Les Rois

Chapter 12

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--Eh bien, il faut lui dire cela, mais doucement, et, surtout, il faut lui faire sentir que vous l'aimez bien.

Frida finissait d'arranger les fleurs dans la jardinière. Elle se recula un peu pour juger de l'effet:

--Est-ce joli comme cela, Günther?

--On peut le dire, madame!

--Cela lui fera, plaisir... J'ai si grand'peur qu'il ne soit triste!

--Pourquoi, madame?

--Ces choses horribles qui se sont passées à Marbourg... Cela a tant dû lui coûter d'être obligé d'en venir là!

--Oh! moi, madame, si j'étais à la place de monseigneur, ce n'est pas ça qui m'empêcherait de dormir.

--Günther!

--Voulez-vous mon opinion? On n'en a pas encore assez dégringolé.

--Comment pouvez-vous dire cela, Günther? Songez qu'on a ramassé, parmi les morts, des femmes et des enfants.

--C'est fâcheux, je ne dis pas. Mais c'est leur faute. Pourquoi se trouvaient-ils là? Ce n'était pas leur place. Quant aux autres...

--Il y avait peut-être parmi eux bien des souffrants, des désespérés. Les riches sont quelquefois bien durs pour les pauvres. Tout n'est pas pour le mieux dans la société, Günther.

--Oh! moi, madame, je n'en cherche pas si long. Il faut des riches et des pauvres, parce que ça s'est toujours vu, que ça se verra toujours et que ça ne cesserait que pour recommencer. Il est probable que c'est dans la nature... Ceux qui veulent tout changer dans le gouvernement sont, la plupart, des fainéants et des pas-grand'chose, je l'ai souvent remarqué. D'ailleurs, si vous voulez mon idée, ce n'est peut-être pas pour être heureux que nous avons été mis sur la terre. Et, d'un autre côté, si chacun acceptait son lot et faisait son devoir dans le coin où il est, il resterait peut-être encore bien de la misère, mais il y en aurait moins, c'est moi qui vous le dis.

--En d'autres termes, Günther, si on ne cherche pas à rendre les hommes meilleurs et plus charitables, on n'arrivera jamais à les rendre moins malheureux?

--C'est bien ce que je pense, madame.

--Oui, mais, pour que les pauvres puissent devenir meilleurs, ne faut-il pas que les riches le deviennent d'abord eux-mêmes? N'est-ce pas à eux de commencer?

--C'est vrai. Mais, qu'est-ce que vous voulez? On ne peut pas les forcer.

--Qui sait? On peut du moins les obliger à réfléchir... Je crois que c'est là l'idée du prince... Il veut être avant tout le roi des pauvres gens.

--Qu'il soit béni pour cette idée-là! Mais, voyez-vous, il y a tout de même bien des malheureux qui le sont par leur faute, parce qu'ils ne veulent pas travailler ni obéir. Et ça, on ne peut rien y faire. Enfin, selon moi, monseigneur est trop bon; il rêve des choses qui ne sont pas possibles, il a des idées qu'on n'a jamais eues dans son rang... Je ne vous fâche pas, madame?

--Non, Günther...

Frida se taisait. Les réflexions du garde l'avaient frappée. La vie avait été plutôt dure à ce vieil homme: à partir de quatorze ou quinze ans, le travail de la terre, des journées de douze heures pour des récoltes souvent maigres et dont le plus clair était emporté par les fermages; puis quinze ans à l'armée, trois campagnes où il avait risqué sa peau pour la poignée d'écus de son réengagement; le retour au pays et, de nouveau, pendant trente-cinq ans, la pauvreté laborieuse jusqu'au jour où Hermann lui avait confié la garde du château. Or, Günther était résigné; il l'avait même été avant la modeste aubaine échue à sa vieillesse. «Ce n'est peut-être pas pour être heureux que nous avons été mis sur la terre,» avait-il dit. Si c'était vrai? Si les résignés seuls avaient raison?

Mais leur résignation supposait un dieu-providence et la survivance personnelle des âmes. Frida n'y croyait point, et, dès lors, la foi des pauvres gens lui semblait une duperie vraiment trop forte. Elle se désolait et s'irritait en pensant à l'effroyable quantité de maux que l'attente d'une justice éternelle leur faisait accepter, aux traites lamentables tirées par la misère humaine sur un dieu qui se déroberait à l'échéance. Et, ne dût-il point se dérober, les hommes en auraient-ils moins souffert? L'injustice et la douleur, même transitoires, gonflaient d'indignation le coeur de la jeune révoltée, et les créatures bonnes et simples qui se soumettaient, comme Günther, l'emplissaient à la fois de surprise et d'une indicible compassion.

Et, toutefois, bien qu'elle n'obéît elle-même à aucune croyance ni à aucune loi imposée ou révélée, l'antiquité et l'efficacité merveilleuses de la foi et de la règle qui dirigeaient les rudes pensées et l'humble vie du vieil homme imposaient à Frida. Plusieurs fois, elle s'était demandé ce que pensait d'elle, dans le secret de sa conscience, cet honnête et fruste représentant de la tradition. Cette idée lui était intolérable qu'il pût croire qu'elle était la maîtresse du prince. Pourtant, elle admettait en théorie, avec ses amis les révolutionnaires, la légitimité de l'amour libre, et elle ne le condamnait point chez les autres. Mais elle était invinciblement chaste. Sa chair était aussi endormie qu'une chair d'enfant; même aux côtés d'Hermann, la langueur dont elle était quelquefois enveloppée était pure de désirs: c'était un charme qui avait comme peur des caresses et qu'en effet toute caresse trop expressive et trop appuyée eût désagréablement rompu. Et ainsi, quoiqu'elle repoussât les principes séculaires au nom desquels le vieux soldat la jugeait sans doute, elle ne pouvait supporter la pensée d'être condamnée par lui.

Elle cessa un moment d'arranger ses fleurs, regarda Günther bien en face et reprit avec beaucoup de gravité:

--Non, Günther, vous ne me fâchez pas... Et même je vous demande de vous enhardir tout à fait... J'ai un poids sur le coeur dont je veux me délivrer... Vous aimez le prince Hermann? Vous lui êtes tout dévoué?

--J'appartiens à monseigneur. Il peut me demander ce qu'il voudra, y compris mon sang.

--Et non seulement vous l'aimez, mais vous l'estimez?

--Oh! madame, ce mot-là... de moi à lui!

--Répondez. Vous le croyez incapable de faire une mauvaise action, de manquer à ce que vous regardez, vous, dans votre condition, comme un devoir essentiel?

--Oui, madame... Mais je ne comprends pas bien.

Ce que Frida avait à dire était encore plus embarrassant qu'elle n'avait cru. Enfin, elle trouva ceci:

--Quelle est votre idée au sujet de la princesse Wilhelmine?

--Je n'en ai pas, madame. Je ne l'ai jamais guère vue. On dit qu'elle est un peu fière, et qu'elle ne se montre pas souvent.

--Est-ce que vous croyez qu'elle a lieu d'être malheureuse?

--Comment saurais-je cela, madame?

--Je vous supplie de répondre, Günther. Votre réponse m'importe beaucoup, mais beaucoup! parce que vous avez l'âme droite et que, moi, je vous estime.

Et, prenant tout à coup son parti:

--Quand le prince vient ici, que pensez-vous de lui et de moi?

Günther était fort troublé:

--Je ne pense rien, madame. Les grands sont les grands, et je ne sais pas ce que je ferais si j'étais prince...

Elle l'arrêta sur ce mot:

--Il ne faut pas dire cela, Günther. Les princes sont des hommes, et vous avez le droit de les juger d'après l'idée que vous vous faites du bien et du mal.

Mais Günther se dérobait:

--Je suis entièrement dévoué à monseigneur. J'exécute les consignes qu'il me donne, sans faire d'observation, même au dedans de moi. Je n'ai pas besoin de savoir pour obéir.

Il ajouta, comme malgré lui:

--Et, même, j'aime autant ne pas savoir.

--Ah! vous voyez bien que vous pensez quelque chose!

Le vieux garde rougit comme une jeune fille:

--Moi, madame?

Alors, Frida:

--Vous me reprochiez tout à l'heure de croire toujours le bien. Et moi, je vous dis: «Günther! Günther! ne croyez pas le mal!»

La pureté de son regard et la franchise de son accent témoignaient pour elle. Ce fut du moins l'avis de Günther. Il se rendit compte que ce singulier appel à son jugement et cette justification inattendue étaient le plus grand honneur qu'on lui eût fait dans sa vie de pauvre homme. Très ému, il balbutiait:

--Quoi! c'est vous qui... à moi... à moi...

Les yeux brouillés et ne sachant plus ce qu'il faisait, il prit l'une des petites mains et la baisa:

--Non, non, madame, je ne le crois plus.

Frida était rayonnante:

--Merci, Günther, dit-elle... Et, maintenant, savez-vous ce que nous allons faire? Je n'ai pas assez de fleurs pour mettre dans tous les vases, et j'en ai vu de si belles, là-bas, au bord de l'étang... Mais je n'ai pas pu les atteindre. Venez avec moi: vous me les cueillerez...

--Tout ce que vous voudrez, madame, dit le vieux avec effusion.

--Il est admirable, cet étang, et si bleu! si bleu!

--Oui, l'étang de la Dame.

--On l'appelle comme cela? je parie qu'il y a une histoire?

Günther fit signe que oui.

--Une histoire d'amour?

--Naturellement.

--Et de mort?

--Dame!... C'est bien souvent la même chose.

--C'est vrai... c'est souvent la même chose... Vous me la raconterez en marchant, Günther.

XXV

Kate, très essoufflée, se précipita en criant dans le salon désert, serrée de près par Otto. Il l'avait aperçue traversant la place de Sleinbach avec son panier, l'avait suivie et était entré derrière elle par la petite porte du parc.

Elle se blottit dans un coin, faisant mine de se défendre, moitié riant, moitié fâchée, les cheveux sur les yeux, le corsage en révolte et de petites gouttes de sueur aux tempes.

Otto l'empoigna par la taille:

--Ah! ah! je te tiens, petite gueuse!

--Lâchez-moi, je vous dis! lâchez-moi!

Elle appela:

--Grand-père!

--N'appelle pas si fort: il entendrait.

--Vous êtes farce, dit-elle avec une nuance de considération.

--Mon Dieu... fit-il modestement.

Il reprit:

--Et, s'il t'entendait, il se croirait obligé de venir, et, s'il venait... moi, je me tirerai toujours d'affaire: j'ai une histoire pour ces occasions-là. Mais toi, tu serais grondée...

--Et battue.

--Et battue.

Il la quitta et s'approcha d'une des fenêtres:

--Heureusement, il est déjà loin, ton grand-père... Il est là, au tournant, avec une dame... Comment est-elle, la dame? Son ombrelle empêche de voir... Ils ont tourné l'allée: plus personne... Qui c'est, cette dame?

--C'est madame.

--Madame qui?

--Vous êtes bien curieux.

--Et puis, ça m'est égal.

Il la reprit d'une main par la taille, et son autre main se faisait familière.

--Mais lâchez-moi donc! dit la fille, chatouillée.

--Te rappelles-tu ce que je t'ai promis hier?

Il tira une boîte de sa poche:

--Tiens.

--Qu'est-ce que c'est que ça?

--Regarde.

C'étaient des bijoux d'un goût violent, pas chers. Le moyen n'était pas neuf; mais cela l'amusait, ce sage, de jouer la scène classique de la séduction villageoise:

--Trouves-tu ça joli?

--Sûr!

--Alors, garde-les.

--Pas la peine: je ne pourrais pas les mettre.

--Pourquoi?

---Dame! qu'est-ce que je dirais au vieux?

--Alors, n'en parlons plus.

Il remit la boîte dans sa poche.

--N'en parlons plus, dit Kate avec un soupir. Et maintenant, il faut vous en aller.

--Tout à l'heure.

Il s'assit, la prit sur ses genoux, la palpa avec soin et dit:

--C'est dommage.

--Qu'est-ce qui est dommage?

--Ce qui t'attend si tu continues à rouler de mains en mains...

--Dites donc, vous!

--... Avec des gars qui ne te donnent jamais un sou et qui te battent comme plâtre quand ils ont bu... Tu vois que je sais tout.

--Oh! on dit tant de choses!...

--Voudrais-tu insinuer que tu es honnête? Alors, ma fille, tu épouseras un butor, tu travailleras du matin au soir, tu auras une douzaine d'enfants, tu deviendras laide et tu iras en guenilles.

--Eh bien, vrai! dit la fille suffoquée.

--Par bonheur, il y a dans tes yeux quelque chose qui me rassure... Sais-tu ce qu'ils disent, tes yeux?

--Quoi, pour voir?

--Ils disent que tu aimerais bien avoir une gentille petite chambre à Marbourg...

--A Marbourg!

Les yeux de Kate luisaient. Otto reprit, élégiaque:

--Là, on vivrait tous les deux, serrés l'un contre l'autre...

Il la serra plus fort. Elle se débattait faiblement.

--Et puis, le dimanche, on irait se promener à la campagne, on dînerait au bord de l'eau...

--En écoutant de la jolie musique, continua-t-elle d'un ton sentimental.

--En écoutant de la jolie musique. Et la petite femme aurait de jolies robes, et des chapeaux, et des bijoux...

Kate n'y put tenir:

--Montrez la boîte, dit-elle.

--Et ton grand-père?

--Oh! je les cacherai bien... Mais je les mettrai quand je serai toute seule.

--Tu es exquise.

Elle mit vivement la boite dans sa poche et fourra son mouchoir par-dessus.

--Et, à présent, il faut vous en aller.

Mais Otto ne bougeait pas.

--J'ai bien le temps... Et puis, maintenant que nous voilà bons amis... car nous sommes bons amis?...

Il respirait la nuque penchée de Kate, une nuque renflée, qu'un pli gras coupait obliquement quand elle se retournait un peu, et son long nez frôlait les frisons de la fille.

--Vous me chatouillez, gloussa-t-elle.

--Écoute, je ne m'en irai pas avant de savoir où je te reverrai.

--Où vous me reverrez? Ce n'est pas facile, cette affaire-là.

--Ce serait facile si tu voulais.

--Si je voulais... Mais si je ne veux pas?

--Tu ne veux pas? pourquoi?

--Parce que ce n'est pas mon idée.

--Et pourquoi ce n'est-il pas ton idée?

--Je ne peux pas dire. Ça vous fâcherait.

--Va toujours.

Elle hésita un instant, et puis:

--Eh bien! je vous trouve trop vieux, voilà!

Et, comme si elle avait dit quelque chose d'extraordinairement comique, elle éclata de rire, prise d'une gaieté animale qui lui secouait toute la chair.

Otto la ressaisit par la taille, la pétrit lentement, et, la serrant contre lui, il l'obligea à le regarder en face:

--Tu es bête, dit-il; tu ne sais pas ce que tu refuses...

Kate ne riait plus.

--Où demeures-tu? demanda-t-il.

--Dans le pavillon de chasse, auprès de la grille.

Elle l'entraîna vers la fenêtre:

--Tenez, on aperçoit un bout du toit entre les arbres.

--Et ça, de l'autre côté de la grille?

--C'est l'écurie et le grenier à fourrage.

Une vision de valet de ferme culbutant une vachère dans le foin et de brins de paille emmêlés dans une toison--avec la sensation de chaumes pointus piquant la peau--traversa subitement le cerveau de Son Altesse.

--Excellent, ce grenier... Et... peux-tu sortir la nuit sans réveiller personne?

--Oh! monsieur!

--Peux-tu?

--Tout de même.

--Qu'est-ce que tu dirais du grenier?

--Oh! monsieur, ce serait mal.

--Puisque je t'épouserai! Je ne te l'ai pas dit?

--Non, vous ne m'épouserez pas.

--Pourquoi?

--Parce que vous êtes quelqu'un de très bien.

--Ah! tu as deviné ça, petite gueuse? fit-il, très égayé... Ecoute: je m'en vais sortir par la petite porte du parc. Tu as oublié la clef dans la serrure. Je l'emporterai. Et, après la nuit tombée... je t'attendrai... dans le beau grenier... Tu viendras?

--Et le vieux? Il est méfiant, vous savez. S'il nous surprenait, il ne badinerait pas.

--Tant mieux. Ça m'excitera.

--Vous êtes rigolo.

--Tu l'as déjà dit... Tu viendras?

--Je ne peux pas me décider.

--Si! si! tu viendras. J'en suis sûr.

--Il faut vous en allez, monsieur. Moi, je vais débarrasser mon panier et finir de ranger par là...

Elle entra dans la salle à manger, dont elle laissa la porte entr'ouverte. Otto, resté seul, regarda tout autour de lui. Il fut frappé de la beauté des meubles, très fanés, mais très riches. Une antique console rocaille portait dans la complication de ses entrelacs un écusson aux armes des Marbourg. Et partout, au milieu de ces vieilles choses, des fleurs fraîchement cueillies: un air de fête et d'attente.

--Ah ça! murmura-t-il, on diable suis-je, moi?

Il appela:

--Kate!

--Vous n'êtes pas encore parti? répondit-elle de la pièce voisine.

--Comment s'appelle-t-elle, ta maîtresse?

--Qu'est-ce que ça vous fait?

--Et toi, qu'est-ce que ça te fait de me le dire?

--Quand vous saurez qu'elle s'appelle la comtesse Leïlof?...

--Il y a longtemps qu'elle demeure ici?

--Quatre mois à peu près.

Otto se souvint que Frida avait quitté la cour depuis quatre mois. En même temps, le souvenir lui revint de l'inconnue qu'il avait aperçue un jour dans la forêt et qui ressemblait si fort, de tournure, à mademoiselle de Thalberg.

--Est-elle seule?

--Oui.

--Comment est-elle?

--Pas grande, mais jolie!... et une voix!

--Brune?

--Non.

--Blonde?

--Si on veut.

--Depuis quatre mois... seule... pas grande... blonde si on veut... et une voix! Non, ce serait trop beau, songea-t-il... Je ne le mérite pas, mon Dieu!

Il interrogea:

--Elle est veuve?

--Non.

--Connais-tu son mari?

--Je ne l'ai jamais vu... Grand-père l'a vu, lui.

--Vient-il souvent?

--Je ne sais pas.

--Avoue qu'il vient ce soir.

--Pourquoi dites-vous ça?

--Ces fleurs attendent quelqu'un, c'est clair comme le jour.

--Je ne sais pas, répéta la fille, étonnée, un peu tard, de l'insistance d'Otto et soudainement méfiante... Mais voulez-vous bien vous en aller?

--Oui, mon amour, je veux bien à présent.

Otto sortit par la terrasse, gagna, en se dissimulant derrière les arbres, la petite porte du parc et oublia de la refermer à clef.

Un homme, avec un cheval, l'attendait à Steinbach, dans une auberge: un ancien policier qui avait coutume de l'accompagner, à distance, dans ses expéditions.

Otto traça quelques lignes sur une feuille de carnet en déguisant son écriture, cacheta et dit à l'homme:

--Il faut que ceci soit remis secrètement, avant la nuit, à la princesse Wilhelmine.

Cela lui semblait amusant de jouer ainsi les traîtres de mélodrame. Cependant, il réfléchit qu'il avait rendez-vous, ce soir-là même, avec la petite-fille du garde et que, si, en effet, il se passait quelque chose dans la maison mystérieuse, peut-être serait-il trop près, pour sa tranquillité, du «théâtre des événements». Mais il en prit vite son parti:

--Au contraire, ce sera plus drôle... D'ailleurs, qu'est-ce que je risque?... Et puis peut-être que je me trompe et qu'il n'y aura rien du tout... Enfin, nous verrons bien... Je crois que, cette fois, je tiens une émotion...

XXVII

Frida finissait de disposer en gerbes dans les grands vases de vieux saxe les iris et les glaïeuls qu'elle avait rapportés de sa promenade à l'étang, quand Günther lui annonça que «la dame qu'elle attendait» était là.

Audotia parut, en robe noire, en mante noire, maigrie et rapetissée, les cheveux presque blancs, les yeux fous, spectrale.

Frida courut au-devant d'elle pour l'embrasser. La vieille femme l'arrêta:

--Jurez-moi d'abord, dit-elle, que ce n'est point une étrangère que je retrouve et que la demoiselle d'honneur de la princesse royale est toujours la généreuse enfant que j'ai connue à Paris.

--En doutez-vous, ma mère?

--Ainsi, il est toujours svai que vous avez pitié des opprimés?

--De tout mon coeur.

--Que vous les aimez plus que tout au monde?

--Je le crois.

--Et que vous seriez capable de vous sacrifier tout entière à la sainte cause?

--Je l'espère, dit Frida un peu inquiète.

--Alors, venez, dit la vieille femme.

Et elle effleura d'un baiser de religieuse le front de la jeune fille.

--Mais vous, dit Frida, qu'êtes-vous devenue depuis que nous nous sommes quittées? Comment êtes-vous venue à Marbourg? Comment y avez-vous vécu?

--J'ai fait la classe à des enfants, et les pauvres m'ont nourrie... Mais qu'est-ce que cela fait? J'ai pu vivre, puisque me voici. Il est question de bien autre chose!

Et, rapidement, d'une voix qui martelait les mots:

--Le moment est venu d'agir... Le peuple a tant souffert qu'il est prêt... Plus tôt que je n'aurais cru... Jamais l'occasion ne sera meilleure... Le peuple, enfin, touche du doigt son rêve... Qu'y a-t-il entre son rêve et lui? Rien, presque rien. Il n'y a derrière le prince Hermann qu'un enfant rachitique et ce misérable Otto, méprisé même des siens. Supposez qu'Hermann disparaisse: de lui-même le trône croule... C'est la révolution, et c'est la République pour commencer... Voilà ce que j'avais à vous dire...

Ses yeux flambaient sous ses bandeaux blancs. Elle tira de dessous sa mante un revolver et le posa sur un guéridon.

--Le peuple, continua-t-elle, a condamné Hermann à cause de sa dernière tuerie... Il compte sur vous pour l'exécution de la sentence.

--Sur moi?... sur moi?...

Ce fut comme si une chape de glace s'était abattue sur Frida. Elle balbutia, ayant encore peine à comprendre, plus stupéfaite d'abord qu'indignée... Cette vieille petite femme, drapée de noir, qui, tout à coup, du fond du passé, surgissait devant elle pour lui dire ces choses l'effarait comme une apparition... Elle se souvenait... Elle revoyait, dans un éclair, sa première rencontre avec Audotia; elle se rappelait que cette vieille femme l'avait sauvée de la faim, que toute sa vie n'était que vertu, pitié violente, oubli de soi, sacrifice absolu à une idée... En cet instant même, il était évident qu'Audotia n'obéissait pas à une passion égoïste, qu'elle prononçait un arrêt impersonnel. Et c'est pourquoi le sentiment qu'éprouvait Frida était celui d'une sorte d'horreur sacrée, pareille à celle d'un croyant à qui le prêtre impose quelque affreuse immolation.

Audotia reprit:

--Comprenez-vous?

Oui, Frida. comprenait, et elle était toute blanche et elle restait muette d'avoir compris. Elle fit enfin, pour desserrer les dents, un grand effort:

--C'est donc cela que vous veniez me demander! C'est pour cela que vous reparaissez au bout de trois ans!...

Elle répétait, épouvantée:

--Pour cela!... pour cela!...

Audotia répondit:

--Autrefois, à Paris, vous en souvient-il? nous célébrions ensemble la mémoire de nos héros et de nos martyrs. Et vous les admiriez, vous les honoriez dans votre coeur, vous les chérissiez avec larmes... Or qu'avaient-ils fait, sinon ce que le peuple attend de vous aujourd'hui?

--Ceux-là avaient tué des tyrans, des êtres méchants et haïssables, des ennemis de l'humanité... Mais Hermann!..

--Le prince Hermann est peut-être plus coupable qu'eux tous, car il a été plus hypocrite. Il n'a bercé le peuple de belles promesses que pour le massacrer avec moins de péril, et à la cruauté de la «répression», comme ils disent, il a ajouté la perfidie du guet-apens.

Et, pendant qu'Audotia parlait, toute la vieille défiance révolutionnaire, l'antique manie soupçonneuse et accusatrice des conspirateurs populaires de tous les temps allumaient ses prunelles d'un feu sombre.

--Ce n'est pas vrai! cria la jeune fille, ce n'est pas vrai! Je le connais bien, peut-être! Je n'ai jamais vu coeur plus tendre ni bonne volonté plus héroïque. Je vous avais écrit tout cela et vous n'avez pas daigné me répondre... Ce qu'il a fait, c'est vous qui l'y avez forcé, vous le savez bien. Mais ce que vous ne savez pas, ce sont les larmes de sang que l'accomplissement de ce qu'il a cru son devoir lui a coûtées... Vous n'avez pas voulu comprendre sa pensée; mais enfin ce n'est pas sa faute... Songez, d'ailleurs, à ce qu'il avait fait avant ce malheureux jour, aux haines qu'il avait soulevées contre lui avant d'encourir les vôtres...

--Qu'importe?... Et quand même je consentirais à vous croire? Si ce n'est sa volonté qui est malfaisante, c'est donc sa fonction. Tant pis pour lui! Les hommes comme lui, avec leurs demi-lueurs et leurs velléités de justice que contrarient les nécessités et les inéluctables préjugés de leur état, sont plus dangereux pour nous que des despotes déclarés, car ils peuvent prolonger, par les fausses espérances qu'ils donnent aux simples et aux timides, l'ignominie du vieux monde... Enfin, je vous le répète, le prince Hermann est condamné... J'avais prévu votre trouble et vos premières résistances... Néanmoins, je comptais sur vous... Dites-moi si je me suis trompée...

Frida avait envie de crier: «Certes, vous vous êtes trompée, et ce que vous ordonnez est infâme!» Mais, devant cette face de pierre qui racontait une volonté surhumaine et comme un long endurcissement dans l'héroïsme, elle eut honte et se contint: elle n'osait encore laisser parler son faible coeur ni donner la vraie raison de sa défaillance éplorée.

--Ainsi, dit-elle, quand vous m'avez envoyée ici, c'était pour le meurtre et pour la trahison!