminines à réparer le désordre des vêtements d'Alice.
Quelques mouvements convulsifs entremêlés de sanglots annoncèrent bientôt que la jeune fille revenait à elle:
--Oh! mon père! mon pauvre père! s'écria-t-elle.
En même temps ses yeux s'ouvrirent et manifestèrent une expression d'effroi en rencontrant tous ces regards étrangers fixés sur elle. Cet entourage inattendu sembla lui inspirer une résolution effarée qui ranima ses forces.
Elle comprima ses sanglots et se leva debout dans une attitude désolée, pendant que des larmes brûlantes roulaient sur ses joues pâles et glacées.
--Prenez courage, miss Newcome, dit Allen: votre père est sain et sauf pour le moment. Peut-être la Providence lui ouvrira une voie de salut; en tout cas, il est trop tôt pour vous livrer au désespoir.
Le constable qui s'était approché pour savoir comment elle allait, entreprit de lui fournir aussi des consolations.
--Là! là! oui, miss, lui dit-il avec sa grosse voix enrouée; de par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur! Eh! il n'y aurait plus d'hommes sur la terre si la moitié seulement des accusés étaient coupables. Qui sait s'il ne surviendra pas quelque incident de nature à, établir que ce coup de feu a été purement accidentel? De par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur.
--Serait-il vrai?... mon père a donc tué quelqu'un...? s'écria Alice avec désespoir. Mais.... vous êtes vivant, sir, continua-t-elle en s'adressant à Allen; et... et... qui donc... a été tué?
--Mon ami, le docteur Edwards a été frappé d'un coup de fusil, répliqua sombrement Allen, tout palpitant au souvenir de la scène sanglante arrivée le matin.
Alice resta muette; mais les douloureuses contractions de son visage trahissaient l'amertume intérieure de son âme. Bientôt elle remarqua la présence persistante des étrangers, et comprit qu'ils attendaient quelque chose. Allen était resté assis près d'elle; elle lui demanda à voix basse quelles pouvaient être leurs intentions.
Allen fit approcher le constable:
--Ce gentlemen, dit-il, vous expliquera ce qu'on attend de vous.
--Ma chère miss, commença celui-ci embarrassé; de par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur: c'est toujours parfaitement désagréable pour une fille de porter témoignage contre son père; et, pour votre bonheur, j'espère que vous n'aurez pas grand'chose à dire sur son compte, quand on vous interrogera; pour votre bonheur, je l'espère. Mais la loi et la justice le veulent; de par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur: oui, il faut qu'aujourd'hui même, devant le juge, vous déclariez ce que vous savez sur cette affaire.
Alice avait dévoré avec angoisse les moindres paroles de cet homme, espérant, jusqu'à la fin, y trouver quelque lueur de consolation. Lorsqu'elle eût compris que tout ce verbiage ne signifiait qu'une seule chose: déposer contre son père! le désespoir la gagna; malgré tous ses efforts pour se raidir contre eux, ses sanglots éclatèrent à lui briser la poitrine, et elle s'écria d'une façon déchirante:
--Oh! mon père! mon pauvre père!
Ce spectacle navrant arracha des larmes à tous ceux qui l'entouraient.
--De par tous les diables!... murmura le bon constable en se plongeant les poings dans les yeux; je veux dire... non... Enfin, bref,... nous avons encore trois bonnes heures devant nous, en attendant que l'information commence: nous ferions bien de retourner en ville, et de dépêcher ici quelques femmes pour consoler cette pauvre affligée. Sans cette précaution elle ne fera qu'un cri, comme ça, jusqu'à ce soir.
Allen fit un pénible effort pour parler:
--Miss Newcome, je suis obligé d'aller au village pour vaquer aux soins funèbres qui concernent mon pauvre ami. Vous enverrai-je quelqu'un?
--Oh! non! non! non! je ne veux voir personne, si ce n'est mon père: pourrai-je le voir? demanda-t-elle en regardant le constable.
--Je ne puis rien vous dire là-dessus, jeune lady, je suis vraiment désolé, de par tous les diables,... mais il vous sera impossible de voir votre père avant l'interrogatoire.
--Reviendrai-je vous voir dans l'après-midi? demanda Allen espérant que, dépourvue d'amis comme elle l'était, Alice accepterait ses services, que, du reste, il lui offrait de bon coeur.
--Non! non! sir, répondit-elle avec une nuance de froideur: j'irai bien toute seule au village. Mais où faudra-t-il me rendre?
--Plaît-il? fit l'honnête constable toujours ému; ah! très-bien... il sera dans la maison du Juge, je pense, car nous n'avons pas encore de prison à Fairview. J'amènerai mon cabriolet pour vous prendre en passant: ne vous préoccupez de rien si ce n'est de surmonter votre chagrin. Eh!... de par tous les diables!... Je veux dire, n'ayez pas peur: tout ça tournera peut-être moins mal que nous ne le pensons.
Sur ce propos consolant, le constable se mit en route, emmenant avec lui ses deux _assistants_ qui ne le suivaient qu'à regret, car c'était pour eux un grand crève-coeur de voir Allen rester encore, et de ne pas assister jusqu'au bout à cette lamentable _représentation_.
--Je tiens beaucoup à vous affirmer, miss Newcome, dit Allen, que je n'ai nullement manqué à ma promesse de ce matin, ma conduite a été complètement civile et calme: j'aurais donné tout au monde afin que cette catastrophe ne vînt pas briser ainsi plusieurs existences précieuses.
--Ah! pauvre malheureuse que je suis! Ai-je à vous remercier pour cela, M. Allen, puisque ce sera précisément la condamnation de mon père.
--Souvenez-vous bien d'une chose, pauvre enfant, c'est que le crime de M. Newcome n'est connu de personne, et qu'il ne résulte d'aucune preuve juridique. Il vous sera facile de gouverner vos paroles et vos actions en conséquence. Et maintenant je dois vous quitter afin de me préparer pour l'information qui va avoir lieu. Pendant les courtes heures qui vont précéder cette solennité, pesez et préparez tout ce qui pourra être favorable à votre père.
--Je vous remercie sincèrement de ces généreux conseils, répliqua Alice pendant que le jeune homme s'en allait à grands pas, dans le but de rejoindre le constable.
Miss Newcome n'avait même pas songé à faire quelques questions sur l'événement imputé à son père, tant elle était convaincue que ce dernier méditait depuis longtemps un acte de violence. Dans la droiture de sa conscience elle le reconnaissait coupable, et n'espérait pas son acquittement. Jeune et inexpérimentée, elle ne comprenait pas que son témoignage aurait une importance fatale, bien supérieure à celle de toute autre personne, à l'exception d'un témoin oculaire. Comme elle ignorait les circonstances du meurtre, naturellement elle pouvait, sans altérer la vérité, dire qu'elle ne savait rien: elle pouvait aussi, sans blesser sa conscience, présenter sa déposition sous le jour le plus favorable; enfin, tout espoir ne lui semblait pas perdu, surtout lorsqu'elle se rappelait les dernières paroles d'Allen.
Ces réflexions rallumèrent dans son âme une lueur de confiance, elle se sentit un peu plus courageuse pour comparaître devant le tribunal.
Lorsque trois heures de l'après-midi furent arrivées, le logement du Juge, temporairement converti en salle d'audience, fut envahi par la population de Fairview qui s'y étouffait concurremment avec les curieux de tout le voisinage.
Au milieu de la salle, sur une table grossière était étendu le corps du défunt; un chirurgien l'avait examiné, et avait extrait la balle de sa blessure mortelle.
A une extrémité de cette table était le prisonnier; à l'autre, l'accusateur. Un peu en arrière, le Juge siégeait magistralement entre ses deux assesseurs.
Lorsqu'Alice apparut à l'audience, le prévenu eût un tressaillement terrible et il fronça les sourcils d'une façon convulsive: chacun le remarqua.
Après le léger murmure qui avait accueilli l'entrée de la jeune fille, régna un silence profond: les officiers de loi procédaient.
Allen fut le premier entendu: il relata avec une saisissante énergie tous les épisodes de cette rencontre funeste et de la mort de son ami Edwards. En parlant, il s'anima au point d'oublier totalement Alice et l'intérêt qu'elle lui avait inspiré; il fut écrasant pour l'inculpé.
D'autres personnes vinrent certifier ce qu'elles savaient, concernant les éternelles discussions de Newcome au sujet de la délimitation des Claims, ses colères, ses propos menaçants contre ses jeunes voisins.
Décidément la situation de l'accusé ne devenait pas bonne.
Enfin Alice fut entendue: il passa un frisson dans la foule, lorsqu'on remarqua ses joues pâles et les regards désolés qu'elle adressait à son père. Chose étrange! ce dernier tint constamment ses yeux détournés d'elle; tout le monde l'observa.
La pauvre enfant, d'une voix si faible qu'à peine on pouvait l'entendre, expliqua que son père s'était souvent exprimé avec agitation au sujet des disputes de limites, avait parlé d'arracher les pieux de ses voisins, mais qu'il n'avait jamais manifesté l'intention d'employer une arme à feu contre ses adversaires.
Questionnée sur le caractère et les habitudes de Newcome, elle confessa ingénûment qu'il était irritable et la rudoyait quelquefois; «mais, ajouta-t-elle en élevant la voix avec un peu plus de courage, au milieu de ses plus grandes vivacités il ne m'a jamais frappée, d'où je conclus que ses colères n'ont jamais été dangereuses.»
On n'en demanda pas davantage à la jeune fille, mais d'autres questions également importantes et d'un grand intérêt furent débattues. On examina la nature et la direction de la plaie; on constata que la balle qui en avait été extraite s'adaptait parfaitement au calibre du fusil de Newcome: on constata encore que lorsqu'il avait été arrêté, un canon de son arme était chargé tandis que l'autre venait de faire feu.
Le défenseur de l'inculpé rappela que le premier témoin avait parlé de _deux_ coups de feu tirés presque simultanément, et lui posa cette question:
--Le témoin sait-il, ou pour préciser davantage, a-t-il vu qui a tiré ces deux coups ou l'un des deux?
--Non.
--Le témoin a-t-il remarqué quelque différence dans l'éloignement des deux détonations?
--Maintenant qu'on évoque mes souvenirs à ce sujet, il me semble que j'ai observé une différence de proximité entre eux.
--Est-ce le premier ou le second coup qui a atteint le docteur Edwards?
--Je ne pourrais le dire; j'avais entendu les deux coups lorsqu'il est tombé.
Le défenseur, poursuivant ses investigations, désira connaître la direction prise par l'inculpé lorsqu'il s'était éloigné des deux jeunes gens: puis, par comparaison, voulut savoir en quel endroit se trouvait le meurtrier.
--Je ne pourrais répondre d'une façon précise, répliqua celui-ci: dans l'émotion du premier moment, j'ai seulement constaté que le meurtrier se trouvait dans le bois à côté de nous; mais je n'ai pas pris garde si c'était à droite ou à gauche.
Le chirurgien découvrit alors le cadavre et démontra, par l'examen de la blessure, que la balle avait dû, pour frapper Edwards, avoir été lancée par un ennemi placé à sa gauche, et que le meurtrier devait être posté dans un terrain plus bas que celui où se trouvait la victime.
Au moment où le corps fut dévoilé, l'assistance éprouva une sensation poignante: seul, le prisonnier ne sourcilla pas, ne manifesta aucune émotion: il laissa même voir un certain intérêt à suivre les intelligentes démonstrations du chirurgien. Cette froide impassibilité n'échappa à personne, et fut l'objet de maint commentaire.
L'enquête terminée, le Juge décida que le prévenu serait soumis à une autre information, et qu'il devrait être déféré aux assises du Grand-Jury.
La foule qui, semblable à un énorme serpent, ondulait du dehors à l'intérieur de la salle, ne se montra pas satisfaite d'une sentence qui, en temporisant, contrariait ses idées de justice expéditive. On commença à murmurer; puis on cria qu'il fallait «en finir avec le vieux scélérat!» «le pendre»... «le jeter dans le Missouri...» Enfin les cris se changèrent en hurlements, et le moment arriva où les choses prirent une tournure inquiétante.
Newcome ne s'émut pas davantage de ces démonstrations menaçantes, qu'il ne s'était inquiété de l'enquête: il resta froid, calme, dédaigneux.
Pendant un moment de silence obtenu à grand-peine, le Juge lui demanda s'il avait quelque chose à répondre pour sa défense:
--Je n'ai pas tué Edwards, répondit-il d'une voix assurée: il y avait, avant moi, un autre individu dans la forêt.
Le tumulte recommença: le shériff, le constable et plusieurs agents entourèrent le prisonnier; le Juge fit sommation à la foule de se retirer paisiblement; il ajouta, pour la décider, que la loi et la justice ne failliraient point à leur mission; que le coupable serait puni; que les citoyens raisonnables se feraient reconnaître à leur modération..... Il ajouta mille choses auxquelles le public ne prêta l'oreille qu'en murmurant et en grondant toujours.
Enfin, peu à peu la salle fut évacuée: mais alors se passa une scène déchirante. La pauvre malheureuse Alice, dont la déposition avait été si défavorable à son père, l'attendait, toute sanglottante, pour obtenir de lui un mot de pardon, avant que les portes solitaires du cachot se refermassent sur lui.
Se traînant à genoux sur le seuil de la porte, elle abaissa sa tête dans ses mains, et se répandit en plaintes désespérées.
--Oh! mon père! pourquoi ne suis-je pas morte avant de faire cette malheureuse déposition? Si l'on vous condamne, que je sois condamnée aussi! qu'on me tue avec vous!... Sera-t-elle assez misérable, ma triste vie, sans père ni mère! oh ciel! malheureuse!... malheureuse que je suis!
Newcome la regardait d'un air rancuneux, sans manifester la moindre émotion:
--Oui! grommela-t-il sourdement, qu'elle crie, qu'elle se lamente, celle qui a tout fait pour se débarrasser de son père! mais elle ne recevra pas miséricorde de celui pour lequel elle n'a eu aucune pitié!--Enfin, elle me fatigue cette fille, avec ses doléances; allons-nous en d'ici!
A ces mots, il se leva et sortit avec ses gardiens en écartant du pied la malheureuse enfant.
Cette cruauté dénaturée faillit occasionner un mauvais parti à l'inculpé; la foule fut sur le point de faire un retour agressif, et nul n'aurait pu prévoir l'issue des choses, si on ne se fut hâté de faire disparaître l'intraitable Newcome. Dans tous les cas, sa conduite confirma dans tous les esprits la certitude de sa culpabilité.
Heureusement pour Alice, les assistants ne possédaient pas tous la même dureté de coeur. La femme du constable se sentit touchée du compassion et lui offrit asile et protection:
--Pauvre petite créature du bon Dieu! murmura-t-elle, en s'essuyant les yeux avec un immense mouchoir de cotonnade jaune, tout barbouillé de tabac; elle ne sera pas orpheline de père et de mère, non! je serai sa mère, et mon mari la traitera comme une fille.
--Oui!... de par tous les diables!... je veux dire, n'ayez pas peur! ajouta en forme de conclusion l'honnête constable; oui, miss; elle a bien parlé ma femme, mistress Wyman. Oui! de par tous les diables!... Je veux dire;... quel endurci coquin! bon à pendre!
Ces discours, pleins de bonnes intentions, furent suivis d'effets immédiats; la jeune abandonnée fut aussitôt reçue, soignée, choyée tendrement chez ces braves gens au coeur d'or sous une enveloppe rustique et inculte.
Depuis ce jour mémorable mistress Hypurlock, femme de Silas Wyman, conquit un rang élevé dans l'estime et la considération du village et conserva, jusqu'à sa mort, une notable influence.
CHAPITRE V
UN REVENANT
Le même soir, l'un des joyeux membres du _quatuor_, actuellement réduit au _trio_, Flag le géomètre, revenait au gîte, harrassé de fatigue, devançant un peu l'heure habituelle du repas.
Il se rencontra inopinément avec Ed, le camarade mystifié; ce dernier était monté sur un poney, et cheminait tout doucement dans l'ombre du sentier.
--Ohé! c'est vous, Ed?... comment ça va-t-il, maintenant?
--Ça ne vous regarde pas, répliqua Ed brutalement.
--Allons, allons! venez par ici, mon vieux; allez-vous faire une affaire d'une plaisanterie?... Souvenez-vous de ce que dit la Bible: «Ne laissez pas coucher le soleil sur votre colère...» Or, le soleil est couché; donnez-moi donc une poignée de main, de bonne amitié, mon cher; oublions tout ça, jusqu'à ce que vous puissiez me rendre la pareille.
--Peuh! ne prenez donc pas la peine d'être sentimental, maître Flag! Je suppose que j'ai bien le droit d'être de l'humeur qui me plaît, sans que vous n'ayez rien à y voir. Quant à prendre une revanche, soyez sûr que je n'y manquerai pas, à l'occasion; alors il sera temps d'échanger des poignées de main.
--Tout à votre aise, cher! répondit Flag d'un ton de bonne humeur; et j'espère que ce ne sera pas long. Où vous êtes-vous procuré ce poney?
--Je l'ai acheté.
--Eh! il n'a pas mauvaise tournure: un bon et joli petit bidet. Combien l'avez-vous payé?