Part 9
Elle se rendit, en arrivant, à la prison où il était retenu: «Roi Artus, lui dit-elle, grâce à mes fidèles chevaliers, vous êtes en mon pouvoir. Si vous refusez de me reconnaître pour votre femme épousée, au moins serez-vous forcé de me renvoyer les compagnons de la Table-Ronde que mon père m'avait accordés en dot.» Artus ne répondit rien; il ne supposait pas encore que la demoiselle dont il était devenu le prisonnier eût pour elle le bon droit. Mais, chaque jour, la fausse Genièvre faisait glisser dans sa coupe un philtre amoureux; chaque jour elle venait le voir, lui parlait d'une voix douce et caressante, le regardait d'un oeil tendre et passionné; si bien que, peu à peu, entraîné par la force du poison, le roi se trouva sans défense contre ses artifices. Que dirons-nous de plus? Il en vint jusqu'à l'oubli des droits de la véritable reine, et ne passa plus guères de nuits sans reposer près de la fausse Genièvre.
Cependant, après les fêtes de Pâques et par l'effet d'un certain retour sur lui-même, il se plaignit d'être retenu loin de ses barons. «Ah Sire! fit la demoiselle, ne pensez pas que je renonce à votre compagnie de mon plein gré: une fois rentré dans vos domaines, vous pourriez bien méconnaître votre loyale épouse. Si je vous ai conquis par une sorte de violence, c'est avec l'espoir de vous ramener aux devoirs que sainte Église a consacrés. Je n'ai pas regretté votre couronne; je vous aimerais plus sans elle que le premier des princes couronnés.--Pour moi, reprit le roi Artus, je n'aime personne autant que vous, et, depuis que je suis ici, j'ai tout à fait mis en oubli celle qui avait occupé longtemps votre place. Je dois pourtant avouer que jamais dame ne montra plus de sens, ne fut de plus grande bonté et courtoisie que cette autre Genièvre, trop longtemps regardée comme ma véritable épouse. Elle a par sa largesse et sa débonnaireté gagné tous les coeurs, les riches comme les pauvres. C'est, disait chacun, l'émeraude de toutes les dames.--Ainsi font, dit la fausse Genièvre, toutes celles qui usent des mêmes artifices; car elles ont le plus grand besoin d'en imposer.--Cela peut être: mais encore ne puis-je être assez émerveillé de toutes les bonnes qualités qu'elle semblait avoir et qui m'ont si longtemps retenu dans le péché.»
Ces entretiens donnaient de grandes inquiétudes à la fausse Genièvre: le roi avait beau témoigner de la plus aveugle passion, elle tremblait que le philtre dont elle usait ne perdît un jour de sa vertu. «Que voulez-vous plus de moi? lui dit un jour Artus.--Je veux que vous me fassiez reconnaître par vos barons, comme fille du roi Léodagan et votre loyale épouse.--Je le veux bien; et pour éviter le blâme des clercs et des laïcs, j'entends rassembler les hauts hommes de Carmelide et les amener à vous reconnaître de nouveau pour la droite héritière de Léodagan, pour celle que le roi de Logres a épousée devant sainte Église. Je demanderai ensuite aux barons de Bretagne de confirmer ce témoignage.»
Genièvre applaudit à cette résolution, et le roi indiqua la fête de l'Ascension pour l'Assemblée de Carmelide, en s'engageant à reconnaître devant les barons de la contrée la seconde Genièvre comme véritable reine de Logres. En même temps il envoya vers mess. Gauvain pour lui annoncer qu'il était en bon point d'esprit et de corps, et pour qu'il eût à semondre les barons de Logres de se trouver à ce jour de l'Ascension dans la ville de Carmelide.
LXVIII.
Le royaume de Logres avait eu bien à souffrir de l'absence du roi Artus. Les barons, n'ayant plus rien à craindre du suzerain, entretenaient au grand détriment du peuple des guerres privées. Ceux qui jusqu'alors avaient été les plus faciles à maintenir dans la droite voie devenaient les plus cruels ennemis de la paix; briseurs de chemins, ravisseurs du bien des veuves et de l'honneur des filles, fléaux des orphelins et des églises. Il fallait porter remède à de si grands maux. De toutes les parties du royaume les plaintes arrivaient à la reine, et ceux même qui avaient le plus abusé de la force reconnaissaient la nécessité de rétablir l'autorité suprême. Les plus hauts tenanciers caressaient d'ailleurs l'espoir de voir tomber sur eux le choix du plus grand nombre. Le roi Aguisel d'Écosse, cousin d'Artus, se flattait surtout de recueillir la succession du roi. Il est vrai que mess. Gauvain était parent plus proche encore, mais sa grande loyauté donnait à penser qu'il refuserait d'occuper la place de son oncle.
L'Assemblée générale des barons fut donc convoquée. Aguisel parla le premier de la nécessité de remplacer le roi Artus, qui, tout portait à le croire, avait cessé de vivre. Suivant lui, c'était au parent le plus proche du roi regretté qu'il convenait d'offrir la couronne.
Or, Galehaut savait que mess. Gauvain aurait refusé de la prendre, tant que la nouvelle de la mort de son oncle ne serait pas arrivée. En lui faisant reconnaître les vues ambitieuses d'Aguisel, il sut le décider à revenir sur cette résolution; et quand le roi d'Écosse vint, au nom des hauts barons, lui demander s'il consentait à devenir roi, il répondit qu'il ne refuserait pas si tel était le voeu général, «tout en espérant, ajouta-t-il, que le roi Artus, mon oncle, n'est pas mort, et qu'il reviendra bientôt. Alors seront déliés de leur serment de fidélité les barons qui m'auront choisi, et le roi ne pourra me savoir mauvais gré d'avoir gouverné en son absence.»
Il est aisé de deviner le dépit et la surprise du roi Aguisel, quand il vit mess. Gauvain ne consentir à être élu que pour mieux conserver le trône au roi Artus, si jamais il reparaissait. Il lui fallut se soumettre et, comme les autres, reconnaître mess. Gauvain pour le droit héritier de la couronne en vacance. À peine élu, les troubles, les désordres cessèrent. Mess. Gauvain eut le nom de roi; la reine en eut l'autorité.
Un jour arrivèrent de Carmelide des messagers qui demandèrent à parler à mess. Gauvain: «Monseigneur, dirent-ils, le roi Artus vous salue comme son homme, son neveu et son ami. Il est en bon point, il jouit de toute sa liberté dans le royaume de Carmelide, et il vous semond de venir le joindre, avec tous les barons du royaume de Logres, pour le jour de la prochaine Ascension.»
Messire Gauvain, avant de faire réponse aux messagers, alla trouver la reine. «Voici, lui dit-il, de bonnes nouvelles du roi. Il est en Carmelide où il nous ordonne de nous rendre pour tenir conseil avec lui.» La reine était trop sage pour ne pas deviner ce que mess. Gauvain ne lui disait pas. Le roi Artus était en Carmelide, il était donc le prisonnier ou le protecteur de celle qui avait levé l'odieuse clameur. Le silence gardé par mess. Gauvain sur ce que le roi Artus avait pu dire de plus ne lui permettait aucun doute. Elle fit pourtant meilleure chère que les jours précédents, et laissa seulement percer la joie que lui causait la nouvelle de la conservation des jours et de la bonne santé du roi.
De son côté, mess. Gauvain répondit aux messagers qu'il serait fait ainsi que son oncle désirait, et il manda aussitôt aux barons de Logres que le roi, libre et bien portant, les invitait à se trouver le jour de l'Ascension dans la ville de Carmelide.
Mais la sage reine prit Galehaut à conseil: «J'ai, lui dit-elle, plus que jamais besoin de vos avis. La demoiselle de Carmelide me paraît avoir surpris la confiance de monseigneur le roi: c'est la juste punition du péché qui m'a fait manquer à la foi que je devais à mon époux. Ah Galehaut! vous savez si Lancelot méritait d'être aimé des plus sages et des plus belles du monde. Toutefois, je ne me plaindrais pas d'être châtiée pour un autre crime imaginaire. Que je finisse mes jours dans une noire prison, je l'aurai mérité. Mais je crains de mourir avant d'avoir la ferme volonté de me repentir; et je serais alors en danger de perdre l'âme en même temps que le corps.--Dame, répond Galehaut, ne redoutez pas le jugement de la cour. Mille chevaliers, le roi Artus lui-même, perdront la vie avant qu'on vienne à menacer la vôtre. Je vais en Carmelide, j'y serai bien accompagné d'hommes armés, et s'il arrivait qu'on osât vous condamner, nous saurions bien, Lancelot et moi, rendre vaines toutes les sentences.»
LXIX.
Au terme indiqué, la reine partit de Carduel en Galles sous la conduite de mess. Gauvain et des chevaliers de sa maison. Galehaut ne tarda pas à les suivre avec Lancelot et bon nombre de chevaliers armés.
La demoiselle de Carmelide avait déjà fait affirmer son droit par les barons du pays. Le roi en revoyant Galehaut et Lancelot leur fit belle chère; mais il défendit à la reine de partager son hôtel, honneur réservé à la fausse Genièvre. La reine choisit un logis voisin: elle y fut entourée des chevaliers et barons de Bretagne qui, tous, s'accordaient à blâmer le roi de favoriser l'accusation.
Le jour de l'Ascension, Artus dit aux barons de Bretagne: «Seigneurs, je vous ai mandés, parce qu'un roi ne doit rien décider sans le conseil de ses hommes. Vous connaissez la plainte présentée devant nous par la demoiselle héritière du royaume de Carmelide. Je pensais d'abord que la clameur n'était pas juste: aujourd'hui je sais qu'elle est fondée en droit, et que la tromperie vient de celle que je tenais auparavant pour reine. Les hommes du pays témoigneront devant vous qu'elle est la fille du roi Léodagan de Carmelide: celle que je tenais pour ma femme épousée n'est que la fille de Cléodalis le sénéchal. J'ai besoin de votre conseil sur ce que je dois faire aujourd'hui pour réparer ma trop longue méprise.»
Ces paroles jetèrent les barons dans un grand trouble: nul ne trouvait moyen de contredire; mess. Gauvain pleurait comme s'il eût déjà prévu la condamnation de la reine. Galehaut pourtant demanda à répondre aux paroles du roi.
«Sire, dit-il, tout le monde vous tient pour prud'homme: vous ne vous hâterez donc pas de faire ce que vous pourriez estimer plus tard une très-grande folie. Je ne crois pas que la reine ait rien à craindre de la clameur de cette demoiselle.--Galehaut, répond le roi, vous n'en pouvez savoir la vérité aussi bien que les hommes du pays. Ils étaient avec le roi Léodagan; comment douter de ce qu'ils témoignent?--Au moins, sire, peut-il sembler étrange qu'ils aient réclamé si tard et que le cas ait été si longtemps ignoré. N'avaient-ils pas jusqu'à présent tenu ma dame pour la véritable reine?--Je sais, repartit le roi, qu'elle ne l'est pas, et j'en ai grand regret; j'eusse volontiers gardé mon amour à celle que je tenais à droite épouse; mais je ne le pourrais plus sans péché. Ce n'est pas ici un cas de bataille; le témoignage des barons de Carmelide suffit pour nous faire connaître la vérité.»
Les barons de Carmelide furent alors réunis en conseil. La reine s'assit d'un côté de la salle, la demoiselle accusatrice de l'autre. Le roi dit: «Vous tous qui siégez comme mes hommes et dont j'ai depuis longtemps reçu les serments, vous allez connaître d'une clameur portée devant moi, laquelle touche à ces deux dames. L'une prétend avoir été justement épousée et couronnée, comme la seule fille de votre seigneur et de la reine sa femme; l'autre, que je tenais jusqu'à présent pour mon épouse, me soutient qu'elle est en effet ce que la première dit être. Vous devez en savoir la vérité. Jurez donc sur les Saints que vous ne parlerez ni par amour ni par haine, et que vous reconnaîtrez pour reine celle qui l'est véritablement.»
Alors le vieux Bertolais s'avance, tend la main devant les Saints que présente le roi, et jure que si Dieu et les Saints l'aident, la demoiselle qu'il tient par la main est Genièvre, femme du roi Artus, enointe et sacrée comme reine, fille du roi et de la reine de Carmelide. Après lui jurent, d'abord les hauts barons de la terre, puis les autres barons et chevaliers qui avaient été en la cour du roi Léodagan. Il y en eut pourtant dans le nombre qui soutinrent la cause de la vraie reine; mais le roi ne tint pas compte de leurs réserves, tant le philtre qu'on lui avait servi lui avait troublé l'entendement. La reine fut jugée coupable: ce fut la plus grande tache de toute la vie du roi Artus. À l'occasion de ce faux jugement, il y eut grande liesse dans le pays de Carmelide, grand deuil dans le royaume de Logres.
Après la sentence des juges, le roi demanda ce qu'on devait faire à l'égard de celle qui l'avait si longtemps abusé. Galehaut, devinant la pensée du roi, fut d'avis de remettre à la Pentecôte une aussi grave décision; attendu qu'une telle supercherie ne pouvait être punie à la hâte. Il parlait ainsi pour demeurer dans le parti des conseillers du roi; en effet, le roi parut lui en savoir bon gré et consentit au délai proposé. En attendant, il confia à mess. Gauvain la garde de la reine, à la condition de se représenter avec elle à la Pentecôte: «N'y manquez pas, beau neveu, lui dit-il encore, si vous voulez conserver mon amour.--Sire, répondit Gauvain, ce n'est pas la première fois que la reine est menacée de vous perdre.» Il disait cela pour rappeler comment elle avait été, le jour même de son mariage, sur le point d'être enlevée par les parents de la fausse Genièvre[44].
[Note 44: _Romans de la Table ronde_, ARTUS, p. 239.]
À la Pentecôte, mess. Gauvain ne manqua pas de reparaître avec la reine, et le roi de son côté somma les hauts barons, sur la foi qu'il lui avaient jurée, d'examiner ce qu'on devait faire de celle qu'il avait retenue si longtemps en péché mortel. Les barons de Logres ne pouvaient croire que l'intention du roi fût de la faire juger à mort; ils se trompaient, Artus ne méritait plus le nom de justicier. L'autre Genièvre s'était jetée à ses pieds, en s'écriant avec force larmes qu'elle se donnerait la mort si l'autre n'était pas condamnée. Artus avait cédé et ne souhaitait plus rien tant que la condamnation de la noble reine.
Mess. Gauvain délibéra avec les barons de Bretagne pour aviser à ce que ferait chacun d'eux. Quant à lui, il était bien résolu de ne jamais siéger dans une cour où la reine aurait été condamnée à la mort. «Mais, dit Galehaut, il faut procéder avec douceur à l'égard du roi: comme il semble vouloir user envers ma dame de la dernière rigueur, demandons un répit de quarante jours. Peut-être que, revenu dans ses terres, il ne sera plus autant affolé de celle qu'il veut mettre à la place de la reine.»
Les barons de Logres approuvèrent le conseil et demandèrent ce répit, par la bouche de Galehaut. Le roi répondit qu'il ne voyait aucune raison de différer la sentence: «Si vous vous récusez, je sais qui vous remplacera.--Sire, répondent-ils, puisqu'un jugement a déclaré notre dame Genièvre déchue de son titre d'épouse et de reine, il est certain qu'il faudra prononcer contre elle la peine de mort. Or, c'est une sentence que nous refusons de porter, désireux, comme nous le sommes tous, que madame la reine ne soit pas cruellement traitée.--Soit! répond le roi, d'autres que vous feront justice, et dès ce soir.» Il commande alors aux barons de Carmelide de prononcer le jugement, et le vieux Bertolais dit: «Nous le voulons bien, Sire, à la condition que vous présiderez. Si les barons de Bretagne se récusent, au moins faut-il que le roi de Bretagne occupe leur place.» Le roi sentit qu'il ne pouvait refuser; il les accompagna dans la salle où ils devaient juger. Et Galehaut, sachant bien qu'à la vie de la reine était attachée la vie de son ami, demanda aux Bretons ce qu'ils entendaient faire si elle était condamnée. «Je le répète, dit mess. Gauvain, je quitterai la terre de mon oncle, et n'y reviendrai jamais.» Mess. Yvain le fils d'Urien et Keu le sénéchal prennent le même engagement et entraînent avec eux tous les autres. «Grâce à Dieu! dit à son tour Galehaut, il est aisé de voir si ma dame la reine est aimée des prud'hommes, et s'ils approuvent qu'on l'ait condamnée.»
Il alla retrouver son ami: «Beau doux compain, lui dit-il, n'ayez pas d'inquiétude; avant la fin du jour, vous verrez le plus hardi fait d'armes dont on ait entendu parler. Si la cour du roi condamne la reine, j'entends fausser le jugement; j'appellerai le roi et offrirai de le combattre soit de son corps, soit par le champion qu'il lui plaira désigner.--Non, Galehaut, vous ne ferez rien de pareil: c'est moi qui soutiendrai la querelle: si le roi ne m'en sait pas de gré, il n'y aura grand mal pour personne; laissez-moi donc faire ce qui conviendra.--J'y consens, puisque vous le voulez; mais, comme moi, vous êtes de la maison du roi et compagnon de la Table ronde, ne l'oubliez pas. Quand donc vous entendrez prononcer le jugement, vous me regarderez; sur un signe que je vous ferai, vous avancerez vers le roi et vous déclarerez que vous renoncez aux honneurs de sa maison et de la Table ronde. Cela fait, vous pourrez sans blâme fausser le jugement.»
Ils en étaient là, quand Artus sortit avec les barons de Carmelide de la salle où le jugement venait d'être prononcé. Il s'assit, les barons se rangèrent à ses côtés. La reine se tint à part, ne laissant entrevoir aucune émotion. Et Bertolais, chargé de la parole, dit de façon à être bien entendu:
«Écoutez, seigneurs barons de Bretagne, le jugement rendu par le commandement du roi Artus, contre la femme qui avait été durant trop de temps sa royale compagne. Pour faire droit contre un tel forfait, la coupable devrait perdre la vie; mais nous devons avoir égard à l'honneur qu'elle eut longtemps, bien que sans droit, de partager la couche du roi. Il devra suffire à justice qu'elle soit dépouillée de tout ce qu'elle avait revêtu le jour de son mariage. Comme elle a porté couronne contre raison, les cheveux qui l'ont reçue seront coupés, ainsi que le cuir des mains qui l'ont posée sur sa tête. Les deux pommettes de ses joues sur lesquelles l'huile sainte fut répandue seront tranchées: dans cet état, elle s'éloignera de la terre de Logres, et se gardera de jamais reparaître devant notre sire le roi.»
Grande fut l'indignation de messire Gauvain et des barons de Logres, en entendant la sentence. Chacun à l'envi déclara qu'il ne siégerait jamais dans une cour où tel jugement avait été dressé. Mess. Gauvain dit le premier: «Si monseigneur le roi n'y avait eu part, ceux qui l'ont consenti seraient à jamais honnis.» Autant en dit mess. Yvain: Keu le sénéchal alla plus loin encore en déclarant qu'il était prêt à combattre le meilleur, sauf le roi, des chevaliers qui avaient eu part à une aussi odieuse sentence. Au milieu d'un tumulte croissant, Galehaut regarda son ami et lui fit le signe dont ils étaient convenus. Aussitôt Lancelot fend violemment la presse des barons, sans demander qu'on lui ouvre passage; il trouve sur son chemin Keu le sénéchal qui voulait se porter défenseur de la reine, il le fait rudement tourner sur lui-même en le saisissant au bras. Keu furieux s'élance une seconde fois devant lui: «Arrière! crie Lancelot, laissez à meilleur que vous le soin de garder la reine.--Meilleur? dit Keu.--Meilleur.--Et lequel?--Vous le verrez bientôt.» Puis détachant l'agraffe du riche manteau qu'il portait, il ne regarde pas qui le relève et s'avance en tunique jusqu'au siége du roi: «Sire, dit-il, j'ai été votre chevalier, compagnon de la Table ronde; cela, par votre grâce, dont je vous remercie. Je vous demande de m'en tenir quitte.
«--Comment! beau doux ami; parlez-vous sérieusement?
«--Oui, sire.
«--S'il plaît à Dieu, vous ne le ferez pas; Quoi! Vous renonceriez à l'honneur auquel tant d'autres aspirent!
«--J'y suis résolu, sire, je n'entends plus être de votre maison.
«--Si vous n'avez égard ni à mes prières ni à celles de tous ces barons, voici ma main, je vous quitte de tous les liens d'homme lige auxquels vous étiez tenu envers moi.
«--Maintenant, sire, en mon nom, en celui de maints chevaliers ici présents, je demande qui a fait le jugement rendu contre l'honneur de ma dame la Reine?
«--C'est moi, répond vivement le roi, et je ne pense pas qu'il y ait un homme disposé à le trouver sévère: avec plus de raison l'estimerait-on trop doux. Mais pourquoi le demander?
«--Parce que je déclare parjure et déloyal quiconque a pris part à ce jugement. Et je suis prêt à le montrer contre lui, ou contre la cour tout entière.
«--Écoutez-moi, Lancelot: je n'ai pas oublié vos grands services; quelque chose que vous disiez, je ne puis vous haïr. C'est pourtant grande audace à vous de fausser mon jugement, et je ne doute pas que vous ne trouviez un champion qui vous en fasse repentir.
«--C'est ce qu'on verra bien, car je suis prêt à montrer la fausseté du jugement, non pas contre un seulement, mais contre les deux meilleurs chevaliers qui voudront en soutenir la droiture; et si je ne les force à confesser le parjure, je veux que l'on me pende par la gueule!
«--Oh! bien,» interrompit alors Keu, «je pardonne à Lancelot l'outrage qu'il vient de me faire. Il est assurément ivre ou en démence, quand il veut seul combattre deux chevaliers.
«--Sire Keu, sire Keu, reprend Lancelot, enflammé de courroux, dites ce qu'il vous plaira: mais apprenez que je suis prêt à défendre la reine, non contre deux, mais bien contre les trois meilleurs chevaliers qui prirent part au jugement. Sachez de plus que, pour le royaume de Bretagne, vous ne devriez pas consentir à être le quatrième. J'espère, sénéchal, que le roi ne s'opposerait pas à vous voir joint aux champions du jugement que j'ai déclaré faux et infâme.
«--À Dieu ne plaise, dit le roi, que trois se réunissent contre un seul, quand il est arrivé si souvent à mes chevaliers de combattre seuls contre trois des autres pays!»
Mais les barons de Carmelide indignés de voir leur jugement faussé, relevèrent l'appel et déposèrent les gages. Le roi cependant résistait encore: «Vous ignorez, leur disait-il, que Lancelot est un des meilleurs chevaliers du monde; et je ne voudrais pas, au prix de mon royaume, le voir mourir honteusement.--Sire, dit Lancelot, il faut que la bataille ait lieu; car je soutiens que le jugement est faux, et que tous ceux qui n'ont pas craint d'y prendre part ont fait acte de félonie.»
Alors il s'agenouilla et tendit ses gages au roi, qui dut malgré lui consentir à l'épreuve. Les barons de Carmelide choisirent leurs trois meilleurs chevaliers, hauts de taille, larges d'épaules; le plus vieux ayant à peine quarante ans. Le combat fut fixé au dimanche suivant, le premier après la Pentecôte.
La reine en attendant le jour qui devait décider de son honneur et de sa vie, fut reconduite à l'hôtel qu'elle avait choisi, par ses chevaliers qui ne pouvaient s'empêcher de craindre l'issue d'un combat aussi inégal[45].
[Note 45: Il y a deux textes entièrement différents de ce grand épisode du jugement de la reine. J'ai suivi les mss. 751 et 752, qui m'ont semblé plus anciens et d'ailleurs plus corrects dans plusieurs endroits, que le msc. 339.]
LXX.
Comme on l'a deviné, personne n'osa disputer à Lancelot l'honneur de défendre la reine: après ce qu'il avait dit à Keu le sénéchal, qui pouvait espérer de lui être préféré? De l'autre côté, les trois chevaliers de Carmelide se déclarèrent prêts à soutenir le jugement porté contre celle qui se faisait appeler la reine. Lancelot eût vivement souhaité de les combattre tous trois ensemble: mais Galehaut ne le voulut pas souffrir, et dressa les conditions de la bataille: si le premier chevalier était vaincu, le second devait le remplacer et après lui le troisième.