Les Roquevillard

Chapter 17

Chapter 172,365 wordsPublic domain

Aux mérites des morts il ajouta ceux des vivants. L’heure n’était plus de la pudeur et du respect des intimités. À l’hôpital d’Hanoi, méritait Félicie. Ses soeurs, qui avaient appelé la pauvreté pour supprimer jusqu’au soupçon de détournement, méritaient encore. Car le paiement effectué entre les mains de M. Frasne n’était, ne pouvait être pour la famille de l'accusé et pour les juges, ni une restitution ni un aveu, mais le rejet définitif de toute complicité même ignorante et involontaire.

À peine s’excusa-t-il d’énumérer avec insistance, et comme un reproche d’ingratitude, tant de services rendus. De l’autre côté de la barre on n’avait pas craint de les oublier ou, pis encore, d’en accabler l’accusé. On voulait bien remonter d’un prétendu coupable au passé pour abattre d’un coup l’importance de ce passé, on refusait injustement de couvrir l’inculpé de cette protection.

Or les mérites d’une race la défendent jusqu’au jour où, la somme des démérites l’emportant, elle provoque volontairement sa propre chute. Et qui donc oserait prétendre que la somme des démérites l’avait remporté? Oui, les morts, ses morts servaient de caution morale au dernier des Roquevillard comme ils venaient de lui servir de caution matérielle par le moyen de la Vigie sacrifiée. Même coupable, ses juges ne le condamneraient point sans injustice.

Mais comment pouvait-il être coupable? Par quel phénomène le descendant de tant d'honnêtes gens s’était-il subitement mué en criminel? Quelles preuves, en définitive, fournissait-on de son crime? Que pesaient, en face des présomptions morales qui découlaient de son milieu de famille comme les eaux d’un torrent, ces misérables présomptions qu’un hasard fait éclore et que l’interprétation des circonstances se charge de grossir? Les clefs de l’étude elles avaient passé de main en main. Le chiffre du secret: comment l’accusé l’aurait-il cherché, surpris, deviné, et quand le clerc Philippeaux l’avait-il inscrit sur son agenda? Le manque de ressources? Il avait liquidé tous les frais, principaux et accessoires, sans exception, qu’entraînait son voyage, soit avec l’argent qu’il avait emporté et dont l’enquête à l’audience avait donné le décompte, soit avec celui qu’il avait reçu à Orta. Les notes d’hôtel retrouvées le démontraient. Qu’avait-il donc fait des cent mille francs du vol, puisque toutes ses dépenses, il les avait acquittées avec les avances de sa famille? Et s’il les avait placés, comme on l'avait insinué, pourquoi était-il revenu se constituer prisonnier dès qu’il avait eu connaissance du jugement qui l’atteignait par contumace?

Rien ne restait debout de l’accusation, rien qu’une vengeance qui n’avait même pas su résister à un profit. Singulière affaire où c’était le volé qui portait les dépouilles de son voleur prétendu!

Et M. Roquevillard termina en quelques mots sa plaidoirie:

"J’ai fini, messieurs les jurés. Au nom de tous nos morts dont la suite compose notre honneur toujours vivant, au nom de la terre, lentement acquise et cultivée par l’effort successif des générations, et abandonnée aujourd’hui par un libre sacrifice pour consolider cet honneur, je vous réclame mon enfant. Rendez-le-moi, non point par pitié, mais par justice, non par faveur, mais à l’unanimité. Toute sa race et moi-même nous répondons de son innocence..."

Il s’assit. Il n’avait parlé qu’une heure. Après que sa voix calme, sonore mais toujours contenue, eut cessé de se répandre et de monter comme un hymne grave, le silence se prolongea quelques instants, un silence d’église, religieux, solennel. Au lieu de l’explosion de colère et d’amertume qu’on s’était cru en droit d’attendre du vieil avocat réputé pour son énergie, en réponse aux violences haineuses de M. Porterieux, au lieu du scandale escompté des imputations renvoyées d’amant à maîtresse, le public avait entendu cette défense hautaine, dédaigneuse de l’invective, confiante dans l’autorité de sa force morale, admirablement émouvante dans ses lignes simples et droites comme ces statues immobiles et sereines qui purifient les désirs et ploient les âmes. Et le nom de Mme Frasne n’avait pas été prononcé.

Tout à coup, un cri retentit:

--Vivent les Roquevillard!

C’était la Fauchois qui jetait son coeur. Et la foule convaincue, dominée, conquise, éclata en applaudissements.

Pendant que le président réprimait cette manifestation qui mit en fuite M. Bastard agacé, M. Vallerois se pencha de nouveau sur M. Barré. Et celui-ci demanda la parole après que M. Hamel eut refusé de la prendre, en s’excusant d’user de son droit de réplique après avoir négligé d’user de son droit de conclure.

--J’ai entendu comme vous, dit-il en substance en s’adressant aux jurés, la plaidoirie de Me Roquevillard. Non, le coupable n’est pas ce jeune homme que vous jugerez dans quelques minutes. Le coupable n’est pas ici. Et puisque l’accusé a eu la générosité de ne pas le désigner, je ne vous le désignerai pas davantage. Mais je dénoncerai la machination trop habile de cet accusateur qui décourage la sympathie en faisant servir ses malheurs privés à l’édification de sa fortune. Hâtez-vous d’acquitter Maurice Roquevillard, de le rendre à son père qui est l’honneur de notre barreau. S’il fut répréhensible dans sa vie privée, il ne saurait être retenu plus longtemps pour abus de confiance..."

Le jour baissait, livrant toute la salle au recueillement du soir. Le jury se retira pour délibérer et rapporta immédiatement un verdict d’acquittement à l’unanimité.

--Bravo! approuva Jeanne Sassenay à haute voix.

--Père, murmura doucement Marguerite, maman serait contente.

Et le public, retourné, échangeait, en sortant, ses commentaires. M. Latache, qui pérorait dans un groupe, agitait sa tête sentencieuse:

--C’est un camouflet pour M. Frasne. Après le blâme du ministère public, il devra résigner son étude et quitter le pays.

--Il revendra la Vigie, découvrit M. Paillet.

La dame que reconduisait l’avoué Coulanges s’en réjouit pour mieux énerver son cavalier, à quoi elle prenait du plaisir:

--Et la petite Sassenay la rachètera. Elle a une grosse dot. Vous avez remarqué les mines qu’elle adressait au jeune prévenu, au triomphateur? Elle l’épousera.

--Oui, c’est cela, résuma d’un mot M. Coulanges assombri: ces Roquevillard ont toujours eu de la chance.

IX

LA FORCE DE VIVRE

La bonne volonté du président des assises hâtait les formalités de la libération. Tandis que la foule, ayant évacué la salle, se massait devant le Palais de Justice, sur la place, pour guetter la sortie de l’accusé et de son défenseur afin de les acclamer avec d’autant plus d’enthousiasme qu’elle éprouvait à leur endroit de tardifs remords, M. Roquevillard attendait son fils dans la cour intérieure. Il était seul, car il avait prié Charles Marcellaz de reconduire M. Hamel. La lutte finie, il sentait la fatigue et l’usure, et il s’absorbait dans ses méditations. Une voix timide l’appela:

--Père,

--C’est toi?

Au lieu de se jeter dans les bras l’un de l’autre, simplement, ils demeuraient immobiles, comme figés. Un premier geste manqué suffit quelquefois à créer des séparations, des obstacles. Le père lisait sur le visage du fils l’admiration, la reconnaissance, la piété filiale; le fils lisait sur le visage du père l’amour, la bonté, et aussi les poignants stigmates de la lassitude et de l’âge. Et ils se taisaient douloureusement, invinciblement.

Au dehors, des vivats retentirent.

--Viens! dit brusquement M. Roquevillard.

Et il entraîna Maurice vers la porte qui, de l’autre côté de la cour, donnait sur un jardin public, heureusement désert. D’un pas rapide ils le traversèrent, franchirent la passerelle de fer jetée sur la Leysse qui roulait des eaux bourbeuses, et gagnèrent le cimetière sans avoir échangé une parole.

Le cimetière de Chambéry, à l’est de la ville, à l’entrée de la vaste plaine qui s’étend jusqu’au lac du Bourget, est dominé par la colline rocheuse de Lémenc, et, au delà, par le Nivolet aux étages réguliers. L’ombre s’était installée dans le champ sacré. Elle gagnait peu à peu les coteaux. Mais les feux du couchant embrasaient la montagne dont la blancheur s'animait comme d’un afflux de sang. Les beaux soirs d’hiver, froids et calmes, nus comme des marbres, sont d’une pureté divine.

Maurice, en face de lui, distingua les minces colonnettes du Calvaire où l’amour, dans son coeur, l’avait emporté. Un dernier rayon détachait leurs contours. Puis elles parurent rentrer dans le petit monument, se confondre en lui.

"Comme c’est loin!" pensa-t-il.

Les cyprès en fer de lance, saupoudrés de givre, graves comme des sentinelles préposées à la garde de l’enclos, les laissèrent passer. Après les tombes des pauvres gens, à peine indiquées sous la neige par des levées de sol, c’était la double allée des concessions perpétuelles.

--Père, je comprends où nous allons, murmura enfin Maurice tandis qu’il pensait à sa mère.

--Nous allons au caveau de famille, expliqua M. Roquevillard, remercier les morts qui t’ont sauvé.

--Père, c’est vous qui m’avez sauvé.

--Je parlais en leur nom.

Comme ils touchaient au terme de leur pèlerinage à travers le cimetière vide, ils distinguèrent une forme noire agenouillée sur la pierre funéraire qui précédait un mur chargé d’inscriptions.

--Père, c’est là. Il y a quelqu’un.

--Marguerite. Elle nous a devancés.

La jeune fille perçut le bruit sourd de la neige foulée et retourna la tête. Elle rougit en les reconnaissant, et se leva, comme pour ne pas troubler leur entretien.

--Je venais chez maman, dit-elle.

--Reste, ordonna doucement son père.

Le long des pentes du Nivolet, le soir montait. Seule, la neige des gradins supérieurs résistait encore, et la lumière glissait, coulait sur elle comme une cascade d’or et de pourpre. Après un éclat d’apothéose, l’ombre victorieuse escalada la dernière marche et occupa le sommet.

Ils avaient en face d’eux le mur qui portait un nom unique, le leur, mais des prénoms et des dates en grand nombre. Un rameau de lierre vivace aux feuilles vertes le surmontait et même retombait à demi, comme une couronne de printemps.

--Écoute, dit M. Roquevillard, dont le visage était empreint de la même sérénité qu’à l’audience. C’est la nuit et c’est le champ des morts. Pourtant, dans aucun lieu de la terre, tu n’entendras de plus fortes paroles de vie. Regarde. Avant que les ténèbres ne le recouvrent, c’est, autour de toi, l’horizon que ton coeur préfère. Et c’est, ici, ta famille qui repose.

À son tour, Maurice s’agenouilla et se souvenant de celle qui était partie sans lui dire adieu, se souvenant de celui qui, pour lui, avait fait l’offrande de sa vie, il se cacha la figure dans les mains. Mais son père lui toucha l’épaule et reprit d’une voix ferme:

--Mon enfant, je suis maintenant un vieillard. Tu vas bientôt me succéder. Il faut m’écouter en ce jour où j’ai le devoir de te parler. C’est ici l’image de ce qui dure. Le culte des morts, c’est le sens de notre destinée immortelle. Qu’est-ce que la vie d’un homme, qu’est-ce que ma vie si le passé et l’avenir ne leur donnaient leur véritable sens? Tu l’avais oublié lorsque tu poursuivis ton destin individuel. Il n’y a pas de beau destin individuel et il n’est de grandeur que dans la servitude. On sert sa famille, sa patrie, Dieu, l’art, la science, un idéal. Honte à qui ne sert que soi-même! Toi, tu trouvais ton appui en nous, mais aussi ta dépendance. L’honneur de l’homme est d’accepter sa subordination.

Maurice, se relevant, entrevit dans le crépuscule le Calvaire de Lémenc.

"Et l’amour?" pensa-t-il tristement.

Son père le devina:

--Si peu de chose, mon ami, sépare quelquefois l’honnête et le malhonnête homme. L’amour supprime cette barrière. La famille la consolide. Pourtant, même à cette heure, Maurice, je ne dirai pas de mal de l’amour, si tu sais le comprendre. Il est notre soupir après tout ce qui nous dépasse. Garde ce soupir dans ton coeur. Il t’appartient. Tu le retrouveras devant les belles actions, devant la nature, en te donnant à ta destinée sans peur et sans faiblesse. Ne l’égare pas. Ne l’égare plus. Avant d’aimer une femme, songe à ta mère, songe à tes soeurs, songe au bonheur qui t’est réservé peut-être d’avoir une fille et de l’élever. À ta naissance, comme à celle de ton frère et de tes soeurs, je me suis réjoui. De toutes mes forces je t’ai protégé. À ma mort, je te le dis, tu sentiras comme l’écroulement d’un mur, et tu te découvriras face à face avec la vie. Alors, tu me comprendras mieux.

--Père, murmura Maurice qui succombait à l’émotion, pardonnez-moi, je ne serai pas indigne de vous.

--Mon enfant! répondit simplement M. Roquevillard.

Et Marguerite, les voyant enfin dans les bras l’un de l’autre, se souvint du voeu maternel.

Au ciel qui se fonçait, dans la direction de la Vigie, une première étoile commença de jeter son feu. M. Roquevillard, qui tenait sur son coeur son fils reconquis, son dernier fils, son fils unique, la distingua comme un signe d’espérance. Et dans le cimetière obscurci où il était venu rendre à ses morts leur visite de la veille, bien qu’il se sentit lui-même menacé, le chef de famille fit un acte de foi dans la vie.

Thonon, juillet 1904 — Paris, juin 1905.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

DÉDICACE

PREMIERE PARTIE

I. -- Les vendanges Il. -- Le conflit III. -- Le calvaire de Lémenc IV. -- La vengeance de Me Frasne V. -- La famille en danger

DEUXIÈME PARTIE

I. -- Le fabricant de ruines Il. -- L’anniversaire III. -- Les ruines IV. -- Le retour

TROISIÈME PARTIE

I. -- Le compagnon d’armes Il. -- Le conseil de famille III. --La belle opération de Me Frasne IV. -- Le conseil de la terre V. -- Les fiançailles de Marguerite VI. -- Le défenseur VII. -- Jeanne Sassenay VIII. -- La voix des morts IX. -- La force de vivre