Part 1
ADOLPHE RETTÉ
LES RUBIS DU CALICE
PARIS ALBERT MESSEIN, ÉDITEUR 19, QUAI SAINT-MICHEL, 19
1924
Librairie A. MESSEIN, 19, Quai Saint-Michel, PARIS
DU MÊME AUTEUR
POÉSIES (1897-1904): Campagne première, Lumières tranquilles, Poèmes de la forêt (Messein). 5 fr. 75 Une belle dame passa (Messein). 1 volume in-12. 5 fr. 25 Le Symbolisme (anecdotes et souvenirs) 1903 (Messein). 1 volume in-12. 6 fr. 75
ŒUVRES CATHOLIQUES
Du diable à Dieu, récit d’une conversion (Messein). Le règne de la Bête, roman (Messein). Un séjour à Lourdes, journal d’un pèlerinage à pied, impressions d’un brancardier (Messein). Sous l’étoile du Matin, la première étape après la conversion (Messein). Dans la lumière d’Ars, récit d’un pèlerinage (Tolra). Au pays des lys noirs, souvenirs de jeunesse et d’âge mûr (Téqui). Quand l’esprit souffle, récits de conversions, Huysmans, Verlaine, Claudel, etc. (Messein). Ceux qui saignent, notes de guerre (Bloud et Gay). Sainte Marguerite Marie, vie de la Révélatrice du Sacré-Cœur, d’après les documents originaux (Bloud et Gay). Lettres à un indifférent, apologétique réaliste (Bloud et Gay). Le Soleil intérieur, saint Joseph de Cupertino. Catherine de Cardonne, une Carmélite sous la Terreur, la Charité du malade (Bloud et Gay). Louise Ripas, une privilégiée de la Sainte Vierge, préface de Mgr Landrieux, évêque de Dijon (Bloud et Gay). Léon Bloy, essai de critique équitable (Bloud et Gay). La Maison en ordre, autobiographie (Nouvelle librairie nationale).
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE: 10 exemplaires sur vergé d’Arches numérotés 1 à 10
Nº
TABLE DES MATIÈRES
AU LECTEUR 15 CHAPITRES I. Au bas de la montagne 25 -- II. Images du Confiteor 35 -- III. Sur une épître de saint Paul 43 -- IV. Un souvenir 55 -- V. En marge de l’Évangile 61 -- VI. Le Credo est une étoile 73 -- VII. Solidarité sainte 95 -- VIII. A la veille de souffrir 127 -- IX. Abel, le Patriarche et l’Ange 135 -- X. Avec les morts 147 -- XI. _Pater noster_ 163 -- XII. Le royaume de la Paix 177 -- XIII. _Miserere nobis_ 185
AU LECTEUR
_Argentum et aurum non est mihi. Quod autem habeo hoc tibi do._
Actes des Apôtres III.
_Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur, Vous connaissez tout cela--tout cela, Et que je suis plus pauvre que personne, Mais ce que j’ai, mon Dieu, je vous le donne._
Verlaine: Sagesse.
Lecteur, si tu ne vas à la messe que pour réciter, d’un esprit distrait et d’une lèvre machinale, les prières liturgiques ou pour obéir à la coutume, ferme ce livre: il n’a pas été entrepris à ton intention. Mais si la messe constitue pour toi l’action capitale de la journée, celle qui, autant que le permet la faiblesse de la nature humaine, rayonnera sur tes pensées jusqu’à l’heure du sommeil, feuillette ces pages. Peut-être y trouveras-tu quelques sarments qui alimenteront dans ton âme le foyer où s’entretient ton amour de Dieu. La plupart me furent donnés pendant les retraites fréquentes que je fais en une Trappe où il a plu à Celui que les hommes de ce siècle remettent sans cesse en croix de me laisser entendre les battements de son Cœur dans la solitude, dans le silence et dans l’oraison contemplative.
Permets que je te parle un peu de ce monastère.
Il s’appelle l’abbaye de Notre-Dame-d’Acey. La flèche svelte de son clocher le désigne au fond d’une grande plaine que limitent les premières pentes du Jura. Une rivière aux courbes multiples la traverse. Des prairies plantureuses alternent avec des vignobles et d’épais bois de chênes dont les frondaisons sévères s’emplissent d’ombre dorée au crépuscule. Ici règne une paix sanctifiée où s’efface le souvenir de villes vainement tumultueuses.
Fondée en 1138, sous Bernard III, comte de Bourgogne, qui lui donna des terres, l’abbaye connut, tour à tour, la prospérité et la décadence jusqu’à la Révolution qui chassa les moines, déroba leurs biens, ruina, en grande partie, l’église et les bâtiments conventuels. La communauté se reconstitua en 1872. L’église, relevant d’un style de transition romano-gothique, avait été achevée vers 1250. Elle fut restaurée, avec goût, discrétion et science, dans les premières années du XXe siècle. Les religieux qui occupent cette abbaye sont des Cisterciens de la Stricte Observance. Cela veut dire qu’ils pratiquent la réparation pour les folies du monde, le culte intense de la Vierge, la conformité à Jésus portant le fardeau de nos fautes--la règle pénitente que conçut le grand réformateur qui eut nom Saint Bernard.
Durant mes retraites, j’aime à suivre au moins une partie de l’office de nuit dans la stalle qu’on m’a permis d’occuper à gauche du transept, près de la porte qui donne sur l’entrée de la sacristie. J’arrive vers trois heures et demie du matin. En été, le jour point déjà. Mais en d’autres saisons, d’aube plus lente à naître, une vaste obscurité, propice au recueillement, descend de la voûte, noie les ogives et ne laisse soupçonner qu’à peine la blanche élancée vers le ciel des piliers. Clarté unique, la petite lampe, jamais éteinte, qui veille devant le tabernacle où Jésus repose, scintille faiblement à travers toute cette ombre et permet, par instants, de deviner un peu les ors éteints du Maître-Autel.
Dans le chœur invisible, les moines psalmodient _Laudes_. Voici qu’ils invitent la création entière à louer le Seigneur: les Anges et les Saints, le soleil et la lune, les étoiles, les abîmes des cieux, les nuages errants «parce que le Seigneur a établi des lois qui ne seront point violées». Qu’ils louent de même le feu, l’eau, les souffles impétueux qui exécutent ses volontés. Qu’ils proclament son empire sur les puissants de la terre et les pauvres, les enfants et les vieillards, les jeunes gens et les jeunes filles «parce qu’il n’y a que Lui dont le nom soit au-dessus de toutes choses».
Quel sublime prélude aux travaux, aux peines et aux prières du jour qui commence cet appel à la fois impérieux et suppliant à l’univers pour qu’il épanouisse, le cantique de sa gratitude jusqu’au pied du trône de Dieu!...
Bien souvent, j’ai entendu ce psaume, bien souvent, j’ai uni ma voix à celle des religieux qui le profèrent avec une telle ampleur d’allégresse. Toujours, il me semble être emporté par un fleuve de flammes adorantes vers les hauteurs ineffables où resplendit la Lumière incréée.
_Laudes_ terminées, les messes particulières commencent tout de suite aux autels latéraux. Mêlé aux convers et aux frères de chœur qui n’ont pas encore reçu la prêtrise, je suis l’une d’elles. Et c’est alors, avant et après la communion quotidienne, dans le ruissellement du Sang divin sur l’autel, que me furent octroyées les oraisons et les méditations dont j’essaierai de te transmettre le souvenir. Fortifié par le Pain de Vie, je vais ensuite les développer au-dehors.
Au chevet de l’église, un sentier longe le cimetière où, sous d’humbles croix de bois noir, les ossements des moines défunts attendent la Résurrection. Une clôture d’ifs serrés l’enferme. Un haut Crucifix étend ses bras miséricordieux sur les tombes. Le chemin, bordé de groseilliers et de cassis, traverse une prairie que jalonnent des pommiers et aboutit à un bosquet d’ormeaux où s’élève une statue de Notre-Dame des Sept-Douleurs.
Le ciel, à l’orient, s’éclaire d’une bande de feu vermeil; une brume diaphane s’évapore des gramens qu’imprègne la rosée. Parfois des pinsons se mettent à gazouiller puis se taisent tout-à-coup, comme intimidés d’avoir rompu le grand silence. Le bruit lointain d’un barrage sur la rivière se mêle au murmure presque imperceptible des arbres encore assoupis. Tout est calme; tout est pur; on dirait que les choses se sont revêtues de candeur et d’innocence baptismale.
Je vais et je reviens de la Vierge au Crucifix; la certitude et la paix de ceux qui dorment sous la terre, là tout près, m’accompagnent; il me semble que leurs âmes auxiliatrices flottent autour de moi.
Les pensées que la messe et l’action de grâces déposèrent en moi germent maintenant, montent, se multiplient en une floraison d’une incomparable splendeur... Ah! si je pouvais te les rendre _aussi belles que je les ai vues à leur naissance_!...
Lecteur, j’essaierai, du moins, d’imiter l’éclat de ces roses rouges dans les pages suivantes. Mais, lapidaire des plus gauches, à cause de la multitude de mes fautes, j’ai peur de ne réussir à tailler que des rubis d’une qualité fort inférieure. Ces pierres imparfaites seront cependant les symboles de l’amour que mon Jésus daigne, parfois, m’inspirer pour ses souffrances et pour sa gloire. J’en incrusterai donc le calice que je ne cesse de lui offrir afin qu’il prenne en pitié la grande misère de mon âme.
Si, malgré mon insuffisance, je réussis à te suggérer l’envie de suivre Jésus, en portant ta croix, dans la voie douloureuse, ce petit livre ne sera pas tout-à-fait mal-venu. Car _suivre Jésus_, cela seul donne un sens surnaturel à notre vie transitoire.
I
Au bas de la montagne
Trop souvent j’ai oublié qu’_une seule chose est nécessaire_. Jésus était là qui m’invitait à le contempler, à me tenir à ses pieds, simple comme un enfant, uniquement occupé de sa Sainte Face, attentif au regard dont Il m’illuminait l’âme. Mais moi, croyant le mieux servir si je m’agitais autour de lui, j’ai substitué ma volonté à la sienne. Je me suis affairé, çà et là, dans l’assemblée des fidèles; j’ai prétendu me distinguer parmi _les autres_; j’ai multiplié mes empressements comme pour Lui faire valoir mon zèle.
Alors, sous l’apparence d’une activité sanctifiée, mon âme se ternit comme un miroir où s’étale la bave du Vieux Serpent. Ce n’était plus le Maître que je regardais, c’était moi-même avec mon sale orgueil.
Quand mon âme, infatuée, dénombrant, avec complaisance, ses sollicitudes présentes et à venir, toute trépidante de pensées vaniteuses, est revenue s’agenouiller devant Jésus--voici qu’Il s’était en allé...
Effaré, plein de désarroi, je l’ai cherché aux profondeurs de mon être. Écartant les formes et les images du monde, j’ai voulu retrouver cette flamme secrète qu’il m’avait donnée comme un reflet de l’étoile rédemptrice qui brille dans ses yeux. Elle s’était éclipsée.
Quoi m’écriai-je, n’a-t-il pas dit:--_Si quelqu’un m’aime, je viendrai en lui et je ferai en lui ma demeure_? Je n’ai donc pas su l’aimer de la façon dont il le demande?
Sa voix me répondit, très lointaine:--_Le feu était ardent mais il ne s’élevait pas sans fumée._
Puis j’entendis l’écho de ses pas s’affaiblir et se perdre dans la distance. Et je connus cette angoisse: la nuit de l’esprit par l’absence de Jésus.
Parmi les ombres froides de cette nuit désolée, je fus dans un désert où il n’y avait plus de chemins ni de poteaux indicateurs. Mon seul Guide étant parti, j’errais, horriblement solitaire, comme au hasard. J’essayais de prier, mais toutes mes prières, en vain dardées vers le ciel, retombaient autour de moi, comme une poignée de sable sur une terre à jamais aride: elles se dispersaient au souffle des vents âpres qui balaient cette noire étendue. Si je faisais effort pour les renouveler, je ne parvenais à les articuler qu’avec ennui et dégoût. Je tentais de me réfugier dans l’Évangile, verger miraculeux où, naguère, Jésus m’avait permis de récolter les fruits suprasubstantiels de son enseignement. Mais il me sembla que c’était un enclos où ne végétaient que des arbres stériles. Bientôt il me devint impossible de prier ou de concevoir une fin à cet abandon. Le désert intérieur reculait ses limites à l’infini; les ténèbres devenaient de plus en plus épaisses. Elles pesaient si fort que mon âme fléchit. Gisante sur le sol, ne pouvant même pas pleurer, suant une sueur sanglante, elle demeurait inerte dans le silence affreux que déchirait parfois le rire funèbre de celui qui se nomme: le père de la désespérance éternelle.
Qu’il voyait juste l’éprouvé qui a dit: «Passer par cette nuit, c’est ressentir l’avant-goût de la damnation!...»
Je croyais que Jésus était parti pour toujours. Et pourtant, sans que j’en eusse la moindre conscience, sa grâce latente persistait puisqu’il me fit sentir, d’une façon tout instinctive, qu’il ne fallait abandonner ni la messe, ni les Sacrements, ni l’oraison--malgré la répugnance que mon imagination m’inspirait à l’égard de ces pratiques salutaires.
Un jour enfin, après des mois vécus dans cette ombre rigide, le sentiment me vint que cette peine m’était infligée à cause de mon trop d’attache au monde. Oui, trop de préoccupations humaines s’étaient mêlées à ma bonne volonté d’aimer Jésus. Par amour-propre, je m’étais miré dans mes œuvres à son service. D’où, mille ferments mauvais m’avaient empoisonné l’âme. Pour la purifier, pour y allumer _une flamme sans fumée_, il m’avait plongé dans cette nuit dont on ne peut sortir que l’orgueil brisé par l’agonie d’une nouvelle conversion.
Cette intuition bénie me fut donnée un matin où, avant la messe, je regardais le tabernacle:--Humble pour nous instruire, me dis-je, Il se cache là sous le voile des Saintes-Espèces. Et moi, je n’ai pas encore appris à recevoir cette leçon avec humilité!...
Ce fut un trait de lumière qui me fit comprendre ma pénurie d’amour véritable et mon indignité. La messe commença. Je me vis alors au pied d’une montagne dont il me fallait gravir la pente ardue pour gagner le sommet où _je sentais_ que la Face de Jésus allait bientôt rayonner comme un soleil aux splendeurs immuables.
Alors, pour la première fois depuis si longtemps, je pus prier d’un cœur inondé d’une énergie renouvelée. Mon oraison ne se formulait point verbalement. Elle chantait en moi selon le sens profond et le rythme du texte liturgique tandis que de belles images se succédaient devant les yeux de mon âme.
Voici, approximativement traduite--car les mots dont nous sommes obligés de nous servir sont si peu aptes à rendre les merveilles de Jésus intérieur!--voici quelle fut cette oraison:
Seigneur Jésus, fontaine de vie, vous jaillissez à la cime de la sainte montagne, du Carmel qu’il me faut maintenant gravir pour m’abreuver de l’eau qui doit rendre à mon âme, vieillie dans le péché, la jeunesse éternelle. Faites que je me réjouisse de souffrir pour mériter d’éteindre en vous la soif de vous dont je brûle.
J’étais dans la vallée à jamais obscure où la Malice règne sur un peuple d’illusions décevantes. Vous m’en avez tiré tout-à-l’heure. Mais le Père du mensonge marche sur mes traces et voudrait me ressaisir. Chassez cette troupe de démons qu’il mit à ma poursuite; séparez ma cause de la sienne.
Parce que vous êtes ma force et mon Tout, parce que, si faible d’avoir été si seul, je veux ne croire qu’en vous, n’espérer qu’en vous, n’aimer que vous, ne permettez pas que l’Ennemi me séduise. Écartez ses prestiges. Dispersez cette horde d’esprits malveillants qui me traque.
Vous me désignez si nettement le chemin qui monte à vous! Envoyez votre vérité qui est lumière pour qu’elle me conduise et que j’avance malgré ces ronces tenaces: mes vices, dont les griffes tâchent de me retenir chaque fois que je perds de vue le sommet radieux d’où elle émane...
Voici que, par la charité du bon Maître, j’ai franchi les roches aiguës qui encombraient le bas de la montagne. Mes pieds sont déchirés: je souffre--mais je chante... Et c’est toi, mon Jésus, qui m’infuses cette allégresse!
Puisque tu m’accueilles en ta voie douloureuse, pourquoi serais-je triste? Pourquoi mon âme me troublerait-elle?
Mon secours, c’est la croix que porte, pour l’amour de moi, Celui qui créa le ciel et la terre. Il me demande de l’aider à la soulever. Courons-y!...
II
Images du Confiteor
Le soir vient sur le Golgotha où Jésus saigne--abandonné de tous. Ce crépuscule livide que raient des nuages couleur de blessures fraîches, n’est-ce point son Sang qui en empourpre la pâleur?
La ville n’en sait rien. La ville n’en veut rien savoir. Plutôt que de lever les yeux vers ce Crucifié importun, les hommes vont par les rues, la tête basse, grommelant des phrases où il est question des gains réalisés aujourd’hui, des trafics à entreprendre demain. Des femmes font miroiter leurs bracelets aux carrefours. Des tramways, où s’entassent des chrétiens qui se hâtent vers les plaisirs nocturnes, grincent longuement sur leurs rails. Des autos, au braiment nasillard, emportent des riches qui, fiers d’avoir tué leur conscience, se raidissent--comme des cadavres. Devant des comptoirs bordés de métal blême, des pauvres noient leur envie et leurs rancœurs en des poisons multicolores tandis que le gramophone, où se blottit un démon sardonique, emprunte la voix de Polichinelle pour leur vanter les voluptés de l’oubli dans l’ivresse.
Quelque part, au loin, dans un faubourg de misère, il y a une petite église où tinte faiblement un Angelus dont les notes frêles essaient en vain de dominer la rumeur porcine que forment tous ces bruits confondus. Il dit:--Le Verbe rédempteur _voudrait_ habiter en vous. Pourquoi ne l’accueillez-vous pas?
Ils ne l’écoutent point. Ils écoutent les portes des coffres-forts se fermer avec fracas. Ils écoutent les vaisselles cliqueter pour la mangeaille prochaine. Ils écoutent la luxure chuchoter à l’angle des rues. La Bête règne sur la ville, dans une buée rousse, dans la morne clarté des lampes électriques qui commencent à s’allumer çà et là. Et la plainte de l’Angelus s’engloutit dans le tumulte énorme comme une fleur de lys dans un égout.
Jésus saigne...
Une voix s’élève alors en moi. Je la connais: elle est plus tranchante que le couteau de chirurgien qui perce un abcès.
--Te sied-il, me dit-elle, de blâmer tous ces inquiets qui souffrent à cause de leur âme infidèle à Dieu? Toi, qu’as-tu fait pour mériter qu’une goutte de ce Sang qui va se perdre dans l’ombre rafraîchisse ton front?
Elle a raison la voix!... Je ne me suis pas mêlé aux hommes de la ville. J’ai bâti ma demeure dans la solitude de l’un des ravins qui sillonnent les flancs du Calvaire. Mais là, j’ai gaspillé des jours à la suite, à caresser les rêveries infécondes qu’engendrait ma paresse. Je fus le serviteur inutile dont la négligence laissa des poussières sordides s’accumuler dans mon âme où Jésus vint hier, où je voudrais tant qu’il revienne encore. Si la maison n’est pas nette pour le recevoir de nouveau, c’est ma faute, c’est ma très grande faute. J’ai péché par omission. Que pourrais-je reprocher aux autres puisque, par moi autant que par eux, Jésus saigne, puisque je les aide à rendre plus creuse la plaie de son Cœur?
Pour qu’Il me pardonne une fois de plus, pour qu’Il me reçoive à merci, j’oserai me joindre à la procession bienheureuse qui monte, tous les matins, au Calvaire afin de souffrir avec Lui.
Sainte Vierge, toi dont les sept glaives de mes pires péchés percèrent le sein, toi qui jadis m’as conduit à mon Sauveur, fais que, cessant d’appuyer sur la poignée de ces armes iniques, ma main saisisse un pan de ta robe et qu’elle s’y cramponne comme la main d’un enfant à peine sevré au tablier de sa mère. Ainsi soutenu, j’apprendrai à parcourir, à ta suite, la voie douloureuse.
Saint Michel archange, qu’un revers de ton épée flamboyante écarte les démons qui s’efforcent d’arracher mes doigts de cette robe tutélaire.
Saint Jean-Baptiste, redresse, dirige en ligne droite vers Jésus, les sentiers aux mille replis nonchalants où je me suis trop longtemps attardé.
Saint Pierre, si je rentrais, d’un vouloir pervers, dans la geôle de mon péché, prie l’ange qui te délivra de la tienne de briser mes chaînes et de m’ouvrir la porte vers la Lumière.
Saint Paul, rappelle-moi, sans trêve, qu’il me faut être fou au regard du monde pour être sage au regard de Jésus.
Viens aussi, Sainte Madeleine. Donne-moi le vase d’où ton repentir s’épancha, en flots odorants avec tes larmes, sur les pieds de Jésus... Mais non, je suis indigne d’une telle faveur. Eh bien, laisse-moi t’accompagner au jardin de la Résurrection. Que je m’y écrie avec toi:--Voici le Maître!...
Et toi, Bon Larron que je prie tous les jours, apprends-moi charitablement à répéter:--Seigneur, souvenez-vous de moi dans votre royaume, souvenez-vous de ma détresse lorsque je brigandais au désert parmi ceux qui vous haïssent...
Consolé, entouré par les Saints, guidé par cette limpide étoile: le sourire compatissant de Marie, j’espère en ta miséricorde, Seigneur. Tu daigneras oublier mes fautes; tu effaceras les rides dont le péché me laboura le visage.
Et pour que ma purification soit complète, tu me feras boire une goutte de ton Sang vivifiant.
J’en ai soif, Seigneur, j’en ai si soif!...
III
Sur une épître de Saint Paul
Quand on arrive à cette partie de la Messe: _l’Instruction_, j’ai non seulement à méditer les enseignements qu’elle nous apporte mais encore à me représenter celui qui les donne.
Le fragment d’épître qu’on lit aujourd’hui est extrait de la _Première aux Corinthiens_. J’essaierai de le commenter tout-à-l’heure. Mais d’abord, je veux dire sous quel aspect, selon quel prolongement de l’oraison, celui qui en fut l’auteur se précise pour moi.
Saint Paul est un homme de petite taille, au dos voûté, à la poitrine étroite, aux membres à la fois maigres et noueux. Une calvitie précoce dénuda son crâne. Mais autour de ses joues creuses grisonne une barbe abondante dont il laisse pousser au hasard les touffes inégales. Il a le teint couperosé. Ses sourcils broussailleux tracent une barre d’ombre continue d’où saillit un nez aquilin, d’une courbe tout hébraïque. Ses lèvres violâtres s’entr’ouvrent sur une denture mal rangée où la carie découpe des créneaux. Dans ses yeux bleus, très enfoncés, brille la pure flamme de l’amour divin. Mais une ophtalmie, que rien ne peut guérir, corrode ses paupières dépourvues de cils et où suinte continuellement une humeur sanguinolente.
La disgrâce de son physique le rend timide et gauche. Lorsqu’il s’est présenté dans une assemblée, par exemple chez ces Grecs épris de belles formes: les Corinthiens, l’infirmité répugnante dont il souffre, sa laideur, la difficulté qu’il éprouve à s’exprimer dans une langue qui n’est pas la sienne l’ont tout d’abord desservi. Les artisans très frustes qu’il espérait conquérir à Jésus l’ont plaisanté. D’ailleurs, ils étaient prévenus contre lui par les Judaïsants qui le suivaient partout pour le dénoncer comme un imposteur n’ayant point mission d’annoncer la Bonne Nouvelle.
Malgré tant d’obstacles, il ne lui a pas fallu beaucoup de temps pour les persuader. Telle était la vigueur de son zèle, telle, l’ardeur de sa conviction qu’il réussit assez rapidement à faire des chrétiens de ces ignorants voués jusqu’alors au culte grossier de l’Aphrodite populaire.
Plus tard, leur rappelant, sans amertume, les railleries qu’ils lui avaient prodiguées, il leur écrivait d’Éphèse: «Vous avez dit que j’étais chétif de corps, désagréable à regarder, incorrect dans mon langage.»
Maintenant, voici qu’ils l’aiment, voici qu’ils sentent que nul ne saurait, au même degré que ce vilain petit Juif, les maintenir hors des ténèbres du paganisme, les ouvrir au soleil de la Grâce.
L’apôtre n’eut pas toujours à lutter, comme à Corinthe, contre la malice humaine. Les bons Galates, l’aimèrent tout de suite et le plaignirent à cause de ce mal qui, parfois le rendait presque aveugle. Aussi, avec une gratitude émouvante, il leur écrit: «Je témoigne que, s’il eût été possible, vous vous seriez arraché les yeux pour me les donner.»