Les Ruines, ou méditation sur les révolutions des empires
Chapter 24
«Youpiter,» disent les vers très-anciens de la secte des orphiques nés en Égypte, vers recueillis par Onomacrite, au temps de Pisistrate; «Youpiter, que l'on peint la foudre à la main, est le commencement, l'origine, la fin et le milieu de toutes choses: puissance une et universelle, il régit tout, le ciel, la terre, le feu, l'eau, les éléments, le jour, la nuit. Voilà ce qui compose son corps immense; ses yeux sont le soleil et la lune; il l'éternité, l'espace. Enfin, ajoute Porphyre, Jupiter est le _monde_, l'_univers_, ce qui constitue l'existence et la vie de tous les êtres. Or, continue le même auteur, comme les philosophes dissertaient sur la nature et les parties constituantes de ce _dieu_, et qu'ils n'imaginaient aucune figure qui représentât tous ses attributs, ils le peignirent sous l'apparence d'un homme.... Il est _assis_, pour faire allusion à son essence immuable; il est découvert dans la partie supérieure du corps, parce que c'est dans les parties supérieures de l'univers (les astres) qu'il s'offre le plus à découvert. Il est couvert depuis la ceinture, parce qu'il est le plus voilé dans les choses terrestres. Il tient un sceptre de la main gauche, parce que le coeur est de ce côté, et que le coeur est le siége de l'entendement, qui (dans les hommes) règle toutes les actions.» (Voy. _Euseb._, _Præpar. evang._, page 100.)
Enfin, voici un passage du géographe philosophe Strabon, qui lève tous les doutes sur l'identité des idées de Moïse et de celles des théologiens païens.
«Moïse, qui fut un des prêtres égyptiens, enseigna que c'était une erreur monstrueuse de représenter la Divinité sous les formes des animaux, comme faisaient les Égyptiens, ou sous les traits de l'homme, ainsi que le pratiquent les Grecs et les Africains: cela seul est la _Divinité_, disait-il, qui compose le ciel, la terre et tous les êtres, ce que nous appelons le _monde_, l'_universalité_ des _choses_, la _nature_; or, personne d'un esprit raisonnable ne s'avisera d'en représenter l'image par celle de quelqu'une des choses qui nous environnent. C'est pourquoi, rejetant toute espèce de simulacres (idoles), Moïse voulut qu'on adorât cette Divinité sans emblème et sous sa propre nature; il ordonna qu'on lui élevât un temple digne d'elle, etc.» _Geograph._, lib. XVI, pag. 1104, édit. de 1707.
La théologie de Moïse n'a donc point différé de celle des sectateurs de l'_ame du monde_, c'est à-dire des _stoïciens_, et même des Épicuriens.
Quant à l'histoire de Moïse, Diodore la présente sous un jour naturel, quand il dit, lib. XXXIV et XL, «que les Juifs furent chassés d'Égypte dans un temps de disette, où le pays était surchargé d'étrangers, et que Moïse, homme supérieur par sa prudence et par son courage, saisit cette occasion pour établir sa nation dans les montagnes de Judée.» À l'égard des six cent mille hommes armés que l'_Exode_ lui donne, c'est une erreur de copiste, dont le lecteur trouvera la démonstration tirée des livres mêmes, au tom. 1er des _Recherches nouvelles sur l'Histoire ancienne_, pag. 162 et suivantes.
_Ibid._, lig. 25. (_Sous le nom d'Éi._) C'était le monosyllabe écrit sur la porte du temple de Delphes. Plutarque en a fait le sujet d'un traité.
Pag. 209, lig. 13. (_Le nom d'Osiris même._) Il se trouve en propres termes au chap. 32 du _Deutéronome_. «Les ouvrages de _Tsour_ sont parfaits.» On a traduit _Tsour_ par _créateur_; en effet, il signifie donner des _formes_; et c'est l'une des définitions d'_Osiris_ dans Plutarque.
Pag. 213, lig. 23. (_Satan, l'archange Michel._) «Les noms des anges et des mois, tels que Gabriel, Michel, Yar, Nisan, etc., vinrent de Babylone avec les Juifs,» dit en propres termes le Talmud de Jérusalem. Voyez _Beausobre, Hist. du Manich._, tom. II, pag. 624, où il prouve que les saints du calendrier sont imités des 365 anges des Perses; et Iamblique, dans ses Mystères égyptiens, sect. 2, ch. 3, parle des anges, archanges, séraphins, etc., comme un vrai chrétien.
Pag. 214, lig. 9. (_Consacrèrent la théologie de Zoroastre._) «Toute la philosophie des gymnosophistes,» dit Diogène Laërce, sur l'autorité d'un ancien, «est issue de celle des _mages_, et plusieurs assurent que celle de Juifs en a aussi tiré son origine;» (lib. I, c. 9.) Mégastène, historien distingué du temps de Séleucus Nicanor, et qui avait écrit particulièrement sur l'Inde, parlant de la philosophie des anciens sur les _choses naturelles_, joint dans un même sens les brachmanes et les Juifs.
Pag. 215, lig. 13. (_Ramener l'âge d'or sur la terre._) Voilà la raison de tous ces oracles païens que l'on a appliqués à Jésus, et, entre autres, de la quatrième églogue de Virgile et des vers sibyllins si célèbres chez les anciens.
Pag. 216 lig. 21. (_Au bout des six mille ans prétendus._) Lisez à ce sujet le chapitre 17 du tome I des _Recherches nouvelles sur l'Histoire ancienne_, où est expliquée la _Mythologie de la création_. La version des Septante comptait cinq mille et près de six cents ans; et ce calcul était le plus suivi: on sait combien, dans les premiers siècles de l'Église, cette opinion de la _fin_ du monde agita les esprits. Par la suite, les saints conciles s'étant rassurés, ils la taxèrent d'hérésie dans la secte des _millénaires_; ce qui forme un cas bien singulier; car, d'après les propres Évangiles que nous suivons, il est évident que Jésus eût été un _millénaire_, c'est-à-dire un _hérétique_.
Pag. 217, lig. 22. (_Figuré par la constellation du serpent._) «Les Perses, dit Chardin, appellent la constellation du serpent Ophiuchus, _serpent d'Ève_;» et ceser pent _Ophiuchus_ ou _Ophioneus_ jouait le même rôle dans la théologie des Phéniciens; car Phérécydes, leur disciple et le maître de Pythagore, disait: «qu'_Ophioneus serpentinus_ avait été le chef des rebelles à Jupiter.» Voy. _Mars. Ficin. Apol. Socrat._, p. m, 797, col. 2. Et j'ajouterai qu'_oephah_ (par aïn) signifie en hébreu _vipère, serpent_.
Au sens physique, _séduire_, _seducere_, n'est qu'_attirer_ à soi, mener avec soi.
_Voy._ dans Hyde, pag. 111, édit. de 1760, _De religione veterum Persarum,_ le tableau de _Mithra_, cité ici.
Pag. 218, ligne 12. (_Persée monte de l'autre côté._) Bien plus, la tête de Méduse, cette tête de femme _jadis si belle_, que Persée coupa et qu'il tient à la main, n'est que celle de la Vierge, dont la tête tombe sous l'horizon précisément lorsque Persée se lève; et les serpents qui l'entourent sont _Ophiuchus_ et le _dragon_ polaire, qui alors occupent le zénith. Ceci nous indique la manière dont les anciens astrologues ont composé toutes leurs figures et toutes leurs fables; ils prenaient les constellations qui se trouvaient en même temps sur la bande de l'horizon, et en assemblant les parties, ils en formaient des groupes qui leur servaient d'almanach, en caractères hiéroglyphiques: voilà le secret de tous leurs tableaux, et la solution de tous les monstres mythologiques. La Vierge est encore Andromède délivrée par Persée de la baleine qui la _poursuit_ (_pro-sequitur_).
_Ibid._, lig. 26. (_Allaité par une vierge chaste._) Tel était le tableau de la sphère persique, cité par Aben-Ezra, dans le _Coelum poeticum_ de Blaeu, pag. 71. «La case du premier décan de la Vierge, dit cet écrivain, représente cette belle vierge à longue chevelure, assise dans un fauteuil, deux épis dans une main, allaitant un enfant appelé _Iésus_ par quelques nations, et _Christ_ en grec.»
Il existe à la Bibliothèque du Roi un manuscrit arabe, nº 1165, dans lequel sont peints les douze signes, et celui de la vierge représente une jeune fille ayant à côté d'elle un enfant; d'ailleurs, toute la scène de la naissance de Jésus se trouve rassemblée dans le ciel voisin. L'_étable_ est la constellation du cocher et de la _chèvre_, jadis le _bouc_; constellation appelée _proesepe Jovis Heniochi, étable d'Iou_; et ce mot _Iou_ se retrouve dans le nom d'_Iou-seph_ (Joseph). Non loin est l'_âne_ de Typhon (la grande ourse), et le boeuf ou taureau, accompagnements antiques de la crèche. Pierre, portier, est _Janus_ avec ses clefs et son front chauve: les douze apôtres sont les génies des douze mois, etc. Cette vierge a joué les rôles les plus variés dans toutes les mythologies; elle a été l'_Isis des Égyptiens_, laquelle disait dans l'inscription citée par Julien: _Le fruit que j'ai enfanté est le soleil_. La plupart des traits cités par Plutarque lui sont relatifs, de même que ceux d'_Osiris_ conviennent à _Bootes_. Aussi les sept étoiles principales de l'ourse, appelées _chariot de David_, s'appelaient-elles _chariot d'Osiris_ (_voy._ Kirker); et la _couronne_ qu'il a derrière lui était formée de lierre, appelé _chen-Osiris_, _arbre d'Osiris_. La _Vierge_ a aussi été _Cérès_, dont les mystères furent les mêmes que ceux d'Isis et de Mithra; elle a été la _Diane_ d'Éphèse; la grande déesse de Syrie, _Cybèle_ traînée par les _lions_; _Minerve_, mère de Bacchus; _Astrée_, vierge pure, qui fut enlevée au ciel à la fin de l'_âge d'or_; _Thémis_ aux pieds de qui est la balance qu'on lui mit en main; la _Sibylle_ de Virgile, qui descend aux _enfers_ ou sous l'hémisphère avec son rameau à la main, etc.
Pag. 219, lig. 2. (_Vivrait abaissé, humble._) Ce mot _humble_ vient du latin _humi-lis, humi-jacens_, couché ou penché _à terre_; et toujours le sens physique se montre la racine du sens abstrait et moral.
_Ibid._, lig. 16. (_Renaissait ou résurgeait dans la voûte des cieux._) Resurgere, _se lever une seconde fois_, n'a signifié _revenir à la vie_ que par une métaphore hardie; et l'on voit l'effet perpétuel des sens équivoques de tous les mots employés dans les traditions.
_Ibid._, lig. 20. (_Chris_, c'est-à-dire le _conservateur_.) Selon leur usage constant, les Grecs ont rendu par _x_ ou jota espagnol le _hâ_ aspiré des Orientaux, qui disaient _hàris_; en hébreu, _héres_ s'entend du _soleil_; mais en arabe, le mot radical signifie _garder_, _conserver_, et _hâris_, _gardien_, _conservateur_. C'est l'épithète propre de _Vichenou_; et ceci démontre à la fois l'identité des trinités indienne et chrétienne, et leur commune origine. Il est évident que c'est un même système, qui, divisé en deux branches, l'une à l'orient, l'autre à l'occident, a pris deux formes diverses: son tronc principal est le système pythagoricien de l'_ame_ du _monde_, ou _Ioupiter_. Cette épithète de _piter_ ou _père_ ayant passé au _Démi-Ourgos_ des platoniciens, il en naquit une équivoque qui fit chercher le _fils_. Pour les philosophes, ce fut l'_entendement, nous_ et _logos_, dont les Latins firent leur _verbum_; et l'on touche ici au doigt et à l'oeil l'origine du _père éternel_ et du _verbe_ son fils, qui _procède_ de lui (_mens ex Deo nata_, dit Macrobe); l'_anima_ ou _spiritus mundi_ fut le _Saint-Esprit_; et voilà pourquoi _Mânes_, _Basilide_, _Valentin_, et d'autres prétendus hérétiques des premiers siècles, qui remontaient aux sources, disaient que Dieu le père était la lumière inaccessible et suprême du ciel (premier cercle, l'_aplanès_); que le fils était la lumière seconde résidante dans le soleil, et le Saint-Esprit l'air qui enveloppe la terre. (Voy. _Beausobre_, t. II, p. 586.) De là, chez les Syriens, son emblème de _pigeon_, oiseau de _Vénus Uranie_, c'est-à-dire de l'air. «Les Syriens (dit _Nigidius in Germanico_) disent qu'une _colombe_ couva plusieurs jours dans l'Euphrate un _oeuf_ de poisson, d'où naquit _Vénus_.» Aussi ne mangent-ils pas de pigeon, dit _Sextus Empiricus, Inst. Pyrrh._, lib. III, c. 23; et ceci nous indique une _période_ commencée au signe des poissons (solstice d'hiver). Remarquons d'ailleurs que si _Chris_ vient de _Harisch_ par un _chin_, il signifiera _fabricateur_; épithète propre du soleil. Ces variantes, qui ont dû embarrasser les anciens, prouvent toujours également qu'il est le véritable type de Jésus, ainsi qu'on l'avait déja aperçu dès le temps de Tertullien. «Plusieurs,» dit cet écrivain, «pensent, avec plus de _vraisemblance_, que le soleil est notre Dieu; et ils nous renvoient à la religion des Perses.» (_Apologétique_, c. 16.)
_Ibid._, lig. 26. (_L'une des périodes solaires_). _Voy_. l'ode curieuse de _Martianus Capella_ au soleil, traduite par Gébelin, volume du _Calendrier_, pag. 547 et 548.
Pag. 228, lig. 17. (_Des sacrifices humains_.) Lisez la froide déclamation d'Eusèbe, _Proep. ev._, lib. I, pag. II, qui prétend que depuis que Christ est venu, il n'y a plus eu ni guerres, ni tyrans, ni _anthropophages_, ni pédérastes, ni incestueux, ni sauvages mangeant leurs parents, etc. Quand on lit ces premiers docteurs de l'Église, on ne cesse de s'étonner de leur mauvaise foi ou de leur aveuglement. Un travail curieux serait de publier aujourd'hui un demi-volume de leurs passages les plus remarquables, pour mettre en évidence leur folie. La vérité est que le christianisme n'a rien inventé en morale, et que tout son mérite a été de mettre en pratique des principes dont le succès a été dû aux circonstances du temps; c'est-à-dire que le despotisme orgueilleux et dur des Romains, dans ses diverses branches militaires, judiciaires et administratives, ayant lassé la patience des peuples, il se fit, dans les classes inférieures ou populaires, un mouvement de réaction absolument semblable à celui qui, depuis vingt-cinq ans, a lieu en Europe de la part des peuples contre l'oppression des deux castes dites _sacerdotale_ et _féodale_.
Pag. 230, lig. 19. (_Association d'hommes assermentés pour nous faire la guerre._) C'était l'ordre de Malte, dont les chevaliers faisaient voeu de tuer ou de réduire en esclavage des musulmans, _pour la gloire de Dieu_.
Pag. 232, lig. 12. (_Un tarif de crimes._) Tant qu'il existera des moyens de se purger de tout crime, de se racheter de tout châtiment avec de l'argent ou de frivoles pratiques; tant que les grands et les rois croiront se faire absoudre de leurs oppressions et de leurs homicides en bâtissant des temples, en faisant des fondations; tant que les particuliers croiront pouvoir tromper et voler, pourvu qu'ils jeûnent le carême, qu'ils aillent à confesse, qu'ils reçoivent l'extrème-onction, il est impossible qu'il existe aucune morale privée ou publique, aucune saine législation pratique. Au reste, pour voir les effets de ces doctrines, lisez l'_Histoire de la puissance temporelle des Papes_, 2 vol. in-8º, Paris, 1811.
_Ibid._, lig. 19. (_Jusque dans le sanctuaire du lit nuptial._) La confession est une très-ancienne invention des prêtres, qui n'ont pas manqué de saisir ce moyen de gouverner.... Elle était pratiquée dans les mystères égyptiens, grecs, phrygiens, persans, etc. Plutarque nous a conservé le mot remarquable d'un Spartiate qu'un prêtre voulait confesser. _Est-ce à toi ou à Dieu que je me confesserai?_ À Dieu, répondit le prêtre. En ce cas, dit le Spartiate, _homme_, retire-toi. (_Dits remarquables des Lacédémoniens._) Les premiers chrétiens confessèrent leurs fautes publiquement comme les esséniens. Ensuite commencèrent de s'établir des prêtres, avec l'autorité d'absoudre du péché d'_idolâtrie_.... Au temps de Théodose, une femme s'étant publiquement confessée d'avoir eu commerce avec un diacre, l'évêque Nectaire, et son successeur Chrysostôme, permirent de communier sans confession. Ce ne fut qu'au septième siècle que les _abbés_ des couvents imposèrent aux moines et moinesses la confession deux fois l'année; et ce ne fut que plus tard encore que les évêques de Rome la généralisèrent. Quant aux musulmans, qui ont en horreur cette pratique, et qui n'accordent aux femmes ni un caractère moral, ni presque une ame, ils ne peuvent concevoir qu'un honnête homme puisse entendre le récit des actions et des pensées les plus secrètes d'une fille ou d'une femme. Nous, Français, chez qui l'éducation et les sentimens rendent beaucoup de femmes meilleures que les hommes, ne pourrions-nous pas nous étonner qu'une honnête femme pût les soumettre à l'impertinente curiosité d'un moine ou d'un prêtre?
Pag. 233, lig. 1. (_Corporations ennemies de la société._) Veut-on connaître l'esprit général des prêtres envers les autres hommes, qu'ils désignent toujours par le nom de peuple, écoutons les docteurs de l'Église eux-mêmes. «Le _peuple_, dit l'évêque Synnésius (_in Calvit._, pag. 515), veut absolument qu'on le trompe; on ne peut en agir autrement avec lui.... Les anciens prêtres d'Égypte en ont toujours usé ainsi; c'est pour cela qu'ils s'enfermaient dans leurs temples, et y composaient, à son insu, leurs mystères; (et oubliant ce qu'il vient de dire) si le peuple eût été du secret, il se serait _fâché_ qu'on le trompât. Cependant, comment faire autrement avec le peuple, puisqu'il est _peuple_? Pour moi, je serai toujours philosophe avec moi, mais je _serai prêtre_ avec le peuple.»
«Il ne faut que du babil pour en imposer au peuple, écrivait Grégoire de Nazianze à Jérôme. (_Hieron. ad Nep._) Moins il comprend, plus il admire.... Nos Pères et docteurs ont souvent dit, non ce qu'ils pensaient, mais ce que leur faisaient dire les circonstances et le besoin.»
«On cherchait, dit Sanchoniaton, à exciter l'admiration par le merveilleux.» (_Proep. ev._, lib. III.) Tel fut le régime de toute l'antiquité; tel est encore celui des brahmes et des lamas, qui retrace parfaitement celui des prêtres d'Égypte. Pour excuser ce système de fourberie et de mensonge, on dit qu'il serait dangereux d'éclairer le peuple, parce qu'il abuserait de ses lumières. Est-ce à dire qu'instruction et friponnerie sont synonymes? Non; mais comme le peuple est malheureux par la sottise, l'ignorance, et la cupidité de ceux qui le mènent et l'endoctrinent, ceux-ci ne veulent pas qu'il y voie clair. Sans doute il serait dangereux d'attaquer de front la croyance _erronée_ d'une nation; mais il est un art philanthropique et médical de préparer les yeux à la lumière, comme les bras à la liberté. Si jamais il se forme une corporation dans ce sens, elle étonnera le monde par ses succès.
Pag. 234, lig. 3. (_Devins, magiciens._ Qu'est-ce qu'un) _magicien_, dans le sens que le peuple donne à ce mot? C'est un homme qui, par des _paroles_ et de _gestes_, prétend agir sur les êtres surnaturels, et les forcer de descendre à sa voix, d'obéir à ses ordres. Voilà ce qu'ont fait tous les anciens prêtres, ce que font encore ceux de tous les _idolâtres_, et ce qui, de notre part, leur mérite le nom de _magiciens_. Maintenant quand un prêtre chrétien prétend faire descendre Dieu du ciel, le fixer sur un morceau de levain, et rendre, avec ce talisman, les ames pures et en état de grace, que fait-il lui-même, sinon un _acte de magie_? Et quelle différence y a-t-il entre lui et un chaman tartare, qui invoque les _génies_, ou un brahme indien, qui fait descendre _Vichenou_ dans un vase d'eau, pour chasser les mauvais esprits? Mais telle est la _magie de l'habitude et de l'éducation_, que nous trouvons simple et raisonnable en nous, ce qui dans autrui nous paraît extravagant et absurde....
_Ibid._, lig. 25. (_Denrées du plus grand prix._) Ce serait une curieuse histoire que l'histoire comparée des _agnus_ du _pape_ et des _pastilles_ du _grand-lama_! En étendant cette idée à toutes les pratiques religieuses, il y a un très-bon ouvrage à faire: ce serait d'accoler par colonnes les traits analogues ou contrastants de croyance et de superstition de tous les peuples. Un autre genre de superstition dont il serait également utile de les guérir, est le respect exagéré pour les _grands_; et, pour cet effet, il suffirait d'écrire les détails de la vie privée de ceux qui gouvernent le monde, princes, courtisans et ministres. Il n'est point de travail plus philosophique que celui-là: aussi avons-nous vu quels cris ils jetèrent quand on publia les Anecdotes de la cour de Berlin. Que serait-ce si nous avions celles de chaque cour? Si le peuple voyait à découvert toutes les misères et toutes les turpitudes de ses idoles, il ne serait pas tenté de désirer leurs fausses jouissances, dont l'aspect mensonger le tourmente, et l'empêche de jouir du bonheur plus vrai de sa condition.
FIN DES NOTES.
LETTRE
AU
DOCTEUR PRIESTLEY.
REPONSE
DE VOLNEY
AU DOCTEUR PRIESTLEY,[37]
Sur un pamphet intitulé: OBSERVATIONS SUR LES PROGRÈS DE L'INFIDÉLITÉ, AVEC DES REMARQUES CRITIQUES SUR LES ÉCRITS DE DIVERS INCRÉDULES MODERNES, ET PARTICULIÈREMENT SUR LES RUINES DE M. DE VOLNEY, portant cette épigraphe:
L'esprit peu pénétrant se tient volontiers à la surface des choses: il n'aime pas à les creuser, parce qu'il redoute le travail, la peine, et quelquefois il redoute plus encore la vérité.
J'ai reçu dans son temps, M. le docteur, votre brochure sur les _Progrès de l'infidélité_, ainsi que le billet, sans date, qui l'accompagnait. Ma réponse a été différée par des incidents d'affaires et même de santé que sûrement vous excuserez. D'ailleurs ce délai n'a pas d'inconvénients: l'affaire qui est entre nous n'est pas de celles qui pressent. Le monde n'en irait pas moins bien avec ou sans ma réponse, comme avec ou sans votre livre. J'aurais même pu me dispenser de vous répondre du tout, et j'y eusse été autorisé par la manière dont vous avez posé la question entre nous, et par l'opinion assez généralement reçue que dans certaines occasions, et avec certaines personnes la plus noble réponse est le silence. Vous-même paraissez l'avoir senti, vu l'extrême précaution que vous avez prise de m'interdire cette ressource; mais comme dans nos moeurs françaises une réponse quelconque est toujours un acte de civilité, je n'ai point voulu perdre, vis-à-vis de vous, l'avantage de la politesse; d'ailleurs, quoique le silence soit quelquefois très-expressif, tout le monde n'entend pas son éloquence; et le public, qui n'a pas le temps d'approfondir des débats souvent de peu d'intérêt, a le droit raisonnable d'exiger du moins un premier éclaircissement, sauf ensuite, si la question dégénère en clameurs opiniâtres d'un amour-propre blessé, d'accorder le droit de se taire à celui en qui il devient un acte de modération.
J'ai donc lu vos remarques critiques sur mon livre des _Ruines_ que vous classez charitablement au rang des écrits des incrédules modernes; et puisque vous voulez absolument que je vous exprime devant le public mes opinions, je vais remplir cette tâche peu agréable avec le plus de brièveté qu'il me sera possible, pour économiser le temps de nos lecteurs communs.
D'abord, M. le docteur, il me paraît résulter clairement de votre brochure que c'est bien moins mon livre que vous avez eu dessein d'attaquer, que mon caractère moral et ma propre personne; et afin que le public prononce à cet égard avec connaissance de cause, je vais lui soumettre ici divers passages propres à l'éclairer.
1º Vous dites, page 12 de la préface de vos sermons: «Au reste il y a des incrédules plus ignorants que M. Paine, tels que MM. Volney, Lequinio et autres en France qui prétendent, etc.»
2º Dans la préface de vos _Observations sur les progrès de l'infidélité_: «Je puis dire avec vérité que dans les écrits de Hume, de M. Gibbon, de Voltaire, de M. Volney, il n'y a pas un seul bon raisonnement: tous sont remplis d'_erreurs grossières_ et de faux exposés.»
_Idem_, page 38: «Si M. Volney eût donné quelque attention à l'histoire des premiers temps du christianisme, jamais il n'eût douté, etc. Mais il est aussi inutile de raisonner avec un tel homme, qu'avec un Chinois ou même un Hottentot.»
_Idem_, page 119: «M. Volney, si nous en jugeons par ses nombreuses citations d'écrivains anciens dans toutes les langues savantes de l'ancien monde oriental et occidental, doit les savoir toutes; car il ne parle jamais de traduction: cependant, à juger de son savoir par cet échantillon, il ne peut avoir la plus petite teinture de l'hébreu ni même du grec[38].»