Les Romanciers d'Aujourd'hui

Part 2

Chapter 23,641 wordsPublic domain

De M. Descaves je ne dirai rien, et à la vérité je ne goûte guère ses truculences de style, son débraillement, ses allures d'adjudant gueuleur et casseur de vitres qui se rue sur la littérature comme sur un matelas. Il a publié les _Misères du sabre_[12] qui est une insulte en trois cents pages à l'armée. Cela n'a point choqué outre mesure. Nos romanciers ne sont point tendres au métier militaire: un de plus, un de moins, il n'importe. Car rappelez-vous le _Cavalier Miserey_ de M. Abel Hermant[13], _Au port d'armes_ de M. Fèvre, _Pœuf_ de M. Hennique, _Fusil chargé_ de M. Mouton, le _Nommé Perreux_ de M. Bonnetain, la _Croix_ de M. Méténier, le _Calvaire_ de M. Mirbeau, le _Canon_ de M. Jules Perrin[14], livres de rancunes, les uns, ou de foi triste et souffrante (ce qui vaut mieux), les autres[15]. Et c'est un ironique contraste, si l'on se rappelle encore que M. Bourget, dans cette curieuse étude qu'il publia, à vingt et un ans et au lendemain de nos désastres, sur le roman naturaliste et le roman piétiste[16], cherchant ce que serait le roman de l'avenir et quelles conditions il lui faudrait observer, faisait ingénuement du patriotisme la première de ces conditions.

[12] Et très récemment _Sous-offs_, aggravation dans l'injure.

[13] Ce dernier livre a surtout fait du bruit hors du clan naturaliste. On se reportera à l'article de M. Anatole France dans la _Vie littéraire_ (pages 73 et suiv.): «M. Abel Hermant reconnaîtra un jour qu'il a, sans le vouloir, offensé un des sentiments qui nous tiennent le plus au cœur. Il reconnaîtra qu'il est injuste de ne montrer que les moindres côtés des grandes choses et de ne voir dans l'armée que les laides humilités de la vie de garnison.» Lire encore de M. Hermant la _Surintendante_.

[14] Voir du même auteur la _Reine Arthémise_.

[15] Citons pour leur excellent esprit le _Pompon vert_ de M. Toudouze et _Disciplinée_ de M. Alphonse de Launay, deux livres, où les petitesses de la vie militaire sont noblement relevées par l'idée de patrie.

[16] Dans la _Revue des deux mondes_. Article non recueilli (1873).

M. Méténier, dans ses livres: la _Chair_, la _Grâce_, la _Croix_, _Bohème bourgeoise_, montre un réalisme net et cruel qui n'est pas sans mérite. (Voyez particulièrement _Bohème bourgeoise_)[17].

[17] On en trouvera une bonne analyse dans l'_Année littéraire_ de M. Paul Ginisty (1887).

M. Camille Lemonnier a touché à tous les genres ou presque, histoire, géographie, critique d'art, etc. Dans le roman, on cite de lui les _Concubins_ et _Madame Lupar_[18], d'une langue imagée et forte jusqu'à la brutalité.

[18] M. Francisque Sarcey dit de ce dernier roman: «Il est d'une conception puissante, d'une belle ordonnance et d'une exécution très grasse et très fouillée.» Voir encore de M. Lemonnier: _Un mâle_, l'_Hystérique_ et _Happechair_. On peut lui rattacher un autre Belge, M. Georges Eckoud, l'auteur de la _Nouvelle Carthage_.

Il y a enfin de l'observation, sous des violences, dans le _Grisou_ de M. Maurice Talmeyr, _Argine Lamiral_ de M. Chaperon, _Mademoiselle Vertu_ de M. Henri Lavedan, _Ahénobarda_ et la _Gouine_ de M. Boyer d'Agen, _Chambre d'hôtel_ de M. Léo Rouanet, la _Jupe_ de M. Trézenick, les _Planches_ de M. Jean Blaize. Peut-être aussi conviendrait-il de rattacher au naturalisme quelques écrivains plus âgés, et dont les débuts ont précédé ceux de l'école ou qui se sont rangés sur le tard à son éthique: ainsi M. Francis Enne (_Brutalités_), MM. Vast-Ricouard (_Claire Aubertin_, la _Vieille garde_, _Madame Lavernon_), M. Georges Duval (la _Prétentaine_, _Une virginité_).

VI

Mais les disciples chers au cœur du maître, les vrais fidèles et éternellement, ne sont point là. Ils s'appellent Paul Alexis, Henry Céard et Léon Hennique. Des deux autres combattants de la première heure, l'un, M. Huysmans (Joris-Karl), s'est jeté dans la traverse symboliste et est devenu à son tour chef de bande; et M. de Maupassant, son talent sain et vigoureux a tranché trop vite sur l'honnête médiocrité des disciples pour qu'on puisse le considérer autrement qu'en lui-même et dans sa pleine possession. On le retrouvera plus loin et isolé.

Pour M. Alexis, qu'il est passé en habitude de traiter de bourrique naturaliste, il ne l'est point tant qu'on dit, je pense. Il a eu du talent, au moins une fois, en 1875, dans une petite nouvelle intitulée _Blanche d'Entrecasteaux_, qu'il a justement négligé de recueillir, et c'est bien regrettable pour la réputation de Trublot.

M. Céard est l'auteur d'_Une belle journée_. Mme Duhamain, bourgeoise en mal d'amour, s'est laissée prendre aux gilets à fleur et au parler sentimental d'un courtier en vins nommé Trudon. Elle accepte un rendez-vous, entre au bras de Trudon dans un restaurant de Bercy, déguste du vin blanc et des huîtres, engloutit une sole normande, des petits pois, du fromage et de la frangipane; et la grande ironie du livre, c'est que tous ces prolégomènes n'aboutissent, chez Mme Duhamain, qu'à un écœurement stomachique où sombrent ses idées d'amour. Depuis _Une belle journée_, M. Céard n'a publié aucun roman. «Cette affirmation de sa personnalité faite et bien faite, dit M. Geffroy, Céard revint à ses bureaucratiques occupations et garda le silence»[19].

[19] Cf. _Notes d'un journaliste_, art. Henry Céard.

Reste M. Hennique. Celui-ci est un mâle, comme on dit dans l'école, et qui porte allègrement un bagage déjà lourd. Je signalerai seulement _Dévouée_ et _Pœuf_, qui est l'histoire d'un brave homme de sapeur condamné à mort pour avoir volé un mouchoir bleu. La chanteuse Thérésa et le nouvelliste Becquet avaient déjà pris la défense du pauvre troubade. Mais le colonel demeure intraitable dans le roman comme dans la nouvelle, et dans la nouvelle comme dans la chanson. Et Pœuf continue à être fusillé. M. Hennique a une corde à sa lyre que n'ont point ses confrères en naturalisme, le sentiment, et il en tire d'assez jolies notes, parfois.

VII

Et enfin, voici un maître: M. Guy de Maupassant. D'observateur plus net et plus précis des menues choses de l'existence, je n'en connais et il n'en est peut-être point. Je remarquerai seulement que cette observation s'exerce dans un domaine un peu bien étroit; que l'auteur, normand lui-même, n'a très évidemment étudié que des normands, qui sont une race volontaire et dure, mais égoïste, sèche, et maussade à désespérer; qu'il ramène toute l'humanité de ses livres à ce type unique, et que c'est là un procédé de généralisation assez méchant pour un romancier qui a, comme lui, des parties de philosophe.

M. de Maupassant débuta dans les _Soirées de Médan_ par une nouvelle qui fut appréciée, _Boule de suif_. Longtemps il cultiva le genre, excellant à condenser en quelques paragraphes de petits drames pessimistes, publiés d'abord dans les journaux et qu'il recueillait ensuite sous divers titres: la _Maison Tellier_, _Mlle Fifi_, etc. L'auteur ne mettait point grand scrupule au choix des sujets, qu'il prenait dans les maisons publiques et le purin des fermes. Au reste, la note en était toujours intéressante, quoique, disent les uns, pour ce que, affirment les autres. Et cela même est à remarquer, comme un trait distinctif, que, dès ses premières nouvelles, M. de Maupassant tient pour l'«intérêt» contre la «tranche de vie». La plupart de ses livres se porteraient aisément à la scène, et au vrai ce sont des drames, avec un commencement, un milieu et une fin, je ne sais quoi de cursif dans l'écriture, de ramassé dans les sentiments, le dialogue souvent substitué au récit. L'action est la première chose à ses yeux; il ne la sépare point de la vie, et il n'a point tort. Et à mesure qu'il avance, il lui sacrifie les descriptions chères à l'école, ou ne s'y laisse aller qu'avec réserve et par petits paragraphes[20]. Et son style s'en ressent un peu aussi, net et bref, et sans panache. Par quoi il sort de l'école une fois de plus.

[20] A moins qu'il ne fasse des livres de description pure, comme _Au soleil_ et _Sur l'eau_.

Nouvelliste, sa réputation fut vite assise. On l'attendit à son premier roman, non sans défiance et quelque pique. _Une vie_, _Bel-ami_, _Mont-Oriol_, parurent coup sur coup, et il fallut bien reconnaître que le nouvelliste ne gênait point le romancier. Puis il revint aux nouvelles. C'est _Miss Harriet_, c'est les _Sœurs Rondoli_, c'est _Monsieur Parent_, _Yvette_, le _Horla_, _Clair de Lune_, les _Contes du jour et de la nuit_, les _Contes de la Bécasse_, toute une librairie. Pour l'auteur, il ne change point; il est le même ici et là, d'un réalisme cruel et pénétrant (c'est, je pense, notre seul grand réaliste), peu donneur de phrases, s'écoutant peu, sans gestes en l'air, mais plutôt procédurier, déduisant, induisant, construisant avec des faits, rarement avec des idées, le moins spéculatif des hommes, ayant eu je ne sais quelles velléités de fantastique dans le _Horla_, dans la _Peur_, dans la _Main_, et ayant gagné à son échec de se connaître mieux et de se réserver.

Sa misanthropie est d'un caractère à part. Il y a des misanthropies douces et résignées, qui sont bonnes à la vie, encore qu'elles savent au juste le peu qu'elle vaut, et c'est de cette misanthropie qu'est faite l'âme ironique d'un Renan ou d'un France. Celle-ci a quelque chose de sec et qui éloigne. On sent qu'elle est plus intuitive que réfléchie; on y sent l'homme qui s'est trop défié, et de tout temps, pour avoir jamais souffert. Et comme elle est un bouclier pour ceux-ci, on sent qu'elle est une arme pour celui-là. Il n'a point appris le monde peu à peu et en comptant chaque étape de sa science par une illusion tuée, et à vrai dire il n'eut jamais d'illusions et il vit le monde tout d'abord comme il est. Il n'y a pas une larme dans tous ses livres, pas une pitié, et seulement du mépris. C'est moins de la misanthropie que de l'égoïsme[21].

[21] Ceci était écrit avant _Fort comme la mort_. Il semble que l'auteur se renouvelle dans ce livre admirable de tout point.

On peut rattacher à M. de Maupassant l'auteur de la _Peau d'un homme_ et de l'_Ile muette_, M. Montégut, qui a donné aussi au _Gil Blas_ des contes et nouvelles dans la manière cursive de l'auteur d'_Yvette_. Mettons même, si vous voulez, que M. Dubut de Laforest, avec les livres qui s'appellent _Mlle de Marbeuf_, la _Bonne à tout faire_, le _Gaga_, et qui sont dans la tradition de Pigault-Lebrun, relève comme littérateur de M. de Maupassant, puisque M. de Maupassant lui a donné par lettre publique ses titres de naturalisation.

VIII

Le talent de M. Mirbeau est plus humain; je devrais dire qu'il s'est _humanisé_ en se développant. M. Mirbeau commença par suivre d'un peu bien près les traces de l'auteur d'_Une vie_, et à ce compte ses premières nouvelles sont d'un bon élève, mais d'un élève. Lisez ou relisez les _Lettres de ma chaumière_. Il s'y efforce vers les réalités substantielles et concises de M. de Maupassant et il y atteint, mais soufflant et suant. Il ne se dégage à peu près que dans le _Calvaire_; et il est tout à fait lui dans l'_Abbé Jules_. J'entends d'abord qu'il a dépouillé cette sécheresse et cette indifférence qui sont le pire dandysme, quand elles n'ont point un fonds de nature. Et c'est le cas ici. Soyez sûrs que M. de Maupassant eût pu signer toutes, ou presque, les _Lettres de ma chaumière_, qui sont de la misanthropie tassée et concentrée suivant sa recette, et qu'il n'eût jamais ni pensé ni écrit, par exemple, les belles pages du _Calvaire_ toutes débordantes d'humaine pitié, où le petit soldat Jean-François, de garde au bord des plaines grises de la Beauce, fusille à bout portant un éclaireur prussien:

«Cet homme, j'avais pitié de lui et je l'aimais; oui, je vous le jure, je l'aimais!... Alors, comment cela s'est-il fait?... Une détonation éclata, et dans le même temps que j'avais entrevu à travers un rond de fumée une botte en l'air, le pan tordu d'une capote, une crinière folle qui volait sur la route... puis rien, j'avais entendu le heurt d'un sabre, la chute lourde d'un corps, le bruit furieux d'un galop... puis rien.... Mon arme était chaude et de la fumée s'en échappait... Je la laissai tomber à terre... Etais-je le jouet d'une hallucination?... Mais non... De la grande ombre qui se dressait au milieu de la route, comme une statue équestre de bronze, il ne restait plus rien qu'un petit cadavre tout noir, couché, la face contre le sol, les bras en croix... Je me rappelai le pauvre chat que mon père avait tué, alors que de ses yeux charmés il suivait dans l'espace le vol d'un papillon... Moi, stupidement, j'avais tué un homme, un homme que j'aimais, un homme en qui mon àme venait de se confondre, un homme qui, dans l'éblouissement du soleil levant, suivait les rêves les plus purs de sa vie!... Je l'avais peut-être tué à l'instant précis où cet homme se disait: «Et quand je reviendrai là-bas...» Comment? Pourquoi? Puisque je l'aimais, puisque, si des soldats l'avaient menacé, je l'eusse défendu, lui, lui, que j'avais assassiné! En deux bonds, je fus près de l'homme... je l'appelai; il ne bougea pas... Ma balle lui avait traversé le cou, au-dessous de l'oreille, et le sang coulait d'une veine rompue avec un bruit de glou-glou, s'étalait en marge rouge, poissait déjà à sa barbe... Je lui tâtai la poitrine à la place du cœur: le cœur ne battait plus... Alors, je le soulevai davantage, maintenant sa tête sur mes genoux, et, tout à coup, je vis ses deux yeux, ses deux yeux clairs, qui me regardaient tristement, sans une larme, sans un reproche, ses deux yeux qui semblaient vivants! Je crus que j'allais défaillir, mais rassemblant mes forces dans un suprême effort, j'étreignis le cadavre du Prussien, je le plantai tout droit contre moi, et, collant mes lèvres sur ce visage sanglant, d'où pendaient de longues baves pourpres, éperdûment, je l'embrassai...»[22]

[22] Extrait du _Calvaire_, pages 86-87. On sent que le réalisme russe, que Tolstoï a passé là et sa saignante humanité.--Rapprochez l'admirable pièce de Théodore de Banville: _Le prussien mort_ (_Idylles prussiennes_). Je ne voudrais point ajouter à cette belle page; je dirai seulement qu'elle n'est point unique dans l'œuvre de M. Mirbeau. Et admirez tout de même comme les petites choses d'école se fondent dans le talent: voici un naturaliste,--un impersonnel, donc--et qui émeut!...

CHAPITRE II

LES IMPRESSIONNISTES

CHAPITRE II

LES IMPRESSIONNISTES

_Edmond et Jules de Goncourt.--Alphonse Daudet.--Paul Arène.--Paul Châlon.--Hugues Le Roux.--Jean Lorrain.--Jules Claretie.--Pierre Loti._

L'impressionnisme, ou ce qu'on appelle de ce nom, est une autre forme du réalisme, un art tout matériel encore. Mais voici où il se distingue du naturalisme: quand le naturaliste (M. Zola, par exemple, après Balzac et Taine) d'une scène ou d'un paysage prendra indifféremment tous les détails élémentaires, les entassera l'un sur l'autre, et, par cette accumulation, atteindra quelquefois à un effet d'ensemble, l'impressionniste dans ce paysage ou dans cette scène distinguera d'abord le détail dominant, la tâche, comme dit M. Brunetière, et c'est la tâche seule qu'il mettra en valeur pour obtenir l'impression totale[23]. Voyez les Goncourt, surtout M. Daudet et M. Loti. Au reste, ici, comme dans le naturalisme, pensées et sentiments, la langue de l'impressionniste les traduira toujours en sensations; ou, pour mieux dire, la pensée et le sentiment, indiqués d'une manière très succincte, s'éclairciront au cours de la phrase par une image sensible, telle, par exemple, que celle-ci: «Il lui semblait que son passé se rapprochait dans l'enchantement mélancolique d'une harmonie éloignée sur la corde d'un violon qui eût pleuré[24].» Vienne une école plus hardie qui, supprimant la pensée ou le sentiment, déjà sacrifiés à l'image, conservera seulement l'image (_Une harmonie éloignée sur la corde_, etc.), nous aurons la troisième et dernière incarnation du réalisme: le symbolisme sensationnel de M. Huysmans et de M. Moréas.

[23] Se reporter au _Roman naturaliste_ de M. Ferdinand Brunetière. (Art. _L'impressionisme dans le roman_.)

[24] Cf. _Madame Gervaisais_.

Le procédé d'exécution (je ne dis pas l'exécution) est donc, avec des nuances, à peu près le même chez tous les impressionnistes. Pour nous communiquer une vision exacte des choses, il faudra qu'ils transposent dans leur style les moyens de la peinture. Ils renonceront, nous l'avons vu, au terme abstrait en faveur de l'image; ils choisiront dans les mots ceux qui ont, en soi-même et en dehors du sens, une beauté et une valeur propres[25]; par quoi ils seront amenés, ou à les détourner de leur vrai sens, ou à les associer, en vue de l'effet, à des mots d'un autre ordre, ou à créer de toutes pièces des vocables nouveaux. Joignez à ces procédés généraux l'emploi de la petite phrase courte et sans verbe, de l'adjectif démonstratif _ce_, _cette_, _ces_, qui indique les objets comme présents, et de l'adverbe _très_, qui accentue la couleur ou la forme des objets, vous aurez, je pense, l'ensemble des procédés d'exécution communs à M. Daudet, à M. Loti, à M. de Goncourt et à tous les impressionnistes de leur école.

[25] C'est l'expression de Théophile Gautier: «Les mots ont en eux-mêmes et en dehors du sens qu'ils expriment une beauté et une valeur propres, comme des pierres précieuses qui ne sont pas encore taillées et montées en bracelets, en colliers ou en bagues.» Ailleurs: «Il y a des mots diamant, saphir, rubis, émeraude, d'autres qui luisent comme du phosphore quand on les frotte, et ce n'est pas un mince travail de les choisir.»

Il reste maintenant à pénétrer dans l'intimité du groupe. Mais ici les distinctions s'établissent d'elles-mêmes, le fonds d'idées, de sentiments et de sensations, variant avec chacun.

I

MM. Edmond et Jules de Goncourt sont entrés dans les lettres par un roman intitulé: _En 18..._, dont le survivant des Goncourt a porté cette appréciation, qu'il serait messéant de discuter:

«C'est mal fait, ce n'est pas fait, si vous le voulez, ce livre! Mais les fières révoltes, les endiablés soulèvements, les forts blasphèmes à l'endroit des religions de toutes sortes, la crâne affiche d'indépendance littéraire et artistique, le hautain révolutionnarisme prêché en ces pages; puis, quelle recherche de l'érudition, quelle curiosité de la science, et dans quelle littérature légère de débutant trouverez-vous ce ferraillement des hautes conversations, cette prestidigitation des paradoxes, cette verve qui, plus tard, tout à fait maîtresse d'elle-même, enlèvera les morceaux de bravoure de _Charles Demailly_ et de _Manette Salomon_, et encore ce remuement des problèmes qui agitent les bouquins les plus sérieux, et, tout le long du volume, cet effort et cette aspiration vers les sommets de la pensée?...»[26]

[26] Cf. la préface de _En 18..._

Qu'entendent MM. de Goncourt par les «sommets de la pensée»? Voici qui nous renseignera. Dans un de leurs premiers livres, _Madame Gervaisais_, ils ont écrit:

«Ses initiateurs, ses guides, au milieu de cette poursuite des plus écrasants problèmes psychologiques, avaient été ces deux maîtres de la sagesse moderne: Reid et Dugald-Stewart, les illustres fondateurs de l'Ecole écossaise, les ennemis de la méthode analytique et hypothétique des écoles anciennes. Après avoir traversé tout le scepticisme de Loke, le matérialisme de Condillac, elle éprouvait pour ces deux philosophes la reconnaissance d'avoir eu, par eux, respiré sur ces _purs sommets_, pareils aux hauteurs du «Bon-Sens», où Reid rend à l'homme le sentiment de sa dignité et base la morale et la métaphysique sur la puissance et l'excellence de la vie humaine[27].»

[27] Cf. _Madame Gervaisais_.

J'espère qu'on est satisfait. Peut-être désirerait-on seulement que MM. de Goncourt nous éclairassent par quelques traits sur le compte de ces deux maîtres de la sagesse moderne, Reid et Dugald-Stewart, en qui une ignorance commune à bon nombre d'esprits n'avait voulu voir jusqu'à eux que d'honnêtes façons d'empiriques. Mais ces messieurs ont eu soin de nous avertir qu'au culte de Reid Mme Gervaisais associait celui de Kant. Kant, disent-ils, a fait «découler la liberté, l'Homme-Dieu, du beau principe désintéressé qui est pour lui comme l'honneur de l'humanité et la clef de voûte de sa philosophie: le devoir.» Evidemment, il n'y a plus rien à dire. A peine oserai-je formuler une timide objection de style sur cet Homme-Dieu qui découle d'une clef de voûte.

Par les idées et par le style, il faut donc reconnaître que les livres de MM. de Goncourt[28] sont au nombre des plus curieux de ce temps. Il n'en est point, comme ils disent, qui aient remué plus de questions, ou, ce qui revient au même, qui aient transformé en questions ce qui, pour nous, n'en était pas. Les exemples se pressent. Entre tous, sachons-leur gré d'avoir ravivé sur Homère un débat qu'on croyait éteint depuis Zénodote d'Ephèse. Et à qui donc, mieux qu'aux auteurs de la _Fille Elisa_ et de _Germinie Lacerteux_, appartenait-il de nous révéler que l'auteur de l'_Iliade_ n'a jamais peint au monde que des souffrances physiques? Ils l'affirment. Il n'y a plus à y revenir. Mais je regrette qu'ici encore MM. de Goncourt aient cru devoir garder pour eux les motifs de leur arrêt.

[28] Et en particulier ceux du survivant. (_Les frères Zemganno_, _Chérie_, _La Faustin_, etc.)

Ces larges esprits n'ont point été retenus, comme on pense, par de vaines considérations de temps et de lieu. Leur dernier livre (_Journal des Goncourt_) met en scène, dans le déshabillé d'une causerie familière, les principaux écrivains du siècle. Ils nous débarrassent ainsi d'un certain nombre de préjugés des plus fâcheux, dont ceux qui tendaient à nous faire voir dans Taine, dans Renan, dans Berthelot, quelques-unes des grandes intelligences contemporaines. Sainte-Beuve, qui nous apparaissait dans l'éloignement comme le modèle des honnêtes hommes de lettres, n'échappe pas à cette justice amère et rétrospective. Dorénavant, si l'on veut connaître le fin mot sur cet écrivain de dernier ordre, ce n'est point dans ses articles qu'on l'ira chercher, mais dans les conversations des dîners Magny, si fidèlement croquées par MM. de Goncourt. On se trouvera en présence d'une manière de pion, sans idées et sans style, qui fut trop heureux de rencontrer çà et là de complaisants amis, comme MM. de Goncourt, pour lui souffler ses articles. L'avouerai-je? Tout reconnaissant que je sois à ces messieurs de leurs révélations, j'ai comme un scrupule et un regret. Peut-être qu'avant de publier leur _Journal_, ils n'ont pas suffisamment médité cette phrase du même Sainte-Beuve: «Les anciens, honnêtes gens, avaient un principe, une religion: tout ce qui était dit à table entre convives était sacré et devait rester secret; tout ce qui était dit sous la rose (_sub rosâ_, par allusion à cette coutume antique de se couronner de roses dans les festins) ne devait point être divulgué ni profané»[29]. Après cela, vous me répondrez que MM. de Goncourt n'aiment point les anciens. Et c'est, à être franc, la seule excuse de tous ces papotages. Il n'y a donc qu'eux dans le siècle? Ils résument tout, philosophie, histoire, critique, et le roman, qui est la synthèse des synthèses? Quelle plaisanterie!

[29] Cf. _Les nouveaux lundis_. (Art. Pontmartin), tome IX.