Part 2
Ed, sans la moindre méfiance, s'attabla avec l'empressement d'un convive affamé, et fit consciencieusement disparaître tous les vivres qui lui tombèrent sous la main. Ensuite, pour faciliter la digestion, il tira de sa poche un journal tout _récent_, qui datait d'au moins quinze jours.
Pendant cet intervalle, les autres étaient revenus.
--Vous êtes tardif, ce soir, observa Flag pendant que ses complices prenaient place en sourdine; apportez-vous quelques nouvelles?
--Euh! pas grand'chose. J'ai là seulement des détails sur la Crimée; les épisodes de cette guerre sont fabuleux. Mais une vraie calamité, c'est de n'en avoir connaissance que lorsque ce sont des nouvelles vieilles de quinze jours. Quel malheur d'être dans un pareil dénuement! ne trouvez-vous pas?
--Sans doute, mon garçon; mais nous ne sommes pas les seuls dans ce cas. Ce n'est là qu'une affaire d'habitude.
--Mon Dieu, oui! comme en toute chose, du reste; appuya Doc. Avez-vous soupé, Ed? ajouta-t-il avec une indifférence calculée.
--Oui: je me suis accommodé de ces restes; je pense que cela me suffira.
Doc se retourna vers la table avec un tressaillement admirable de naturel.
--Miséricorde du ciel! s'écria-t-il; vous avez mangé ces rogatons?
--Oui. Il y avait quelques croûtons de pain et deux ou trois morceaux de viande froide: ce n'était ni indigeste par la quantité, ni merveilleux par la qualité. Mais pourquoi cette question effarée? Vous avez tous des airs lugubres et stupéfiants!
--Ah! mon pauvre ami! vous êtes un homme mort! s'écria Doc en se laissant tomber sur un banc.
--Des boulettes à loups! farcies de strychnine! s'exclamèrent à la fois Squire et Flag d'une voix horripilante.
--Que me dites-vous? C'était... empoisonné? bégaya Ed terrifié, pendant que son visage passait par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel et que ses jambes flageolaient.
--Doc! quel est le contre-poison pour la strychnine? hurla Squire avec des intonations convulsives; il n'est peut-être pas encore trop tard pour le sauver.
--Mais, c'est que la strychnine agit immédiatement! grommela Flag, comme s'il se fut parlé à lui-même, tout en ayant soin de se faire parfaitement entendre du patient.
--Huile! saindoux! lard! graisse! dit Doc avec volubilité; nous avons ici du lard et de l'huile, je vais en essayer l'usage.
Ed, convaincu de son funeste sort, se roulait sur un banc avec de piteux hoquets, et se tenait l'estomac serré à deux mains, d'un air agonisant.
Sans perdre une seconde, Doc coupa une énorme tranche de lard et la lui présenta.
--Oh! il n'y a pas besoin... murmura Ed; il est trop tard, le poison a commencé son oeuvre diabolique. Oh! quelles souffrances! Oh! cher... cher ami! comment pouvez-vous être si imprudent?
--Pardonnez-moi, Ed! avant de mourir,... si toutefois vous succombez; répliqua l'autre qui avait toutes les peines du monde à se contenir. Enfin, peut-être en réchapperez-vous, mon bon, mon vieux camarade: Allons, vivement, avalez-moi ce lard;--il n'y a pas une minute à perdre:--avalez vigoureusement.
Tout mourant qu'il se croyait, Ed eut la force de penser que dévorer à plein gosier une demie livre de lard froid était une opération pénible et ardue. Néanmoins il essaya d'en grignoter un petit morceau, perdit courage, et se laissa tomber sur le lit, désespéré.
--Il ne faut pas vous décourager ainsi, Ed, dit Flag avec autorité; essayons de l'huile, ce sera plus facile à avaler. Allons! de l'énergie!... que diable! vous êtes un homme, je pense!
Ainsi pressé jusque dans ses derniers retranchements, Ed fit un effort désespéré et avala d'une seule gorgée tout le nauséabond contenu de la cruche qui lui était présentée.
--Est-ce qu'il n'y en a pas assez, là, pour me tirer d'affaire, docteur? demanda le patient qui, à ses souffrances imaginaires, sentait se joindre une horrible plénitude d'estomac.
--Je ne sais trop... trouvez-vous ce remède-là plus aisé à prendre que le lard?
--Oh non! je ne trouve pas cela commode du tout. Il me semble que si le lard était fondu ou coupé en petits morceaux je l'avalerais plus facilement. Mais, j'y pense, si l'un de vous me frictionnait la poitrine.
Squire et Flag se mirent à le frotter d'importance, outrepassant même de beaucoup ses désirs. En même temps Doc fit fondre du lard, dans un vaste bol, sur la flamme de la chandelle, car le feu était éteint.
--Je... je... trouve que les frictions me font du bien, bégaya la triste victime en cherchant à reprendre haleine sous les poings furibonds de ses amis.
--C'est aussi mon avis, dit Doc sentencieusement; et maintenant si vous pouvez absorber ce bol de graisse fondue, je crois que nous arriverons à vous sauver.
--Ah! Seigneur! miséricorde! s'écria Ed, lorsque par un effort surhumain, il eût réussi à ingurgiter l'atroce breuvage; c'est au moins aussi mauvais que le poison!
--Jamais! mon bon! jamais! observa Squire: si vous en réchappez, il faudra bénir cette médication bienfaisante.
--Mes amis! je m'en vais! c'est fini, je le sens! voyez plutôt! hurla le patient qui se laissa tomber presque inanimé sur le sol.
Les trois impitoyables farceurs eurent un moment d'anxiété: Ed se tordait dans les angoisses très-réelles d'une indigestion monstrueuse. Heureusement la vigueur de sa constitution prit le dessus, d'abondants vomissements le soulagèrent: il s'endormit tout brisé et tout endolori, d'un profond sommeil.
La farce était jouée; les trois conspirateurs se retirèrent en leurs lits respectifs, dans le ravissement d'avoir aussi bien et aussi complètement réussi.
Puis, ils s'abandonnèrent béatement aux douceurs du repos.
Mais à une heure indue de la nuit, vers le matin, tous les dormeurs furent éveillés en sursaut par un bruit étrange; il leur sembla entendre quelqu'un entrer furtivement dans la chambre.
--Est-ce vous Doc? demanda en baillant Squire qui occupait le même lit avec Flag.
--Non, répondit l'autre: Je parie que c'est Ed: en tout cas il n'est pas dans le lit.
--Hé! l'ami Ed! qu'avez-vous donc pour être si matinal? Vous sentiriez-vous plus mal?
--Mal...! grommela l'infortuné, d'une voix de somnambule; je voudrais bien savoir si vous ne seriez pas dolents et tourmentés, ayant le corps bourré d'huile et de graisse!
Un gros rire à demi étouffé fut la seule réponse. Ed s'en formalisa:
--Il vous est facile de rire, Messieurs, je n'en doute pas: je voudrais seulement que quelqu'un de vous eût été aussi proche d'un empoisonnement mortel, et qu'il eût souffert toutes les épreuves qu'il m'a fallu traverser; nous verrions bien s'il trouverait la chose aussi réjouissante!
--C'est un fait! observa Squire avec un accent sympathique. Mais comprenez, cher, qu'à présent vous voilà hors d'affaire: nous en sommes heureux... mais heureux...! au point d'en avoir le fou rire.
--D'ailleurs, ajouta Flag! nous ne rions pas de votre accident; Dieu nous en garde! nous trouvons seulement, que votre médication,--si complètement efficace,--avait un cachet,... comment dirai-je?... un caractère... fort bizarre. Enfin, je pense, mon brave Ed, que vous restez notre débiteur d'au moins trois belles peaux de loups; car en absorbant ainsi leur ragoût futur, vous nous avez fait tort d'une superbe rafle; la nuit était magnifique pour la sortie du loup.
--Que la peste vous confonde tous! vous et les loups! gronda la victime en continuant à se heurter çà et là dans les ténèbres, au milieu de ses évolutions inquiètes.
--Allons, ami Ed, calmez-vous, ne vous faites pas de bile! Il n'y a eu là-dedans qu'un oubli bien involontaire. Doc va doubler ses jours de corvée, pour vous remplacer; il fera la cuisine pendant trois jours encore, en punition de sa négligence.
Il ne fallait rien moins que cette flatteuse promesse pour calmer le malade: peu à peu son agitation fut calmée, tout le monde se rendormit.
Dès les premières lueurs de l'aube, le quatuor fut debout; on expédia vivement le déjeûner afin de mettre en train, sans retard, les affaires de la journée.
Les jeunes _squatters_ se doutaient bien que Newcome ne manquerait pas de déraciner leurs clôtures pour les reculer à sa ligne idéale de démarcation sur le terrain de Squire et de Doc: ces deux derniers formèrent donc le projet de se tenir sur les lieux afin de s'opposer à l'usurpation.
Flag avait rendez-vous avec une compagnie d'arpenteurs qui devaient l'occuper à une assez grande distance, et le retenir jusqu'à la nuit.
Ed déclara que son intention était d'aller à la chasse, si, après le repas, il se sentait la force de porter son fusil.
--Vous ferez acte de bonne camaraderie à notre égard, observa Flag, en fusillant les loups que vous avez mis hors de danger cette nuit.
--Que la peste vous confonde, Flag! Je ne sais ce qui m'a empêché de faire feu sur vous ou sur Doc, ou sur celui qui a laissé traîner cette strychnine sur la table. Je ne suis pas encore bien sûr que toute cette aventure ne serve pas de base à une bonne plainte de ma part contre vous tous, qui amènerait parfaitement votre arrestation.
--Non, mon chéri, répliqua Doc avec un sourire agaçant, car il n'y avait pas plus de strychnine que sur ma main. Le tour a été bien joué, croyez-moi.
Ed lança successivement un regard sur Squire et sur Flag; il les vit gonflés d'un éclat de rire tout prêt à faire explosion. La vérité se fit aussitôt jour dans son esprit; il avala à la hâte sa tasse de café, et, sans prendre aucune autre nourriture, il se leva de table, prit son fusil et sortit sans dire un seul mot.
--Whew...! il s'en va plus ahuri qu'un chat ébouillanté, dit Flag en riant; je ne serais point étonné qu'il méditât de prendre une éclatante revanche.
--Certainement: une autre bonne farce serait de faire mettre son aventure dans les journaux. Ah! ah! ah! serait-il enragé! Sa dignité _Éditoriale_ recevrait un cruel échec. Dans tous les cas il ne nous pardonnera pas, soyez-en sûrs.
--Bah! une tempête dans une théière! fit Squire en pirouettant.
--C'est cela; et l'orage sera passé d'ici à l'heure du dîner: Ed n'a presque rien mangé ce matin; or, la faim est un puissant réactif pour amener l'ennemi à composition, répondit Doc philosophiquement.
--Eh bien! adieu mes amis, il faut que je parte, dit Flag en se levant et faisant ses préparatifs: Ayez soin de vous, Doc; prenez bien garde que Ed ne nous fasse aucune cuisine d'ici à quinze jours; il nous empoisonnerait pour tout de bon.
A ces mots, le jeune arpenteur tourna les talons et s'éloigna en sifflant.
--Flag est un bon garçon, observa Doc; ce serait dommage qu'il ne réussît pas.
CHAPITRE III
UNE TRAGÉDIE DANS LES BOIS
Les splendeurs joyeuses d'une belle matinée printanière semblaient avoir donné à toute chose une vie et une animation particulières. Partout, dans les bois, retentissaient le chant des oiseaux, le murmure des insectes, l'harmonie charmante et inexprimable de ces mille petites voix confuses qui se réunissent pour former l'hymne grandiose de la nature heureuse dans sa solitude. Dans les clairières on voyait çà et là, folâtrer gracieusement les jeunes loups des prairies, glisser de monstrueux serpents roulés en anneaux étincelants, voler des papillons, courir des écureuils aux branches les plus aériennes des arbres.
Henry Edwards et Frédéric Allen (_Doc_ et _Squire_ du précédent chapitre) ne pouvaient contenir leur admiration à l'aspect du ravissant spectacle qui émerveillait à chaque pas leurs regards.
Leur route côtoyait les bois des collines, en suivant un sentier qui séparait la prairie des régions boisées: d'un côté ondulait l'Océan de la verte plaine; de l'autre, la forêt profonde, comme une toison luxuriante, couvrait à perte de vue les croupes fuyantes des collines dont les pentes douces descendaient jusqu'au Missouri. Par intervalles quelques longues avenues livraient passage aux regards, et dans le fond lumineux de ces voûtes ombreuses, on voyait scintiller les flots majestueux du _Père des Eaux_.
Un ciel dont l'azur sans tache annonçait une atmosphère pure, un soleil radieux, dans l'air et sur la terre les effluves balsamiques du jeune printemps, le bonheur de vivre, la force, la santé, le courage, l'espoir, tout souriait aux jeunes voyageurs.
La hache sur leurs robustes épaules, alertes, gais, heureux, ils cheminaient enchantant, parlant et riant.
O verte jeunesse! sourire de la vie! fleur de l'existence! que ton âme reste joyeuse! ton soleil brillant! ton ciel sans nuages!...
Et pourtant, par cette douce matinée, il y avait une jeune et charmante créature qui «ployait tristement la tête sous le fardeau de la vie.» Après avoir préparé le repas de son père, et mis tout en ordre dans sa pauvre cabane, Alice était sortie à pas lents avec une corbeille pour cueillir les fraises qui, par millions, tapissaient le sol humide des bois.
Elle était, au milieu de ce paysage enchanteur, une ravissante apparition, avec son blanc chapeau de paille que débordaient de partout les boucles soyeuses de ses cheveux blonds, son châle écarlate croisé sur la poitrine et noué derrière la taille, sa robe gris-perle flottant au gré de la brise matinale.
Doc et Squire, en l'apercevant au sortir d'un bosquet, ne purent retenir une exclamation admirative; leurs regards la suivirent avec une sympathie facile à concevoir. Ils ne songeaient déjà plus qu'ils étaient partis pour aller disputer, pied à pied, leur territoire à son père.
Alice Newcome leur était personnellement inconnue, mais sa réputation de beauté, bien répandue parmi les settlers, était depuis longtemps parvenue jusqu'à eux. Il leur suffit d'un coup d'oeil pour deviner qu'elle était cette charmante glaneuse de fraises, près de laquelle ils allaient passer.
Les deux jeunes gens lui adressèrent un respectueux salut, mais continuèrent leur route en ralentissant le pas et se creusant la tête pour trouver quelque bon prétexte qui leur permît de lui adresser la parole.
De son côté, Alice leur avait adressé un timide regard, mais sans coquetterie. Elle ignorait tout artifice, la naïve enfant; ses beaux yeux, limpides comme l'azur, reflétaient son âme pure, franche, loyale.
A peine les voyageurs eurent-ils fait quelques pas, qu'un cri de terreur se fit entendre: c'était la jeune fille qui l'avait poussé. Ils revinrent en toute hâte vers elle, et la trouvèrent immobile et comme pétrifiée par la terreur, les yeux fixés sur un grand buisson tout proche.
Un coup d'oeil suffit aux jeunes gens pour juger de la situation: deux énormes serpents enroulés ensemble froissaient les hautes herbes sous leurs monstrueux replis et s'avançaient vers le sentier.
--N'ayez pas peur, ces animaux ne sont point d'une espèce dangereuse; miss... miss Newcome, je présume? dit Fred Allen.
La jeune fille poussa un soupir de soulagement:
--Merci, messieurs, répondit-elle, je vous demande mille pardons d'avoir interrompu votre course; je suis d'une poltronnerie extrême en présence des serpents, et je ne sais pas distinguer ceux qui sont inoffensifs de ceux qui sont venimeux.
Tout en parlant, Alice et ses deux auxiliaires s'étaient rapidement éloignés de l'horrible groupe des reptiles.
--Je ne m'étonne nullement de votre frayeur, miss, se hâta de dire le docteur, vos impressions sont exactement les miennes; je frissonne toujours des pieds à la tête quand j'aperçois un serpent, venimeux ou non. Mais, permettez-moi de pendre pour quelques instants votre corbeille, vous êtes encore toute tremblante.
--Je vous remercie, sir; ma corbeille est trop petite pour me paraître lourde; d'ailleurs elle n'est qu'à moitié pleine, ajouta Alice en souriant, et je ne pense pas qu'il m'arrive de la remplir aujourd'hui.
--Vous avez peur d'avoir peur encore?... répliqua gaîment Allen. Puis il ajouta, en prenant la corbeille: Voyons si vous en avez assez pour votre dîner: Ah! mais non! elle n'est qu'à moitié pleine. Écoutez, mon claim fourmille de fraises; le docteur et moi nous allons nous mettre à l'oeuvre et vous compléter votre provision en un clin d'oeil, si vous voulez nous le permettre.
Une expression d'inquiétude vint aussitôt troubler le visage d'Alice; elle s'avança vivement, la main tendue, pour reprendre sa corbeille.
--Non, non! répondit-elle précipitamment; vous êtes trop bon, je ne veux pas vous déranger plus longtemps.
Les jeunes gens furent surpris du ton avec lequel fut dite cette phrase, et ne parvinrent pas à dissimuler leur étonnement. La jeune fille s'en aperçut fort bien, mais son trouble parut s'accroître, elle poursuivit avec une nuance d'amertume.
--N'êtes-vous pas, je crois, les gentlemen avec lesquels mon père est en dispute relativement aux limites des claims? J'ignore de quel côté est le bon droit. En conscience, je suis obligée de reconnaître que mon père est violent, irascible; mais, sirs, je crains qu'il n'arrive quelque malheur si ces discussions se perpétuent.
En finissant, la voix d'Alice était tremblante, des larmes roulaient sur ses paupières. Allen et son ami furent touchés; le chagrin d'une aussi charmante affligée ne pouvait manquer d'être contagieux.
--Ne vous alarmez pas pour votre père, miss Newcome, lui dit Allen avec la plus grande douceur; je vous donne ma parole de ne jamais user de violence dans aucune occasion.
--Je vous fais, de tout mon coeur, la même promesse, dit le docteur.
--C'est que je suis bien en peine, reprit douloureusement la jeune fille: je ne dois pas vous cacher, sirs, que mon père est sorti ce matin avec son fusil, dans un état d'emportement terrible.
--Eh bien! dit Allen en prenant un air d'indifférence affectée, votre père n'a rien à craindre et nous seuls sommes en danger; car, ainsi que vous pouvez le voir, nous ne sommes point armés.
Alice était peu habituée à de semblables conversations; elle garda timidement le silence, mais son doux regard fit à Allen une réponse bien plus expressive que tous les discours du monde. Le jeune homme, touché jusqu'au coeur par ce muet appel à sa bienveillante modération, se hâta de dire d'une voix émue:
--Maintenant, en signe de paix et de réconciliation, vous allez nous permettre de cueillir nos fraises pour en remplir votre corbeille; vous regagnerez ensuite votre logis, gentiment approvisionnée, et nous arriverons peut-être enfin à conclure une trève à toutes ces discussions. N'est-ce pas, docteur?
--Oui! je serais bien heureux d'en finir avec ces tiraillements pénibles, répliqua ce dernier en prenant doucement la corbeille où son compagnon commençait déjà à jeter des fraises.
Ainsi pressée, la jeune fille les laissa faire en souriant. Intérieurement il lui semblait que cette petite aventure n'avait rien de «dangereux,» et, qu'au contraire, le retard apporté dans la marche des jeunes gens serait utile, puisqu'il les ferait arriver moins vite sur les lieux contestés; pendant ce temps la colère de Newcome aurait le temps de s'apaiser un peu à la fraîcheur du matin.
Cette pensée, et quelques autres sentiments dont elle ne se rendait pas compte, ramenèrent le calme dans son esprit, les teintes rosées sur ses joues, le sourire sur ses lèvres: elle reçut la corbeille remplie jusqu'au bord, en remerciant avec effusion.
--Adieu maintenant, miss Newcome, dit Allen; peut-être avant ce soir votre père nous invitera à en manger chez vous.
--Dieu le veuille! j'en serais bien heureuse! répondit l'enfant avec une naïve ardeur.
Puis, tout à coup se rappelant les sévères paroles de son père, et songeant que sa conversation avec des étrangers avait duré trop longtemps, Alice rougit, baissa la tête et s'enfuit.
Après l'avoir suivie des yeux jusqu'à ce qu'elle eût disparu derrière les arbres, Squire et Doc continuèrent leur promenade matinale.
En arrivant sur le territoire litigieux, ils trouvèrent leurs pieux arrachés entièrement, une nouvelle rangée plantée fort avant sur leur claim, en détachait une portion considérable. Cet empiétement audacieux, en tranchant dans le vif sur leur propriété, la dépouillait d'un superbe pâturage et d'une futaie magnifique.
Leur premier mouvement fut loin d'être pacifique, et ils n'auraient pas eu besoin d'être beaucoup excités pour recourir aux moyens violents. Quoiqu'ils eussent pour eux déjà le droit légal d'une concession authentique, le _droit du plus fort_ commençait à leur paraître préférable.
Cependant, disons-le à leur louange, le souvenir des pacifiques promesses qu'ils venaient de faire à la tremblante Alice leur revint à l'esprit; ils formèrent la bonne résolution d'y rester fidèles.
--Tout ce que nous pouvons faire en cette occurrence, dit Allen, c'est d'imiter ce vieux singe de Newcome; arrachons ses clôtures et transportons-les à leur place légitime.
--Adopté à l'unanimité! répondit gaîment le docteur; je ne vois guère d'autre parti à prendre.
Aussitôt les jeunes gens se mirent vigoureusement à l'oeuvre. Ils travaillèrent ainsi pendant une heure et demie sans être troublés dans leur occupation solitaire; mais lorsqu'ils arrivèrent à la forêt, ils aperçurent Newcome qui, appuyé sournoisement derrière un arbre, guettait tous leurs mouvements. Ne voulant pas avoir l'air de le reconnaître, jusqu'à ce qu'il s'annonçât lui-même, ils continuèrent leur besogne comme si rien n'était; arrachant, replantant, consolidant leurs pieux.
Lorsqu'ils furent tout à fait proches de lui, l'action s'engagea:
--Vous verrez sous peu votre travail perdu, leur dit l'irascible voisin avec un affreux sourire.
--Eh bien! nous recommencerons la partie dès que vous aurez fait votre jeu, répliqua aigrement le docteur.
--Oui, mais viendra le moment où vous aurez recommencé une fois de trop, gronda l'autre.
--Est-ce une menace? par hasard! demanda le docteur d'une voix de cuivre.
--Rappelez-vous notre promesse, Doc! murmura Allen à son oreille, de façon à ce que Newcome ne l'entendît pas; laissez aboyer ce vieux dogue, il ne peut nous faire grand mal.
--Oh! oh! quand je n'aboie plus, je mords, moi! riposta avec une sauvage emphase Newcome, qui avait compris les derniers mots.
Allen se doutait bien que cette escarmouche verbale ne finirait pas bien; pour donner à son ami le temps de se calmer, il s'empressa de prendre la parole avant le docteur.
--Nous ne pouvons croire, M. Newcome, dit-il posément, que vous ayez l'intention de commettre vis-à-vis de nous quelque acte violent ou illégal. Si nous ne pouvons arriver au règlement de cette difficulté entre nous, il faudra la déférer au claim-club ou à une cour de district, comme vous aimerez mieux.
--Oh! mais non! vous ne me fourvoierez pas dans les buissons de la chicane, mes beaux mignons! reprit Newcome en ricanant: je sais trop bien où s'en iraient mes droits, dans cette hypothèse. Des gens comme vous ne sont pas gênés par un excès d'honnêteté!... Je m'entends, et je préfère régler moi-même mes petites affaires.
--Prenez garde à ce que vous dites! s'écria le docteur dont le sang irlandais se mettait promptement en ébullition.
--Bast! n'écoutons donc pas ce pauvre fou! dit Allen en se détournant avec une expression de mépris.
Au même instant Newcome lui lança sur la tête un énorme gourdin qu'il avait tenu tout prêt: Allen aurait été assommé, si le docteur n'eût paré le coup avec sa hache en coupant le bâton, et le rejetant sur Newcome.
Les yeux de ce dernier étincelèrent comme ceux d'un loup; instinctivement il prit et arma son fusil qui, jusque-là, était resté appuyé contre un arbre.
--Faites attention! Newcome! Malheur à vous si vous faites feu! cria Allen. Je retirerai si vous voulez mes propos offensants, que vous avez pourtant provoqués. Croyez-moi, restons-en là, avant qu'il survienne entre nous matière à quelque terrible regret.
--Pas de trève, non! cet homme doit être mis en arrestation! vociféra le docteur hors de lui.
--Eh bien! arrêtez-moi si vous pouvez! répondit Newcome en serrant les dents.
A ces mots, il jeta son fusil sur son épaule et disparut dans le fourré.
Les jeunes gens restèrent durant quelques minutes en délibération, ne sachant quelle allure donner à cette méchante affaire, en présence d'un tel ennemi.