Les Ruines, ou méditation sur les révolutions des empires
Chapter 20
_R._ Parce que la concorde et l'union qui résultent de l'amour des époux établissent au sein de la famille une foule d'habitudes utiles à sa prospérité et à sa conservation. Les époux unis aiment leur maison, et ne la quittent que peu; ils en surveillent tous les détails et l'administration; ils s'appliquent à l'éducation de leurs enfants; ils maintiennent le respect et la fidélité des domestiques; ils empêchent tout désordre, toute dissipation; et, par toute leur bonne conduite, ils vivent dans l'aisance et la considération; tandis que les époux qui ne s'aiment point remplissent leur maison de querelles et de troubles, suscitent la guerre parmi les enfants et les domestiques; livrent les uns et les autres à toute espèce d'habitudes vicieuses: chacun dans la maison dissipe, pille, dérobe de son côté; les revenus s'absorbent sans fruit; les dettes surviennent; les époux mécontents se fuient, se font des procès; et toute cette famille tombe dans le désordre, la ruine, l'avilissement et le manque du nécessaire.
_D._ L'adultère est-il un délit dans la loi naturelle?
_R._ Oui; car il traîne avec lui une foule d'habitudes nuisibles aux époux et à la famille. La femme ou le mari, épris d'affections étrangères, négligent leur maison, la fuient, en détournent autant qu'ils peuvent les revenus pour les dépenser avec l'objet de leurs affections: de là les querelles, les scandales, les procès, le mépris des enfants et des domestiques, le pillage et la ruine finale de toute la maison; sans compter que la femme adultère commet un vol très-grave, en donnant à son mari des héritiers d'un sang étranger, qui frustrent de leur légitime portion les véritables enfants.
_D._ Qu'est-ce que l'amour filial?
_R._ C'est, de la part des enfants, la pratique des actions utiles à eux et à leurs parents.
_D._ Comment la loi naturelle prescrit-elle l'amour filial?
_R._ Par trois motifs principaux: 1º par sentiment, car les soins affectueux des parents inspirent dès le bas âge de douces habitudes d'attachement; 2º par justice, car les enfants doivent à leurs parents le retour et l'indemnité des soins et même des dépenses qu'ils leur ont causés; 3º par intérêt personnel, car s'ils les traitent mal, ils donnent à leurs propres enfants des exemples de révolte et d'ingratitude, qui les autorisent un jour à leur rendre la pareille.
_D._ Doit-on entendre par amour filial une soumission passive et aveugle?
_R._ Non, mais une soumission raisonnable, et fondée sur la connaissance des droits et des devoirs mutuels des pères et des enfants; droits et devoirs sans l'observation desquels leur conduite mutuelle n'est que désordre.
_D._ Pourquoi l'amour fraternel est-il une vertu?
_R._ Parce que la concordé et l'union, qui résultent de l'amour des frères, établissent la force, la sûreté, la conservation de la famille: les frères unis se défendent mutuellement de toute oppression; ils s'aident dans leurs besoins, se secourent dans leurs infortunes, et assurent ainsi leur commune existence; tandis que les frères désunis, abandonnés chacun à leurs forces personnelles, tombent dans tous les inconvénients de l'isolement et de la faiblesse individuelle. C'est ce qu'exprimait ingénieusement ce roi scythe, qui, au lit de la mort, ayant appelé ses enfants, leur ordonna de rompre un faisceau de flèches: les jeunes gens, quoique nerveux, ne l'ayant pu, il le prit à son tour, et l'ayant délié, il brisa du bout des doigts chaque flèche séparée. «Voilà, leur dit-il, les effets de l'union: unis en faisceau, vous serez invincibles; pris séparément, vous serez brisés comme des roseaux.»
_D._ Quels sont les devoirs réciproques des maîtres et des serviteurs?
_R._ C'est la pratique des actions qui leur sont respectivement et justement utiles; et là commencent les rapports de la société; car la règle et la mesure de ces actions respectives est l'équilibre ou l'égalité entre le service et la récompense, entre ce que l'un rend et ce que l'autre donne; ce qui est la base fondamentale de toute société.
Ainsi, toutes les vertus domestiques et individuelles se rapportent plus ou moins médiatement, mais toujours avec certitude, à l'objet physique de l'amélioration et de la conservation de l'homme, et sont par-là des préceptes résultants de la loi fondamentale de la nature dans sa formation.
CHAPITRE XI.
Des vertus sociales; de la justice.
_D._ Qu'est-ce que la société?
_R._ C'est toute réunion d'hommes vivant ensemble sous les clauses d'un contrat exprès ou tacite, qui a pour but leur commune conservation.
_D._ Les vertus sociales sont-elles nombreuses?
_R._ Oui: l'on en peut compter autant qu'il y a d'espèces d'actions utiles à la société; mais toutes se réduisent à un seul principe.
_D._ Quel est ce principe fondamental?
_R._ C'est la _justice_, qui seul comprend toutes les vertus de la société.
_D._ Pourquoi dites-vous que la justice est la vertu fondamentale et presque unique de la société?
_R._ Parce qu'elle seule embrasse la pratique de toutes les actions qui lui sont utiles, et que toutes les autres vertus, sous les noms de charité, d'humanité, de probité, d'amour de la patrie, de sincérité, de générosité, de simplicité de moeurs et de modestie, ne sont que des formes variées et des applications diverses de cet axiome: _Ne fais à autrui que ce que tu veux qu'il te fasse_, qui est la définition de la justice.
_D._ Comment la loi naturelle veut-elle la justice?
_R._ Par trois attributs physiques, inhérents à l'organisation de l'homme.
_D._ Quels sont ces attributs?
_R._ Ce sont l'égalité, la liberté, la propriété.
_D._ Comment l'égalité est-elle un attribut physique de l'homme?
_R._ Parce que tous les hommes ayant également des yeux, des mains, une bouche, des oreilles, et le besoin de s'en servir pour vivre, ils ont par ce fait même un droit égal à la vie, à l'usage des éléments qui l'entretiennent; ils sont tous égaux devant Dieu.
_D._ Est-ce que vous prétendez que tous les hommes entendent également, voient également, sentent également, ont des besoins égaux, des passions égales?
_R._ Non; car il est d'évidence et de fait journalier, que l'un a la vue courte, et l'autre longue; que l'un mange beaucoup, et l'autre peu; que l'un a des passions douces, et l'autre violentes; en un mot, que l'un est faible de corps et d'esprit, tandis que l'autre est fort.
_D._ Ils sont donc réellement inégaux?
_R._ Oui, dans les développements de leurs moyens, mais non pas dans la nature et l'essence de ces moyens; c'est une même étoffe, mais les dimensions n'en sont pas égales; le poids, la valeur, n'en sont pas les mêmes. Notre langue n'a pas le mot propre pour désigner à la fois l'identité de la nature, et la diversité de la forme et de l'emploi. C'est une égalité proportionnelle; et voilà pourquoi j'ai dit, égaux devant Dieu et dans l'ordre de nature.
_D._ Comment la liberté est elle un attribut physique de l'homme?
_R._ Parce que tous les hommes ayant des sens suffisants à leur conservation, nul n'ayant besoin de l'oeil d'autrui pour voir, de son oreille pour entendre, de sa bouche pour manger, de son pied pour marcher, ils sont tous par ce fait même constitués naturellement indépendants, libres; nul n'est nécessairement soumis à un autre, ni n'a le droit de le dominer.
_D._ Mais si un homme est né fort, n'a-t-il pas le droit naturel de maîtriser l'homme né faible?
_R._ Non: car ce n'est ni une nécessité pour lui, ni une convention entre eux; c'est une extension abusive de sa force; et l'on abuse ici du mot _droit_, qui, dans son vrai sens, ne peut désigner que _justice_ ou _faculté réciproque_.
_D._ Comment la propriété est-elle un attribut physique de l'homme?
_R._ En ce que tout homme étant constitué égal ou semblable à un autre, et par conséquent indépendant, libre, chacun est le maître absolu, le propriétaire plénier de son corps et des produits de son travail.
_D._ Comment la justice dérive-t-elle de ces trois attributs?
_R._ En ce que les hommes étant égaux, libres, ne se devant rien, ils n'ont le droit de rien se demander les uns aux autres, qu'autant qu'ils se rendent des valeurs égales; qu'autant que la balance du donné au rendu est en _équilibre_: et c'est cette _égalité_, cet _équilibre_ qu'on appelle _justice_, _équité_[36]; c'est-à-dire qu'_égalité_ et _justice_ sont un même mot, sont la même _loi_ naturelle, dont les vertus sociales ne sont que des applications et des dérivés.
CHAPITRE XII
Développement des vertus sociales.
_D._ Développez-moi comment les vertus sociales dérivent de la loi naturelle; comment la charité ou l'amour du prochain en est-il un précepte, une application?
_R._ Par raison d'égalité et de reciprocité: car, lorsque nous nuisons à autrui, nous lui donnons le droit de nous nuire à son tour: ainsi, en attaquant l'existence d'autrui, nous portons atteinte à la nôtre par l'effet de la réciprocité; au contraire, en faisant du bien à autrui, nous avons lieu et droit d'en attendre l'échange, l'équivalent: et tel est le caractère de toutes les vertus sociales, d'être utiles à l'homme qui les pratique, par le droit de réciprocité qu'elles lui donnent sur ceux à qui elles ont profité.
_D._ La charité n'est donc que la justice?
_R._ Non, elle n'est que la justice, avec cette nuance, que la stricte justice se borne à dire: _Ne fais pas à autrui le mal que tu ne voudrais pas qu'il te fît_; et que la charité ou l'amour du prochain s'étend jusqu'à dire: _Fais à autrui le bien que tu en voudrais recevoir_. Ainsi l'Évangile, en disant que ce précepte renfermait toute la loi et tous les prophètes, n'a fait qu'énoncer le précepte de la loi naturelle.
_D._ Ordonne-t-elle le pardon des injures?
_R._ Oui, en tant que ce pardon s'accorde avec la conservation de nous-mêmes.
_D._ Donne-t-elle le précepte de tendre l'autre joue, quand on a reçu un soufflet?
_R._ Non; car d'abord il est contraire à celui d'aimer le prochain _comme soi-même_, puisqu'on l'aimerait plus que soi, lui qui attente à notre conservation. 2º Un tel précepte, pris à la lettre, encourage le méchant à l'oppression et à l'injustice; et la loi naturelle a été plus sage, en prescrivant une mesure calculée de courage et de modération, qui fait oublier une première injure de vivacité, mais qui punit tout acte tendant à l'oppression.
_D._ La loi naturelle prescrit-elle de faire du bien à autrui sans compte et sans mesure?
_R._ Non; car c'est un moyen certain de le conduire à l'ingratitude. Telle est la force du sentiment de la justice implanté dans le coeur des hommes, qu'ils _ne savent pas même gré des bienfaits donnés sans discrétion_. Il n'est qu'une seule mesure avec eux, c'est d'être juste.
_D._ L'aumône est-elle une action vertueuse?
_R._ Oui, quand elle est faite selon cette règle; sans quoi elle devient une imprudence et un vice, en ce qu'elle fomente l'oisiveté, qui est nuisible au mendiant et à la société, nul n'a droit de jouir du bien et du travail d'autrui, sans rendre un équivalent de son propre travail.
_D._ La loi naturelle considère-t-elle comme vertus l'espérance et la foi, que l'on joint à la charité?
_R._ Non: car ce sont des idées sans réalité; que s'il en résulte quelques effets, ils sont plutôt à l'avantage de ceux qui n'ont pas ces idées que de ceux qui les ont; en sorte que l'on peut appeler la _foi_ et l'_espérance_ les vertus des _dupes_ au profit des fripons.
_D._ La loi naturelle prescrit-elle la probité?
_R._ Oui: car la probité n'est autre chose que le respect de ses propres droits dans ceux d'autrui; respect fondé sur un calcul prudent et bien combiné de nos intérêts comparés à ceux des autres.
_D._ Mais ce calcul, qui embrasse des intérêts et des droits compliqués dans l'état social, n'exiget-il pas des lumières et des connaissances qui en font une science difficile?
_R._ Oui, et une science d'autant plus délicate, que l'honnête homme prononce dans sa propre cause.
_D._ La probité est donc un signe d'étendue et de justesse dans l'esprit?
_R._ Oui: car presque toujours l'honnête homme néglige un intérêt présent afin de ne pas en détruire un à venir; tandis que le fripon fait le contraire, et perd un grand intérêt à venir pour un petit intérêt présent.
_D._ L'improbité est donc un signe de fausseté dans le jugement, et de rétrécissement dans l'esprit?
_R._ Oui: et l'on peut définir les fripons, des calculateurs ignorants ou sots; car ils n'entendent point leurs véritables intérêts, et ils ont la prétention d'être fins; et cependant leurs finesses n'aboutissent jamais qu'à être connus pour ce qu'ils sont; à perdre la confiance, l'estime, et tous les bons services qui en résultent pour l'existence sociale et physique. Ils ne vivent en paix ni avec les autres, ni avec eux-mêmes; et sans cesse menacés par leur conscience et par leurs ennemis, ils ne jouissent d'autre bonheur réel que de celui de n'être pas encore pendus.
_D._ La loi naturelle défend donc le vol?
_R._ Oui: car l'homme qui vole autrui lui donne le droit de le voler lui-même; dès lors plus de sûreté dans sa propriété ni dans ses moyens de conservation: ainsi, en nuisant à autrui, il se nuit par contre-coup à lui-même.
_D._ Défend-elle même le désir du vol?
_R._ Oui: car ce désir mène naturellement à l'action; et voilà pourquoi l'on a fait un péché de l'envie.
_D._ Comment défend-elle le meurtre?
_R._ Par les motifs les plus puissants de la conservation de soi-même; car, 1º l'homme qui attaque s'expose au risque d'être tué, par droit de défense; 2º s'il tue, il donne aux parents, aux amis du mort, et à toute la société un droit égal, celui de le tuer lui-même; et il ne vit plus en sûreté.
_D._ Comment peut-on, dans la loi naturelle, réparer le mal que l'on a fait?
_R._ En rendant à ceux à qui on a fait ce mal, un bien proportionnel.
_D._ Permet-elle de le réparer par des prières, des voeux, des offrandes à Dieu, des jeûnes, des mortifications?
_R._ Non: car toutes ces choses sont étrangères à l'action que l'on veut réparer; elles ne rendent ni le boeuf à celui à qui on l'a volé, ni l'honneur à celui que l'on en a privé, ni la vie à celui à qui on l'a arrachée; par conséquent elles manquent le but de la justice; elles ne sont qu'un contrat pervers, par lequel un homme vend à un autre un bien qui ne lui appartient pas; elles sont une véritable dépravation de la morale, en ce qu'elles enhardissent à consommer tous les crimes par l'espoir de les expier: aussi ont-elles été la cause véritable de tous les maux qui ont toujours tourmenté les peuples chez qui ces pratiques expiatoires ont été usitées.
_D._ La loi naturelle ordonne-t-elle la sincérité?
_R._ Oui: car le mensonge, la perfidie, le parjure, suscitent parmi les hommes les défiances, les querelles, les haines, les vengeances, et une foule de maux qui tendent à leur destruction commune; tandis que la sincérité et la fidélité établissent la confiance, la concorde, la paix, et les biens infinis qui résultent d'un tel état de choses pour la société.
_D._ Prescrit-elle la douceur et la modestie?
_R._ Oui: car la rudesse et la dureté, en aliénant de nous le coeur des autres hommes, leur donnent des dispositions à nous nuire; l'ostentation et la vanité, en blessant leur amour-propre et leur jalousie, nous font manquer le but d'une véritable utilité.
_D._ Prescrit-elle l'humilité comme une vertu?
_R._ Non: car il est dans le coeur humain de mépriser secrètement tout ce qui lui présente l'idée de la faiblesse; et l'avilissement de soi encourage dans autrui l'orgueil et l'oppression: il faut tenir la balance juste.
_D._ Vous avez compté pour vertu sociale la _simplicité des moeurs_; qu'entendez-vous par ce mot?
_R._ J'entends le resserrement des besoins et des désirs à ce qui est véritablement utile à l'existence du citoyen et de sa famille; c'est-à-dire que l'homme de _moeurs simples_ a peu de besoins, et vit content de peu.
_D._ Comment cette vertu nous est-elle prescrite?
_R._ Par les avantages nombreux que sa pratique procure à l'individu et à la société; car l'homme qui a besoin de peu, s'affranchit tout à coup d'une foule de soins, d'embarras, de travaux; évite une foule de querelles et de contestations qui naissent de l'avidité et du désir d'acquérir; il s'épargne les soucis de l'ambition, les inquiétudes de la possession et les regrets de la perte: trouvant partout du superflu, il est le véritable riche; toujours content de ce qu'il a, il est heureux à peu de frais; et les autres, ne craignant point sa rivalité, le laissent tranquille, et sont disposés au besoin à lui rendre service.
Que si cette vertu de simplicité s'étend à tout un peuple, il s'assure par elle l'abondance; riche de tout ce qu'il ne consomme point, il acquiert des moyens immenses d'échange et de commerce; il travaille, fabrique, vend à meilleur marché que les autres, et atteint à tous les genres de prospérité au dedans et au dehors.
_D._ Quel est le vice contraire à cette vertu?
_R._ C'est la cupidité et le luxe.
_D._ Est-ce que le luxe est un vice pour l'individu et la société?
_R._ Oui: à tel point, que l'on peut dire qu'il embrasse avec lui tous les autres; car l'homme qui se donne le besoin de beaucoup de choses, s'impose par-là même tous les soucis, et se soumet à tous les moyens justes ou injustes de leur acquisition. A-t-il une jouissance, il en désire une autre; et au sein du superflu de tout, il n'est jamais riche: un logement commode ne lui suffit pas, il lui faut un hôtel superbe; il n'est pas content d'une table abondante, il lui faut des mets rares et coûteux: il lui faut des ameublements fastueux, des vêtements dispendieux, un attirail de laquais, de chevaux, de voitures, des femmes, des spectacles, des jeux. Or, pour fournir à tant de dépenses, il lui faut beaucoup d'argent; et pour se le procurer, tout moyen lui devient bon, et même nécessaire: il emprunte d'abord, puis il dérobe, pille, vole, fait banqueroute, est en guerre avec tous, ruine et est ruiné.
Que si le luxe s'applique à une nation, il y produit en grand les mêmes ravages; par cela qu'elle consomme tous ses produits, elle se trouve pauvre avec l'abondance; elle n'a rien à vendre à l'étranger; elle manufacture à grand frais; elle vend cher; elle se rend tributaire de tout ce qu'elle retire; elle attaque au dehors sa considération, sa puissance, sa force, ses moyens de défense et de conservation, tandis qu'au dedans elle se mine et tombe dans la dissolution de ses membres. Tous les citoyens étant avides de jouissances, se mettent dans une lutte violente pour se les procurer; tous se nuisent ou sont prêts à se nuire: et de là des actions et des habitudes usurpatrices qui composent ce que l'on appelle _corruption morale_, guerre intestine de citoyen à citoyen. Du luxe naît l'avidité; de l'avidité, l'invasion par violence, par mauvaise foi: du luxe naît l'iniquité du juge, la vénalité du témoin, l'improbité de l'époux, la prostitution de la femme, la dureté des parents, l'ingratitude des enfants, l'avarice du maître, le pillage du serviteur, le brigandage de l'administrateur, la perversité du législateur, le mensonge, la perfidie, le parjure, l'assassinat, et tous les désordres de l'état social; en sorte que c'est avec un sens profond de vérité que les anciens moralistes ont posé la base des vertus sociales sur la simplicité des moeurs, la restriction des besoins, le contentement de peu; et l'on peut prendre pour mesure certaine des vertus ou des vices d'un homme, la mesure de ses dépenses proportionnées à son revenu, et calculer sur ses besoins d'argent, sa probité, son intégrité à remplir ses engagements, son dévouement à la chose publique, et son amour sincère ou faux de la _patrie_.
_D._ Qu'entendez-vous par ce mot _patrie_?
_R._ J'entends la _communauté_ des _citoyens_ qui, réunis par des sentiments fraternels et des besoins réciproques, font de leurs forces respectives une force commune, dont la réaction sur chacun d'eux prend le caractère conservateur et bienfaisant de la _paternité_. Dans la société, les citoyens forment une banque d'intérêt: dans la patrie, ils forment une famille de doux attachements; c'est la charité, l'amour du prochain étendu à toute une nation. Or, comme la charité ne peut s'isoler de la justice, nul membre de la famille ne peut prétendre à la jouissance de ces avantages, que dans la proportion de ses travaux; s'il consomme plus qu'il ne produit, il empiète nécessairement sur autrui; et ce n'est qu'autant qu'il consomme au-dessous de ce qu'il produit ou de ce qu'il possède, qu'il peut acquérir des moyens de sacrifice et de générosité.
_D._ Que concluez-vous de tout ceci?
_R._ J'en conclus que toutes les _vertus sociales_ ne sont que l'_habitude des actions utiles_ à la société et à l'individu qui les pratique;
Qu'elles reviennent toutes à l'objet physique de la conservation de l'homme;
Que la nature, ayant implanté en nous le besoin de cette conservation, elle nous fait une loi de toutes ses conséquences, et un crime de tout ce qui s'en écarte;
Que nous portons en nous le germe de toute vertu, de toute perfection;
Qu'il ne s'agit que de le développer;
Que nous ne sommes heureux qu'autant que nous observons les règles établies par la nature dans le but de notre conservation;
Et que toute sagesse, toute perfection, toute loi, toute vertu, toute philosophie, consistent dans la pratique de ces axiomes fondés sur notre propre organisation:
Conserve-toi;
Instruis-toi;
Modère-toi;
Vis pour tes semblables, afin qu'ils vivent pour toi.
NOTES
SERVANT D'ÉCLAIRCISSEMENTS ET D'AUTORITÉS À DIVERS PASSAGES DU TEXTE.
PAGE 7, ligne 12. (_Le fil de la Sérique._) C'est-à-dire la _soie_, originaire du pays montueux où se termine la _grande muraille_, pays qui paraît avoir été le berceau de l'empire chinois, connu des Latins sous le nom de _Regio Serarum, Serica_.
_Ibidem._ (_Les tissus de Kachemire._) C'est-à-dire les chales, qu'Ézéchiel, cinq siècles avant notre ère, paraît avoir désignés sous le nom de Choud-Choud.
Pag. 23, ligne 7. (_La presqu'île trop célèbre de l'Inde._) Quel bien véritable le commerce de l'Inde, entièrement composé d'objets de luxe, procure-t-il à la masse d'une nation? quels sont ses effets, sinon d'en exporter, par une marine dispendieuse en hommes, des matières de besoin et d'utilité, pour y importer des denrées inutiles, qui ne servent qu'à marquer mieux la distinction du riche et du pauvre; et quelle masse de superstitions l'Inde n'a-t-elle pas ajoutée à la superstition générale?