Part 2
Mais pour que Paul ne s’attribue point le mérite de ses victoires sur le démon, son Maître lui inflige une épreuve si humiliante qu’il frémit rien qu’à en évoquer les tourments. «L’aiguillon de la chair» c’est-à-dire son tempérament sensuel ne cesse de le solliciter, d’obséder son imagination de prestiges voluptueux, tandis que son âme, imprégnée des chastes lumières que Jésus prodigue à ses biens-aimés, plane bien au-dessus des marécages de la basse luxure. Quoi, il obéit passionnément à sa vocation d’assainir les mœurs immondes des païens vers qui Jésus l’envoya, il lave, il revêt de blanches tuniques tous ces impurs et voici que lui-même subit, avec une horreur indicible, les tentations dont il vient de les libérer!
Avec quels accents pathétiques il s’en lamente! Il s’écrie: «Je me plais dans la loi de Dieu selon l’homme intérieur, mais je sens dans mon corps une autre loi qui lutte contre la loi de mon âme... Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort?»
Jamais il ne put s’accoutumer à cette torture permanente et qui redoublait d’acuité chaque fois qu’il venait de fonder une nouvelle église. Vingt ans après le chemin de Damas, il écrit: «De crainte que la grandeur de la révélation que j’ai reçue ne m’inspire de l’orgueil, il m’a été envoyé un ange de Satan qui me soufflète. Trois fois, j’ai supplié le Seigneur de m’en délivrer, Mais le Seigneur m’a répondu: _Ma grâce te suffit car ma puissance éclate mieux dans ta faiblesse._»
Alors Paul se résigne; il accepte que la pointe de l’aiguillon qu’il détourne de ses enfants en Jésus, ne s’émousse jamais pour lui-même et il ajoute: «C’est pourquoi je me complais dans mes faiblesses, dans les outrages, dans l’indigence, dans les angoisses de l’âme pour le Christ puisque quand je suis faible, c’est alors que je suis fort.»
Incomparable leçon d’humilité! Les Saints sont forts parce qu’ils sentent leur faiblesse, parce qu’ils abritent leur volonté dans la volonté de Jésus. Nous, au contraire, nous nous éprenons de notre propre volonté; en cent occasions, nous la suivons avec une confiance dérisoire. Nous appelons force notre faiblesse. C’est pour cela que nous piétinons si souvent sur place aux étapes du chemin qui mène en Paradis.
* * * * *
Maintenant, voici le passage de la lettre aux Corinthiens où Paul, informé des dissensions qui menacent d’abolir en eux les dons du Saint-Esprit, leur définit la vertu sans laquelle nulle pensée, nulle parole, aucune œuvre ne comptent devant Jésus. C’est la charité, l’amour de Dieu avec sa conséquence nécessaire: l’amour des âmes.
Les phrases où l’apôtre nous en avertit sont pareilles à des flèches de feu qu’il décoche à nos cœurs pour y allumer l’incendie dont lui-même il se consume.
Écoutons:
«_Quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas l’amour je suis comme un airain sonnant ou une cymbale retentissante. Quand je serais doué pour la prophétie, quand je connaîtrais tous les mystères et toute la science, quand j’aurais la foi intégrale au point de transporter les montagnes, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien. Et quand j’emploierais tous mes biens à nourrir les pauvres et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas l’amour, cela ne me sert de rien._
_L’amour est patient; il est doux; l’amour n’est point envieux; il ne se manifeste pas avec ostentation; il ne s’enfle pas d’orgueil; il n’est pas ambitieux; il ne cherche pas son propre intérêt; il ne s’irrite pas; il ne pense pas le mal; il ne se réjouit pas de l’injustice mais, au contraire, il se réjouit de la vérité. Il supporte tout, il croit tout, il endure tout... Par l’amour, je connaîtrai Dieu comme je suis connu de lui car il y a trois grandes vertus: la foi, l’espérance, l’amour. Mais la plus grande, c’est l’amour._»
A relire ces paroles fulgurantes, qui ne ferait un retour sur soi, qui, sondant son propre cœur, ne se dirait avec effroi:--Comme je suis loin de posséder cette clé qui ouvre la porte de la Béatitude, l’amour de Dieu et, en répercussion, l’amour de mes semblables dans l’amour de Dieu!...
Je m’adonne aux œuvres. Mais si elles ne me procurent point tout de suite des satisfactions de vanité, je m’impatiente, je me courrouce, je me démène pour les mettre en évidence. Dans l’assemblée des fidèles, je voudrais qu’on me distinguât. Si, autour de moi, l’on semble faire peu de cas de mes empressements, ce n’est point à mon insuffisance d’amour que j’attribue la blessure de mon orgueil, c’est à la sottise ou à la jalousie d’autrui. Bien plus, si autrui souffre d’un déboire du même genre, je penche à me réjouir secrètement de le voir humilié. Bien plus encore, toute action dont je ne saisis pas immédiatement le sens, je m’empresse d’en penser du mal. Je suis injuste à l’égard de mes frères parce que je suis partial pour moi-même. Je cultive peut-être en mon cœur un atome de foi, un commencement d’espérance; mais, parce que je me pavane en mon mérite prétendu, je n’ai pas l’amour. Car si l’on me crucifiait à la droite de Jésus-Christ, je me plaindrais moins de mes souffrances que de voir l’attention des témoins du supplice se porter sur Lui et non sur moi.
Notre nature, défigurée par la Chute, s’étonne que sa laideur ne soit point beauté au regard de Dieu. Tant que nous ne nous voyons pas tels que nous sommes, c’est à dire dénués d’amour véritable, nous aurons beau venir à la Sainte-Table en répétant des: _Non sum dignus_ d’une sincérité très relative, user notre larynx à chevroter d’innombrables litanies, briguer la présidence de cinquante œuvres plus ou moins charitables d’intention, la grâce d’amour ne descendra pas en nous...
Or j’entendis, un jour, un moderniste fourvoyé dans le sacerdoce qui connaissait peut-être «toute la science», mais qui certes manquait d’amour de Dieu, tromper son auditoire en lui affirmant que la parole redoutable de l’apôtre n’avait qu’une signification historique et donc ne s’appliquait qu’aux seuls Corinthiens. Pour ceux qui l’écoutaient, il paraissait les considérer comme une réunion de Saints en qui l’amour flambait avec une ardeur incomparable.
Comme je ne pouvais absolument pas prendre pour moi cette interprétation captieuse du texte sacré, je le regardais avec effarement. Alors il me sembla qu’un vent glacé venait d’éteindre tous les cierges de l’autel. Il fit noir dans l’église. Et les paroles qui tombaient de la chaire je les entendis résonner sous la voûte comme le rire aigre des cymbales que le démon entrechoque avec allégresse chaque fois que nous travaillons pour lui.
Je me hâtai de sortir. Et il était temps, car j’allais m’écrier:--Je suis de Corinthe!...
IV
Un souvenir
Chaque fois que j’entends chanter le Graduel, ma pensée se reporte à un cinquième dimanche après Pâques où j’assistais à la grand’messe dans la cathédrale de Strasbourg.
Le chœur était composé des élèves du Séminaire et des enfants de la maîtrise. A l’écouter, je dus convenir que jamais chant d’église ne m’avait fait éprouver une émotion religieuse d’une intensité aussi salutaire.
Ailleurs, j’avais subi des messes en musique où, parmi les ronflements gras d’orgues sans discrétion, des violoncelles, des bassons, et je ne sais quelles prétentieuses clarinettes luttaient d’acrobatie avec les coups de gosier pointus ou caverneux des chantres pour recouvrir d’intempérantes vocalises, d’arpèges gambadeurs et de fioritures criardes l’austère nudité de la liturgie.
Ici, rien de pareil; nul instrument profane n’intervenait. Sans gargouillades efféminées, sans vociférations tonitruantes et saugrenues, les voix viriles alternaient avec les voix enfantines pour un plain-chant respectueux qui conservait toute sa valeur de pensive oraison.
Ce fut surtout au Graduel que je me sentis pénétré, soulevé au-dessus de moi-même par la force d’adoration de cette grave harmonie.
Le chœur disait: _Alleluia! Alleluia! Surrexit Christus et illuxit nobis quos redemit sanguine suo. Alleluia!_
Par ce texte, l’Église rappelle que le Christ ressuscité nous prodigue sa lumière au prix du sang qu’il a versé pour notre rachat. Je le sentis en toute sa profonde beauté, pour la première fois. C’est que, chanté lentement presque à mi-voix, avec une ferveur concentrée, mille fois plus persuasive que les cris emphatiques de virtuoses distraits, il donnait même aux _Alleluia_ joyeux un accent de gratitude prosternée et scellait ainsi dans l’âme des fidèles le souvenir du sacrifice permanent de notre Sauveur.
Compris, rendu de la sorte, le Graduel renforce et prolonge l’enseignement de l’Épître. Il nous mène, tout recueillis, à celui que l’Évangile va nous offrir. Par lui, Notre-Seigneur se penche vers notre misère; il nous affirme sa volonté de nous en tirer pourvu que nous ne nous montrions pas indignes de sa miséricorde. Nous cependant, nous nous élançons vers lui. Nous le remercions, nous le louons, nous lui présentons l’_Alleluia_ comme une corbeille de violettes.
Le Graduel, chanté par la maîtrise de la cathédrale de Strasbourg, c’est un trait d’union entre l’âme et Dieu...
V
En marge de l’Évangile
Il y a quelques années, j’ai rencontré une dame «bien-pensante» qui ne voulait pas qu’on méditât sur Notre-Seigneur en prenant pour point de départ les circonstances les plus humbles de son passage sur la terre.
--Ainsi, lui dis-je, vous ne sauriez admettre que je me plaise à le contempler lorsque, au temps de sa vie cachée, il façonne des charpentes dans l’atelier de Saint Joseph?
--Fi donc, s’écria-t-elle avec scandale, c’est trop vulgaire!
Au risque de passer pour vulgaire auprès des personnes qui se guindent si haut dans le sublime qu’elles ne sont peut-être pas loin de soutenir, avec certains hérétiques du IIe siècle, que le corps de Jésus ne fut qu’une apparence dont il enveloppa sa divinité, je me permets, sur ce point, comme sur une quantité d’autres, de me mettre à l’école chez Sainte Térèse.
Or la Sainte recommande, au contraire, et à diverses reprises, comme un exercice d’entraînement à l’oraison fort efficace, de s’attacher à l’humanité de Notre-Seigneur. Elle avertit les âmes, qui dédaignent cette pratique, comme indigne de leur transcendance, qu’elles s’égarent.
Elle écrit avec l’incomparable bons sens qui la caractérise:
«Vivre séparé de tout ce qui est corporel et sans cesse embrasé d’amour, c’est bon pour les esprits angéliques; mais ce n’est pas notre affaire à nous qui habitons un corps mortel. Comment donc nous éloignerions-nous de ce qui fait notre trésor et tout notre remède: la très sainte humanité de Notre-Seigneur Jésus-Christ?
«Sans doute ces personnes n’en sont point là ou elles ne s’entendent pas elles-mêmes. Manquant du vrai guide qui est le bon Jésus, elles ne trouveront pas le chemin; ce sera beaucoup si elles restent en assurance dans les autres. Lui-même a dit qu’_il est le chemin_. Il a dit aussi qu’_il est la lumière_, que _nul ne peut aller au Père que par lui_ et encore que _celui qui le voit, voit son Père_. Quelques-uns allèguent que ces paroles doivent s’entendre dans un autre sens. Pour moi, je ne conçois pas cet autre sens; le premier est celui que mon âme a toujours senti être le vrai et je m’en suis très bien trouvée.» (_Le Château intérieur_, _sixième demeure_, chapitre VII.)
Comme c’est bien dit. Comme, pour ma modeste part, je préfère aux visées orgueilleuses de ceux qui, dès ce monde, se croient doués de la vision béatifique, la simplicité d’une vieille femme dont un excellent prêtre m’a raconté l’histoire.
C’était une très pauvre lavandière qui, ayant perdu prématurément son mari et ses enfants, était obligée de travailler de l’aube au soir pour gagner son pain avec pas grand’chose dessus. Une autre se fût peut-être découragée ou elle aurait murmuré contre un sort aussi dur. Elle, point. Malgré l’âge et les infirmités, elle accomplissait sa tâche avec une joie paisible dont s’étonnaient les gens de la paroisse. Rivés étroitement à la terre par un féroce esprit de lucre, ils ne pouvaient concevoir qu’elle ne se souciât point de l’argent. Et même, la voyant toujours prête à compatir aux afflictions de ses voisins et à leur rendre des services désintéressés, ils la jugeaient un peu folle.
Le secret de sa sérénité résidait en ceci qu’elle vivait complètement unie à Notre-Seigneur et à sa Mère. Par l’effet d’une de ces grâces de choix que Dieu réserve aux âmes vraiment, essentiellement humbles, elle était, si l’on peut dire, intime avec tous deux.
«Elle se montrait toute naturelle dans le Surnaturel, me rapporta le curé. Un jour où j’étais allé la voir et où je la trouvai très fatiguée, je ne pus m’empêcher de la plaindre. Mais elle me répondit en souriant:--Oui je suis passablement lasse. Je viens de finir une forte lessive pour le château. Cela pressait et il y avait tant de choses pas trop faciles à mettre propres que, d’abord, je ne savais trop par quel bout commencer. Mais j’ai demandé à la Sainte Vierge comment elle s’y prenait pour laver les langes de Notre-Seigneur. Et elle m’a donné de bons conseils, de sorte que je me suis tirée d’affaire sans presque m’en apercevoir.
«Une autre fois, elle dit:--Je ne dors pas beaucoup. Alors pour passer le temps, je vais avec Notre-Seigneur partout où il va. La nuit dernière, je l’avais suivi au désert. Je me pensais qu’après son jeûne de quarante jours, il devait avoir terriblement faim. Je réfléchissais à la bonne soupe que je voudrais lui offrir. Et j’ai vu qu’il était content que cette idée me soit venue.»
Le prêtre avait les larmes aux yeux en me citant ce magnifique exemple de vie unitive. Étant lui-même très humble, il ajouta:--Cette bonne vieille m’en apprend plus long sur l’amour de Dieu que tous les traités de théologie.
Ce récit stimula mon penchant à méditer, dans la vie de Notre-Seigneur, les passages où il apparaît le plus près de nous--pourvu que nous soyons pauvres par dilection. D’ailleurs, est-ce qu’il ne nous y encourage point par la tendresse qu’il témoigne aux gens obscurs que ne gâtent ni la fortune ni les honneurs, par les comparaisons familières qu’il emploie dans ses paraboles et par la façon dont il manifeste aux disciples que s’il est Dieu, il est aussi un homme?
J’ouvre l’Évangile au hasard et je tombe sur le chapitre XXIV de Saint Luc où il est dit que les deux disciples qui revenaient d’Emmaüs se hâtèrent de se rendre dans la maison où les apôtres étaient réunis avec d’autres fidèles pour leur apprendre qu’ils avaient vu le Bon Maître.
«_Ils furent accueillis par cette parole:--Le Seigneur est vraiment ressuscité et il est apparu à Simon!_
_A leur tour, ils racontèrent ce qui leur était arrivé en route et comment ils avaient reconnu Jésus à la fraction du pain. Mais quelques-uns se refusaient toujours à croire._
_Pendant qu’ils discutaient ainsi, Jésus parut soudain au milieu d’eux et leur dit:--La paix soit avec vous. C’est moi. Ne craignez point._
_Eux, pleins de trouble et de frayeur, ils croyaient voir un spectre._
--_Pourquoi cette épouvante? reprit Jésus. Pourquoi les pensées de doute qui se lèvent dans vos cœurs? Voici mes mains et mes pieds. Touchez, rendez-vous compte: un fantôme n’a ni chair ni os comme vous voyez que j’en ai._
_Ayant dit cela, il leur montra ses mains et ses pieds_ [percés par les clous du supplice].
_Ils reconnurent leur Maître, mais dans le saisissement de leur joie, ils ne pouvaient encore en croire leurs yeux._
_Alors Jésus leur demanda:--Avez-vous ici quelque chose à manger?_
_Ils lui présentèrent un morceau de poisson grillé et un rayon de miel. Et, après qu’il eut mangé devant eux, prenant ce qui restait, il le leur distribua._»
Cette relation, si émouvante en sa simplicité, constitue, à mon avis, l’une des preuves les plus décisives de la véracité des Évangiles.
Je suis convaincu que des imposteurs, se concertant pour fonder une religion et voulant imposer la croyance à la résurrection du personnage légendaire qu’ils prétendent faire passer pour un Dieu, s’y seraient pris d’une autre manière. Ils auraient _composé_ l’apparition comme une scène de féerie. Ils en auraient fait une sorte d’apothéose à grand orchestre. Ils auraient prêté à leur soi-disant Messie un langage emphatique. Probablement ils lui auraient fait prononcer, selon les préceptes d’une pompeuse rhétorique, un discours aussi prolixe qu’ampoulé.
Ici, au contraire, nul artifice, nulle avance à la superstition. Mais quel sobre et puissant réalisme dans l’exposé des circonstances. Ce n’est pas de l’art--c’est bien plus que de l’art.
On reconstitue facilement, par la pensée, l’entretien de ces âmes en désarroi depuis la mort de Jésus _et qui n’ont pas encore reçu le Saint-Esprit_.
Les disciples d’Emmaüs arrivent tout bouleversés de ce qu’ils viennent de voir et pressés d’en informer les fidèles. Dès qu’ils sont entrés, les plus confiants dans la toute-puissance de Jésus leur crient:--Le Maître est ressuscité: Simon l’a vu.
--Oui, oui, répondent-ils, nous aussi nous l’avons rencontré sur la route. A l’auberge, nous l’avons reconnu à la fraction du pain. Et tandis qu’il nous parlait, notre cœur brûlait d’amour dans notre poitrine comme quand il nous menait par les chemins en nous expliquant l’Écriture. C’est lui! C’est lui!...
Et ils rapportent, avec une éloquence spontanée, tous les détails de la rencontre.
Mais, dans l’assemblée, il y a des esprits méfiants qui, si naguère ils subissaient l’ascendant de Jésus, étaient toujours enclins à rapetisser ses enseignements à la mesure de la pauvre sagesse humaine. Ceux-là tiennent, on le devine, des propos de ce genre:--Madeleine qui, la première, a cru voir le Seigneur, est bien exaltée. Elle ne mérite pas beaucoup de créance. Quant à Simon, depuis son reniement, il vit dans une fièvre de chagrin. Il aura eu quelque hallucination.
--Mais, insistent les disciples d’Emmaüs, nous que vous connaissez, nous ne sommes pas des exaltés et nous n’avons pas la fièvre. Nous avons vu le Seigneur et nous lui avons parlé comme nous vous voyons et comme nous vous parlons.
--Bah! vous aurez pris pour lui quelqu’un qui lui ressemblait et qui s’est amusé de vous...
Tel est l’aveuglement de notre raison, si la Grâce ne l’éclaire, que les arguments des sceptiques et le ton d’assurance avec lequel ils les formulent, commencent d’ébranler les plus disposés à croire. Ils ne savent que répondre. Et il est à remarquer que Saint Pierre, qui est là et qui devrait semble-t-il corroborer de son témoignage l’affirmation de disciples d’Emmaüs, Saint Pierre garde le silence.
Un doute angoissant pèse sur tous.
A ce moment, Jésus se dresse au milieu de ces hommes perplexes, sans que la porte soigneusement verrouillée, «par crainte des Juifs» se soit même entr’ouverte. Ils ont peur; croyant à un fantôme, ils s’écartent de lui en tremblant; peut-être vont-ils fuir.
Mais lui prononce les mots par lesquels il a coutume de les saluer. Et comme cette phrase bien connue ne suffit pas à les rassurer, il les invite à le toucher. Puis, comme il l’a fait tant de fois, il leur demande de la nourriture, mange devant eux et les convie à partager avec lui ce repas improvisé, suivant le rite qu’il institua pour bien leur démontrer qu’après comme avant la croix et le tombeau, il est l’Homme-Dieu qu’ils vénèrent autant qu’ils le chérissent. Alors seulement ils le reconnaissent tout-à-fait et leur joie éclate...
J’imagine que si, d’aventure, elle lit l’Évangile, la dame raffinée, dont j’ai parlé au commencement du chapitre, juge passablement _vulgaires_ ce rayon de miel et ce poisson grillé. Quoi, pas même une périphrase élégante pour désigner des aliments qu’elle se ferait scrupule d’offrir à son directeur de conscience lorsqu’elle l’invite à dîner!...
Mais il est à supposer qu’elle ne lit guère l’Évangile parce que le Saint Livre choque sans cesse le sentiment «distingué» qu’elle se forge de Notre-Seigneur.
Or _qui veut faire l’ange fait la bête_ disait Pascal...
Pour moi, la religion affadie, enrubannée de fanfreluches, où se complaisent les mondains m’écœure. J’adore, jusque dans les plus humbles détails, tout ce qui se rapporte au Bon Maître. Je ne fais pas de choix. J’aime Jésus lorsqu’il se transfigure au Thabor. Je l’aime également lorsqu’il prend son repos dans la maison de Zachée, homme décrié parmi les Pharisiens. Aux heures où Il daigne s’offrir à ma contemplation dans la lumière de l’oraison, je n’ignore pas que cette faveur insigne m’est octroyée parce que _d’abord_, docile à la Grâce, j’ai ramassé les miettes qui tombent de sa table et que je m’en suis nourri. Et combien d’autres font mieux que moi pour lui plaire!...
VI
Le Credo est une étoile...
Quel réconfort pour la foi, pour l’espérance, pour la charité que ce chant du _Credo_ lorsqu’il n’y a pas une bouche qui ne le profère le dimanche, à la messe! Il est le symbole des mystères où notre vie intérieure s’abreuve pour refleurir toujours plus vivace. Il résume l’histoire des luttes de l’Église contre les hérésies insidieuses qui tentent de diviser ceux que l’Esprit-Saint a réunis. Il est l’affirmation immuable de la doctrine transmise par les apôtres, hommes sanctifiés par le Seigneur lui-même, pour nous ouvrir la voie du salut à travers les âges.
L’époque ténébreuse où nous sommes condamnés à vivre voudrait faire dévier les enfants de l’Église vers les marécages où tremblotent les feux-follets de son orgueil. Des sophistes argumentent, subtilisent, jonglent, avec les vocables, comme des turlupins de foire, avec des boules brillantes et creuses. Des savants attestant l’évidence de la matière éternelle, présentant comme des axiomes décisifs leurs conjectures versatiles, construisent des cheminées aux fourneaux du démon pour que la noire fumée qui s’en échappe dissimule le monde à Celui qui créa _toutes les choses visibles et toutes les choses invisibles_ et qui les embrasse d’un seul regard. Des réprouvés, qui se donnèrent une peine infinie pour arracher en eux les racines de la foi, errent çà et là en ricanant--de quel rire lugubre--et déclarent:--L’humanité, maîtresse d’elle-même comme de l’univers conquis par sa science, n’a plus besoin de votre Dieu...
Cadavres ambulants, troupeau sinistre que rassemble, pour son domaine, celui-qui-nie, celui qui n’a pas voulu servir--l’odeur de la mort flotte autour d’eux.
D’autre part, voici nos frères séparés du protestantisme. Ils se plaignent de voir s’éparpiller en milles sectes les adhérents à l’erreur qu’ils s’efforcent de maintenir. Mais comment n’en irait-il pas ainsi? Quand on pose en principe que chacun a le droit d’élire, parmi les dogmes, ceux qu’il juge de nature à flatter son imagination et d’écarter ceux qui lui déplaisent, on ne peut s’attendre à fonder une religion stable. La confiance qu’ils accordent au sens propre, aggrave l’aberration de la fausse doctrine. Niant l’autorité révélée dont l’Église garde le dépôt, le dissident lui reproche de ne pas évoluer selon les caprices multiples de l’inconstance humaine. Il ne comprend pas que la force en Dieu de l’Église procède du fait qu’elle a promulgué, pour les siècles, la formule de la certitude par la foi. Cette formule c’est le _Credo_. On ne peut rester catholique si, par fantaisie personnelle, on la mutile ou si l’on en modifie les articles. Il est arrivé que l’Église opérât des changements dans sa discipline ou dans sa liturgie. Jamais elle n’a touché, jamais elle ne touchera au dogme. Et c’est pourquoi, tandis qu’autour d’elle, les schismes et les hérésies tombent en décrépitude ou se pulvérisent dans le doute, elle garde la claire vision du Dieu qui réjouit sa jeunesse impérissable...