Chapter 11
Cela était fort peu probable. Hermann ne l'ignorait point. Il savait que, si jadis la foi religieuse avait seule rendu possible la résignation aux injustices sociales, les vertus dont cette foi est le soutien pourraient, seules encore, assurer l'établissement et la durée d'une société d'où ces injustices seraient bannies. Or le peuple ne croyait plus. Incroyant lui-même, Hermann n'avait pas l'hypocrisie de lui reprocher son incroyance; mais il ne se dissimulait pas à quel point cette émancipation de l'esprit était destructive de la bonté et du désintéressement chez des hommes grossiers et qui n'avaient pas trouvé, comme lui, dans une règle morale librement conçue et embrassée, l'équivalent de la règle religieuse. Si ces gens-là devenaient les maîtres, que feraient-ils de leur puissance? A quels brigandages, à quel désordre, à quel chaos fallait-il s'attendre?
Qui sait, cependant? Ce n'est point par elle-même, c'est accidentellement et provisoirement que l'impiété du peuple est un mal... Mais plus tard?...
Et, par une démarche habituelle à sa pensée, devançant les âges, prolongeant quelques-unes des données de la réalité, négligeant les autres, Hermann songeait:
--Supposons que l'humanité tout entière ait perdu toute espèce de croyance religieuse, qu'en même temps l'énergie de ses passions se soit usée (ce que, malgré tout, on peut entrevoir déjà), qu'elle ait enfin reconnu (cela est inévitable) que l'égoïsme même est vain, et qu'elle soit revenue de l'égoïsme, comme de tout le reste, par la longue constatation de l'incapacité où il est d'assurer une vie heureuse, même aux plus forts. Alors, les hommes se diront: «Puisque nous ne savons rien, puisque nous n'avons rien à attendre et rien à espérer, puisque nous n'apparaissons un instant sur la surface d'une des plus petites planètes du système solaire que pour rentrer aussitôt dans l'éternelle nuit, arrangeons-nous pour que ce passage ne nous soit pas trop douloureux ou pour qu'il ne le soit qu'au plus petit nombre possible d'entre nous. Supportons-nous et aidons-nous mutuellement. Il est même naturel, à présent, que nous nous aimions tous les uns les autres. Car la conviction où nous sommes, tous sans exception, de notre misère et de la vanité des choses, ce renoncement de tous à l'espérance d'un «au delà», n'est-ce pas là précisément ce que toutes les générations d'autrefois avaient cherché sans le trouver, à savoir un lien réel des âmes, la communion dans un sentiment vraiment universel? S'il faut que les hommes s'accordent pour être sauvés, qui ne voit que ce n'est point dans l'affirmation, mais dans l'abstention et le non-espoir métaphysiques, qu'ils peuvent s'accorder en effet, et même s'accorder tendrement, comme des frères en ignorance et en résignation?...» Cela est loin, très loin dans l'avenir. Mais cela sera. L'humanité ne peut sans doute y marcher que par secousses... La Révolution française en a été une. Trente mille têtes humaines furent alors sacrifiées. Mais, depuis, des millions et des millions de créatures ont connu de meilleures conditions de vie, ont eu peut-être des sentiments et des pensées qu'on n'avait pas auparavant... Si j'osais!...
Mais non, il n'osait pas. Il sentait plus que jamais tout ce qu'il y a de résistance accumulée contre l'établissement, de la justice idéale dans une société aristocratique et bourgeoise vieille de huit ou dix siècles. Au cas où le courage lui viendrait de tenter une seconde épreuve, les classes et les corps publics intéressés à la conservation du passé ne le lui permettraient pas cette fois. D'ailleurs, s'il avait l'esprit assez libre et hardi pour consentir à la révolution et à ses conséquences extrêmes--fût-ce à sa propre déchéance--décidément il n'avait pas le coeur assez fort pour courir le risque et pour soutenir le spectacle des violences et des catastrophes immédiates,--bienfaisantes peut-être, mais à si longue échéance!
Et, enfin, quand même il oserait et quand même on lui permettrait encore d'oser, le peuple, massacré par lui, ne le croirait jamais plus. Tout ce qu'il pouvait faire pour réduire l'inévitable mal actuel, c'était de «sauver l'ordre» ou, si cette besogne lui répugnait trop, de laisser d'autres le sauver, quoi que l'ordre dût coûter à la charité et à la justice.
Ses rêveries mêmes l'accablaient. Il en sentait le vague et l'incohérence; il souffrait de ne pouvoir les préciser. Puis il était las; il éprouvait l'insurmontable envie de déposer son fardeau, et de dormir enfin.
Il fit venir le général de Kersten et lui confia le soin d'assurer l'ordre par les moyens qu'il jugerait convenables. Hermann était si profondément triste, il était d'ailleurs si fort au-dessus de toute espèce de vanité qu'il pardonna au vieux soldat le sourire satisfait qui relevait un coin de sa grosse moustache.
--Je n'aurai, monseigneur, qu'à continuer ce que Votre Altesse Royale a si bien commencé, dit le général, sans concevoir peut-être toute l'ironie de sa réponse.
L'état de siège fut proclamé. Les jours suivants, il y eut des mouvements de rue, qui furent réprimés avec rigueur, et le sang coula de nouveau. La plupart des grévistes, pressés par la faim, rentrèrent dans les mines et dans les ateliers. La bourgeoisie se rassura. Le parti conservateur revenait à Hermann, le considérait déjà comme un sauveur, tandis qu'il apparaissait aux prolétaires comme le plus odieux et le plus perfide des princes. Honni de ceux qu'il aimait dans son coeur et félicité par ceux qu'il détestait, il endura le supplice d'être publiquement méconnu et de n'y savoir aucun remède.
Audotia Latanief fut seulement condamnée à huit jours de prison. Elle était la vraie cause de l'émeute et du massacre; mais on n'avait à lui reprocher que l'exhibition du drapeau noir. On aurait pu, par une adroite interprétation de la loi, infliger à la vieille révolutionnaire une peine plus grave. Hermann ne le voulut point.
Il pensait, avec inquiétude à ce que lui dirait Frida quand il la reverrait. Et pourtant cette heure lui semblait longue à venir.
Quinze jours après la manifestation, la rue pacifiée, le peuple terrorisé, Hermann partit pour Loewenbrunn.
Wilhelmine l'y suivit, ainsi qu'elle l'avait annoncé.
XXII
Le château d'Orsova était situé à deux lieues de Loewenbrunn et à une demi-lieue du petit village de Steinbach, en enclave dans les chasses royales. Les vieux murs qui entouraient le parc étaient presque entièrement cachés par le lierre et les broussailles. La maison, basse et abritée par des massifs de verdure, ne s'apercevait pas de l'extérieur, en sorte que ceux qui passaient sur la route forestière ne pouvaient, à moins d'être avertis, deviner cet ermitage enfoui dans les bois.
Le domaine ayant été mis en vente après la mort du marquis d'Orsova, Hermann l'avait fait acheter secrètement, et Frida s'y était installée sous le nom de comtesse Leïlof. Elle n'avait pour tous serviteurs que le garde Günther, un ancien soldat rude et bon homme, et sa petite-fille, Kate, assez belle, mais mal tenue, l'air un peu gouge, avec des yeux de folie. Le vieux garde était seul dans le secret du prince.
Günther entretenait tant bien que mal les trois ou quatre corbeilles de fleurs qui étaient devant le perron, et le potager caché derrière les écuries. Kate balayait les chambres et faisait la cuisine. Frida trouvait que c'était fort bien ainsi.
Elle était ravie de ce retour à la vie rustique. Elle faisait de lentes promenades dans le parc, depuis longtemps négligé, où l'herbe envahissait les allées; et elle aimait surtout, à l'une des extrémités du domaine, dans une lande de bruyères violettes, un étang assez vaste sur lequel dormaient des fleurs d'eau, et qui, souvent, devenait tout rouge au coucher du soleil.
Au commencement, elle s'aventurait quelquefois dans les bois environnants. C'est là qu'un jour elle s'aperçut qu'elle était suivie par un cavalier qui ressemblait à Otto. Heureusement, elle avait pu, au détour d'une allée, se dérober dans un fourré. Depuis, elle n'était plus sortie de l'enceinte du parc.
Elle voulut, elle aussi, travailler de ses mains, le travail étant le devoir de tous dans la cité idéale. Elle se réserva le soin de la basse-cour et elle passait des heures avec Günther à faire des boutures. Et elle s'appliquait à traiter, dans ses propos, Günther et Kate sur un pied de complète égalité, ce qui gênait le bonhomme et faisait rire la fille.
Le reste du temps, elle lisait des livres de sociologie révolutionnaire, utopies pleines d'effusions vagues ou traités arides aux prétentions scientifiques, afin de se confirmer dans sa foi. Le soir, quand l'ombre s'allongeait, quand les fleurs brillaient, dans la lumière mourante, d'un éclat reposé et que la cime arrondie des massifs s'immobilisait sur un fond d'or, ou, d'autres fois, quand le ciel était gris et que le vent faisait flotter les feuillages souples comme de longues chevelures, elle jouait sur le piano un peu de musique allemande. Elle se sentait en même temps triste et heureuse, et, comme ces mystiques qui confondent certains troubles délicieux de leur corps avec les douceurs de l'état d'oraison, comme Catherine de Sienne lorsque, tenant dans ses mains pâles la tête du supplicié qui l'aimait, elle sentit lui couler dans les membres «un fleuve de lait» et reconnut dans cette volupté un effet et un signe de la grâce de Dieu présente en elle: ainsi, tandis qu'une langueur lui venait de l'heure crépusculaire, de sa jeunesse et de son amour pour un homme, Frida se croyait surtout attendrie par son rêve d'universelle charité et reconnaissait, dans ce suave désir de pleurs dont elle était envahie, le signe d'une communion, enfin parfaite, avec toutes les âmes souffrantes éparses dans le monde et qu'apaisait, comme elle, à cette même heure, l'approche de la nuit bienveillante...
Et elle pensait sans cesse à Hermann. Elle se délectait à l'idée que ce qu'il préparait de grand, là-bas, était un peu son oeuvre à elle. Plusieurs fois, le prince était venu la voir, et, chaque fois, il s'en allait réconforté par l'enthousiasme de sa petite amie, gagné à la contagion de son invincible espérance.
Quelques jours avant la manifestation du 1er octobre, elle écrivit à Audotia Latanief, dont elle avait demandé l'adresse à Hermann sans lui dire pourquoi. Depuis qu'elle l'avait quittée à Paris, toute relation avait cessé entre elles; mais Frida savait bien que la vieille femme ne pouvait l'avoir oubliée. Elle lui expliquait dans sa lettre les vues et les projets d'Hermann, lui vantait la générosité et la bonté du prince, la suppliait, d'y croire, de ne point entraver son oeuvre, de prêcher au peuple la confiance et la patience.
Audotia ne répondit point.
Lorsque Frida apprit, par un billet d'Hermann, l'émeute et la répression sanglante, il se passa en elle quelque chose de singulier. Certes, la nouvelle la rendit malheureuse; mais il lui semblait qu'elle aurait dû l'être plus encore et d'une autre façon. Elle comprenait que ce qui venait d'arriver était horrible, qu'elle _devait_ demander des comptes à Hermann, que lui-même _devait_ s'attendre à ce qu'elle lui en demandât... Et pourtant, ce qui la désolait, c'était moins la banqueroute, pour longtemps irréparable, de ses plus chères idées que la souffrance de son ami. Quoi qu'elle pût faire, elle songeait moins au peuple qu'à Hermann. Elle se figurait son désespoir, se promettait de ne lui adresser aucun reproche, même indirect, et, secrètement, se faisait d'avance une douceur de le consoler.
Apparemment, en dépit de ses lectures et de ses efforts pour persévérer dans sa foi, le tranquille sortilège des grands bois agissait sur elle. La paix dont elle était enveloppée, la compagnie des plantes et des bêtes, l'ivresse légère des matins et la magie des soirs, le sentiment de l'auguste fatalité des lois naturelles, dont elle pouvait voir à chaque instant les lentes et sereines manifestations, tout cela lui faisait plus lointaine et plus malaisée à imaginer l'humanité vivante et douloureuse. Et, tandis que ceux de ses sentiments qui avaient pour origine des représentations générales et abstraites de groupes humains s'émoussaient imperceptiblement chez la jeune révoltée, en revanche, ce qu'il y avait de naturel, d'instinctif, de simplement féminin dans son mystique amour pour le prince se dévoilait et se fortifiait dans cette solitude. L'éloignement même d'Hermann le lui rendait plus présent. Et, déjà, à certaines heures, l'amoureuse, en elle, déconcertait l'illuminée.
Un matin, Frida reçut un billet d'Audotia Latanief qui ne contenait que ces mots: «J'irai vous voir. Votre vieille amie,» et la signature.
C'était le jour même où le prince Hermann devait venir à Orsova, après la tombée de la nuit.
XXIII
Günther, qui aidait sa petite-fille à ranger le salon, s'interrompit, fort en colère. Il criait, la main levée:
--Répète-le un peu, que ça n'est pas vrai!
Et, Kate, sournoise, se garant avec le coude, moins par peur que par habitude:
--Quoi, grand-père?
--Que tu as dansé avec ce garçon, hier, à la fête de Steinbach.
--Vous m'avez vue, grand-père?
--Je ne t'ai pas vue; mais on me l'a dit.
--Qui ça?
--Des gens qui t'ont vue... Répète-le encore, que ça n'est pas vrai!...
--Je ne m'en souvenais seulement plus... Mais quel mal y a-t-il à ça?
--Une fille qui se respecte ne doit se divertir que dans son connu. Cet homme-là n'est pas du pays; personne ne savait d'où il venait... Depuis que le roi est à Loewenbrunn, on voit jusque par chez nous rôder un tas de fainéants, des piqueurs, des palefreniers... Je serais bien étonné si c'étaient tous d'honnêtes gens.
--En tout cas, grand-père, celui-là n'est pas un palefrenier.
--Qu'est-ce que tu en sais?
--On voit bien ça.
--A quoi?
--Dame, aux manières...
Günther railla:
--C'est peut-être un grand seigneur déguisé?
--Je ne dis pas ça. Mais je répondrais que c'est quelqu'un de très bien.
--Quelqu'un de très bien, grommela le vieux garde, quelqu'un de très bien... Que je t'y reprenne un peu, avec ton «quelqu'un de très bien»!...
De nouveau, il leva la main, et, de nouveau, Kate para du coude une gifle qui ne vint pas. Double mouvement mécanique qui accompagnait d'ordinaire leurs conversations et qui n'entraînait d'ailleurs aucune conséquence.
Car Günther adorait cette enfant, bien qu'il grognât sans cesse contre elle et qu'il la menaçât à peu près tous les jours de la rouer de coups.
C'était un homme simple, né pour garder toutes les consignes sans les discuter: consigne de soldat et de sujet, consigne de chrétien, de mari et de père, consigne de garde-chasse. Rentré du service après trois réengagements, il avait épousé une délicate petite paysanne qui était morte en lui laissant une fille. A dix-huit ans, cette fille avait été séduite par un ouvrier de passage; elle avait mis Catherine au monde et s'était éteinte quelques années après, de langueur, de chagrin et parce que Günther lui faisait la vie trop dure. Et Kate avait grandi près de son grand-père, gauchement dirigée par ses rudes mains, le sentant faible au fond, car le vieux se repentait d'avoir été sans pitié pour la mère de Kate, et sa tendresse grondeuse pour sa petite-fille s'augmentait de cet ancien remords.
Pourtant il s'apercevait bien, à certains moments, que Kate lui échappait. Elle était jolie, mais pas tout à fait de la façon qui sied à une honnête fille. Ses lèvres étaient trop rouges et trop roulées, et ses yeux, sans qu'elle y songeât, raccrochaient les hommes. Au reste, assez souillon, mal ficelée dans des robes où manquaient des boutons et qui semblaient ne pas lui tenir au corps, mais avec des coquetteries de fille de bohème: des verroteries, des bouts de ruban écarlate, une manière de se mal peigner, de tordre ses lourds cheveux à la diable et toujours l'air de sortir du lit. Tout cela choquait le vieux soldat correct, habitué aux minuties extérieures de la propreté militaire. Il n'était pas tranquille. Plus d'une fois, il avait découvert, dans quelque coin de l'armoire de Kate, des colifichets, des bagues et des chaînes en toc, dont il lui avait demandé la provenance. Elle affirmait avoir acheté cela sur ses économies (car elle faisait de la couture pour les dames de Steinbach), et le vieux n'avait pas poussé plus loin ses investigations. Elle était si gentille et si câline avec lui! Comme avec tout le monde, d'ailleurs. C'était une bonne fille. Ce charme équivoque qui émanait d'elle, il y cédait lui-même à son insu. Sans doute, il restait sur le qui-vive; mais la fille était assez rouée pour dépister sa vigilance bougonne, vague et débonnaire, et pour empêcher ses soupçons de se préciser.
La vérité, c'est que tous les valets d'écurie du château royal, qu'elle rencontrait à Steinbach en allant aux provisions, avaient fait d'elle à leur guise, pourvu qu'ils fussent jeunes et passablement bâtis. Elle ne leur demandait rien que le plaisir, un verre de limonade, parfois un fichu ou un noeud de fausse dentelle. C'était la meilleure et la plus indulgente paillasse à palefreniers.
Si elle n'avait pas cédé tout de suite au prince Otto, quoiqu'elle devinât en lui un «homme très bien», c'est qu'elle le trouvait tout de même un peu défraîchi.
Défraîchi, il l'était. Ses soucis des derniers mois avaient blanchi ses tempes, creusé ses joues, gonflé les pochettes de ses yeux. Son château de Grotenbach vendu, l'arrêt mis par Issachar sur sa dotation annuelle de douze cent mille francs, il était venu se terrer à Loewenbrunn et s'y ennuyait prodigieusement Comme il n'avait ni dans son coeur ni dans son cerveau de quoi remplir honnêtement le vide des heures, sa solitude se peuplait de rêves honteux. Depuis longtemps, il était à ce point blasé--et cependant inassouvi--que le vice ne lui disait plus rien, s'il ne sentait un peu mauvais. Seul, un certain relent de bête mal lavée l'excitait encore. Mais il n'était vraiment en train que s'il s'y joignait l'attrait d'un danger à courir et du mélange possible d'une odeur de sang avec l'autre odeur. Ainsi cet irréprochable civilisé «simplifiait» ses goûts et revenait à la nature--par le plus long. Déjà, à Marbourg, à Paris, à Londres, il avait eu des caprices de débauche malpropre et canaille. Dans l'humble mesure où ces choses sont permises aujourd'hui aux ennuyés, il avait tenté les expériences de Néron et couru, la nuit, sous un déguisement, les quartiers infâmes, se colletant dans les bouges avec les portefaix ou disputant leurs gitons aux escarpes.
Otto avait donc l'habitude des déguisements. D'ailleurs, outre que le type physique auquel il se rattachait était des plus communs en Alfanie, le grand diable vanné et déhanché, vêtu en bourgeois campagnard, qui avait abordé la petite-fille du garde à la kermesse de Steinbach, ne ressemblait que de fort loin aux roses chromos populaires qui prétendaient reproduire les traits du prince.
Kate ne soupçonna rien: seulement, l'homme lui parut «distingué», avec elle ne savait quoi, sous la nonchalance de ses manières, qui lui faisait un peu peur. Quant à Otto, le sang fouetté au premier regard de cette ribaude négligée qui suait le vice ingénu par tous les pores, il avait reconnu ce qu'il cherchait: la possibilité d'une sensation inéprouvée.
... La gifle de Günther était restée en l'air. La belle fille s'approcha du vieux et l'embrassa sur ses deux joues tannées. Le vieux se laissa faire, grommelant encore, mais sans conviction.
--Grand-père, interrogea-t-elle d'une voix câline, vous savez ce qu'on dit, que les princes sont à Loewenbrunn avec la princesse Wilhelmine?
--Oui... Oui... Qu'est-ce que ça te fait?
--Vous les connaissez? insista-t-elle.
--Si je les connais!
--Vous les avez vus souvent?
--J'ai vu le prince Hermann tout petit, quand j'étais soldat. Je l'ai vu encore un peu plus tard, quand j'étais brosseur d'un des officiers d'ordonnance du roi... J'ai aussi rencontré le prince Otto par-ci par-là.
--Comment sont-ils?
--... Comme tout le monde... Mais dépêchons-nous. Madame va rentrer. Elle est allée cueillir des bouquets.
--Alors nous avons le temps. En voilà une qui aime les fleurs!
--Elle aime bien aussi les bêtes... Et jamais peur de se salir... Ah! c'est une bonne petite femme.
--D'abord, elle me défend toujours.
--Ce n'est pas ce qu'elle fait de mieux.
Kate reprit:
--Elle a l'air joliment contente aujourd'hui.
Et elle ajouta d'un air fin:
--Je sais bien pourquoi.
--Ah? fit Günther avec un peu d'inquiétude.
--C'est qu'elle attend monsieur ce soir... A quelle heure arrive-t-il?
--Je ne sais pas, dit brusquement Günther. A la nuit.
--Est-il déjà venu ici?
--Non.
Kate prit un air encore plus fin:
--J'ai une idée, moi.
--Ça doit être une bêtise.
--J'ai idée qu'ils ne sont pas mariés.
--Qu'est-ce que je disais? Et à quoi vois-tu ça?
--A bien des choses... Pourquoi madame vit-elle toute seule et sans jamais sortir du parc? Pourquoi ne vient-il jamais le jour? Pourquoi...
Günther l'interrompit brutalement:
--De quoi te mêles-tu? Tu aurais mieux fait de la garder pour toi, ton idée. Et, d'abord, elle ne serait pas venue à une fille honnête et qui ne songerait qu'à bien faire...
Machinalement la grosse main se leva, et, machinalement, le bras duveté de Kate se replia à la hauteur de ses frisons d'encre:
--Ah! bien, alors, murmura-t-elle, si on ne peut rien dire...
XXIV
Frida, radieuse, tenait à pleins bras une énorme gerbe de fleurs sauvages.
--Tenez, en voilà, des fleurs!
Elle les jeta sur le canapé et commença à les arranger en bouquets.
--C'est madame qui a cueilli tout ça? dit Günther.
--Je pense!
--Ah! bien, madame n'a pas perdu son temps.
Frida devint sérieuse:
--Ne dites pas comme cela, Günther, je vous en ai déjà prié. Dites: «Ah! bien, madame, vous n'avez pas perdu votre temps.»
--Mais... c'était par respect, madame.
--Cela n'a rien à voir avec le respect. Günther... Et puis, moi, ce n'est pas votre respect que je veux: c'est votre amitié.
--Oh! madame... fit Günther tout étourdi.
--C'est comme cela. Avez-vous fini de ranger ici?
--A peu près, madame.
--Merci... Ah! Kate, voulez-vous être gentille?
--Mais oui, madame.
--Il n'y a plus du tout de gâteaux à thé, mon enfant. Voulez-vous aller en chercher à Steinbach?
--J'y vais tout de suite, madame.
Kate n'était pas seulement ravie d'aller flâner un peu: elle était contente d'obéir à Frida, qu'elle aimait pour sa grâce et sa bonté, et pour d'autres raisons encore dont elle ne se rendait pas clairement compte. Par tout ce que Frida, dans ses propos familiers, laissait entrevoir de ses rêves humanitaires et de ses utopies charitables, Kate devinait confusément que les idées de sa maîtresse impliquaient une tolérance candide et presque illimitée. Sans doute la grâce chaste de Frida inspirait à la ribaude un respect involontaire, et elle eût été écrasée de honte, pensait-elle, si la dame avait su comment elle vivait: mais elle était sûre que, même alors, Frida ne l'eût pas traitée rudement. Et, enfin, depuis qu'elle soupçonnait Frida d'avoir un amant, sans croire pour cela la distance morale abrégée entre elles deux, Kate la chérissait encore davantage.
--Ça m'aurait surpris si elle s'était fait tirer l'oreille, grogna Günther. Allons, va, et ne t'attarde pas à causer avec les garçons.
--Ça lui arrive donc quelquefois? dit Frida.
--Que trop, madame.
--Mais Kate est une fille sage, et elle sait ce qu'il est permis de dire et d'entendre.
--Pardi! fit la ribaude.
--Vous croyez toujours le bien, vous, madame, dit le garde.
--C'est meilleur que de croire le mal, et ça ne coûte pas plus cher. Et, parfois, on fait naître le bien en y croyant... Allez, Kate, et ne soyez pas trop longtemps tout de même.
Quand la fille fut sortie:
--Vous êtes trop bonne pour elle, madame, dit le vieux.
--Et vous, un peu grondeur et défiant, Günther.
--J'ai mes raisons pour ça, madame... Elle n'a plus que moi; je n'ai plus qu'elle. Sa sagesse est le plus clair de son bien. Aussi j'y veille. Je ne veux pas avoir de reproches à me faire ni en recevoir des morts...