Les Romans de la Table Ronde (4/ 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions

Part 8

Chapter 84,072 wordsPublic domain

«--S'il en est un seul assez hardi pour aller contre vos ordres, soyez assuré que dès que je l'aurai su, j'en prendrai une vengeance qui empêchera tout autre de l'imiter. Vous tous, mes hommes liges, je vous commande, sur la foi que vous me devez, de venir en aide au roi Baudemagus envers et contre tous, moi seul excepté. Il peut se faire que je ne rentre jamais dans mes domaines; le roi Baudemagus jurera donc, sur sa vie, qu'envers mon peuple il se contiendra loyalement. Et si je viens à mourir en terre étrangère, il recevra mon filleul et neveu Galehaudin pour roi du Sorelois et des Îles étranges; par sa femme, la fille du roi Gohos, Galehaudin en est le droit héritier.»

On apporta les Saints; Galehaut reçut les serments, d'abord du roi Baudemagus, puis de tous les barons, y compris le Roi des cent chevaliers, son cousin germain. Tous s'engagèrent à ne réclamer, après la mort de Galehaut, aucune part de son héritage, et d'être à toujours les fidèles chevaliers de Galehaudin[38].

[Note 38: Cet épisode du Parlement-Galehaut et de l'élection de Baudemagus de Gorre comme gouverneur du Sorelois, ne se lie pas au reste du récit et ne se retrouve pas dans le plus grand nombre des manuscrits. On y passe également l'explication du songe de Galehaut: ce double épisode est donc apparemment intercalé. Mais nous l'avons conservé en raison de l'intérêt qu'il offre pour l'étude des habitudes féodales.]

Baudemagus était sire de la terre de Gorre, merveilleusement défendue, d'un côté par des marais fangeux d'où l'on avait peine à sortir quand on s'y était engagé, de l'autre par une rivière large et profonde. Tant que les aventures durèrent, il y eut dans cette terre de Gorre une mauvaise coutume: nul homme de la cour du roi Artus, une fois entré ne pouvait en revenir. À Lancelot était réservé de rendre le passage libre quand il passerait le pont de l'Épée, pour délivrer la reine, comme on le verra dans le livre de _la Charrette_. La coutume avait été établie au commencement des temps aventureux, quand Uterpendragon, père d'Artus, guerroyait le roi Urien, oncle de Baudemagus, pour obtenir son hommage. Urien n'y voulait pas entendre, et le roi de Logres se lassant le premier, avait cessé de le réclamer, jusqu'au temps où le roi Urien partit pour Rome, afin de confesser ses péchés à l'Apostole. Il était allé en pèlerin, faiblement accompagné. On le prit, on le conduisit devant Uterpendragon, qui le retint captif dans un de ses châteaux et ne voulut pas le recevoir à rançon. Bien plus, il avait fait dresser des fourches et menacé d'y pendre le roi de Gorre, s'il ne consentait à lui rendre hommage.

Urien dit qu'il aimait mieux mourir que de reconnaître un suzerain et dépendre d'un autre. Mais Baudemagus, auquel le royaume de Gorre était échu, fit ce que ne voulait pas faire le roi Urien: il rendit hommage et mérita de grandes louanges pour avoir sauvé la vie de son oncle, au prix de sa dépendance. Uterpendragon, mis en possession de la terre de Gorre, n'y trouva, par l'effet des guerres, qu'un petit nombre d'habitants. Le roi Urien, plus tard rappelé par ses anciens sujets, ayant reconquis son royaume avec l'aide du roi de Gaulle, il ne laissa la vie aux hommes du roi Uterpendragon qu'en les obligeant à demeurer dans le pays de Gorre, comme esclaves de ses barons et tels que sont les Juifs entre chrétiens[39]. De plus, il fit établir, sur les confins de son royaume et de celui de Bretagne, deux ponts étroits terminés des deux côtés par une haute et forte tour que devaient garder chevaliers et sergents. Sitôt qu'un Breton, chevalier, bourgeois, dame ou demoiselle, avait passé le pont, il devait jurer sur saints qu'il ne retournerait jamais, avant qu'un chevalier de la maison d'Artus n'eût pénétré de force dans les quatre tours.

[Note 39: «Et furent par sairement sousgis et sers et cuivers as gens du païs, autresi vil com Gieus as Crestiens» (ms. 751).]

Le roi Artus, au commencement de son règne, avait résolu de travailler à la délivrance de ses hommes; mais ses guerres et de nombreux incidents ne le lui permirent pas; et quand les aventures commencèrent, les Bretons retenus dans le pays de Gorre attendaient encore celui qui devait les affranchir.

Baudemagus, ainsi que nous avons dit, en succédant au roi Urien, avait fait dépecer les ponts et les avait remplacés par deux autres plus merveilleux, dont la garde était confiée à deux chevaliers de prouesse éprouvée. L'un de ces nouveaux ponts était de bois et n'avait qu'un pied et demi de large. Il était construit entre deux réseaux de cordes, à demi-profondeur de la rivière. On comprend la difficulté de passer à cheval sur un pont mouvant. L'autre, plus dangereux encore, était fait d'une longue planche d'acier effilée comme une épée. Le côté opposé au tranchant n'avait qu'un pied de largeur; il était fixé sur chacune des rives, et recouvert de façon à ce que la pluie ou la neige ne pût l'endommager.

Baudemagus avait un fils nommé Meléagan. C'était un grand chevalier bien taillé de membres et vaillant de son corps. D'ailleurs, il avait la barbe et les cheveux roux, et il était d'un orgueil extrême: pour rien qu'on pût lui remontrer, il n'eût renoncé à ses entreprises, quelque mauvaises qu'elles fussent. Son dédain de débonnaireté lui avait mérité le renom du plus cruel et du plus félon des hommes.

Il était venu à l'assemblée, le jour que Galehaut avait baillé sa terre au roi Baudemagus. Son intention était, non de prendre part au conseil, mais de voir Lancelot dont on lui avait raconté les prouesses. D'avance il le haïssait, indigné qu'on pût mettre la valeur d'un autre en balance avec la sienne. Il ne changea pas de sentiment après avoir vu Lancelot; et la nuit suivante il dit à son père:

«Votre Lancelot n'a ni les membres ni la taille d'un chevalier plus preux, plus vaillant que les autres.--Beau fils, répondit Baudemagus en branlant la tête, la grandeur du corps, la force des membres ne font pas le bon chevalier comme la grandeur du coeur. Tu n'obtiendras pas le renom de Lancelot, pour être aussi bien membré que lui; car on honore Lancelot pour être le plus preux de tous les chevaliers vivants; et il a ce renom dans toutes les terres.

«--Je ne suis pas, répond Meléagan, moins prisé dans mon pays qu'il ne l'est dans le sien; et puisse Dieu me laisser vivre assez pour trouver l'occasion de faire voir lequel de nous deux vaut le mieux.

«--Fils, tu trouveras aisément, cette occasion, si tu la cherches; mais ne l'oublie pas: tu n'es loué que dans ton pays, Lancelot est loué dans le monde entier.

«--Comment, s'il a tant de valeur, ne vient-il pas délivrer les exilés bretons de votre terre?

«--D'autres entreprises l'en ont détourné; il pourra bien l'essayer un jour.

«--À Dieu ne plaise, tant que je vivrai, que lui ou tout autre parvienne à les affranchir!

«--Laissons cela, beau fils; quand tu auras fait et vu autant que lui, peut-être garderas-tu plus de mesure.»

Là s'arrêtèrent leurs paroles. Le jour venant, Galehaut fit tout disposer pour son départ; et le lendemain, après avoir entendu la messe, Lancelot et maints barons de Sorehaut se mirent à la voie, pour se rendre ensemble à la cour du roi Artus.

LXV.

Tant chevauchèrent Galehaut, Lancelot et les barons, qu'ils arrivèrent à Kamalot. Le roi les reçut avec de grands témoignages de joie; mais la cour leur eût encore fait plus d'accueil, sans le souci que tous les amis de la reine ressentaient de la clameur levée contre elle par la demoiselle de Carmelide. Le lendemain de la grande fête de Noël, un behourdis à armes courtoises fut disposé dans la prairie de Kamalot; il fut convenu qu'on n'y emploierait que les écus et les lances émoussées par le bout. Les chevaliers de Galehaut tinrent un des partis, ceux du roi Artus furent de l'autre. Comme étant des compagnons de la Table ronde, Lancelot se mit du côté du roi. Parmi les deux cents chevaliers de Galehaut, on distinguait le Roi des cent chevaliers, le Roi premier conquis, le roi Calo, le roi Clamedas des Hautes Îles, enfin Meléagan de Gorre. Galehaut et le roi Artus se contentèrent de regarder sans prendre part aux joutes, et la reine s'assit avec la dame de Malehaut aux créneaux d'une bretèche avancée, d'où sa présence devait encourager les jouteurs à bien faire.

Lancelot monté sur un fort cheval de première grandeur, mais qui ne se laissait approcher d'aucun autre, se porta d'abord contre le roi Calo; les deux lances rompues, il se lança au travers des rangs opposés, arrachant les écus, frappant, désarçonnant quiconque essayait de lui fermer la voie. Bientôt chacun lui ouvrit passage, sauf le Roi des cent chevaliers qui crut de son honneur de l'arrêter, et de l'attendre de pied ferme. Leurs écus ne furent pas entamés, ils restèrent sur les arçons: mais les lances éclatèrent, et le cheval de Lancelot heurtant celui du Roi renversa homme et cheval l'un sur l'autre. Le roi remonte, redemande une lance, reparaît et roule à terre une seconde fois. Il n'aurait pu se relever sans l'aide des écuyers. «Sire,» dit alors Lionel à Lancelot, «changez de cheval, celui que vous avez est aussi dangereux pour vous que pour les autres.» Mais Lancelot ne voulait pas prendre le temps de descendre et remonter: sans écouter Lionel, il poussa de nouveau et rencontra Meléagan qui, monté sur un aussi grand destrier, armé d'une lance courte et grosse, comptait bien avoir raison de lui. Ils s'entre-choquèrent sur les écus, les deux lances éclatèrent. Ils passent, chacun d'eux furieux de n'avoir pas abattu son adversaire: mais ils ne se perdent pas de vue, redemandent de nouvelles lances et fondent de nouveau l'un sur l'autre. Le glaive de Meléagan se brise, celui de Lancelot pénètre dans le cuir de l'écu, et serre d'une telle roideur contre la poitrine le bras qui le portait, que Meléagan en perd l'haleine et tombe presque inanimé sous les pieds de son destrier. À la rencontre des deux chevaliers succède le choc de leurs chevaux; celui de Lancelot va attaquer l'autre, le renverse et le foule à quelques pas de son maître. Pour Lancelot, pendant que Meléagan se relève à grand'peine, il va et vient, arrête ceux qu'il rencontre et les désarçonne plus ou moins meurtris. On dirait que chaque victoire lui donne des forces nouvelles: Lionel a peine à le suivre pour lui fournir les lances qu'il ne cesse de demander. Pendant qu'on entend de tous les côtés de nouveaux cris d'admiration, Meléagan s'était remis sur pied, et avait demandé un autre cheval non moins vigoureux: «Que je meure, se dit-il, si je ne me venge!» Non content d'empoigner la plus forte lance, il en fait aiguiser la pointe et attend Lancelot, comme il passait rapidement près de lui: avant d'en être vu, il enfonce le glaive effilé dans la cuisse gauche de l'invincible chevalier. Le bois pénètre profondément, la pointe détachée de la hante reste fichée dans la plaie qu'elle avait ouverte. Lancelot eut le temps de répondre par un furieux coup de lance et de jeter Meléagan hors des arçons. Puis il se détourne pour arracher le tronçon demeuré dans sa cuisse; le sang en jaillit à gros bouillons. On vient à lui, on l'entoure, on l'aide à descendre, et les chevaliers du parti de Galehaut justement indignés contre le déloyal béhourdeur, jettent leurs lances et refusent de continuer les joutes. Pour Galehaut, il n'était plus dans la prairie, il tenait conseil avec ses barons et ne fut pas averti de ce qui causait l'émotion générale. Mais la reine avait vu du haut de la bretèche Meléagan frapper Lancelot, le coeur lui avait manqué; elle était tombée, et son front avait heurté contre les barreaux de la fenêtre, avant que la dame de Malehaut eût le temps de la retenir.

Le roi, inquiet de la blessure de Lancelot, vint des premiers le visiter; il se rendit ensuite près de la reine qu'il trouva la tête cachée sous un bandeau: «Qu'avez-vous, dame, lui dit-il, et que vous est-il arrivé?--Sire, quand on vint me dire que Lancelot était navré, j'avançai la tête en dehors de la fenêtre, et je me suis blessée en me retirant.--Lancelot, reprit Artus, désire que Galehaut ignore ce qui est arrivé; les mires lui recommandent un repos absolu. Le meilleur moyen serait de le garder dans votre chambre où vous le feriez bien panser; le voulez-vous?--Assurément, Sire, puisque vous le désirez.»

Lancelot fut transporté près de la reine, et nous devinons qu'il y fut assez bien traité pour ne pas trop regretter sa blessure. Les mires avaient reconnu la plaie profonde; elle ne se ferma qu'au bout de vingt et un jours. Galehaut croyait que son ami avait fait courir le faux bruit d'une blessure, pour avoir un moyen de demeurer près de sa dame. D'ailleurs il n'était plus question de fêtes; la clameur de la demoiselle de Carmelide rendait soucieux les barons, le roi Artus plus que les autres; et pour la reine elle n'était inquiète que de la blessure de Lancelot. Artus, en donnant congé à ses barons leur recommanda de se trouver, à la prochaine Chandeleur, à Caradigan en Irlande[40]. Galehaut permit également à ses hommes de quitter la cour, en les avertissant de ne pas manquer au rendez-vous.

[Note 40: _Var._: «A un sien chasteau qui avoit nom Vicebrog; si estoit en la fin de son royaume ès lointaines isles par devers Yrlande.» (Édition de Rouen, 1488.)]

Or la demoiselle qui avait levé cette clameur contre la reine était bien la fille du roi Léodagan; seulement elle n'était pas née en loyal mariage. Sa mère était la femme de Cléodalis, sénéchal de Carmelide, comme on l'a vu dans le livre d'Artus[41]. Née le même jour, elle avait reçu le même nom et possédait presque autant de beauté que la véritable reine.

[Note 41: _Table ronde_, t. II, p. 153.]

Dès qu'on avait parlé de marier la première Genièvre au roi Artus, l'autre avait conçu l'espoir de lui être substituée. Le roi Léodagan, indigné de ses odieux projets, l'avait reléguée dans une maison de religion. Là, elle avait fait amitié avec un vieux chevalier nommé Bertolais,[42] banni du royaume pour cause d'homicide. Bertolais offrit de l'aider dans ses prétentions criminelles. Après la mort du roi Léodagan, il l'avait ramenée à Carmelide et présentée hardiment aux barons de la terre comme la véritable épouse du roi Artus, droite et seule héritière du roi son père. Les barons, l'avaient reconnue pour leur dame en lui promettant de l'aider à désabuser le roi Artus, et de réclamer pour elle le rang et les honneurs qui semblaient lui appartenir.

[Note 42: _Artus_, p. 241.]

LXVI.

Le jour de la Chandeleur, comme Artus venait d'entendre la messe au moutier de Caradigan, la demoiselle de Carmelide se présenta dans la compagnie de son vieux chevalier et des hommes de son conseil. Elle était richement vêtue, ainsi que les trente pucelles qui la suivaient.

«Dieu, dit-elle au roi, garde le roi Artus et maudisse tous ceux qui lui veulent mal! Sire, vous m'avez ajournée pour éclaircir un cas d'insigne trahison. La demoiselle que je vous avais envoyée, il y a trois mois, et les lettres qu'elle vous a remises ont dû vous informer du sujet de ma clameur. Je suis prête à prouver, par le corps du loyal chevalier qui m'accompagne et par tous les barons de ma terre, que je fus injustement déshéritée, et que je suis votre loyale épouse, fille du noble roi Léodagan de Carmelide.»

Ici Galehaut prit la parole: «Sire, nous avons écouté ce qu'a dit cette demoiselle. Maintenant il faut que de sa bouche nous entendions les preuves de la trahison dont elle se dit victime.

«--La trahison! répond la demoiselle, ne l'a-t-on pas déjà prouvée? Elle a été tramée contre moi par celle que je vois encore assise auprès du roi, et qui semble même encore vouloir soutenir qu'elle est la véritable épouse.

Alors la reine se lève, et d'une voix calme et assurée: «La trahison, Dieu le sait, n'a jamais été dans ma pensée; je n'ai rien à faire avec elle et je serai toujours prête à m'en défendre, soit devant la cour de mon seigneur le roi, soit par le corps de l'un de ces chevaliers qui tous me connaissent.»

Alors le roi Baudemagus, chargé par les barons de porter leur parole, fit remarquer que l'accusation était de celles qui pouvaient être jugées par preuves et par témoins; il fallait, en conséquence, l'examiner en cour, et non l'abandonner aux chances d'un combat.[43] «Mais, avant tout, cette demoiselle doit déclarer si elle consent à s'en remettre à la décision de vos barons.»

[Note 43: On a beaucoup déclamé contre l'ancien usage du combat judiciaire: mais on n'a pas assez remarqué que les juges devaient l'ordonner dans les seuls cas où ni l'accusateur ni l'accusé ne pouvaient fournir de preuves ou de témoins pour ou contre l'accusation.]

Bertolais, qui avait offert de déposer son gage pour soutenir la demoiselle, répondit: «Sire, il faut donner à ma dame le temps de prendre conseil.

«--Nous lui accordons le délai d'un jour,» dit le roi.

La demoiselle se retira avec tous ceux de sa partie. Ils allèrent prendre hôtel dans une maison éloignée de la ville; et quand ils furent assurés que personne de la maison du roi ne les avait suivis, Bertolais remontra à la demoiselle que le jugement de la cour pourrait bien lui être défavorable: «S'il est tel, vous n'éviterez pas le dernier supplice. D'un autre côté, si la décision est soumise aux chances d'un combat, vous savez bien que la cour du roi Artus réunit la fleur de tous les chevaliers du monde; et il n'en est pas un qui, en défendant l'honneur de la reine, ne croira défendre le droit. Ils auront donc pour eux tous les avantages, tandis que vos champions, tout en étant de bonne foi, soutiendront une mauvaise cause et devront commencer par jurer sur saints que vous avez le droit pour vous. Leur parjure tiendra-t-il contre le loyal serment des autres?--Hélas! dit en pleurant la demoiselle, que me conseillez-vous donc?--Je vais vous le dire: il est reconnu qu'il ne faut jamais compromettre l'honneur de son nom devant les hommes: car il n'en est pas des hommes comme de Notre-Seigneur qui pardonne au vrai repentir des pécheurs. Pour ne pas mettre en péril votre vie et votre bon renom, mon avis serait d'employer un peu d'adresse. Nous demanderons au roi un second jour de répit; il nous l'accordera et, dès qu'il aura consenti, un de vos chevaliers ira lui annoncer que dans la forêt de Caradigan séjourne un merveilleux sanglier, depuis longtemps le fléau de la contrée. Le roi qui aime beaucoup la chasse demandera qu'on le conduise aussitôt où le monstre se tient d'ordinaire. Vos hommes seront aux aguets; quand ils jugeront le roi isolé, ils l'entoureront et n'auront pas de peine à s'emparer de sa personne et à le conduire à Carmelide. Là vous l'enchanterez à votre aise et saurez bien lui faire reconnaître votre droit de reine épousée.»

La demoiselle approuva le conseil de Bertolais. Trois chevaliers retournèrent à la cour et demandèrent au nom de leur dame un nouveau répit: «Je veux bien, dit le roi, l'accorder, mais pour la dernière fois; n'en espérez plus d'autre.» Et comme ils sortaient, voilà qu'un autre chevalier, qui ne semblait pas connaître la demoiselle, demande à parler au roi. «Sire, dit-il, Dieu vous sauve! Apprenez ce que j'ai vu de mes yeux. Dans la forêt de Caradigan séjourne le plus énorme sanglier dont on ait jamais ouï parler. Il porte la désolation dans tout le pays; on n'ose plus l'approcher, et si vous n'essayez pas d'en délivrer la contrée, vous ne méritez pas de porter couronne.»

Lancelot était alors assis près du roi. «Entendez-vous ce qu'on m'annonce, Lancelot?--Oui, sire; heureux qui trouvera le gîte du sanglier et rapportera sa tête! Il n'est pas un de vos bacheliers qui ne serait heureux de suivre ses traces.--Que ceux-là, dit le roi, les suivent qui le souhaiteront. Pour moi je n'attends personne: Ça! qu'on me donne mes habits de chasse!» On lui obéit; il monte, et avec lui Lancelot, Galehaut, Gauvain, Giflet, Yvain et plusieurs autres. Le chevalier de la demoiselle s'était chargé de les conduire. Bientôt, il dit tout bas au roi: «Sire, le porc est assez près d'ici; mais le bruit des pas de tous ces chevaux va le faire lever, et si vous tenez à l'honneur d'être premier à le joindre, il serait mieux de laisser vos chevaliers.--C'est bien penser,» répond le roi. Il fait signe à ses compagnons de prendre d'un autre côté et ne retient que deux veneurs avec lesquels il s'engage dans un épais fourré.

Mais en regardant autour de lui, Artus commence à s'étonner de ne pas entendre de bruit dans le feuillage, et de ne pas voir la bête. Tout à coup il est environné de chevaliers qui, le heaume lacé, le haubert endossé et le glaive au poing, l'avertissent de ne pas tenter une résistance inutile. Le roi se voyant trahi lève son épée et résiste de son mieux; mais son cheval mortellement frappé s'affaisse sous lui, les deux veneurs sont liés, lui-même est désarmé. On lui attache les mains, on le lève sur un palefroi qui l'emmène d'un pas rapide. Le chevalier qui l'avait conduit s'était hâté de rebrousser chemin, et quand il fut à distance, il donna du cor pour attirer de son côté les chevaliers du roi. «Entendez-vous ce cor, leur dit mess. Gauvain? c'est le roi qui le fait donner; allons d'où le vent l'apporte.» Comme on devine, ils s'éloignèrent du roi de plus en plus, si bien qu'à l'entrée de la nuit ils revinrent à Caradigan accablés de fatigue et d'inquiétude. La reine qui les attendait leur demanda pourquoi le roi n'était pas avec eux. Mess. Gauvain lui avoua qu'ils l'avaient inutilement cherché. Aussitôt elle soupçonna la trahison et fondit en larmes. On voulait en vain lui persuader qu'il n'y avait rien à craindre pour le roi: «Il a voulu seul, lui disait-on, avoir l'honneur de tuer le porc, pour être en droit de railler ceux qui l'avaient suivi. Demain nous aurons bien du malheur si nous ne parvenons pas à le retrouver.»

LXVII.

Les chevaliers bretons battirent le lendemain la grande forêt dans tous les sens, sans arriver au roi; mais son cheval étendu mort et percé de coups de lance les avait confirmés dans la pensée que leur seigneur avait subi le même sort, ou pour le moins avait été emmené prisonnier. La ville fut consternée en apprenant le mauvais succès de leurs recherches; mais qui pourrait exprimer la douleur de la reine, déjà dévorée d'inquiétude depuis la clameur de la demoiselle de Carmelide? Galehaut essayait de la conforter: «Nous apprendrons bientôt, disait-il, par quelle aventure le roi est retenu: mais vous, dame, n'avez rien à redouter de la calomnie! Malheur à l'indigne femme qui n'a pas craint de lever cette folle clameur!--Je me soucie peu, Galehaut, de cette femme, répondait la reine; mais je crains la méchanceté des hommes. Veuillez donc avertir votre ami d'éviter de me voir en particulier, tant que le roi sera loin d'ici.» Galehaut approuva la prudence et la sagesse de la reine. Le jour même, elle partit de Caradigan et revint à Carduel, sous la garde de mess. Gauvain, de mess. Yvain, de Keu le sénéchal et des autres chevaliers de son hôtel.

Pour la demoiselle de Carmelide, quand elle eut avis de la prise du roi, elle reparut en cour demandant aux barons de Logres qu'on la mît en présence d'Artus. «Demoiselle, répondit Baudemagus, le roi n'est pas ici; il s'est vu contraint de quitter Caradigan, et nous a remis le pouvoir de faire droit.--Cela ne peut être: de la bouche du roi doit sortir le jugement de ma cause. Je suis ajournée devant lui, c'est de lui que je me plains, c'est lui qui doit me rendre l'honneur qui m'appartient.--Dame, les chevaliers de la cour du roi répondent pour le roi: ils ont plein droit de parler et de juger en son nom. Leurs honneurs et leurs personnes répondent de la droiture de leurs sentences.--Non, non; le roi seul doit m'écouter et me rendre justice.» Elle attendit pour sortir que l'heure des plaids fût écoulée, comme si elle eût conservé jusqu'à la fin l'espoir de voir arriver Artus. Puis, d'un air triste et courroucé, elle retourna en Carmelide où elle savait bien le trouver.