Part 3
Puis, le colonel Stenger, commandant la 8e brigade d'infanterie, et ses deux aides de camp s'installent dans la maison du bourgmestre, sur la grand'place; et, soit dit en passant, cambriolent immédiatement tous les tiroirs de leurs appartements; après quoi, du haut du balcon, ils assistent au défilé de leurs troupes.
Vers quatre heures de l'après-midi, hantés par l'idée fixe d'imaginaires francs-tireurs, des soldats pris de panique se mettent à tirailler dans les rues. Le colonel, au balcon, est atteint par une balle allemande et tombe. Un des aides de camp descend quatre à quatre en hurlant: «Le colonel est mort, il me faut le bourgmestre!» Celui-ci se sent perdu et dit à sa femme: «Ceci est grave pour moi.» Elle lui serre la main en lui disant: «Du courage!» Le bourgmestre est arrêté, maltraité par les soldats. Sa femme fait vainement remarquer au capitaine que son mari et son fils ne peuvent avoir tiré puisqu'ils ne possèdent aucune arme. «Ça ne fait rien, répond le soudard, il est responsable.» «En outre, ajoute-t-il, il me faut votre fils.» Ce fils est l'enfant de quinze ans qui vient d'être blessé à la jambe. Comme il marche difficilement, à cause de sa blessure, il est brutalisé sous les yeux de sa mère et conduit, à coups de pied, à l'hôtel de ville, près de son père.
Cependant, le même capitaine, soutenant toujours qu'on a tiré sur ses hommes, exige que Mme Tielemans visite avec lui la maison de la cave aux greniers. Il est obligé de constater que toutes les chambres sont vides et toutes les fenêtres fermées. Durant cette perquisition, il tient constamment la malheureuse femme sous la menace de son revolver. La fille de celle-ci se met entre sa mère et le sinistre personnage. Il ne comprend pas. Arrivés dans le vestibule, la mère lui dit: «Qu'allons-nous devenir?»--Froidement, il répond: «Vous serez fusillée ainsi que votre fille et vos domestiques.»
Maintenant, commencent le pillage et l'incendie méthodiques de la ville. Toutes les maisons du côté droit de la place sont en feu. De temps en temps, les soldats interpellent les femmes en s'écriant: «On va vous fusiller, on va vous fusiller!»--«A ce moment, dit textuellement Mme Tielemans dans sa déposition, les soldats sortaient de chez nous, les bras chargés de bouteilles de vin. On ouvrait les fenêtres de nos appartements et tout ce qui s'y trouvait était enlevé. Je me détournai pour ne pas voir ce pillage. A la lueur sinistre des incendies, mes yeux rencontrèrent mon mari, mon fils et mon beau-frère, accompagnés d'autres messieurs que l'on conduisait au supplice. Jamais je n'oublierai ce spectacle et le regard de mon mari cherchant une dernière fois sa maison et se demandant où étaient sa femme et sa fille; et moi, pour ne pas lui enlever son courage, je ne pouvais pas lui crier: je suis ici!»
Les heures passent. Les femmes sont chassées de la ville et, par une route jonchée de cadavres, menées comme un troupeau, dans une prairie lointaine où on les parque jusqu'au matin. Les hommes sont arrêtés. On leur lie les poignets derrière le dos, à l'aide de fils de cuivre si cruellement serrés que le sang gicle. On les groupe et on les force de se coucher sur le sol, de façon que la tête touche terre et qu'ils ne puissent faire aucun mouvement. La nuit s'écoule ainsi, tandis que la ville se consume et que le pillage et l'orgie continuent.
Entre cinq et six heures du matin, l'autorité militaire décide de commencer les exécutions, et que l'un des principaux groupes de prisonniers, composé d'une centaine de civils, assistera à la mise à mort du bourgmestre, ainsi qu'à celle du fils et du frère de celui-ci. Un officier annonce au bourgmestre que son heure est venue. En entendant ces mots, un citoyen d'Aerschot, nommé Claes van Nuffel, s'avance vers l'officier et le supplie d'épargner la vie du chef de la cité, il offre de mourir à sa place, ajoutant qu'il est l'adversaire politique du bourgmestre, mais qu'il estime qu'en ce moment celui-ci est nécessaire à la ville. L'officier répond sèchement: «Non, c'est le bourgmestre qu'il nous faut.»--Le bourgmestre se lève, remercie M. van Nuffel, ajoute qu'il mourra tranquille, qu'il a passé son existence à faire tout le bien qu'il pouvait, qu'il n'implore pas sa grâce, mais demande celle de ses concitoyens et de son fils, un enfant de quinze ans, dernière consolation de sa mère.--L'officier ricane et ne répond pas. A son tour, le frère du bourgmestre demande grâce, non pour soi, mais pour son frère et son neveu. On ne l'écoute pas. L'enfant se lève alors et va se placer entre son père et son oncle. A dix mètres, six soldats les couchent en joue; l'officier fait un geste du sabre, et, comme le dit la veuve de l'héroïque magistrat, «ce qu'il y avait de meilleur en ce monde avait vécu».
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«On plaça ensuite les autres civils par rangs de trois, nous dit dans sa déposition M. Gustave Nys, témoin oculaire de l'horrible drame dont il faillit être l'une des victimes. Celui qui avait le numéro 3 devait sortir du rang et s'aligner derrière les cadavres, pour être fusillé. Tous les civils avaient les mains liées derrière le dos. Mon frère et moi étions voisins; j'eus le nº 2, mon frère Omer, âgé de vingt ans, eut le nº 3. Je demandai alors à l'officier: «Puis-je remplacer mon frère? Pour vous, peu importe qui tombe sous vos balles; pour ma mère qui est veuve, mon frère, qui a terminé ses études, est plus utile que moi.» Encore une fois, il reste insensible à cette prière.--«Que le nº 3 sorte du rang!»--Nous nous embrassons, et mon frère Omer se joint aux autres. Ils sont une trentaine, alignés. Alors se passe une scène horrible: les soldats allemands avancent le long du rang, et lentement, en tuent trois à chaque décharge commandée chaque fois par l'officier.»
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De pareils traits passeraient inaperçus si l'on ne prenait la peine de les rechercher et de les recueillir pieusement dans l'énorme amas de drames qui durant plus de quatre ans a bouleversé et ravagé les malheureux pays que torturait l'envahisseur. S'ils se fussent rencontrés dans l'histoire de la Grèce ou de Rome, ils auraient pris place parmi les grandes actions qui honorent notre terre et méritent de vivre à jamais dans la mémoire des hommes. Il est de notre devoir de les mettre un instant en lumière et de graver dans notre souvenir les noms de ceux qui en furent les héros. Résumés ainsi, simplement, sèchement, comme il convient à la vérité historique, d'après des dépositions faites sous serment et qu'un greffier anonyme dépouilla de tout ornement littéraire ou sentimental, ils ne donnent d'abord qu'une bien pâle idée de l'intensité de la tragédie et de la valeur du sacrifice. Il ne s'agit pas ici d'une glorieuse mort affrontée dans l'ivresse de la lutte, sur un vaste champ de bataille. Il ne s'agit pas non plus d'une menace imprécise ou à longue échéance ou d'un danger incertain, éloigné et peut-être évitable. Il s'agit d'une mort obscure, solitaire, affreuse et imminente, au fond d'un fossé; et les six canons de fusil sont là, braqués presque à bout portant, qui, sur un signe du chef qui accepte votre offre, feront de vous, en un clin d'oeil, un tas de chairs sanglantes et vous enverront dans la région inconnue et terrible que l'homme redoute d'autant plus qu'il est encore plus plein de forces et de jours. Il n'y a pas une seconde d'intervalle ni d'espoir entre la question et la réponse, entre la vie et son bonheur et le néant et son horreur. Il n'y a pas d'encouragements, pas de paroles ou de gestes qui soulèvent ou entraînent, pas de récompense; en un instant tout est donné pour rien; et c'est le sacrifice dans sa nudité, sa pureté si pure qu'on s'étonne que même des Allemands n'aient pas été vaincus par sa beauté.
Il n'y avait pour eux qu'une façon de s'en tirer sans se déshonorer; c'était de faire grâce aux deux victimes: ou bien,--à supposer ce qui n'était pas, ce qui n'est jamais le cas,--qu'une mort fût absolument nécessaire, il y avait une deuxième solution qui était d'accepter l'offre et d'exécuter le martyr qu'ils eussent dû adorer à genoux. De cette manière ils n'eussent agi que comme les pires des barbares. Mais ils en ont trouvé une troisième que seuls, avant eux, les Carthaginois eussent sans doute inventée et adoptée. Ils ont du reste dépassé les plus barbares des barbares et égalé l'abominable morale punique, dans un autre cas qui rappelle celui de Régulus et qui sera le troisième trait d'héroïsme civil que je veux rappeler ici.
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Quelques jours après les scènes que je viens de rapporter, le 23 août de la même année, avaient lieu à Dinant des massacres en masse qui firent exactement six cent six victimes, parmi lesquelles onze enfants au-dessous de cinq ans, vingt-huit âgés de dix à quinze ans et soixante et onze femmes.
Rien ne saurait donner une idée de l'horreur et de l'infamie de ces massacres; et dans la longue et monstrueuse histoire des hontes de la Germanie, c'est une des pages les plus honteuses et les plus terribles. Mais je n'ai pas, pour l'instant, l'intention d'en parler. Il y aurait trop à dire. Je n'en veux aujourd'hui détacher qu'un épisode dont le héros de Dinant la Wallonne est digne de prendre place à côté de ses deux frères d'Aerschot la Flamande.
A l'entrée de Dinant, près du fameux Rocher Bayard, gloire légendaire de la jolie et riante petite cité, les Allemands occupent la rive droite de la Meuse et commencent la construction d'un pont. Les Français, dissimulés dans les broussailles et les replis de la rive gauche tirent sur les pontonniers. Leur feu est assez peu nourri; et les Allemands en infèrent, sans aucune raison, qu'il provient de francs-tireurs qui du reste n'ont jamais, dans toute cette campagne de Belgique, existé que dans leur imagination. Quatre-vingts otages, pris parmi la population de Dinant, sont à ce moment rassemblés et gardés à vue, au pied du rocher. L'officier allemand envoie l'un d'eux, M. Bourdon, greffier adjoint au tribunal, sur la rive gauche, pour annoncer à l'ennemi que si le feu continue, tous les otages seront à l'instant fusillés. M. Bourdon traverse la Meuse, accomplit sa mission, puis, repassant le fleuve, revient magnanimement se reconstituer prisonnier et déclare à l'officier qu'il a pu se convaincre qu'il n'y a pas de francs-tireurs, et que seuls les soldats français de l'armée régulière prennent part à la défense de l'autre rive. Quelques balles tombent encore, et, sur-le-champ, l'officier fait passer par les armes les quatre-vingts otages et d'abord, pour le punir comme il sied de son héroïque fidélité à la parole donnée, le malheureux greffier, sa femme, sa fille et ses deux fils, dont l'un est un enfant de quinze ans.
VII
BEAUTÉS PERDUES
I
Sous les ciels gris et les pluies décourageantes de ce juillet d'automne je songe à la lumière abandonnée. Je l'ai laissée là-bas aux rives maintenant désertes de la Méditerranée et me demande en vain pourquoi je m'en suis séparé. Pourtant je fus l'un des derniers à lui rester fidèle. Tous les autres la quittent vers les premières journées d'avril, rappelés par les légendaires souvenirs des fallacieux printemps du Nord, sans se douter qu'ils perdent un grand bonheur.
Il est bon, il est sage de fuir parmi l'azur les mois glacés de nos hivers, noirs comme des châtiments; mais ces mois, s'ils sont là-bas plus tièdes, et surtout plus lumineux que les nôtres, ne nous vengent pas assez des ténèbres et des frimas du lieu natal. Les heures les plus claires, les plus chaudes, y garderont malgré tout un arrière-goût de neige et de nuage; elles sont belles mais timides, et promptes et effarées, se hâtent vers la nuit. Or, il faut à l'homme né du soleil, comme toutes choses, sa part héréditaire de chaleur primitive et de clarté totale. Il y a en lui d'innombrables et profondes cellules qui gardent la mémoire des jours éblouissants de l'origine et deviennent malheureuses quand elles ne peuvent faire leur moisson de rayons. L'homme peut vivre dans l'ombre mais y perd à la longue le sourire et la confiance nécessaires. En présence de nos étés crépusculaires, il devient indispensable de rétablir l'équilibre entre l'obscurité et la lumière, et de chasser parfois les froids et les ténèbres qui nous envahissent jusqu'à l'âme par de magnifiques excès de soleil.
II
Il règne là, à quelques heures de nous, l'incomparable soleil fixe que nous ne voyons plus. Ceux qui s'en vont avant la mi-juin ne savent pas ce qui se passe quand ils ne sont plus là. Comme s'ils avaient attendu le départ de témoins importuns et railleurs, voici que surgissent de tous côtés les véritables acteurs de l'admirable féerie. Durant l'hiver, devant les hôtes officiels, on ne joue qu'un prologue du genre tempéré, un peu pâle, un peu lent, un peu craintif et compassé. Mais maintenant éclatent tout à coup sur la terre enivrée les grands actes lyriques.
Le ciel ouvre ses perspectives jusqu'aux dernières limites de l'azur, jusqu'aux extrêmes altitudes où s'éploient la gloire et le bonheur de Dieu, et toutes les fleurs déchirent les jardins, les rochers et les plaines pour s'élever et se précipiter vers l'abîme de joie qui les aspire dans l'espace. Les anthémis, devenus fous, tendent durant six semaines, à d'invisibles fiancées, d'énormes bouquets ronds comme des boucliers de neige ardente. L'écarlate et tumultueux manteau des bougainvillées aveugle les maisons dont les fenêtres éblouies clignent parmi les flammes. Les roses jaunes revêtent les collines de voiles safranés, les roses roses, du beau rose innocent des premières pudeurs, inondent les vallées, comme si les divins réservoirs de l'aurore où s'élabore la chair idéale des femmes et des anges avaient débordé sur le monde. D'autres grimpent aux arbres, escaladent les piliers, les colonnes, les façades, les portiques, s'élancent et retombent, se relèvent et se multiplient, se bousculent et se superposent, grappes d'ivresses qui fermentent, silencieux essaims de pétales passionnés. Et les parfums innombrables, divers et impérieux qui coulent parmi cette mer d'allégresse, comme des fleuves qui ne se confondent pas et dont on reconnaît la source à chaque inspiration! Voici le torrent vert et froid du géranium-rosa, le ruissellement de clous de girofle de l'oeillet, la claire et loyale rivière de la lavande, le résineux bouillonnement de la pinède et la grande nappe étale et sucrée aux douceurs presque vertigineuses de la fleur d'oranger, qui, sous l'odeur immense, illimitée et enfin reconnue de l'azur, submerge la campagne.
III
Je ne crois pas qu'il y ait au monde chose plus belle que ces jardins et ces vallées de la Provence maritime durant les six ou sept semaines où le printemps qui s'éloigne mêle encore ses verdures aux premières ardeurs de l'été qui s'installe. Mais ce qui donne à cette miraculeuse joie de la nature une mélancolie qu'on ne retrouverait en nul autre lieu, c'est la solitude inhumaine et presque douloureuse où elle s'épanouit. Il y a là, dans le désert, dans le silence et pour ainsi dire dans le vide, des treilles aux terrasses, des terrasses aux portiques de mille villas abandonnées, une émulation de beauté qui va jusqu'à la souffrance aiguë de l'ardeur, jusqu'à l'épuisement de toutes forces, de toutes formes, de toutes couleurs. Il y a là une sorte de prodigieux mot d'ordre, comme si toutes les puissances de grâce et de splendeur que recèle la nature s'étaient coalisées pour donner à la même minute, à un témoin que ne connaissent pas les hommes, une preuve unique et décisive de la béatitude et des magnificences de la terre. Il y a là une sorte d'attente inouïe, solennelle et insupportable qui, par-dessus les haies, les grilles et les murs, guette l'approche d'un grand dieu; un silence d'extase qui exige une présence surnaturelle, une impatience exaspérée et insensée qui de toutes parts s'extravase sur les routes où ne passe plus que le cortège muet et transparent des heures.
IV
Hélas! que de beautés se perdent en ce monde! Voici de quoi nourrir nos yeux jusqu'à la mort! Voici de quoi cueillir des souvenirs qui soutiendraient nos âmes jusqu'au tombeau! Voici de quoi fournir à des milliers de coeurs le suprême aliment de la vie!
Au fond, lorsqu'on y songe, tout ce qu'il y a de meilleur en nous-même, tout ce qu'il y a de pur, d'heureux et de limpide dans notre intelligence et dans nos sentiments, prend sa source en quelques beaux spectacles. Si nous n'avions jamais vu de belles choses, nous n'aurions que de pauvres et sinistres images pour vêtir nos idées et nos émotions qui périraient de froid et de misère comme celles des aveugles. La grande route qui s'élève des plaines de l'existence aux sommets clairs de la conscience humaine, serait si morne, si nue et si déserte, que nos pensées perdraient bientôt la force et le courage d'y passer; et là où ne passent plus les pensées ne tardent point à reparaître les ronces et l'horreur de la forêt barbare. Un beau spectacle que nous aurions pu voir, qui nous appartenait, qui semblait nous appeler et que nous avons fui, ne se remplace point. Rien ne croît plus aux lieux où il nous attendait. Il laisse dans notre âme un grand cercle stérile où nous ne trouverons que des épines, le jour où nous aurons besoin de roses. Nos pensées et nos actions puisent leur énergie et leur forme dans ce que nous avons contemplé. Entre le geste héroïque, le devoir accompli, le sacrifice noblement accepté et le beau paysage autrefois contemplé, il y a bien souvent des liens plus étroits et plus vivants que ceux qu'a retenus notre mémoire. Plus nous voyons de belles choses, plus nous devenons aptes à en faire de bonnes. Il faut, pour que prospère notre vie intérieure, un magnifique amas d'admirables dépouilles.
VIII
LE MONDE DES INSECTES
I
J.-H. Fabre, tout le monde le sait aujourd'hui, est l'auteur d'une dizaine de volumes bien nourris où, sous le titre de _Souvenirs entomologiques_, il a consigné les résultats de cinquante ans d'observations, d'études et d'expériences sur les insectes qui nous semblent le plus connus et le plus familiers: diverses espèces de guêpes et d'abeilles sauvages, quelques cousins, mouches, scarabées et chenilles; en un mot, toutes ces petites vies vagues, inconscientes, rudimentaires et presque anonymes qui nous entourent de toutes parts et sur lesquelles nous jetons un regard amusé, mais qui déjà pense à autre chose, quand nous ouvrons notre fenêtre pour accueillir les premières heures du printemps, ou lorsque, dans les jardins et les plaines, nous allons nous baigner aux jours bleus de l'été.
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* *
On prend au hasard l'un des copieux volumes, et l'on s'attend naturellement à y trouver d'abord les très savantes et assez arides nomenclatures, les très méticuleuses et fort bizarres spécifications de ces vastes et poudreuses nécropoles que forment presque exclusivement tous les traités d'entomologie jusqu'ici parcourus. On ouvre donc le livre, sans ardeur et sans exigence; et voici qu'immédiatement, d'entre les feuillets dépliés, s'élève et se déroule, sans hésitation, sans interruption et presque sans fléchissement jusqu'au bout des quatre mille pages, la plus extraordinaire des féeries tragiques qu'il soit possible à l'imagination humaine, non point de créer ou de concevoir, mais d'admettre et d'acclimater en elle.
En effet, il ne s'agit pas ici d'imagination humaine. L'insecte n'appartient pas à notre monde. Les autres animaux, les plantes même, en dépit de leur vie muette et des grands secrets qu'ils nourrissent, ne nous semblent pas totalement étrangers. Malgré tout, nous sentons en eux une certaine fraternité terrestre. Ils surprennent, émerveillent souvent, mais ne bouleversent point de fond en comble notre pensée. L'insecte, lui, apporte quelque chose qui n'a pas l'air d'appartenir aux habitudes, à la morale et à la psychologie de notre globe. On dirait qu'il vient d'une autre planète, plus monstrueuse, plus énergique, plus insensée, plus atroce, plus infernale que la nôtre. On le croirait né de quelque comète désorbitée et morte folle dans l'espace. Il a beau s'emparer de la vie avec une autorité, une fécondité que rien n'égale ici-bas, nous ne pouvons nous faire à l'idée qu'il est une pensée de cette nature dont nous nous flattons d'être les enfants privilégiés et probablement l'idéal où tendent tous les efforts de la terre. Seul l'infiniment petit nous déconcerte davantage; mais l'infiniment petit, qu'est-ce au fond qu'un insecte que nos yeux ne voient point? Il y a sans doute dans cet étonnement et cette incompréhension je ne sais quelle instinctive et profonde inquiétude que nous inspirent ces existences incomparablement mieux armées, mieux outillées que la nôtre, ces sortes de comprimés d'énergie et d'activité en qui nous pressentons nos plus mystérieux adversaires, nos rivaux des dernières heures et peut-être nos successeurs.
II
Mais il est temps de pénétrer, sous la conduite d'un admirable guide, dans les coulisses de notre féerie, afin d'en voir de près les acteurs et les figurants, immondes ou magnifiques, grotesques ou sinistres, héroïques ou épouvantables, géniaux ou stupides, et toujours invraisemblables et inintelligibles.
Et voici tout d'abord, au hasard des premières rencontres, l'un de ces personnages, fréquents dans le Midi, où l'on peut le voir rôder autour de l'abondante manne que le mulet répand avec indifférence le long des chemins blancs et des sentes pierreuses: c'est le Scarabée Sacré des Égyptiens, ou plus simplement le Bousier, frère de nos Géotrupes du Nord, et gros Coléoptère tout de noir habillé, qui a pour mission en ce monde de façonner les parties les plus savoureuses de la trouvaille en une énorme boule qu'il s'agit ensuite de rouler jusqu'à la salle à manger souterraine où doit s'épanouir l'incroyable aventure. Mais le destin jaloux de tout bonheur trop pur, avant de lui céder l'accès de ce lieu de délices, impose au grave et probablement sententieux scarabée, des tribulations sans nombre, que complique toujours l'arrivée d'un malencontreux parasite.
A peine donc a-t-il, à grands efforts du chaperon et des pattes bancales, commencé de rouler à reculons la délicieuse sphère, qu'un collègue indélicat, qui guettait la fin du travail, se présente en offrant hypocritement ses services. L'autre, sachant fort bien que, ici, aide et services, au demeurant fort inutiles, seront bientôt partage et expropriation, accepte sans entrain la collaboration qui s'impose. Mais invariablement, pour bien marquer les droits respectifs, le légitime propriétaire garde sa place primitive, c'est-à-dire qu'il pousse du front la boule, tandis que l'inévitable invité, de l'autre côté, la tire à soi. Et ainsi elle chemine entre les deux compères, parmi d'interminables péripéties, des chutes ahuries, des culbutes grotesques, jusqu'au lieu choisi pour devenir le réceptacle du trésor et la salle du festin. Arrivés là, le propriétaire se met à creuser le réfectoire, pendant que le pique-assiette a l'air de s'endormir innocemment au sommet de la pilule. L'excavation s'élargit et s'approfondit à vue d'oeil; et bientôt le premier bousier y plonge tout entier. C'est l'instant que guettait le sournois auxiliaire. Il descend prestement de la bienheureuse éminence, et la poussant avec toute l'énergie que donne une mauvaise conscience, s'efforce de gagner le large. Mais l'autre, assez méfiant, interrompt un moment ses laborieuses fouilles, regarde par-dessus bord, voit le rapt sacrilège et bondit hors du trou. Pris sur le fait, l'effronté et malhonnête associé s'évertue à donner le change, contourne l'orbe inestimable, et l'embrassant et s'arcboutant en des efforts fallacieusement héroïques, feint de la retenir éperdument sur une pente qui n'existe point. On s'explique en silence, on gesticule abondamment des tarses et des mandibules; puis d'un commun accord, on ramène la pelote au terrier.