Part 6
Je vais plus loin; je crois avec l’auteur déjà cité qui en a montré quelque chose, «à l’accord des conclusions légitimes de la méthode rationnelle en philosophie et dans les sciences naturelles avec les enseignements chrétiens sur la nature de Dieu, sur sa providence et sur sa création[24].»
[24] _Philosophie spiritualiste de la nature_. Préface, p. XX.
Et pour vous dire le fond de ma pensée qui, au premier abord, pourra choquer bien des esprits, je suis très convaincu qu’il est possible d’entreprendre d’une manière véritablement scientifique, ce qui a été déjà vaguement entrepris tant de fois, je veux dire d’appliquer à toute la physique et à toutes les sciences, l’idée qui inspira Kepler dans sa merveilleuse découverte du monde astronomique, et qu’il indique dans son chapitre: «Du reflet de la Trinité dans la sphère.» _De adumbratione Trinitatis in sphærico._ Si la sphère et ses dérivés sont partout, si cette forme renferme, en effet, quelque vestige, quelque ombre du grand mystère, il s’ensuit donc qu’il y a partout vestige de la Trinité, comme l’affirmait Kepler d’après la théologie catholique.
Et, pour ce qui est de la physique en particulier, je ne dirai pas avec les Allemands, ni avec Lamennais dans son _Esquisse d’une philosophie_, «que toute force, quelle qu’elle soit, est un écoulement du Père, un don qu’il fait de lui-même; que toute intelligence, toute forme, quelle qu’elle soit (notamment la lumière) est un écoulement du Fils, un don qu’il fait de lui-même; que toute vie (notamment le calorique) est un écoulement de l’Esprit, un don qu’il fait de lui-même[25],» et que par conséquent les trois forces de la nature sont les personnes divines. Nous dirons que tout ce panthéisme est absurde; il renferme pourtant une vérité qu’il défigure, savoir: l’universelle présence de Dieu et son action universelle, et la signature en toute chose de son indivisible Trinité, ce que saint Paul touchait quand il disait: «Nous sommes en lui, vivons en lui, et nous mouvons en lui.» _In ipso vivimus, movemur et sumus._
[25] Lamennais, _Esquisse d’une philosophie_, t. I, p. 338.
CHAPITRE XI
PHYSIOLOGIE
S’il est une science que stérilise son isolement, et que vivifierait, ou plutôt que transfigurerait son union à la philosophie, et par celle-ci à la théologie, c’est la physiologie[26].
[26] Voir le _Traité de la Connaissance de l’âme_, liv. I, chap. III, et liv. III, chap. III.
Je vous signale l’état actuel de cette science. Il est tel aujourd’hui, en France, que le doyen d’une faculté de médecine, dans son cours de 1850, citait à ses élèves Helvétius, Cabanis et Condillac, comme les auteurs à consulter sur les rapports du physique et du moral.
D’un autre côté, néanmoins, la physiologie, de Burdach, longtemps repoussée, commence à être appréciée par les esprits philosophiques. On fera justice des traces de panthéisme que renferme ce grand ouvrage, et l’on saura en exploiter les fécondes intuitions.
Burdach avait écrit un premier traité de physiologie (_Blick in’s Leben_) où il cherche à montrer dans l’ensemble et les détails de la science une seule idée, celle de la Trinité. Mais ce travail ayant été taxé de _conception physiologique a priori_ (grande injure aux yeux des physiologues), l’auteur a écrit, en conservant le plan invisible de son idée, son traité de _physiologie expérimentale_.
Un esprit au moins aussi profond que Burdach, mais plus exact et entièrement chrétien, c’est Schubert (de Munich). Il faut connaître surtout son livre intitulé: _Histoire de l’âme_. Vous y trouverez de très grandes vues de théologie, de philosophie et de physiologie comparées, sans panthéisme.
Un homme, Gœrres, moins spécial que les précédents, en physiologie, n’est rien moins que le premier auteur d’une découverte fondamentale vulgairement attribuée à d’autres. Gœrres, le premier, a distingué dans la moelle épinière les nerfs du sentiment et les nerfs du mouvement. Or, ce vigoureux esprit a fait dans sa mystique et ailleurs d’heureux efforts de physiologie et de psychologie comparées.
L’étude de la physiologie aura pour vous, entre autres avantages, ce résultat pratique, de vous faire toucher du doigt la profonde décadence de la philosophie médicale parmi nous, de vous montrer clairement la possibilité d’une magnifique réforme, et de vous inspirer peut-être la grande pensée de l’entreprendre.
Quant à nous, nous avons parlé de ces choses dans le _Traité de la CONNAISSANCE DE L’AME_, et nous croyons avoir posé les bases de la _Psychologie_ et de la _Physiologie_ comparées[27]. Efforcez-vous de comprendre, de juger par vous-même, les thèses que j’ai essayé d’établir sur ce point. Elles sont le fruit d’un fort grand travail suivi pendant un quart de siècle au moins. Elles n’ont point été attaquées. Au point de vue physiologique, des esprits éminents les ont jugées solides.
[27] _Connaissance de l’âme_, liv. I, chap. III.
CHAPITRE XII
GÉOLOGIE, GÉOGRAPHIE, HISTOIRE
I
Ce qui manque, à peu près partout dans l’enseignement, c’est l’ensemble. Mais dans aucun enseignement ce défaut n’est plus sensible ni surtout plus fâcheux qu’en histoire.
Le défaut d’ensemble en histoire équivaut à l’erreur. Faute d’ensemble, on perd de vue la proportionnalité des faits; dès lors, toute la science du passé devient informe sous nos yeux. On fausse l’histoire en ôtant aux faits leur mesure. On ne ment pas, on ne tronque pas absolument, on n’ajoute pas, mais on groupe les objets, et on dirige où l’on veut la lumière qui les montre. On a deux manières inverses de voir, l’une qui grossit, l’autre qui diminue, ce qui détruit toute la vérité du spectacle; on voit, comme cet animal de la fable, successivement avec les verres opposés de cette lunette.
On voit de près tout ce qui charme. On voit de loin ce qui déplaît.
Par là, on peut établir par l’histoire les plus redoutables mensonges et les plus pernicieuses erreurs. C’est pour cela que M. de Maistre a pu dire: «L’histoire depuis trois cents ans, est une conspiration permanente contre la vérité.» Parole capitale, à laquelle on commence à faire droit.
Je voudrais pour cette seconde éducation que vous entreprenez par amour de la vérité, vous voir reprendre vos études historiques en commençant par l’histoire universelle, vue d’abord dans le plus rapide ensemble. Dès ce premier coup d’œil jeté sur toute l’histoire, je voudrais faire entrer toute la science comparée que comporte l’histoire, astronomie, géologie, géographie, philologie, philosophie, théologie. Évidemment l’esprit moderne travaille à la philosophie de l’histoire, et la vanité d’un si grand nombre de tentatives malheureuses sur ce point n’empêche pas cette tendance d’être profondément utile et vraie.
Et puisque j’ai nommé la théologie, je voudrais, en effet, que l’histoire fût pour vous une étude sacrée, et que vous pussiez dire avec Ritter: «Cette science est pour moi une religion.» Je voudrais qu’avec saint Augustin et Bossuet, vous pussiez contempler dans son ensemble la marche du genre humain, en y cherchant cette trace de Dieu dont un prophète a dit: «Seigneur, qu’il nous soit donné de connaître votre route sur cette terre, et votre plan providentiel pour le salut de tous les peuples[28].» Est-ce que le progrès de l’histoire est autre chose que le progrès de la religion? Est-ce qu’on ne peut pas donner de la religion et de l’histoire cette seule et même définition: «Le progrès de l’union des hommes entre eux et avec Dieu?»
[28] Ut cognoscamus in terra viam tuam, in omnibus gentibus salutare tuum. (Ps. LXVI.)
Puis il faudrait étudier d’abord le théâtre où se passe la scène de l’histoire,--cette planète qui nous est donnée,--et méditer ce qui nous est connu de sa nature, de son origine et de ses destinées.
Il faut d’abord la voir voguer comme un navire et louvoyer sur l’écliptique, en roulant sur son axe, et courant autour de ce centre glorieux d’où lui viennent la lumière et la vie. Il faut voir sa petitesse relative, connaître sa jeunesse, et savoir qu’elle mourra. Nous avons parmi les planètes une planète morte, les autres mourront aussi. Nous voyons parmi les étoiles s’éteindre des soleils; le nôtre s’éteindra aussi. Ce qu’il faut en conclure d’abord est que nous sommes des passagers sur un vaisseau. Puis en voyant courir ce vaisseau, avec son infatigable vitesse et la surprenante précision de sa marche, demandons-nous: Pourquoi court-il, et où va-t-il? et répondons avec le prince des géographes: «La terre, dans ses révolutions perpétuelles, cherche peut-être le lieu de son éternel repos[29].»
[29] Voir dans la _Connaissance de l’âme_, le livre intitulé: _le Lieu de l’immortalité_.
Quand nous saurons par l’astronomie et la géologie que nous avons commencé,--puisque si notre terre n’a pas été d’abord un nuage, ce qui est bien probable pourtant, du moins il est certain qu’elle a été tout entière dans le feu, puis tout entière sous l’eau;--quand nous saurons que nous avons commencé, que nous sommes jeunes, que nous devons finir, nous tiendrons les deux bouts de l’histoire, notre origine et notre fin, et nous ne pourrons regarder l’une et l’autre que dans une humble et religieuse contemplation. La vue de ce monde qui est né, qui doit mourir, qui est en marche, qui est toujours à moitié dans la nuit et à moitié dans la lumière, qui est fécond par places et par intermittences, nous fera comprendre ces poétiques assertions de Herder: «Notre humanité n’est qu’un état de préparation et le bouton d’une fleur qui doit éclore. L’état présent de l’homme est le lien qui unit deux mondes.»
Puis, regardant en elle-même cette demeure du genre humain; examinant son plan géographique, aussi visiblement tracé avec intelligence que le plan d’une maison; contemplant aussi le prodige de sa vie météorologique et de ses arrosements: ces inondations de lumière, de chaleur, d’électricité, d’eau féconde, qui ont un but aussi visible, aussi prémédité que le travail d’un jardinier; n’oubliant pas de remarquer aussi la richesse de son sein, plein d’armes, d’instruments, de trésors,--vous conclurez encore, avec Ritter, «que notre globe est manifestement une demeure préparée par une intelligente bonté, pour l’éducation d’une race d’hommes.»
Et lorsqu’enfin sur ce théâtre vous verrez venir successivement des créatures irraisonnables et muettes, pour y attendre un être intelligent et libre, qui parle, qui connaît et qui veut; quand vous verrez, comme de vos yeux, Dieu même déposer sur la terre l’homme qui n’y était pas l’heure d’avant, et quand vous aurez bien compris qu’il est une date précise, un lieu précis où un homme a été tout à coup suscité dans le monde pour être père du genre humain; je crois que ce spectacle, si vous savez le contempler, en laissant tomber un instant le lourd aveuglement et l’inquiète incrédulité qui nous dérobent tout rayon de lumière, je crois que ce spectacle mettra en vous le germe de l’histoire, et l’esprit de l’histoire pour développer le germe.
Vous verrez bien que cet homme, qui est intelligent et libre, a un but idéal qu’il peut connaître, et que sa liberté doit atteindre. La marche vers le but, c’est l’histoire, et comme l’homme marche au but librement par le chemin qu’il veut, et s’en détourne s’il le veut, vous comprendrez qu’il est le roi du monde et en dirige sous l’œil de Dieu, la destinée.
Et aussitôt vous diviserez l’histoire en trois questions:
Premièrement: Où en sommes-nous, relativement au but?
Secondement: Quelle route avons-nous parcourue?
Troisièmement: Quel chemin nous reste-t-il à faire? qu’est-ce que le passé nous apprend sur la marche de l’avenir?
II
Notez que l’enseignement ordinaire de l’histoire ne traite jamais la première question. Je me suis souvent demandé pourquoi il n’y avait nulle part un cours d’histoire sur ce sujet: ÉTAT PRÉSENT DU GLOBE. C’est par là qu’il vous faut commencer dans votre seconde éducation. Il semble du reste qu’un homme religieux, aimant Dieu et ses frères, devrait toujours avoir l’image totale du globe présente à la pensée. Nous prions devant le crucifix. C’est justement ce qui convient. Mais la vraie croix n’est pas isolée de la terre: la vraie croix est plantée en terre; le crucifix réel tient au globe: la base, le pied du crucifix, c’est un globe arrosé du sang de Jésus-Christ. Ne faites jamais de ces deux choses qu’une seule image. C’est là la vraie, la belle, la complète image de piété. Regardez, contemplez cette terre, temple de Dieu, cette demeure commune de nos frères et de nos sœurs donnée de Dieu à ses enfants; et dites-vous: Où en sont-ils? Que deviennent-ils? Qu’est-ce que leur passé? Où sont leurs espérances? Priez alors pour eux, et rappelez-vous cette partie d’une prière catholique: «O père qui as donné à tes enfants ce globe pour le cultiver, fais qu’ils n’aient qu’un cœur et qu’une âme, de même qu’ils n’ont qu’une seule demeure.»
Ici encore, vous pourrez recevoir l’esprit de l’histoire et l’amour de son plan providentiel.
Regardez donc et comparez, sur toute la terre, l’état présent des hommes, les circonscriptions naturelles dans le plan de la terre habitable, les races, les langues, les religions, l’état intellectuel et moral, l’état social et politique. Faites intervenir ici les grands résultats de la physiologie, de la philologie et de la symbolique comparées.
Vous ne tarderez pas à découvrir une race centrale et civilisatrice, enveloppée par le reste du genre humain, comme un noyau par son écorce, race blanche, géographiquement entourée d’hommes de toute couleur, dépositaire du culte d’un seul Dieu, entourée d’idolâtres ou même d’adorateurs explicites du mal; dans cette race seule, la famille, c’est-à-dire l’élément social, constitué par l’unité du lien; dans cette race seule, quelques traces de chasteté, c’est-à-dire de spiritualité, tempérant la fermentation maladive de la génération charnelle, et permettant à quelques hommes, en quelque chose, de devenir lumière et amour libre, afin de diriger le monde vers la justice, la vérité, la liberté, l’union; partout ailleurs, l’humanité découronnée, dégradée par la sensualité débordante, et par l’intempérance sans frein; partout ailleurs, l’humanité paralysée, écrasée dans l’un des deux côtés d’elle-même, l’un des deux sexes; mais toujours la justice, l’intelligence, la science, la force, la dignité, la liberté, ou leur absence, proportionnées, dans chaque partie du genre humain, à la plus grande ou moindre participation de chaque peuple à la lumière et à la religion du noyau central et civilisateur.
Mais parmi les peuples même les plus rapprochés du modèle, quelle distance relativement à l’idéal! A part quelques héros, où en sont les meilleurs des hommes et les peuples les plus éclairés? Que savent-ils et comment vivent-ils? Chez qui Dieu règne-t-il? De quel peuple Dieu peut-il se servir aujourd’hui pour faire marcher l’histoire, et avancer le monde vers le but de sa volonté sainte?
Voilà quelques remarques sur la première question: Où en sommes-nous?
III
Entrez alors dans la seconde, et, sans jamais perdre de vue tout ce premier tableau, reprenez, toujours par voie de synchronisme, et d’histoire générale comparée, l’histoire distincte des races et des nations; toujours avec rapidité, en parcourant, aussi rapidement qu’il se pourra, chaque ligne, depuis son origine perceptible jusqu’à nos jours. Les revues de totalités peuvent seules instruire. Par là seulement, vous comprendrez ce qui retarde ou avance chaque nation et l’ensemble de l’humanité. Par là vous verrez clairement où est le courant principal de l’histoire; où sont les eaux stagnantes. Vous verrez à quelle époque précise l’humanité a cessé de dormir comme un lac, lac exposé à se corrompre tout entier; à quelle époque précise s’est enfin écoulé du lac un fleuve d’eau vive et vivifiante, qui peut-être entraînera tout.
Vous suivrez facilement ensuite le chemin parcouru par le fleuve.
IV
Quant à la troisième des questions historiques, «quelle est la voie de l’avenir?» je crois qu’il vous sera utile de la poser et de la traiter. Ce n’est plus, si l’on veut, que de la philosophie de l’histoire. Soit. C’est précisément la science comparée que nous cherchons.
Dans cette question, il faut partir de ce principe, que l’homme est libre et que le genre humain finira comme il voudra. Il faut admettre, avec l’Écriture sainte, que «Dieu a mis l’humanité et l’a laissée dans la main de son propre conseil; que la vie et la mort sont devant nous; qu’il nous sera donné ce vers quoi nous tendrons la main.» D’après cela, Herder avait raison de dire: «Tout ce qu’une nation ou une partie de l’humanité voudra sincèrement pour son bien lui sera donné.» Ce qui s’appuie encore sur la parole du Christ: «Si vous aviez la foi, rien ne vous serait impossible.»
Cela posé, nous devons croire qu’il est possible d’atteindre le but, et que si l’Église catholique dit: «O Père, qui as donné à tes enfants ce globe pour le cultiver, fais qu’ils n’aient qu’un cœur et qu’une âme, de même qu’ils n’ont qu’une seule demeure;» si cette sublime parole est manifestement le but, nous pouvons y atteindre, ou tout au moins en approcher, autant que l’homme sur terre peut approcher de la perfection. «Si on le voulait, dit saint Augustin, si l’on suivait les préceptes de Dieu, la république terrestre ferait, par sa félicité, l’ornement de ce monde présent, et s’avancerait, en montant toujours, vers le royaume de la vie éternelle[30].»
[30] Cujus præcepta de justis probisque moribus si simul audirent atque entrarent... et terras vitæ præsentis ornaret sua felicitate respublica, et vitæ æternæ culmen beatissime regnatura conscenderet. (_De Civit. Dei_, lib. II, p. 72.)
Voilà le but, l’idéal, le possible. Nous sommes libres d’y arriver. Mais y arriverons-nous, et par quelle voie, et quel serait, en ce cas, le plan de l’histoire future? C’est la question.
Et quelle question plus grande et plus pressante? C’est l’homme voyageur sur la terre qui se demande: Où est ma route? Où est «ce chemin de Dieu sur la terre[31]», qu’il faut connaître, et qui mène au but?
[31] Ut cognoscamus in terra viam tuam.
Vous comprenez que cette question est digne des plus sérieuses méditations d’une vie entière.
CHAPITRE XIII
LA MORALE
A vrai dire, l’histoire n’est que la morale en action. Mais il faut ajouter un mot sur la morale considérée comme science.
Je viens de lire avec bonheur un livre intitulé: _Conscience et Science du devoir_[32].
[32] Par J. Oudot, professeur à la Faculté de droit de Paris.
Ce livre est un signe du temps.
Oui, nous sommes dans le siècle de la science comparée, et aussi dans cette époque du monde qui correspond à l’état d’esprit de Leibniz lorsqu’il disait: «Je n’ai traversé la métaphysique et les sciences que pour arriver à la morale.»
Et c’est l’état d’esprit où je me trouve moi-même depuis bien des années. Aujourd’hui, je suis obligé d’avouer que j’ai horreur de la métaphysique abstraite, et de toute science qui ne se relie pas à la morale, à Dieu, au bien des hommes. Et je vois, avec une joie profonde, mon siècle en venir au même point.
La civilisation chrétienne, depuis trois cents ans, a créé ces sciences merveilleuses que traversa Leibniz, et qui changent aujourd’hui la figure du monde matériel; et maintenant, par l’histoire et la science sociale, développées surtout en notre siècle, l’esprit humain arrive à la morale, je dis à la morale considérée comme science, comme science très étendue, très féconde et très inconnue: science destinée à terminer la crise où l’Europe se débat depuis un siècle: science destinée à nous conduire à cet ordre nouveau dont Chateaubriand dit: «C’est sur la base du christianisme,--c’est-à-dire de la morale universelle,--que doit se reconstituer, après un siècle ou deux, la vieille société qui se décompose à présent.»
Tel est le temps où nous vivons. Et c’est un signe du temps que l’existence de plusieurs livres, tels que celui dont j’ai cité le titre, et d’un enseignement public aussi large et aussi élevé que celui qui se donne dans plusieurs chaires de la Faculté de droit de Paris, C’est une grande joie, pour ceux qui connaissent _la courbe_ qui suit notre siècle, d’entendre ses discours où l’on recueille cette conclusion: «La jurisprudence est placée au point d’intersection où les données de toutes les autres sciences viennent converger, pour que la science du devoir les coordonne. Le droit, qui doit diriger les nations, que peut-il sans les enseignements de la religion comme de la physiologie, de l’histoire comme de l’économie politique? Ce n’est pas une parole ambitieuse, c’est une vérité très certaine que cette antique définition: _La science du devoir est la science d’ensemble des choses divines et des choses humaines[33]._»
[33] Oudot, t. II, p. 244.
L’on comprend donc enfin que Droit, soit naturel, soit positif, Législation, Science gouvernementale, Politique, Économie politique, Science sociale et le reste, ne sont que des chapitres séparés d’une science unique et supérieure, qui n’est autre que la morale ou la science du devoir, et que cette science ne saurait être séparée de la religion. Et l’on proteste enfin hautement contre la mutilation qu’on opère quand on prétend voir des sciences différentes dans les divers aspects d’une science unique[34].
[34] _Conscience et science du devoir_, t. I, p. 358.
Oui, mutilation! Et de là les jugements si opposés que portent, sur la valeur et la tendance de plusieurs de ces sciences, des esprits qui devraient s’entendre. On m’assure, par exemple, que l’Économie politique est un fléau. Moi, je dis: C’est le salut des sociétés. Fléau, je le veux bien, pour ceux qui parlent d’économie politique séparée, mutilée; mais moi qui crois devoir toujours, d’après le conseil des sages, considérer les choses et en parler _selon leur vérité_ et non _selon leur vanité_, je vois, ou du moins, je veux voir, les êtres et les idées, non dans leur essence isolée, mais dans leurs relations vivantes et nécessaires. Quand je dis _feuille d’arbre_, je n’entends pas feuille tombée, mais feuille tenant à l’arbre. Et quand je parle d’Économie politique, je parle de la science sociale et de la science sociale ramenée à la morale, et de la morale ramenée à la religion. Voilà donc ce que l’on commence à comprendre. Et l’on comprend aussi, dès lors, que la _science_ du devoir est aussi étendue, aussi riche, aussi capable de progrès, que la _conscience_ du devoir est simple, universelle, primitive, antérieure à tout.
Science, c’est conscience éclairée, conscience qui veut et sait, qui, voulant la justice, connaît le point d’application où doit porter la force pour faire jaillir la justice triomphante, et atteindre le but, salut des hommes, des peuples et du genre humain.
L’effort pour pousser le monde à son but, voilà notre devoir. La lumière qui éclaire cet effort, voilà la science du devoir.
Ici, jeunes gens, est le grand point: connaître son devoir! Savoir ce qu’en ce siècle même vous devez à votre patrie et au genre humain tout entier; ne pas seulement avoir au cœur le dévouement, l’héroïsme peut-être, qui est en vous; mais savoir comment doit s’appliquer la bonne volonté du devoir, savoir juger les illusions du but, les effets des milieux, des distances; connaître les faux mouvements des bonnes volontés ignorantes, les faux élans des héroïsmes subversifs qui tuent pour délivrer, qui écrasent pour sauver. Il faut que si l’on donne son âme, sa vie, son enthousiasme, on sache du moins mener au but ces forces magnifiques avec la précision même de la science, qui mène au but l’emportement du feu, qui dirige sur des lignes tracées l’insaisissable éclair.
Vouloir et savoir, c’est pouvoir; vouloir ne suffit pas.