Les sentiers dans la montagne

Part 2

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Durant plus de quatre ans, sur près de la moitié de la terre habitable, ont cheminé nuit et jour les mauvaises nouvelles. Depuis qu'existe notre monde, on ne les vit jamais se répandre en foules aussi denses, aussi affairées, aussi impérieuses. Au temps heureux de la paix, on rencontrait çà et là les sombres visiteuses, s'en allant par monts et par vaux, presque toujours isolées, quelquefois deux par deux, rarement trois par trois, discrètes, intimidées, s'efforçant de passer inaperçues et se chargeant humblement des plus petits messages de douleur que leur confiait le destin. Maintenant, elles marchent la tête haute, elles sont presque arrogantes; et, enflées de leur importance, négligent tous les malheurs qui ne sont pas mortels. Elles encombrent les routes, franchissent les fleuves et les mers, envahissent les rues, n'oublient pas les ruelles, gravissent les sentiers les plus âpres et les plus rocailleux. Il n'est pas une masure tapie dans le faubourg le plus obscur et le plus ignoré d'une grande ville, il n'est pas une cabane dissimulée dans le repli du plus misérable village de la plus inaccessible montagne qui échappe à leurs investigations et vers laquelle l'une d'elles, détachée de la sinistre troupe, ne se hâte de son petit pas pressé, assuré et impitoyable. Chacune a son but dont rien ne peut la détourner. A travers le temps et l'espace, à travers les rochers et les murs, elles progressent ainsi, obstinées et rapides, aveugles et sourdes à tout ce qui voudrait les retarder, ne pensant qu'à remplir leur devoir qui est d'annoncer au plus tôt au coeur le plus sensible et le plus désarmé la plus grande douleur qui le puisse frapper.

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Nous les regardons passer comme les émissaires du destin. Elles nous semblent aussi fatales que le malheur même dont elles ne sont que les porte-voix, et nul ne songe à leur barrer la route. Dès que l'une d'elles arrive inopinément parmi nous, nous quittons tout, nous nous précipitons au-devant, nous nous rassemblons autour d'elle. Une sorte de crainte religieuse l'environne, nous chuchotons respectueusement et nous ne nous inclinerions pas plus bas en présence d'un envoyé de Dieu. Non seulement personne n'oserait la contredire, lui donner un conseil, la prier de prendre patience, d'accorder quelques heures de répit, de se cacher dans l'ombre ou de faire un détour; c'est à qui, au contraire, lui offrira son zèle et ses humbles services. Les plus compatissants, les plus pitoyables sont les plus empressés, les plus obséquieux, comme s'il n'y avait pas de devoir moins discutable ni d'acte de charité plus méritoire que de conduire le plus directement et le plus promptement possible, au coeur qu'elle doit atteindre, la noire messagère.

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Une fois de plus, nous confondons ici ce qui appartient au destin avec ce qui nous appartient en propre. Le malheur était peut-être inévitable; mais une bonne partie des douleurs qui le suivent reste en notre pouvoir. C'est à nous de les ménager, de les diriger, de les asservir, de les désarmer, de les retarder, de les détourner et parfois même de les arrêter net.

En vérité, nous en sommes encore à ignorer presque complètement la psychologie de la douleur, aussi profonde, aussi complexe, aussi digne d'intérêt que celle des passions auxquelles nous avons consacré tant de loisirs. Dans la vie ordinaire, il est vrai, les grandes détresses, si elles n'étaient pas aussi rares qu'on l'eût souhaité, étaient néanmoins trop espacées pour qu'il fût facile de les étudier avec suite. Aujourd'hui, hélas! elles forment tout le fond de nos méditations; et nous apprenons enfin qu'autant que l'amour, le bonheur ou la vanité, elles ont leurs secrets, leurs habitudes, leurs illusions, leur casuistique, leurs recoins obscurs, leurs labyrinthes et leurs abîmes; car l'homme, qu'il aime, qu'il se réjouisse ou qu'il pleure, est toujours semblable à lui-même.

Il n'est pas vrai, comme nous l'acceptons trop volontiers, que le malheur devant être connu tôt ou tard, le seul devoir soit de le divulguer au plus tôt; car il y a une grande différence entre un malheur encore flagrant et celui que le temps a déjà amorti. Il n'est pas vrai, comme nous l'admettons sans conteste, que tout vaille mieux que l'ignorance ou l'incertitude et qu'il y ait une sorte de lâcheté à ne pas annoncer aussitôt, à ceux qu'elle doit atterrer, la mauvaise nouvelle que l'on connaît. Il y a lâcheté, tout au contraire, à s'en débarrasser au plus vite et à n'en point porter seul et secrètement tout le poids aussi longtemps que possible. Quand survient la mauvaise nouvelle, le premier devoir est de l'isoler, de l'empêcher de se répandre, de s'en rendre maître, comme d'un malfaiteur ou d'une maladie contagieuse, de fermer toutes les issues, de monter la garde autour d'elle et de la mettre dans l'impossibilité de sortir et de nuire. Il ne s'agit pas seulement, comme le croient les meilleurs et les plus prudents d'entre nous, de l'introduire, avec mille précautions, à petits pas feutrés, obliques et mesurés, par la porte de derrière, dans la demeure qu'elle doit dévaster; il s'agit de lui en interdire formellement l'entrée et d'avoir le courage de l'enchaîner dans notre propre demeure qu'elle remplira de reproches et de récriminations injustes et insupportables. Au lieu de nous faire l'écho complaisant de ses cris, ne pensons plus qu'à étouffer sa voix. Chaque heure que nous passons ainsi dans un tête-à-tête impatient et pénible avec l'odieuse prisonnière est une heure de larmes que nous prenons à notre compte et que nous épargnons à la victime du destin. Il est presque certain que la malfaisante recluse finira par échapper à notre vigilance; mais ici les minutes mêmes ont leur importance et il n'est pas de gain, si minime soit-il, que nous ayons le droit de négliger. L'horloge qui mesure les phases de la douleur est bien plus exacte et plus scrupuleuse que celle qui marque les étapes du plaisir. Le temps qui passe entre la mort d'un être aimé et le moment qu'on apprend cette mort, emporte autant de peine que de jours. Ce qui est à craindre par-dessus tout, c'est le premier coup du malheur; c'est alors que le coeur se déchire et reçoit une blessure qui ne guérira plus. Mais ce coup n'a sa force éclatante et quelquefois mortelle que s'il frappe à l'instant sa victime et pour ainsi dire au sortir même de l'événement. Toute heure qui s'interpose en émousse l'aiguillon, en brise l'efficace. Une mort qui remonte à quelques semaines n'a plus le même aspect que celle qu'on annonce le jour même qu'elle eut lieu; et si quelques mois la recouvrent, ce n'est plus une mort et déjà c'est un souvenir. Qu'ils s'écoulent avant qu'on l'apprenne ou après qu'on la connaît, les jours qui nous en séparent agissent presque pareillement. Ils éloignent d'avance des regards et du coeur l'aveuglante horreur de la perte, ils la reculent préventivement, hors de portée de la folie, dans un lointain semblable à celui qu'adoucit le regret. Ils forment une sorte de souvenir rétroactif qui opère dans le passé comme le véritable opérera dans l'avenir et apporte d'emblée tout ce que ce dernier eût donné peu à peu, heure par heure, durant les longs mois qui séparent du premier désespoir, la douleur qui s'assagit, se résigne et se reprend à espérer.

IV

L'AME DES PEUPLES

Dans l'admirable et touchant écrit où Octave Mirbeau nous lègue sa dernière pensée, le grand ami que viennent de perdre tous ceux qui en ce monde ont faim et soif de la justice, s'émerveille de découvrir aux suprêmes moments de sa vie combien l'âme collective du peuple français diffère de l'âme de chacun des individus qui la composent.

Il avait consacré la meilleure partie de son oeuvre à rechercher, à disséquer, à mettre en aveuglante et parfois insupportable lumière et à stigmatiser avec une éloquence et une virulence qu'on n'a pas égalées, les faiblesses, l'égoïsme, les mesquineries, la sottise, la vanité, les bas instincts de lucre, le manque de conscience, de probité, de charité, de dignité, les tares honteuses de ses compatriotes; et voici qu'à l'heure urgente du devoir, de ce bourbier qu'il avait si longtemps remué avec un âpre et généreux dégoût, s'élève tout à coup, comme dans une féerie, le plus pur, le plus noble, le plus patient, le plus fraternel, le plus total esprit d'héroïsme et de sacrifice que la terre ait connu, non seulement aux jours les plus glorieux de son histoire, mais aux temps même de ses plus invraisemblables légendes qui n'étaient que de magnifiques rêves qu'elle n'avait jamais espéré de réaliser.

J'en pourrais dire autant d'un autre peuple que je connais bien, puisqu'il habite le sol où je suis né. Les Belges non plus, tels que nous les montrait la vie de tous les jours, ne semblaient pas nous promettre une grande âme. Ils nous paraissaient bornés, étroits, assez vulgaires, mesquinement honnêtes, sans idéal, sans pensées généreuses, uniquement préoccupés de leur petit bien-être matériel, de leurs petites querelles sans horizon; et pourtant, lorsque sonna pour eux la même heure du devoir, plus menaçante, plus formidable que celles des autres peuples, parce qu'elle les précédait toutes dans un effroyable mystère; ayant tout à gagner et rien à perdre, fors l'honneur, s'ils se montraient infidèles à la parole donnée, dès le premier appel de leur conscience réveillée dans un coup de foudre, sans hésitation, sans un regard sur ce qu'ils allaient affronter et subir, d'un élan unanime et irrésistible, ils étonnèrent l'univers par un choix qu'aucun peuple n'avait fait et sauvèrent le monde tout en sachant qu'eux-mêmes ne pouvaient pas être sauvés; ce qui est bien le plus beau sacrifice que les héros et les martyrs qui semblaient jusqu'à ce jour les professionnels du sublime puissent accomplir sur cette terre.

D'autre part, à ceux d'entre nous qui avaient eu l'occasion de fréquenter des Allemands, avaient séjourné en Allemagne et croyaient en connaître les moeurs et la littérature, il paraissait incontestable que le Bavarois, le Saxon, le Hanovrien, l'habitant des bords du Rhin, malgré certaines fautes d'éducation plutôt que de caractère, qui nous choquaient un peu, possédait des qualités, notamment une bonhomie, un sérieux, une application au travail, une constance, une résignation, une simplicité familiale, un sentiment du devoir, une façon d'accepter consciencieusement la vie, que nous avions toujours ignorés ou que nous achevions de perdre. Aussi, en dépit des avertissements de l'histoire, fûmes-nous frappés de stupeur et d'abord incrédules au récit des premières atrocités, non pas accidentelles, comme en toute guerre, mais voulues, préméditées, systématiques et allégrement perpétrées par tout un peuple qui se mettait délibérément, avec une sorte d'orgueil sadique, au ban de l'humanité et se transformait tout à coup en une horde de démons plus redoutable et plus dévastatrice que toutes celles que l'enfer avait jusqu'à présent vomies sur notre planète.

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Nous savions déjà, et le docteur Gustave Le Bon nous l'avait curieusement démontré, que l'âme d'une foule ne ressemble en rien aux âmes qui la constituent. Selon les chefs et les circonstances qui la mènent, elle est parfois plus haute, plus juste, plus généreuse, le plus souvent plus instinctive, plus crédule, plus cruelle, plus barbare, plus aveugle. Mais une foule n'a qu'une âme provisoire et momentanée qui ne survit pas à l'événement presque toujours violent et bref qui la fit naître, et sa psychologie aléatoire et fugitive ne peut guère éclairer la façon dont se forme l'âme profonde, séculaire et pour ainsi dire immortelle d'un peuple.

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Il est assez naturel qu'un peuple ne se connaisse point et que ses actes le plongent dans un étonnement dont il ne revient qu'après que l'histoire les lui a plus ou moins expliqués. Chacun des hommes qui le composent ne se connaît pas soi-même et connaît moins encore les autres hommes. Aucun de nous ne sait au juste ce qu'il est et ne peut répondre de ce qu'il fera dans une conjoncture inattendue et un peu plus grave que celles qui forment le tissu habituel de l'existence. Nous passons notre vie à nous interroger et à nous explorer; nos actes nous révèlent à nous-mêmes autant qu'aux autres; et plus nous approchons de notre fin, plus s'allonge l'étendue de ce qui nous reste à découvrir. Nous ne possédons que la plus petite partie de nous-mêmes; le surplus, qui est presque tout, ne nous appartient point et baigne dans le passé et l'avenir et dans d'autres mystères plus inconnus que le passé et l'avenir.

Ce qui est vrai de chacun de nous, l'est à bien plus forte raison d'un grand peuple composé de millions d'hommes. Il représente un avenir et un passé incomparablement plus étendus que ceux d'une simple vie humaine. On admet et répète à satiété que ses morts le conduisent. Il est certain que les morts continuent de vivre en lui beaucoup plus activement qu'on ne croit et le mènent à son insu; de même qu'à l'autre bout des siècles, l'avenir, c'est-à-dire tous ceux qui ne sont pas encore nés et qu'il porte en soi comme ses morts, prennent à ses résolutions une part aussi importante que ces derniers. Mais dans son présent même, dans la minute où il vit et agit sur cette terre, outre la puissance de ceux qui ne sont plus et de ceux qui ne sont pas encore, il y a hors de lui, hors de l'ensemble des corps et des intelligences qui le constituent, une foule de forces et de facultés qui n'y ont pas trouvé ou n'y ont pas voulu prendre place, ou qui n'y séjournent pas constamment, et néanmoins lui appartiennent aussi essentiellement et le dirigent aussi efficacement que celles qui s'y trouvent contenues. Ce que renferme notre corps où nous nous croyons circonscrits, est peu de chose au regard de ce qu'il ne renferme pas; et c'est dans ce qu'il ne renferme pas que paraît résider la partie la plus haute et la plus puissante de notre être. N'oublions pas qu'il se confirme chaque jour davantage que nous ne mourons ni ne naissons tout entiers, qu'en un mot nous ne sommes pas intégralement incarnés et que, d'autre part, il y a dans notre chair beaucoup plus que nous-mêmes. Or, ce sont toutes ces forces flottantes, bien plus profondes et plus nombreuses que celles qui semblent fixées dans le corps et l'esprit, qui composent l'âme réelle d'un peuple. Elles ne se montrent pas dans les petits incidents de la vie quotidienne qui n'intéressent que l'étroite et chétive enveloppe qui le couvre; mais elles se réunissent, se concertent, se passionnent aux heures graves et tragiques où le sort éternel est en jeu. Elles imposent alors des décisions qu'enregistre l'histoire et dont la grandeur, la générosité et l'héroïsme étonnent ceux-là mêmes qui les ont prises plus ou moins à leur insu et souvent malgré eux et qui se manifestent à leurs yeux comme une révélation d'eux-mêmes, inattendue, magnifique et incompréhensible.

V

LES MÈRES

Elles ont porté la grande douleur de cette guerre.

Dans nos rues, sur nos places, par les routes, dans nos églises, dans nos villes et nos villages, dans toutes nos maisons, nous coudoyons des mères qui ont perdu leur fils ou vivent dans une angoisse plus cruelle que la certitude de la mort.

Essayons de comprendre leur perte. Elles savent ce qu'elle est, mais ne le disent pas aux hommes.

On leur prend leur fils au moment le plus beau de la vie, au déclin de la leur. Quand ils meurent en bas âge, il semble que l'âme des enfants ne s'éloigne guère et attende, autour de celle qui la mit au monde, l'heure de revenir sous une forme nouvelle. La mort qui visite les berceaux n'est pas la même que celle qui répand l'épouvante sur la terre. Mais un fils qui meurt à vingt ans ne revient point et ne laisse plus d'espoir. Il emporte avec lui tout ce qui restait d'avenir à sa mère, tout ce qu'elle lui donna, tout ce qu'il promettait: les peines, les angoisses et les sourires de la naissance et de l'enfance, les joies de la jeunesse, la récompense et les moissons de l'âge mûr, l'aide et la paix de la vieillesse.

Il emporte bien plus que lui-même: ce n'est pas sa vie seule qui finit, ce sont des jours sans nombre qui se terminent brusquement, toute une lignée qui s'éteint, une foule de visages, de petites mains caressantes, de rires et de jeux qui tombent du même coup sur le champ de bataille, disent adieu au soleil et rentrent dans la terre qu'ils n'auront pas connue. Tout cela, les yeux de nos mères l'aperçoivent sans qu'elles s'en rendent compte, et c'est ce qui fait que nul d'entre nous ne peut, à certaines heures, soutenir le poids et la tristesse de leurs regards.

Pourtant, elles ne pleurent pas comme celles des autres guerres. Tous leurs fils disparaissent un à un, et on ne les entend pas se plaindre et gémir comme jadis, où les grandes douleurs, les grands massacres et les grandes catastrophes s'enveloppaient des clameurs et des lamentations des femmes.

Elles ne s'assemblent pas sur les places publiques, ne récriminent pas, n'accusent personne, ne se révoltent point. Elles ravalent leurs sanglots et écrasent leurs larmes, comme si elles obéissaient à un mot d'ordre qu'entre elles elles se sont transmis, sans que les hommes en aient eu connaissance.

On ne sait ce qui les soutient et leur donne la force de supporter les restes de leur vie. Quelques-unes ont d'autres enfants; et l'on comprend qu'elles reportent sur eux l'amour et l'avenir que la mort a rompus. Beaucoup n'ont pas perdu ou tâchent à retrouver la foi aux promesses éternelles; et l'on comprend encore qu'elles ne désespèrent pas, car les mères des martyrs ne désespéraient pas non plus. Mais tant d'autres, dont la demeure est à jamais déserte et dont le ciel n'est peuplé que de pâles fantômes, gardent le même espoir que celles qui espèrent toujours. Qu'est-ce donc qui maintient ce courage qui étonne nos regards?

Quand les meilleurs, les plus pitoyables, les plus sages d'entre nous rencontrent une de ces mères qui vient furtivement de s'essuyer les yeux, afin que son malheur n'offense pas ceux qui sont heureux, et tandis qu'ils cherchent les mots qui, dans l'aveuglante vérité de la plus effroyable douleur qui puisse atteindre un coeur, ne sonnent pas comme des mensonges odieux ou dérisoires, ils ne trouvent presque rien à lui dire. Ils lui parlent de la justice et de la beauté de la cause pour laquelle est tombé le héros, du sacrifice immense et nécessaire, de la mémoire et de la reconnaissance des hommes, du néant de la vie qui ne se mesure pas à l'étendue des jours, mais à la hauteur du devoir et de la gloire. Ils ajoutent peut-être que les morts ne meurent point, qu'il n'y a pas de morts, que ceux qui ne sont plus vivent plus près de nos âmes que lorsqu'ils étaient dans la chair; et que tout ce que nous aimions en eux subsiste dans nos coeurs, tant que notre souvenir l'y visite et que le ranime notre amour...

Mais à mesure qu'ils parlent, ils sentent le vide de ce qu'ils disent. Ils comprennent que tout cela n'est vrai que pour ceux que la mort n'a pas précipités dans l'abîme où les mots ne sont plus que des bruits puérils, que le plus ardent souvenir ne remplace pas une chère réalité que l'on touche des mains ou des lèvres, que la pensée la plus haute ne vaut pas les allées et venues familières, la présence aux repas, le baiser du matin et du soir, les embrassements du départ et l'ivresse du retour. Elles le savent et le sentent mieux que nous; et c'est pourquoi elles ne répondent pas à nos consolations, elles les écoutent en silence et trouvent en elles-mêmes d'autres raisons de vivre et d'espérer que celles que nous cherchons à leur apporter du dehors en fouillant vainement tout l'horizon des certitudes et des pensées humaines. Elles reprennent le fardeau de leurs jours sans nous dire où elles puisent leurs forces, sans nous apprendre le secret de leur sacrifice, de leur résignation et de leur héroïsme.

VI

TROIS HÉROS INCONNUS

Le gouvernement belge a publié l'année dernière une _Réponse au Livre Blanc allemand_ du 10 mai 1915.

Cette «_Réponse_» réfute de façon péremptoire et une à une, toutes les allégations du _Livre Blanc_, au sujet des francs-tireurs, des agressions de la population civile et de la cruauté des femmes belges envers les prisonniers et les blessés allemands. Elle a recueilli sur les sacs et les massacres d'Andenne, de Dinant, de Louvain et d'Aerschot, un ensemble de témoignages authentiques et accablants, qui d'ores et déjà permettent à l'histoire de prononcer son verdict, avec plus de certitude que ne le ferait le plus scrupuleux jury de cours d'assises.

Des effroyables épisodes que rapportent ces récits de témoins oculaires, je ne veux retenir aujourd'hui que deux de ceux qui marquèrent le sac d'Aerschot; non qu'ils soient plus odieux ou plus cruels que les autres;--au contraire, à côté des assassinats sans excuse et des exécutions en masse d'Andenne, de Dinant, de Louvain, dont rien ne saurait dépasser l'horreur, ils semblent presque bénins;--mais je les choisis justement parce qu'ils montrent mieux qu'en ses plus grands excès la psychologie pour ainsi dire normale de l'armée allemande et ce qu'elle fait d'abominable quand elle se croit juste, modérée et humaine. Je les choisis surtout, parce qu'ils nous font voir, dans une terrible épreuve, l'admirable et touchant état d'âme d'une petite cité belge, innocente entre toutes les victimes de cette guerre, et offrent à nos méditations des traits d'héroïque et simple sacrifice, dont on n'a pas parlé et qu'il est bon de mettre en lumière, car ils sont aussi beaux que les plus beaux exemples des plus belles pages de Plutarque.

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Aerschot (prononcez: Arschot) était une humble et heureuse petite ville du Brabant flamand, une de ces modestes agglomérations inconnues que, comme Dixmude, à jamais regrettable et ensevelie dans le passé, personne ne visitait, parce qu'elles ne renfermaient aucun monument remarquable, mais qui n'en conservaient et n'en représentaient que mieux, du fond de leur silence et de leur isolement sans tristesse, la vie flamande dans ce qu'elle a de plus spécial, de plus intime, de plus calme, de plus recueilli, de plus amène et de plus traditionnel. Dans ces petites villes à demi campagnardes, il n'y a guère d'industrie: une ou deux malteries, une minoterie, une huilerie, une fabrique de chicorée. La vie y est presque agricole; et les gens aisés vivent du produit ou du revenu de leurs champs, de leurs prés et de leurs bois. Toute la semaine, la grand'place, dont les maisons sont cossues, plus ou moins cubiques, et virginalement blanches, à portes cochères ornées de cuivres étincelants, toute la semaine la grand'place est presque déserte et ne s'anime que le jour du marché et le dimanche matin, à l'heure de la grand'messe. En un mot, c'est la paix, l'attente des repas et du repos dans le repos, l'existence lente et facile; et peut-être le bonheur, si le bonheur consiste à être heureux dans un demi-sommeil sans ambitions qui dépassent le clocher, sans passions trop vives et sans rêves trop ardents.

C'est dans ce paisible séjour d'une tranquillité immémoriale, que la guerre même n'avait jusqu'ici troublé qu'à la surface, que le 19 août 1914, à 9 heures du matin, après la retraite des derniers soldats belges, la grand'place est soudain envahie par le flot dense et intarissable des troupes allemandes. Le fils du bourgmestre, un enfant de quinze ans, se hâte de fermer les persiennes de la maison paternelle et est blessé à la jambe par une des balles que les vainqueurs envoient à tort et à travers dans les fenêtres,

A 10 heures, le commandant allemand fait appeler à l'hôtel de ville le bourgmestre, M. Tielemans. On l'y reçoit grossièrement, on le brutalise, on le traite de «Schweinhund», c'est-à-dire de chien mâtiné de cochon, espèce d'animal qui, apparemment, ne se trouve qu'en Allemagne.