Les Roquevillard

Chapter 16

Chapter 163,971 wordsPublic domain

--Oui, je te donne le ton. De moi-même, il a tiré un argument. De notre famille, il en a tiré un autre, l'accusé ne pouvant invoquer l'excuse d'une éducation mauvaise, du manque d'instruction, des fâcheux exemples ou le bénéfice d'une enfance malheureuse qui risque d'aigrir pour toujours le caractère. Je passe sur la séduction préméditée et intéressée de Mme Frasne.

--Intéressée?

--Oui, dans son nihilisme moral Maurice convoitait à la fois la femme et l'argent, sans scrupules. Ayant ainsi rendu ou cru rendre vraisemblable l'abus de confiance, Me Porterieux a abordé l'accusation et ce qu'il n'a pas craint d'appeler les preuves matérielles. Mme Frasne consent à partir. Le mari est absent, le jour est propice, l'heure est unique. Son amant, dépourvu de fortune personnelle, cherche, doit chercher le prix du voyage. Il connaît l'existence du dépôt qui provient de la vente de Belvade, il a découvert sur un agenda le chiffre du secret, il se fait remettre les clés, il s'arrange pour demeurer seul à l'étude. Il prend et il s'enfuit à l'étranger avec sa maîtresse. Non seulement il est coupable, mais seul il peut l'être.

--Et Mme Frasne?

--Mme Frasne? Qu'il l'accuse, qu'il ose donc l'accuser! Il s'est tu à l'instruction, il se tait à l'audience. "Je le mets au défi de l'incriminer, a conclu l'avocat, peut-être mis imprudemment au courant par Bastard du généreux entêtement de Maurice, et ce silence, qui est un aveu, le condamne."

De la salle à manger ils avaient passé dans le cabinet de travail. Marguerite, dans ce résumé virulent et pourtant impartial de la plaidoirie adverse, entendait gronder la fureur et le désespoir paternels et en était bouleversée.

--Père, murmura-t-elle, ne sommes-nous pas perdus? Espérez-vous encore?

--Si j'espère!

--Quand sera-ce-fini?

--À deux heures, dans quarante minutes, Me Porterieux reprendra sa plaidoirie.

--Ne nous a-t-il pas assez fait de mal?

--Il paraît que non. Il lui reste un dernier argument à développer.

--Lequel?

--Le nouvel aveu qui, d'après lui, résulte de la restitution, par moi, des cent mille francs. Avant trois heures, je suppose, mon tour viendra. À quatre heures ou quatre heures et demie j'aurai terminé.

Et il ajouta, en affectant la tranquillité:

--Le train de Charles arrive à une heure. Ton beau-frère devrait être là.

Peu après, Charles Marcellaz sonna en effet.

--Quelles nouvelles, mon père? demanda-t-il en entrant. Germaine pleurait ce matin en me disant adieu, et les trois petits l'imitaient. Votre télégramme d'hier nous a causé tant de chagrin. Pauvre Hubert!

--Je vous attendais, Charles. Votre place est à côté de moi. Marguerite vous renseignera en vous faisant servir à déjeuner. Laissez-moi quelques minutes. Soyez prêt à deux heures moins cinq.

--Je serai prêt. Ah! je vous préviens que j'ai pris mes mesures pour vous restituer la moitié de la dot de Germaine. Plus tard, ce sera le reste.

L'avoué annonçait cela d'un ton de mauvaise humeur, comme un homme peu accoutumé à la bienfaisance et qui s'en cache. Il était conquis, lui aussi, à la cause commune; mais comme sa raison suivait en protestant, il n'affichait pas sa défaite.

--Je n'accepte pas, mon ami, répondit M. Roquevillard.

Et plus ému de ce concours que de tous les efforts adverses qu'il s'apprêtait à repousser, il ajouta:

--Embrassez-moi.

Ainsi le lien de famille se resserrait dans l'infortune.

L’avocat s’isola un quart d’heure pour ramasser en faisceau les arguments de sa plaidoirie. Le récit qu’il avait fait à sa fille, sous l’empire de la surexcitation nerveuse, avait été pour lui un dérivatif de la colère et de la honte qui s'accumulaient en lui depuis le matin, à écouter les infamantes accusations portées contre son fils. Ses nerfs se détendirent, le bouillonnement de son coeur se calma comme la mer quand le vent tombe. Lorsque ce fut le moment de regagner le Palais de Justice, Marguerite lui découvrit un visage moins orageux et dans le regard cette sérénité que la veille il avait rapportée de sa visite à la Vigie.

--À ce soir, père, dit-elle. Que Dieu vous aide!

Sur le pas de la porte, il répondit rapidement.

--À ce soir, petite... avec Maurice...

La jeune fille venait de s’enfermer dans sa chambre pour y prier, quand Jeanne Sassenay demanda à la voir:

— Mademoiselle Marguerite, je vous prie.

Plus rigide et circonspecte depuis l’insistance de Raymond Bercy, la bonne écarta d’un ton péremptoire l’importune question:

--Mademoiselle est fatiguée. Elle ne reçoit personne.

--Tant pis, j’entre quand même.

Et dépassant la servante effarée avant que celle-ci n’eût eu le temps de lui barrer le chemin, Jeanne traversa le corridor en courant, chercha la chambre de son amie qu’elle connaissait, frappa rapidement, entra et se jeta dans les bras de Marguerite.

--C’est moi. Ne me renvoyez pas. Ce n’est pas la faute de Mélanie.

--Vous, Jeanne? Pourquoi venir?

--Parce que vous êtes seule et que vous avez de l’ennui. Il y a un tas de dames qui sont allées à l’audience comme à une partie de plaisir. Alors, moi, j’ai pensé que ma place était ici avec vous. Je vous aime bien.

Marguerite caressa la joue de son amie:

--Vous êtes bonne.

--Oh! non. Seulement j’ai tant d’amitié pour vous... Toute petite, je vous admirais déjà. Et je voudrais tant vous ressembler.

Puis, d’un ton mystérieux, elle changea brusquement de sujet:

--Figurez-vous qu’elles ont fait toilette pour se rendre au Palais de Justice. Parfaitement, comme à une matinée.

—Qui?

--Ces dames.

--Oui, dit Mlle Roquevillard amèrement. Il s’agit de notre honneur. C’est un spectacle.

Jeanne Sassenay lui prit la main:

--Moi, je ne suis pas inquiète.

Et d’un ton doctoral elle parut trancher le débat:

--En somme, que lui reproche-t-on de grave à votre frère? D’avoir enlevé une femme? Cela n’est rien.

Malgré sa tristesse, Marguerite ne put réprimer un sourire, ce qui encouragea sa compagne.

--Vous comprenez bien qu’une femme ne s’enlève pas comme une tache d’un habit. Moi, celui qui voudrait m’enlever, je le grifferais, je le mordrais, je lui ferais un mal effroyable... À moins que je parte avec lui.

--Taisez-vous, Jeanne.

--Ah! peut-on savoir? Quand on aime, on est capable de tout. Aimer, c’est quelque chose de terrible.

--Qu’en savez-vous?

--Pourquoi ne le saurais-je pas? Je ne suis plus une petite fille.

Mlle Sassenay donna un coup à son chapeau qui, sur la chevelure blonde, perdait l’équilibre, vérifia les frisons qui descendaient sur le front et prit un air détaché pour dissimuler sa rougeur tandis qu’elle demandait:

--Cette méchante femme, il ne l’aime plus?

--Maurice? Je ne crois pas.

--Vous en êtes sûre?

--Il n’en parle jamais.

--On ne l’a plus revue?

--Non.

--Tant mieux. Je la déteste. D’abord elle n’était pas si belle que ça. De beaux yeux, oui; mais elle s’en servait un peu trop. Et des sourires, et des oeillades, et des mines, et des balancements de tête, et des flexions de cou, et des ondulations d’épaules, et des tortillements de hanches.

Levée en hâte de sa chaise, elle contrefaisait Mme Frasne à travers la chambre en caricaturant ses gestes et ce perpétuel mouvement qui trahissait l’agitation intérieure.

--Jeanne, je vous en prie, se récria Marguerite.

--Non, non, je vous assure, continua la jeune fille tout à fait lancée, les brunes ne valent pas les blondes, ni pour le teint, ni pour la grâce. Vous, avec vos cheveux châtains, vous réunissez la beauté de toutes, mais vous n’en faites rien... Et puis, je la déteste encore...

--Mais qui?

--Mme Frasne, donc, parce que c’est une femme fatale, qui porte le guignon. Votre frère en a été bien puni. Elle l’a rendu malheureux: elle ne l’aimait pas. C’est elle qu’on devrait mettre en prison. Quant à votre frère, on l’acquittera. Vous savez: papa et maman sont pour lui. Papa rechignait, mais je l’ai grondé. J’aurais voulu le voir acquitter. Vous le féliciterez pour moi. Ce doit être beau, un acquittement.

Elle babillait sans s’arrêter. Marguerite, doucement, l’interrompit:

--Voulez-vous prier avec moi, Jeanne?

--Si vous voulez.

Les deux jeunes filles s’agenouillèrent côte à côte. Mais à peine avaient-elles commencé leurs oraisons, que l’on frappa à la porte:

--C’est le courrier, dit la bonne, en remettant quelques lettres à Mlle Roquevillard.

--Vous permettez? demanda celle-ci à sa compagne. C’était le jour d’Hubert... Ah! une lettre de lui... je l'attendais un peu.

D’une main frémissante, elle décacheta l’enveloppe qui venait du Soudan. Par delà la mort, le jeune officier intervenait dans le drame de famille. Il est peu d’impressions aussi poignantes que de recevoir des témoignages de ceux qui ne sont plus. Marguerite, dont la résignation farouche ressemblait au calme jusqu’alors, laissa échapper, en lisant, un long gémissement. Jeanne, discrète, émue, n’osait la consoler. Mais d’elle-même, la jeune fille se ressaisit. Ce n’était point l’heure de pleurer, de s’abandonner. Son père ne lui avait-il pas montré la conduite à tenir?

--Hubert, murmura-t-elle.

Elle parut chercher un instant quelle décision prendre.

--Il faut... il faut que j’aille au Palais de Justice. Tout de suite.

--Pourquoi?

--Ah! parce qu’Hubert aussi a pensé à nous.

--Hubert?

--Oui. Il savait qu’il allait mourir. Au commencement de sa lettre il tâche de nous tromper, de nous égayer. Et puis, et puis il écrit... Là, tenez, mon Dieu. Mes yeux ne voient plus. Là... "Si pourtant je devais rester ici, toujours, j’offrirais le sacrifice de ma vie, pour l’honneur de notre nom, pour le salut de Maurice..." Vous voyez. Il m’ordonne d’aller là-bas.

Jeanne éclata en larmes. Déjà Marguerite exaltée mettait son chapeau et son voile.

--Je suis sûre que père a besoin de cette lettre. Je ne puis pas hésiter.

C’était, dans la famille, entre les morts et les vivants une connivence mystérieuse qui les unissait à travers le temps et l’espace.

--Je vous accompagne, dit son amie, tout aussi résolue.

--Oui, venez. Avec vous, je serai plus brave.

Et les deux jeunes filles s’élancèrent au dehors, longèrent le château dont la façade morose se réchauffait au soleil d’hiver, suivirent des ruelles qui raccourcissaient la distance, et au delà du marché, atteignirent le Palais de Justice en quelques minutes.

--La salle des assises, monsieur? demanda humblement Marguerite au concierge.

--Là, madame, au rez-de-chaussée. Mais la salle est remplie. Vous ne pourrez pas entrer.

Jeanne Sassenay intervint avec assurance.

--Il faut, pourtant que nous entrions. Nous avons une lettre, une pièce à remettre à l’avocat de l’accusé. Une pièce importante.

--Impossible, mesdames. On plaide. C’est trop tard. Qui êtes-vous?

La soeur de Maurice releva son voile:

--Mlle Roquevillard.

--Ah! bien... Suivez-moi.

Impressionné par ce nom, il les conduisit jusqu’à la porte réservée aux témoins.

--Vous n’avez qu’à ouvrir, mademoiselle. La barre des avocats est devant vous, un peu à gauche. Après, vous sortirez par là. Ou bien vous trouverez une place libre.

Et, fonctionnaire prudent et craintif, il ajouta en quittant les deux jeunes filles:

--Surtout, ne dites pas que c’est moi.

Marguerite qui était en avant posa la main sur le loquet. Elle entendait parler. Ce n’était pas la voix de son père. Derrière cette porte, le sort de Maurice, celui des Roquevillard, se jouait à cette. heure. De la part d’Hubert, elle apportait la suprême réserve.

VIII

LA VOIX DES MORTS

Elles entrèrent. Il était un peu plus de deux heures et demie: Me Porterieux, venimeux et insolent, achevait de plaider. Aux tribunes et dans la salle, le public se pressait, gens du monde et gens du peuple confondus, pour happer la curée chaude que leur servait l’avocat, expert et cruel veneur, avec le coeur palpitant des Roquevillard. On remarqua la présence des deux jeunes filles qui, la porte franchie, hésitaient dans leur marche.

--Elles viennent chercher des maris, expliqua l’avoué Coulanges qui, assisté de Me Paillet, faisait au premier rang du balcon les honneurs de l'audience à quelques dames de la société et qui, pour cette raison, se croyait tenu de montrer de l’esprit.

--Ah! par exemple, s’écria l’une de ces dames suffoquée d’indignation. Regardez plutôt cette effrontée.

Tandis que Marguerite s’approchait de son père et lui remettait la lettre d’Hubert, Jeanne, sa compagne, avec une tranquille audace, se procurait la satisfaction de narguer toute la ville en se tournant ostensiblement vers Maurice Roquevillard assis au banc d’infamie, et en lui faisant signe de la main avec le plus gracieux sourire.

Elle fut immédiatement récompensée de son courage, en voyant quelle gratitude illuminait le visage du jeune homme, un visage amaigri, resserré, et comme contracté par la volonté de demeurer impassible sous les injures et les calomnies. Cet incident rapide suscitait déjà les commentaires de toute la salle. Marguerite, penchée, ne s’en était point doutée. Elle aussi, salua son frère, mais plus discrètement, et murmura à l’oreille de son amie:

--Partons.

--Oh! non, je reste, répliqua celle-ci, trop désireuse d’assister aux débats.

M. Roquevillard, d’un geste bref, leur indiqua des places vides au banc des témoins. Le soleil pénétrait à travers les vitres, laissant dans l’ombre les jurés qui étaient assis à contre-jour, éclairant spécialement la cour, l’avocat général, les avocats et l’accusé comme on favorise la scène d’un théâtre pendant la représentation. Ainsi Me Porterieux s’agitait en pleine lumière. Il reprenait en charge finale toute son argumentation condensée. Il répétait comme des affirmations la liste des présomptions qu’il avait accumulées, et transformait une fois de plus le silence de l’inculpé sur Mme Frasne et le paiement intégral des cent mille francs à M. Frasne, comme d’indiscutables aveux. Enfin, il réclama violemment, comme une chose due, une condamnation sévère et flétrissante pour ce jeune homme qui pratiquait l’amour utilitaire, et, nouveau Chérubin d’une époque pratique, n’avait pas craint d’emporter la caisse du mari avec l’honneur de la femme. Il s’assit, et sa péroraison, prononcée avec tous les simulacres de l’indignation et de la colère, provoqua ce murmure innombrable et mystérieux comme la voix des vagues qui s’égare sur les lèvres de la foule sans révéler son origine. Sa plaidoirie avait été comme un vol de flèches empoisonnées, se succédant sans relâche dans la même direction. Et même on eût dit qu’à travers le fils il visait le père contraint par la honte à la restitution, et voulait atteindre toute la race effondrée dans la boue avec son descendant. Il s’était acharné plus qu’il n’était nécessaire sur sa victime, en ennemi implacable prêt à piétiner les cadavres. En vérité, le notaire avait bien choisi son porte-parole; il n’aurait pu désirer plus de venin et de fiel dans une seule bouche. À diverses reprises, M. Roquevillard, tourné vers son fils ou vers son gendre, les avait calmés par l’égalité d’âme dont lui-même faisait preuve dans l’orage.

--La parole est à M. l’avocat général, articula le président des assises d’une voix morne qui signifiait: "À quoi bon un deuxième réquisitoire? "

Le procureur, M Vallerois, attiré par la curiosité, s’était placé derrière l’avocat général, M. Barré, qui occupait le siège du ministère public. Il se porta en avant pour adresser quelques mots à son collègue du parquet, mais celui-ci parut écarter un avis importun et se contenta de dire qu’il s’en rapportait à l’appréciation de MM. les jurés dans une affaire introduite sur la plainte de la partie civile et déjà jugée par contumace.

--La parole est à la défense, reprit le président d’un ton plus éveillé, qui montrait son contentement d’éviter un discours.

Me Hamel, assis à côté de M. Roquevillard, demanda à son confrère:

--Êtes-vous prêt?

--Mais oui. Pourquoi?

--Alors, parlez le premier. Si c’est nécessaire, je vous suppléerai.

M. Roquevillard comprit que le vieillard, encore chancelant sous une attaque dont ses vieilles traditions n’admettaient pas les procédés, réservait son effort pour le cas où la défense serait paralysée par l’émotion, inférieure ou incomplète.

--Bien, approuva-t-il.

Pendant ces conciliabules, les conversations particulières recommençaient peu à peu, de-ci de-là, dans le public, s’étendaient comme la poussière après le passage d’un convoi.

--Les Roquevillard, constata. l’avoué Coulanges qui tenait pour M. Frasne, ne se relèveront jamais de telles blessures.

--Eh! eh! objecta Me Paillet, toujours de bonne humeur, attendez la réplique du père, et gare à Me Porterieux.

Un homme du peuple qui avait entendu, et qui était un habitué des audiences, commenta cette opinion pour son voisin en termes plus vifs:

--Oui, le vieux est coriace.

Et Me Paillet de rire et d’insister:

--Vous verrez s’il sait mordre et s’il a la dent dure.

--Il a l’air bien fatigué, murmura une dame compatissante.

--Vous voulez dire effondré, reprit M. Coulanges en rectifiant un menu détail de toilette. Deux vieillards ne valent pas un jeune homme.

Et son attitude fringante ajoutait: "surtout auprès des femmes", tandis qu’il montrait, en bas, les deux avocats échangeant leurs observations non loin de Me Bastard qui, les doigts perdus dans la barbe, guettait la défense pour la voir s’écrouler.

M. Roquevillard ôta sa toque et se leva. Il regarda tour à tour, sans hâte, sa fille et son fils, et cueillit leur espoir et leur confiance. Le silence se fit immédiat, profond, tout frémissant de l’attente qui suspendait les respirations et le mouvement des coeurs. Rien qu’en se levant, cet homme aux cheveux gris, presque blancs, ce vieillard qui représentait à lui seul toute une longue suite de générations honorables et de services rendus, en plus de soixante années de probité, de talent et de courage dans la vie, protestait avec éloquence contre les injures et les diffamations qui, tout le long de la plaidoirie adverse, avaient cru renverser le prestige de sa race: n’avait-on pas insinué que le prix de la Vigie avait soldé la restitution d’un argent qui n’avait pas été entièrement dépensé par le voleur? Cette protestation, tous les Bastard du monde ne l’eussent pas ainsi clairement imposée avant même d’avoir parlé.

L’horloge de la salle marquait trois heures. Lentement redressé, l’avocat prit toute sa taille et la tête droite apparut dans la large bande de clarté que découpaient les rayons d’un soleil trop pâle pour être incommode. Le haut front découvert, les beaux traits accentués que l’âge avait épaissis et qui gardaient néanmoins leur fierté, la rude moustache en croc lui composaient ce visage de lutteur et de chef qu’on ne regardait pas sans en recevoir une impression de force et d’ardeur à vivre. Mais la flamme qui brillait au fond de ses yeux, jadis si aiguë, si impérieuse, exprimait, au lieu de la passion de vaincre, la sérénité.

--Effondré! voyez-le, protesta la dame que M. Coulanges courtisait.

--Pourtant, je ne le reconnais plus, observa Me Paillet.

Marguerite et M. Hamel, attentifs et tout vibrants d’inquiétude, reconnaissaient au contraire l’exaltation surhumaine qu’il avait rapportée de son étrange promenade à la Vigie. Il préluda d’une voix un peu basse, ce qui inspira cette réflexion à M. Bastard satisfait:

--Il n’a plus son bel organe.

Puis, brusquement, comme un rideau se déchire, la voix s’éclaircit, sonna le ralliement, l’appel aux morts qui, la veille, sur les pentes glacées de la colline envahies par le soir, avaient composé son armée de fantômes. Ce silence vivant, oppressant, lourd de tempêtes, il le laboura comme un vaisseau la mer.

Pour juger l’accusé, il fallait le connaître, et pour le connaître, remonter à ses origines. Car le destin inégal de l’homme est de naître dans tel lieu de la terre, de telle race, et soumis à une prédestination dont sa volonté doit découvrir l’efficace et le but. "...Vous qui appartenez à des lignées d’honnêtes gens et qui avez fondé une famille, c’est l’histoire d’une famille qu’avant de rendre votre verdict vous devez entendre..."

À ces paysans de la plaine ou de la montagne qui composaient le jury et qui, par nature et par réflexion, ne pouvaient être insensibles à ce récit d’humanité réelle dont la vérité et l’exemple frapperaient leur esprit, il lit la longue suite des Roquevillard, le premier ancêtre posant la première pierre de la vieille maison, plantant dans le sol natal les racines de son arbre de vie, les efforts successifs des générations s’ajoutant les uns aux autres, la sueur répandue sur la terre défrichée, l’obstination devant les résistances de la glèbe, devant les intempéries et les injures des saisons, devant ces ruines accidentelles des récoltes qu’une grêle ou une gelée anéantit, et la sobriété qui se contente de peu, et l’épargne qui, aux dépens de la jouissance personnelle, prépare l’avenir, l’épargne qui, en même temps qu’elle est un acte de désintéressement, est un acte de foi dans sa descendance. Ainsi, le beau domaine de la Vigie, dont les vignes, les bois, les champs et les vergers produisaient abondamment et riaient au soleil à l’époque des moissons, représentait le labeur, l’économie et l’endurance de toute une race poussée en droite ligne comme un haut peuplier. Car la terre cultivée revêt un visage humain, et quand nous regardons nos propriétés, c’est la face des aïeux que nous considérons. Pourtant, à quoi avait abouti l’oeuvre collective des Roquevillard? Aujourd’hui leur domaine appartenait à leur adversaire qui l’avait reçu gratuitement. Pendant cinq cents ans les Roquevillard avaient-ils travaillé pour faire ce cadeau? Non, de leur patrimoine constitué patiemment et péniblement ils soldaient le rachat du dernier d’entre eux. Qui donc se trouvait dépouillé et quel était le voleur? Pour cent mille francs disparus, M. Frasne recevait, acceptait une terre qui valait presque le double. Qui s’était enrichi? qui s’était ruiné? Au nom des morts qui payaient sa rançon, l’accusé devait être acquitté.

Mais la famille n’était-elle qu’une grande force matérielle exprimée visiblement par la continuité du patrimoine, et dont la solidarité permettait de solder les dettes des uns avec le travail des autres? N’était-elle pas bien autre chose encore, de moins palpable, mais de plus sacré: une chaîne solide de traditions, une hérédité d’honneur, de probité, de courage? À quoi bon transmettre la vie, si ce n’est pour lui fournir un cadre digne d’elle, l’appui du passé, l’occasion d’un avenir étayé, --car transmettre la vie, c’est admettre l’immortalité... Et il dit les actes publics, toute l’existence extérieure, utile, et parfois illustre des Roquevillard. Celui-ci, syndic de sa commune, était décédé à son poste pendant une épidémie contre laquelle il organisait la résistance. Tel autre, plus tard, dans une période de troubles et de désordres, avait administré la ville de Chambéry et sauvé ses finances compromises. Magistrats intègres du Sénat de Savoie, soldats morts à l’ennemi pendant les grandes guerres, ils avaient porté sous la toge ou l’uniforme ce même coeur audacieux et brave qui déjà battait sous la blouse des plus anciens aïeux. Le dernier de tous, Hubert, mourant pour la patrie, seul, loin des siens, sur un sol brûlé et hostile, avait exprimé le voeu formel de la race quand il avait écrit: "J’offre le sacrifice de ma vie pour l’honneur de notre nom, pour le salut de mon frère." Pouvait-on rejeter cette offrande, oublier les holocaustes qui, le long des âges, signalaient la vertu sans cesse renouvelée de la famille, comme ces feux qui, le soir, purifient les champs de leurs herbes séchées? Ainsi, il jetait dans la balance le poids des mérites acquis et la faisait pencher.

Toute l’armée des morts, qui, la veille, étaient descendus de la Vigie pour franchir le val dans l’ombre et rejoindre, au plateau de Saint-Cassin, leur chef debout au pied du chêne, défilait comme à la parade.