Part 3
Prenons-les plutôt pour ce qu'ils sont, pour ce qu'ils ont toujours été, des artistes[30]. La qualité n'est déjà point si dédaignable, et elle eût pu leur suffire. Mettons qu'ils ont été Brauwers et Watteau, une combinaison extrêmement savoureuse de maniéré et de sincère. Leurs paradoxes (j'allais dire leurs charges), cette intransigeance dans les jugements qui est la marque d'esprits cantonnés, et jusqu'à ce modernisme farouche des deux frères, qui, à tout propos, part en campagne contre la tradition, un peu comme don Quichotte contre les moulins, sourions-en, si ce sont les inévitables petits côtés de leur nature d'artistes. Sainte-Beuve (bien imprévoyant dans l'épithète) les a appelés d' «aimables hérétiques». Aimables, je ne sais point. Mais c'est, sans doute, qu'avec un peu plus d'orthodoxie et un peu moins d'intransigeance, ils n'eussent pas, les premiers, apporté cette fièvre, cette fougue heureuse, tant de passion et de vie à la peinture de la société contemporaine. On n'eût point eu d'eux ni _Charles Demailly_, ni _Manette Salomon_, ni même _Germinie Lacerteux_, et pour ces livres-là il faut leur pardonner de trouver Raphaël «bourgeois» et de dire de l'antiquité qu'elle n'a été «faite que pour être le pain des professeurs». Eh! oui, leur maîtrise est réelle et nul ne songe à la contester. Mais je ne pense point qu'elle soit là où ils la placent, et que, pour avoir écrit _Madame Gervaisais_ ni la _Femme au XVIIIe siècle_, la postérité voie en eux les philosophes et les historiens qu'ils prétendent. Est-il donc nécessaire de le rappeler? La philosophie, comme l'histoire, demande un esprit de généralisation qui est justement l'opposé du leur. S'ils ont une maîtrise, c'est au contraire dans le détail qu'elle éclate, c'est dans cette acuité d'une vision qui dès l'abord décompose le concret et pousse son analyse jusqu'à l'infinitésimal. Daudet raconte qu'un an durant le monde des peintres ne jura que par _Manette Salomon_[31]. Je le crois sans peine. Ils vivront par là, et par là seulement, par cette fidélité dans le rendu, par cette minutie littérale qu'ils ont les premiers introduite dans la composition, et qui est devenue, après eux, un procédé de l'école, et aussi et surtout par le relief d'une langue merveilleusement riche en contrastes et en nuances, et si mêlée qu'elle soit.
[30] Avec toutes les lacunes que le mot comporte.
[31] Cf. les _Souvenirs d'un homme de lettres_ (_Une lecture chez Edmond de Goncourt._)
II
«Vérité, fantaisie, esprit, tendresse, gaieté, mélancolie, dit M. Jules Lemaître, il entre beaucoup de choses dans le plus petit conte de M. Alphonse Daudet[32].» Je pense que l'on retrouverait ces qualités-là dans le plus long roman de M. Daudet. Peut-être qu'elles y sont associées et combinées d'une manière différente: la fantaisie n'y est point, comme dans les contes, à proportion de la vérité; celle-ci a la belle part. L'esprit aussi s'y dérobe davantage à mesure que l'écrivain tâche à l'impersonnalité. La tendresse n'y est point si ardente; j'y trouve plus de tristesse que de mélancolie, et, sur la fin même, de la haine. Après tout, Chamfort a raison: celui-là n'a point aimé les hommes qui n'est point misanthrope à quarante ans. Et si envahissante qu'elle soit dans le dernier roman de M. Daudet, dans l'_Immortel_, cette misanthropie y laisse encore une petite place à l'émotion; il y a le coin des larmes jusque dans cette œuvre de colère. C'est par là qu'il nous prendra toujours, et il ne faut point chercher ailleurs que dans l'émotion le secret de ce charme extraordinaire qui lui attache toutes les âmes sentimentales ou passionnées de ce temps. On a beau dire qu'il procède de Dickens, que _Jack_ et le _Petit Chose_ sont un peu bien parents du pauvre _Olivier Twist_, il serait plus vrai de dire qu'il y a entre ces deux natures d'étroites affinités et qu'elles sont sensibles l'une et l'autre aux souffrances des humbles. Encore ne sont-elles point tout à fait pareilles de ce côté-là; leur pitié elle-même diffère: celle de Dickens est plus active, d'abord, plus confiante dans la générosité de nos bons instincts, et, si elle nous montre le mal, elle ne nous dit point qu'il soit inguérissable. Avez-vous remarqué que tous ses romans «finissent bien»? Le petit Twist et Rose Fleming se marient; mais Jack meurt de la poitrine dans un hôpital. Notez encore que Dickens a trouvé çà et là d'inoubliables accents de détresse, des cris d'appel vers la justice de Dieu, que la pitié légère et un peu méprisante de Daudet ne pouvait connaître. Quand Olivier, traité de bâtard, rossé à coups de trique par l'horrible M. Bumble, s'est vu enfin seul, abandonné à lui-même dans la boutique morne et silencieuse du croque-mort, «il tomba à genoux sur le plancher, écrit Dickens, et, cachant son visage dans ses mains, il versa de telles larmes qu'il faut souhaiter pour l'honneur de la nature que Dieu veuille en faire rarement répandre de semblables à des enfants de cet âge!» Ces lignes-là, si simples, sont uniques. Le côté d'art, chez Dickens, est souvent inférieur; il n'a pas la maîtrise soutenue de M. Daudet. Il l'emporte en vive et profonde humanité. La pitié de M. Daudet reste toujours un peu aristocrate; elle se gantera pour faire l'aumône, et les misères dont elle nous entretient auront quand même une poésie latente. C'est par là qu'elle plaît si fort aux féminins.
[32] Cf. les _Contemporains_ (Art. Alphonse Daudet). Principales œuvres de M. Daudet: Les _Contes_, _Numa Roumestan_, le _Nabab_, les _Rois en exil_, _Sapho_, _Tartarin de Tarascon_, _Jack_, _Fromont jeune et Risler aîné_, l'_Immortel_, sa dernière œuvre.
III
Ne quittons point M. Alphonse Daudet sans signaler le petit groupe d'écrivains qui lui font habituellement cortège. Car c'est à lui, je pense, qu'on devra rattacher, dans le clan impressionniste, les quelques écrivains qui suivent, sauf M. Paul Arène, qui revendique à bon droit, sinon d'avoir précédé M. Daudet, du moins d'avoir aidé à ces jolis _Contes de mon moulin_, point de départ, comme on sait, de la réputation de son collaborateur. M. Paul Arène a publié depuis lors un certain nombre de nouvelles, _La Mort de Pan_, _Curo Biasso_, _Le vin de la messe_, _les Haricots de Pistalugue_, le _Canot des six capitaines_, et par dessus tout cet admirable _Jean des Vignes_ qui m'apparaît comme la merveille des nouvelles pour la grâce chantante et l'ironie ailée du récit[33].
[33] _Jean des Vignes_ vient d'avoir son pendant dans la _Chèvre d'or_.
M. Paul Chalon n'a publié, lui aussi, que des nouvelles, et c'est le titre même de l'unique volume qui ait paru de lui. «Sa prose, dit un jeune et délié critique, M. Charles Maurras[34], a des bondissements d'oiselle, des sauts élastiques et vifs de graine en graine picorée sur le sol ou sur le toit de tuiles rouges d'une ferme du Languedoc; elle ne se hasarde point sur les hautes branches.» M. Chalon relève directement de M. Daudet, du Daudet de la jeunesse, bien entendu.
[34] Voir l'_Observateur français_, du 10 avril. Je citerai, comme une jolie page de style impressionniste le passage suivant d'une nouvelle de M. Chalon (mort maintenant): «... Il y soufflait toujours, dans ce haut Saint-Majan, un vent terrible, qui vous avait une voix et des cris à croire qu'il était vivant. Il arrivait en grondant, tout en colère, des hauteurs du Trou-la-Baume, fier avec ça et parlant haut, comme un conquérant qui somme une forteresse; puis, houm! houm! de grands coups d'aile appliqués contre le mur, comme avec un bélier; puis un silence, il attendait qu'on lui ouvrît, et comme on n'avait garde, il se fâchait tout rouge. C'était une belle rage alors. On aurait dit qu'il prenait du champ; puis terriblement il s'engouffrait dans les rues trop étroites pour ses ailes. Il allait comme un aveugle, droit devant lui, se brisait au coin des maisons, tourbillonnait dans les enfoncements, faisait trembler les vitres, battait les contre-vents détachés, s'acharnait après les girouettes, culbutait les tuiles des vieux toits, buvait d'une lapée l'eau des ruisseaux, s'abattait sur les arbres de la place avec un bruit d'averse, souffletait la flamme des réverbères, bref, menait un train d'enfer. Et quel virtuose! quels cris! quels hurlements! quels gémissements! Tantôt il commandait, tantôt il suppliait. Il avait des clameurs de clairon et des vagissements de bête blessée! Tour à tour humble et belliqueux, il pleurait comme un petit enfant, puis, fantasque en ses allures, il embouchait sa longue trompette et vous sonnait des fanfares, des chevauchées qui s'en allaient au galop le long des murailles. Enfin, convaincu peut-être de son impuissance, il se faisait tout petit, se taisait presque, se glissait sous les portes, montait l'escalier vivement et venait remuer quelque portière souple, ou faire danser la flamme de la lampe sur la grande table où j'étudiais.»
On retrouverait encore un peu du charme de M. Daudet, quelque chose de sa grâce émue, dans certaines pages de M. Hugues le Roux[35]. Mais par le vif des analyses, par le dramatique des situations, par l'intensité du sentiment, c'est surtout à Gontcharoff qu'il fait songer. Au reste, tel de ses romans, comme l'_Attentat Sloughine_, n'est qu'une mise en scène du nihilisme. Ses études précédentes, et en particulier sa traduction de la _Russie souterraine_ de Stepniak, l'avaient préparé à l'analyse de ce grand cas passionnel de toute une race. Dans l'_Amour infirme_[36], M. Hugues le Roux est revenu au roman français.
[35] Voyez cette exquise petite nouvelle: le _Mousse_.
[36] Précédemment dans _Un de nous_.
Enfin, l'acuité de vision et la facilité de notation, qui sont, à défaut d'émotion, ses vertus marquantes, font de M. Jean Lorrain un impressionniste de la même école. Son style est un fouillis de choses heurtées, contradictoires, jolies et laides, tragiques et bouffonnes, à travers quoi perce un tempérament intéressant et original. Je recommande surtout _Très Russe_.
Mais le décalque du maître, sa doublure, son ombre, nous ne l'avons point vu encore, et c'est M. Claretie[37]. Journaliste, historien, dramaturge, critique d'art et de théâtre en même temps que critique littéraire, et par-dessus tout romancier, M. Claretie est un de ces talents moyens dont il est permis de se demander la figure qu'ils feraient, s'ils n'avaient trouvé dans la vie sur qui prendre mesure. Il peut faire illusion; il fait illusion quelquefois. On n'est pas sa chose bien longtemps. Il déclarait naguère à propos de _Robert Burat_, qu'il avait écrit ce roman «dans les heures volées à l'improvisation quotidienne», et, de fait, le roman est médiocre. Mais est-ce donc une excuse à sa médiocrité que la hâte de l'auteur, et, de grâce, que nous fait le temps qu'il a mis à l'écrire? On cite _Monsieur le Ministre_ comme son chef-d'œuvre. Je le veux bien. Mais relisez-en le début:
--«Allons au foyer, voulez-vous, Granet?
--«Allons au foyer, monsieur le ministre!
«Il fallait traverser l'immense scène envahie par les machinistes manœuvrant les portants, comme les matelots équipent leur navire;--et, cravatés de blanc, coquets, sans pardessus, leur claque sur la tête, des gens en habit noir allaient, venaient, traversaient la scène parmi les cordages, _arpentant lestement le vaste espace qui mène au foyer de la danse_. Il en sortait de partout, des fauteuils et des loges, et la plupart fredonnant la ballade de Nelusko, _franchissaient lestement_, en habitués, _l'espèce d'antichambre qui mène de la salle à la scène_... etc.»
[37] Comme romans, on lui doit _Monsieur le ministre_, _Robert Burat_, _Madeleine Bertin_, le _Beau Solignac_, les _Amours d'un interne_, etc.
Voilà l'impressionisme de M. Claretie et le soin qu'il apporte à préciser sa vision et à varier ses effets. Que lui reste-t-il donc et par quoi expliquer sa situation littéraire? Il lui reste, comme l'a excellemment dit M. Brunetière[38], d'avoir introduit le _reportage_ dans le roman, de s'être tenu à l'affût de la curiosité publique et d'avoir su la satisfaire à temps, en lui donnant pour pâture _Monsieur le Ministre_, quand cette curiosité se portait aux hommes de la politique, le _Troisième dessous_, quand c'était aux gens de théâtre, _Jean Mornas_ et les _Amours d'un interne_, quand c'était aux mystères malsains de l'hypnotisme. C'est tout?--C'est tout.
[38] Cf. le _Roman naturaliste_. (Art. _Le reportage dans le roman_.)--Voyez encore sur M. Claretie tels articles, admirables de dédain et d'ironie, de M. Henri Fouquier.
IV
J'avais vraiment hâte d'arriver à M. Pierre Loti. Voici des œuvres; voici un chef-d'œuvre: _Pêcheur d'Islande_. Qu'il serait intéressant d'en connaître la genèse! Nous admirons dans l'Artémis grecque une incomparable pureté de type; mais que ne doit pas notre curiosité au savant qui a mis à nu, dans l'île de Délos, ces quelques statues ruinées aux trois quarts, qui reproduisent un type inférieur de beauté et forment une série étroite où se marquent, degré par degré, les progrès de l'art archaïque? C'est sous une inspiration pareille, et toutes mesures gardées, que j'ai écrit les lignes qui suivent[39]. Elles m'ont été dictées par des Paimpolais de bonne foi qui avaient reconnu dans la vie les «héros» de _Pêcheurs d'Islande_. Ils ne se sont point trompés pour Yan. M. Loti a protesté contre l'assimilation faite entre Gaud et une «cabaretière». Je donne acte ici de cette protestation. Mais comment empêcher cette recherche inquiète et parfois hasardeuse du public dans le domaine idéal du livre? Et puis, j'y tiens, ceci peut éclairer sur les procédés de composition de M. Loti.
[39] Publiées dans le _Monde illustré_, d'abord. Sur la querelle qui en résulta, je renverrai aux articles de M. Jules Tellier dans le _Parti national_ du 20 janvier 1888 et de M. Maurice Barrès dans le _Voltaire_ du 14.
* * * * *
C'est, sur la tombée de mai, au pardon de Ploubazlanec, qu'on m'a montré Guillaume F..., le bon géant breton qui a servi de type à Pierre Loti, dans _Pêcheurs d'Islande_.
La procession venait de finir. Guillaume et trois autres matelots y avaient porté sur leurs épaules une miniature de frégate, pendue le reste de l'année en _ex voto_ au plafond de l'église. Le navire est à califourchon sur une mince planchette, et, par derrière les matelots, un mousse secoue en mesure un ruban accroché à la poupe, pour imiter le tangage. Guillaume avait son costume blanc de la procession, le col empesé gondolant aux angles, la large ceinture et le chapeau ciré des matelots de l'Etat. A ce moment il riait à une demi-douzaine de petites filles qui fouillaient dans ses poches pour chercher des noix. «Kraoun! Kraoun!»[40] chantait le chœur. Il secouait les épaules, la tête, chatouillé doucement par ces menottes familières et obstinées. Les enfants ne le lâchèrent qu'après qu'il leur eut donné un sou. Elles coururent jusqu'à la prochaine marchande. Lui riait toujours, de son rire un peu grave, et les petites chantaient maintenant, en agitant leurs noix, de loin: «Merci, Lome, Lomic de notre âme!...»
[40] «Des noix! Des noix!»
Lome ou Lomic, pour lui garder son joli diminutif, est en effet très assidu aux pardons de sa commune. Vous connaissez par ouï-dire ces pardons bretons: ils sont les mêmes qu'ils étaient il y a deux cents ans, et vous ne trouverez rien de si délicieusement suranné. Ils ne ressemblent point aux autres fêtes. Ce ne sont point des prétextes à ripailles comme les kermesses flamandes, ni des rendez-vous de somnambules et d'hommes-troncs comme les foires de Paris. L'attrait vient de plus haut: ces pardons sont restés des fêtes de l'âme. On y rit peu et on y prie beaucoup. Puis, les vêpres dites, les jeunes filles s'assoient côte à côte sur le talus du cimetière, et des groupes d'hommes s'arrêtent à leur causer d'amour, gauchement et bien doucement, tandis qu'elles baissent les yeux et roulent leur tablier, avec des moues ou des rougeurs ou des soupirs pour réponse. Et dans ces cimetières d'église, près des vieux parents couchés à deux pas et qui écoutent sous terre, là-bas c'est comme un sacrement et la mort y fiance vraiment l'amour.
Ils durent être de ces pardons, Yan et Gaud, les deux «héros» de _Pêcheurs d'Islande_. Ils se revirent à Paimpol. Vous savez comme ils se marièrent, et que le lendemain même des noces Yan appareilla pour l'Islande. Yan ne revint pas et Gaud en mourut.
Mais c'est le roman, cela. Au vrai, ni Gaud ni Yan ne sont morts; ils ne se sont point mariés; ils n'ont point échangé leur parole au cimetière. Peut-être ne se connaissent-ils pas; mais, s'ils se connaissent, soyez bien sûrs qu'ils ne se sont jamais aimés, ni Yan ni Gaud.
* * * * *
La Gaud du roman s'appelle aussi Gaud dans la vie et est une véritable demoiselle. J'ai quelque scrupule à écrire son nom de famille. Mais si vous allez à Paimpol, demandez simplement Mlle Gaud: on vous mènera chez elle, par une petite rue étroite et sonore où les gros sabots des campagnards claquent sur les pavés et rebondissent en écho sur les ardoises des toits. Elle tient auberge, Mlle Gaud. C'est, dans la venelle qui touche à l'église, une maison à deux étages, bien vieille sous son crépi de chaux fraîche, et toute penchée. La salle du rez-de-chaussée n'a que des tables et des bancs; au fond un petit comptoir d'étain, des barriques, l'escalier, et sur les murs, se répondant, une enluminure d'Epinal en face d'un arrêté contre l'ivrognerie. Vous êtes chez Mlle Gaud.
Elle a aujourd'hui trente ans. Petite, grassouillette, avec une matité de teint où se reconnaît la demoiselle, ses cheveux roulés en bandeaux sous une coiffe de mousseline, sa bouche un peu plissée, ses yeux durs et ronds, elle incline la tête légèrement quand on entre, et sert la «pratique» sans lui parler. Elle n'est pas jolie comme dans le roman. Loti l'a caressée. Mais tout de même elle est bien Mlle Gaud, la silencieuse, dédaigneuse et résignée demoiselle. Sa robe noire porte le deuil d'une chose morte et qu'on ne sait pas. Elle fut riche, jadis. Son père, une manière de vieux forban qui courait la traite, quelque part, en Guinée, l'avait fait élever au meilleur pensionnat de Saint-Brieuc. Elle y prit des délicatesses de vie. Elle sortit du pensionnat à seize ans (son père ayant vendu sa dernière cargaison de chair), vint habiter Paimpol avec lui, y passa quatre ans dans la haute société bourgeoise. Puis, tout d'un coup, le capital du vieux, engagé à nouveau, sombra dans une spéculation. Avec les sous intacts, on monta une auberge, qu'elle tint à elle seule, sans servante. Vous connaissez l'auberge: un buis sur la porte, quelques tables, des chopines à fleurs et deux barils d'eau-de-vie. Mais les maisons anciennes lui furent fermées. Elle tomba de sa classe. Les «dames de la société» regardaient ailleurs, pour ne la point saluer, quand elle passait. Elle souffrit plus de cette déchéance que de toutes les misères physiques. Peu à peu, l'auberge s'achalanda. Il y vint des Islandais, des ouvriers du port, des matelots de la petite pêche. Ceux-là aussi oublièrent que Gaud était de famille, et quelques-uns s'enhardirent à lui demander sa main. Mais elle les remercia doucement, avec une honte vite cachée. Son teint pâlit encore; elle causait à peine, elle avait dans ses yeux une mauvaise flamme. Et elle ne se plaignait point, restant à rêver sur le pas de sa porte, ou tricotant au comptoir de ses petites mains blanches et fuselées. Ainsi depuis dix ans...
Et l'on vous montrera, dans l'auberge de Mlle Gaud, la table boiteuse, où, quand il habitait Paimpol, venait s'accouder, les soirs, Loti.
* * * * *
Mais Pors-Aven, où habite Lomic, était sa promenade aimée.
De Paimpol, le chemin qui y mène longe un instant la côte, file à travers champs, et retombe dans la mer, à l'autre bout de Pors-Aven, après avoir coupé Ploubazlanec et Perros-Hamon. J'ai refait cette promenade, un matin d'automne, le livre de Loti à la main. Je suis entré à sa suite dans le cimetière de Perros, vous savez, le cimetière des Islandais. L'église est en forme de croix, des ormes et des frênes autour, et elle est si tassée de vieillesse que ses pauvres flancs gris disparaissent presque dans leur verdure. Et sous le porche, le long des murs, dans le cimetière, partout, les mêmes inscriptions noires sur de petits carrés de bois blancs: François Floury, perdu en mer, Pierre Caous, perdu en mer, Jean Caous, perdu en mer. Ou bien, ce sont des croix, de minuscules chapelles peintes, surmontées d'un cœur, des plaques en marbre, des losanges à jour et ouvrés à la main, naïvement. Et les inscriptions sont alors plus longues: «_A la mémoire de Sylvestre Camus, enlevé du bord de son navire et disparu aux environs du Nordfiord en Islande, à l'âge de seize ans, le 18 juin 1856._» Et celle-ci, toute grosse d'effusions: «_A la mémoire de Sylvestre Bernard, capitaine de la goélette Mathilde, disparue en Islande dans l'ouragan du 5 au 8 avril 1867, à l'âge de trente-deux ans, ainsi que 18 hommes formant son équipage. Bon frère, le Seigneur t'a appelé à la fleur de ton âge. Nous n'étions pas dignes de t'assister à ton heure dernière. La sainte Vierge, sous la protection de laquelle tu étais, nous a remplacés. Elle t'a fermé les paupières. Aimable enfant, compte sur nos prières. Nous ne t'oublions pas._»
Il y a des tombes, pour chacun de ces Islandais, dans le cimetière de Perros-Hamon, et sous ces tombes autant de grands trous vides. C'est une croyance, là-bas, que les naufragés n'habitent pas toujours la mer, et qu'ils viennent une fois l'an, à la fête des morts, prendre possession des fosses creusées pour eux dans le cimetière de leur paroisse...
* * * * *
... Sur la route, un brigadier de douane qui passe, une bouffarde aux dents. Je lui demande la maison de Lomic.
--Lomic? Le «héros» n'est-ce pas?
--Le «héros»? Est-ce qu'on l'appelle de la sorte à Pors-Aven?
--Oh! et à Paimpol aussi. Tout le monde le connaît, allez, avec sa bonne face rouge et ses épaules d'hercule.
Le brigadier--un gallot, à l'air et à la voix--prend un temps pour rallumer sa pipe...
--Faites-vous route avec moi, monsieur? Je suis à l'heure. Je vais à Pors-Aven. Je vous déposerai chez Lomic en passant.
Nous voilà en route.
--Et Lome?
--Lome? Mais vous savez bien. Il paraît qu'il a été mis dans un roman, et tout de même qu'il ne connaît pas son A. B. C, faut croire que ça le flatte dur, puisque l'idée lui revient au premier coup qu'il boit. Pour lors, il n'y a que lui. Il se dandine, il fait le joli cœur, il court les cafés de Paimpol en cornant à la compagnie: «C'est moi qui suis le héros!» Les seuls mots français qu'il ait pu retenir, croiriez-vous, ou presque. Car ces têtus d'Avenois sont plus fainéants les uns que les autres. Ils ne veulent point de l'école; ils n'y sont point allés; leur marmaille n'y va point. Et comme ils baragouinent tous breton, qu'ils se marient chez eux, et qu'il n'y a dans le village que trois familles, les Caous, les Floury, et les Maël, vous voyez d'ici la belle crasse d'ignorance qu'ils ont sur l'entendement...
--Et Lome?
--Lome? Mais guère plus éduqué que les camarades, Lome. Par exemple, monsieur, bon garçon, et dur et fort comme rouvre. Et si vous voyiez comme les armateurs se l'arrachent pour l'avoir à leur bord! Ah! il en faut aussi, et des ruses, et du nerf, pour cette satanée pêche d'Islande! On ne prend point la morue avec des mitaines! Faut point des demoiselles en soie dans les dorys! Souque et trime, garçon, houp! Il n'y a pas à sortir de là...
--Et Lome?