Les révélées: roman

Part 6

Chapter 63,849 wordsPublic domain

Et Lucette s’extasiait. Elle prêtait du charme, de la poésie, de la beauté aux moindres recoins du décor, dans son furieux besoin d’ennoblir et d’exalter l’aventure. Car elle voulait s’absoudre au nom de l’amour, du plus grand amour. Elle croyait aimer son mari. Elle se trompait. Elle aimait Chazelles. Comment expliquer autrement cette force irrésistible qui, l’éloignant de l’un, la poussait vers l’autre? Elle aimait Chazelles. De même qu’il avait prononcé, les mots qu’on espère, il était celui qu’on attend.

Un jour de janvier qu’ils avaient rendez-vous à la porte Guersant, la neige s’abattit en tempête dès le matin, fondit l’après-midi et transforma la ville en un cloaque de boue glacée. Lucette pensa que Chazelles renoncerait à la promenade. Cependant, comme elle avait passé la fin de la journée près de sa mère, elle parcourut à pied la courte distance qui la séparait de la poterne.

Tout en suivant le petit sentier que les pas avaient à peu près déblayé au milieu du trottoir étroit, elle s’étonnait et se dépitait de n’être pas plus affectée par la perspective de ce contre-temps, d’en éprouver autant d’espoir que de crainte.

Il en était ainsi chaque fois qu’elle attendait Chazelles, chaque fois qu’il arrivait en retard de quelques minutes au rendez-vous. Tant mieux, s’il ne venait pas. Ce serait un signe du sort. Elle s’en autoriserait pour ne plus venir à son tour. C’en serait fini. Puis, apercevant de loin sa robuste carrure, sa cape de feutre et son long manteau noir, elle s’avouait que le voyage dans l’ombre lui eût manqué, qu’elle en subissait toujours le trouble attrait. Et elle déplorait d’être ainsi partagée. Elle aurait voulu se jeter au gouffre d’un élan, d’une ardeur.

Personne à la porte Guersant. Elle ne s’était pas trompée. Il ne viendrait pas ... Et comme elle s’apprêtait à revenir sur ses pas, un taxi, dont les pneus labouraient la neige fondante, vint ranger le trottoir devant elle. Chazelles entr’ouvrit la portière. Il retint la main de Lucette:

—Vous ne pouvez pas rester dans cette boue. Venez. Venez.

Elle commença:

—Mais ...

Il l’attira sans l’entendre. Et quand il eut refermé sur elle, le chauffeur partit sans demander d’adresse.

Elle s’écria:

—Où allons-nous?

Il répondit gaîment:

—Au Musée. Nous y serons toujours mieux qu’ici. Nous recommencerons la visite de cet été. Nous ferons un pèlerinage à Watteau ...

En effet, ils traversèrent à nouveau les salles vides et sonores, au parquet luisant, sous le regard des figures de cire figées dans la lumière crue de leurs loggias. En effet, ils s’arrêtèrent un instant devant l’exquise vision de _L’Embarquement pour Cythère_. Seulement, Chazelles ouvrit la petite porte qui, par un escalier intérieur, donnait accès à ses appartements. Et, de la parole et du geste, il l’attira.

Cela, elle l’avait prévu, dès qu’elle avait su où les emmenait la voiture. Là même, tandis que la crainte d’être reconnue la rejetait au coin le plus obscur et l’éloignait de son compagnon, elle avait prévu qu’il chercherait à l’entraîner, et qu’elle céderait, qu’elle ne trouverait pas en elle la force de résister; que la voix mauvaise, sortie du plus secret de son être, s’élèverait plus impérieuse que jamais, étoufferait tous les appels de sa raison.

Tout cela, elle se l’était dit. Et elle se le répétait dans l’étourdissement de la course parmi les figures de cire, dans l’escalier obscur et tournant, dans l’étreinte plus pressante de son guide. Elle entendait à peine les paroles qu’il lui murmurait à l’oreille, ses explications rassurantes: ils étaient seuls, son domestique absent; il voulait seulement lui faire visiter son logis ...

Ah! que lui importait toutes ces petites ruses, et tous ces biais et ces hypocrisies ... Il lui fallait toucher le but, toucher le fond. Elle aurait au moins le courage et la franchise de s’obéir. Et, dans un retournement de sa nature, un total abandon de sa réserve qui trahissaient bien son impatience et sa tension, avec la crâne audace du plongeur qui sème en deux temps ses vêtements sur la rive, elle se jeta au bonheur.

* * * * *

Mais le plongeur, dès qu’il a touché le fond, remonte, d’un coup de talon, vers la lumière, vers le ciel. S’il risque chaque fois sa vie, il goûte en retour cette joie de résurrection. Au plus creux de la chute, il trouve l’essor.

Et Lucette ne trouva pas l’essor. Elle l’appelait pourtant, de tous ses nerfs tendus, de tout elle-même. Les yeux rouverts, elle ne mesurait que la hauteur dont elle était tombée. Elle restait au fond de l’abîme, perdue.

Cette mélancolie qui l’avait effleurée au lendemain de son mariage,—et que la mystérieuse association des souvenirs liait pour elle aux aboiements de la meute, aux hurlements de la sirène,—l’enveloppait maintenant, lourde, écrasante, aggravée du poids de la faute inutile.

«Ce n’est que cela ...» Elle ne le pensait plus dans l’ignorance et le trouble de l’initiation toute fraîche. Mais dans la déception consciente de la femme qui a cru se dépasser, d’un élan coupable, et qui retombe aux mêmes bornes.

Pourtant elle accepta d’autres rendez-vous. Elle refit le pèlerinage à Watteau, reprit le petit escalier obscur et tournant. Elle ne renonçait pas à l’espoir d’oublier sa faute dans le plus grand bonheur. Elle s’acharnait à sa poursuite passionnée, voulant trouver, dans sa frénésie même, la preuve qu’elle aimait.

Elle refusait de se laisser arrêter par ces mesquines entraves qui avilissaient pourtant leurs rencontres: ce souci, nouveau pour elle, d’éviter la maternité, ces habitudes minutieuses et exigeantes de son amant ... Ah! Il était joli, le coup d’aile ... Pouah!

Et cependant, elle le sentait bien: si elle avait aimé, rien ne l’eût sali. Au moins, ces promenades presque innocentes, dans l’ombre, lui eussent laissé un souvenir charmé. Tandis qu’elle évitait même de passer à Neuilly, de revoir au plein jour les étapes du voyage. Et, par moments, elle en venait à souhaiter qu’un incendie rasât cette banlieue, qu’il n’en restât plus de trace.

Non, elle n’avait pas l’excuse d’aimer. Ni même l’excuse d’être aimée. Elle se rendait compte qu’il avait profité de l’occasion offerte, qu’il avait étendu vers elle une main d’amateur et de dilettante, qu’il l’avait prise, aspirée comme sa cigarette, une pauvre chose qui brasillait sans flamme, et dont il ne restait qu’un peu de cendre et de fumée.

Ah! Ils étaient loin de la passion, de la vraie passion en rafale, devant qui tout se courbe et s’incline ... La passion d’une M^{me} Turquois qui, un jour, tombant frémissante chez Lucette, annonçait ensemble la grave maladie de son petit garçon—une inquiétante scarlatine—et le retour de son mari.

Il était accouru aux premiers symptômes du mal. Et, implorant du médecin un miracle, prêt à supplier à mains jointes—lui, le jovial sceptique—une intervention divine, il n’était plus, au chevet du petit malade, qu’un pauvre être affolé, en suspens, sans direction, déboulonné, pour qui les aventures ne comptaient plus, n’existaient plus, et qui n’ouvrait même pas les lettres de M^{me} Evenon. Et le tragique, dans le récit de cette femme, c’est qu’on la sentait à la fois déchirée par la crainte de perdre son enfant et si heureuse de retrouver son mari ... Sous son angoisse de mère, perçait sa joie d’épouse, d’amante.

Lucette l’envia presque. Au moins, celle-là savait ce qu’elle voulait. Tandis qu’en elle, quel affreux désarroi ... Naguère, au temps de ses promenades dans Neuilly, elle souffrait de toutes les attentions, de toutes les ferveurs de son mari. Elle croyait qu’il n’était pas de plus cruel petit supplice. Quelle erreur! Maintenant qu’elle s’était donnée toute, la torture devenait cent fois pire. Chaque fois que Paul s’approchait pour l’embrasser, la prendre, elle était tentée de reculer, de se refuser, parce qu’elle se jugeait indigne de ses caresses, parce qu’elle se révoltait à la pensée du partage. Et elle était arrêtée dans sa retraite autant par la crainte d’éveiller les soupçons de son mari que par un grand besoin de tendresse humiliée. Mais quelle malpropreté, quelle profanation! Elle se faisait horreur.

Un soir qu’elle était en voiture avec Chazelles,—car elle s’enhardissait à parcourir ainsi la ville, par un maladif désir de provoquer le danger, de corser l’aventure,—elle vit Paul ... Il cheminait doucement au long du trottoir. Il lisait un journal, à la lueur des réverbères et des devantures. Et si confiant, si loin de soupçonner qu’elle le frôlait presque aux côtés de son amant ... D’abord, elle eut peur, la peur instinctive d’être surprise. Mais surtout un attendrissement infini la bouleversa, fait de remords, de pitié, d’attachement. Là, plus peut-être encore qu’aux bras de l’autre, elle prit conscience de le tromper, de le trahir. Elle fut tentée d’ouvrir la portière, de s’élancer, de le rejoindre, de lui demander pardon, en pleine rue, à genoux. Et dans ce moment, elle n’éprouvait pour son amant que de la haine, cette haine où l’on confond le complice et la faute. Mais la voiture était passée ...

La vie, de ce soir-là, lui devint intolérable. Elle ne parvenait pas à se détacher complètement de Chazelles, à résister à toutes ses sollicitations pourtant attiédies. Elle s’acharnait à faire jaillir l’étincelle. Il lui en coûtait trop de reconnaître décidément qu’elle n’avait obéi qu’à de la curiosité, à du vice. Ce n’était pas vrai! Elle n’était pas vicieuse! D’ailleurs, eût-elle achevé de rompre, le passé n’en subsistait pas moins. Et, en même temps, le mensonge lui pesait tellement que parfois elle ouvrait la bouche pour tout avouer à son mari. Oui, avouer, au risque des pires cataclysmes, avouer pour sortir du bourbier, pour en finir ...

Puis, par un télégramme, Zonzon annonça ferme son retour pour le milieu de Mars, dans une huitaine. Trop tard, hélas! Trop tard pour la sauver. Et, au contraire, Lucette ne voyait plus en sa sœur qu’un juge trop clairvoyant qui saurait lui arracher la vérité, sans pouvoir l’absoudre.

Elle se débattait ainsi, dans une angoisse croissante, quand M^{me} Turquois lui annonça la convalescence de son petit garçon et son départ pour Brûlon, où le changement d’air achèverait de le rétablir. Son mari les accompagnerait. Alors, d’une impulsion:

—J’irai aux Barres, dit Lucette. Je vous aiderai. Je vous tiendrai compagnie quand M. Turquois devra s’absenter. Quand partez-vous?

—Demain.

—Nous ferons route ensemble.

Elle sautait sur l’occasion, sans songer plus loin. Échapper à Chazelles et à son mari, à la faute et au remords, retarder du même coup le premier regard de Zonzon. Et là-bas, dans la retraite, dans la solitude, prendre une résolution. Mais, avant tout, s’enfuir ...

VI

Ce que Lucette allait être surprise et contente ... Une idée de Zonzon, de tomber chez sa sœur, sans prévenir, au saut du train. On ne l’attendait que le lendemain. En empruntant la ligne de paquebot qui touche à Cherbourg, elle avait pu gagner un jour sur son horaire.

Dès la gare, après une nuit de chemin de fer, sans passer chez elle, sans se débarrasser même de la suie du wagon, encore roulée dans son cache-poussière, elle piquait droit sur le petit hôtel du Champ-de-Mars, dans la hâte de revoir Lucette et aussi d’oublier, près de sa meilleure amie, la fin du beau voyage, ces huit mois de grand jour et de liberté ...

—Madame est là?

Le domestique, bienveillant mais fermé, lui répondit:

—Madame n’est pas à Paris. Mais Monsieur est ici. Si Mademoiselle désire que je prévienne Monsieur.

Lucette partie, sans son mari? Qu’est-ce que ça signifiait?

—Je crois bien que je désire!...

Elle suivit le valet de chambre jusqu’au cabinet de travail, où, dans la pleine lumière, Paul écrivait derrière des piles amoncelées de gros livres fleurant bon l’impression toute fraîche, le fameux ouvrage sur la Troade. Il se leva, courut à elle. Mais sous les mots de bienvenue, de surprise, et de fête, dans sa poignée de main trop nerveuse, perçaient sa gêne et sa préoccupation.

—Qu’est-ce qu’on m’a dit: Lucette n’est pas là? Où est-elle?

Il s’assit derrière son bureau, comme s’il eût voulu retrancher son trouble derrière ses livres. Et la voix mal assurée:

—Lucette est partie pour les Barres, depuis cinq jours.

Zonzon s’était laissée tomber dans le fauteuil qu’il lui avait avancé:

—Aux Barres, en mars?

—Oui, le petit garçon de M^{me} Turquois a eu cet hiver une fièvre scarlatine très violente. Peut-être Lucette vous l’a-t-elle écrit. Dès que l’enfant a été transportable, sa mère l’a emmené à Brûlon, pour le changer d’air, hâter la convalescence. Lucette a exprimé le désir d’assister son amie, au moins pour quelques jours. Elle a confié Paule à sa grand-mère Savourette ...

Vraiment alarmée, Zonzon l’interrompit.

Elle aimait trop Lucette pour s’arrêter à de vains scrupules de discrétion. Elle voulait la vérité:

—Voyons, voyons, qu’est-ce que c’est que cette histoire-là? Ça ne tient pas debout.

Paul se pencha vers elle. Ses traits ne cachaient plus son inquiétude:

—Écoutez, Suzanne (Il s’obstinait à ne pas l’appeler Zonzon, malgré ses reproches). Je ne veux pas feindre avec vous. Au surplus, j’étais résolu à me confier à vous. Et seule votre arrivée imprévue m’a pris de court. Les choses se sont bien passées comme je viens de vous le dire. Lucette ne m’a pas donné d’autres raisons de son départ. Mais je sens, je suis sûr qu’il y en a d’autres. Je veux les découvrir. Et je comptais vous demander de m’y aider. Ah! La pensée qu’il y a entre nous quelque chose de caché, nous qui vivions si confiants, si unis, cette pensée-là—surtout maintenant que je l’exprime, que je la précise dans des mots—me bouleverse à un point que vous ne pouvez pas imaginer.

—Enfin, demanda Zonzon, elle est partie à la suite d’un incident quelconque? Vous lui avez offert de l’accompagner, naturellement?

—Oui. Dès qu’elle m’a fait connaître son intention—tenez, c’était un soir, après dîner, dans ce bureau—je lui ai tout de suite proposé de la suivre. Elle a aussitôt cherché à m’en détourner. Mon livre, disait-elle, allait paraître. Ma présence à Paris était nécessaire. Elle partait en garde-malade. C’était son rôle et non le mien ... J’ai insisté. Alors, elle m’a avoué que nous étions beaucoup sortis, que l’hiver l’avait fatiguée, qu’elle avait besoin de faire une retraite, une cure de repos. Bref, elle m’a supplié de la laisser partir seule ... De mon côté, je résistais. Cela a été notre premier froissement, notre premier assaut. Et puis, j’ai fini par céder ... Que voulez-vous? Je crois avoir quelque énergie, mais j’ai toujours plié devant elle, tant il m’était doux de lui faire plaisir. Cette fois encore, j’ai reculé, j’ai rompu. Mais non sans surprise, sans révolte, ni sans chagrin ...

Zonzon ne savait que penser.

—Elle n’avait pas un malaise quelconque? Elle n’était pas dans une mauvaise disposition? Avec les femmes, est-ce qu’on peut jamais savoir jusqu’où le corps réagit sur l’esprit?...

Il répondit, en homme qui a ressassé ses inquiétudes:

—A peu près depuis votre départ, son humeur a changé. Elle est devenue inégale, instable. Voyez-vous, il me semble que rien ne m’échappe, sinon de sa pensée, au moins de son apparence, tellement je vis pour elle, les yeux sur elle. Eh bien, cet été elle m’a paru lasse et triste, par périodes. Elle perdait cet entrain contenu, vous savez, où se mêlent si joliment sa réserve et son ardeur. Je l’ai interrogée, je lui ai offert de choisir des distractions. Elle m’a juré qu’elle n’avait rien, qu’elle n’avait besoin de rien. J’ai attribué son malaise à la saison. Nous sommes rentrés à Paris. Notre hiver a été en effet assez animé, assez épars. L’agitation, le mouvement semblaient plaire à Lucette et je me gardais bien de l’enrayer. Elle était gaie, d’une gaîté un peu nerveuse, à éclats. Puis, peu à peu, elle s’est assombrie de nouveau, plus mystérieuse que jamais. Tour à tour elle avait des élans, des retraites, de ces imperceptibles, de ces abominables retraites où il semble que la peau se contracte sous la main qui l’effleure ... Jusqu’au jour où elle a saisi cette occasion de s’enfuir, oui, de s’enfuir ...

Il se leva, fit quelques pas, les regards au tapis. Puis s’arrêtant devant Zonzon:

—Je vous en prie, Suzanne, rendez-moi un grand service. Voyez-la. Confessez-la. Vous vous aimez, toutes les deux. Vous la connaissez. Vous avez une forte influence sur elle. Moi, je n’ose plus l’interroger. J’ai peur de la froisser, de la refermer. Ah! Tenez, pendant ces cinq jours, la tentation m’a souvent pris de sauter seul dans mon auto, de bondir d’un trait jusqu’aux Barres, de lui crier: «Qu’est-ce que tu as?» Et puis je renonçais. D’abord, j’ai promis de la laisser seule. Ensuite, à quoi bon? Avant même qu’elle ne fronce le sourcil, qu’elle ne laisse échapper un signe d’ennui, je tremble que mon insistance ne l’excède. Et si au contraire elle me répond d’un mot de tendresse, alors je sens mon cœur se fondre et je n’ai plus envie que de la remercier, de lui rendre grâces, tout bas. Je ne peux pas parler devant elle. Je ne peux pas. Ah! On ne parle jamais assez ...

De nouveau il avait repris sa marche à travers le cabinet de travail. Et la noblesse de cette pièce, sa solennité de chapelle, son recueillement de sanctuaire, accusaient encore l’agitation, la misère de ce malheureux.

—Si vous saviez ce que j’endure. Parfois, il me semble qu’elle s’est éloignée de toutes façons, de cœur, de pensée comme de fait. Non, non, c’est impossible. Ce serait trop cruel. Et trop injuste. A tout instant, je m’interroge: «Qu’est-ce que j’ai fait?» ou: «Qu’est-ce que je n’ai pas fait?» Je creuse, je creuse, et il y a maintenant en moi comme un trou noir sans fond, à donner le vertige ... Ah! Je comprends que ceux qui vont mourir trouvent la vie si passionnément bonne. On ne sent combien on aime un être que quand on est menacé de le perdre. Tout me manque d’elle. Son visage, sa silhouette, ses gestes, sa voix, son parfum et mille petits détails qui faisaient mes délices, une inflexion, une expression, un pli de paupière, un coin de lèvre, la courbe de ses cheveux ... est-ce que je sais, moi ... Enfin, je ne suis plus qu’une loque, un vêtement vide et jeté sur un siège.

Il posa sa main brûlante sur l’épaule de Zonzon:

—Suzanne, il faut que vous me la rendiez, que vous me rendiez la vie. Je remets notre sort dans vos mains. J’aime, j’admire votre force, votre santé morale. Si parfois, secrètement, votre belle audace m’a effarouché, la faute en est à l’éducation que j’ai reçue. Mais j’ai une confiance absolue en vous, en votre jugement. De vous, je suis prêt à tout entendre, à tout croire.

Elle se leva, lui tendit la main:

—Je ferai ce que je pourrai. Je partirai cet après-midi.

Tout en l’accompagnant jusqu’à la rue, il s’excusait de lui imposer ce surcroît de fatigue, après une semaine de paquebot, une nuit de train. Elle plaisanta, pour lui donner confiance:

—Au contraire. C’est très commode. Je suis déjà en costume de voyage.

VII

Au fond, Zonzon était très alarmée. Et son inquiétude grandit pendant ces deux heures de wagon sous le ciel froid, parmi la campagne encore défeuillée, qui montrait la terre. Qui ne connaît, pour l’avoir éprouvé au moins une fois dans sa vie, ce supplice irritant de voyager sous l’oppression d’une énigme dont on attend la solution au but? Énervé de vaine impatience, on accueille et on repousse cent hypothèses, on esquisse des plans qu’on efface ensuite. Et l’on sent dans sa tête la pensée tourner à l’allure et au rythme des roues sur le rail.

Puis, l’anxiété de Zonzon s’avivait encore d’un scrupule. Ce trouble—inconnu, mais évident—jeté dans le ménage de Lucette, ce trouble qu’elle souhaitait passionnément de découvrir et de guérir, qui sait si elle ne l’eût point évité par sa présence? Elle en aurait guetté les symptômes, chaque jour. Elle aurait veillé. Mais elle était partie, pour le beau voyage ... Est-elle donc vraie, cette loi d’équilibre qui veut que tout bonheur soit balancé par un malheur, de même que sur toute la terre, à chaque seconde, une naissance balance une mort?

A Sens, elle prit une voiture à la gare, pour franchir les quatre kilomètres qui la séparaient de Brûlon. Elle n’avait pas voulu annoncer son arrivée, afin de ne pas mettre sa sœur en défense.

Mais elle regretta sa tactique, au cri presque douloureux, devant le visage presque terrifié de Lucette, accourue à la grille au coup de cloche. Et tandis qu’elles se jetaient sans paroles aux bras l’une de l’autre, Zonzon décidait de temporiser. Elle n’obtiendrait rien en brusquant l’attaque.

Lucette, la première, dénoua l’étreinte. Et très vite:

—Mais tu ne devais rentrer que demain?... Comment as-tu su que j’étais ici?... Tu as vu Paul?

Zonzon l’entraînait vers le château:

—Mais oui, mais oui. Je te raconterai tout ça. Cristi, ce que j’ai eu froid, sur cette route ...

La pleine chaleur du calorifère dès le vestibule, la montée claire du grand feu de bois dans la bibliothèque, le thé fumant parfumé de citron, eurent vite fait d’épanouir la voyageuse:

—Ah! Ça va mieux.

La première alerte et la première surprise passées, Lucette cherchait à se rassurer. Comment la présence d’un même être peut-elle inspirer à la fois tant de joie et de crainte? Ah! Certes, malgré l’appréhension de la rencontre, malgré le tumulte que soulevait en elle la seule vue de sa sœur, Lucette était bien heureuse de retrouver sa grande, sa vaillante ... Et, en même temps, elle redoutait la clairvoyance de Zonzon.

La solitude et la méditation ne l’avaient pas apaisée. En elle, c’était le même trouble qu’au premier jour, la même terreur de l’avenir, le même besoin de fuir la faute et le remords, de se fuir. Ah! pouvoir cacher, enfouir sa honte jusqu’à l’oublier. Et elle se terrait au gîte comme une bête malade qui tremble d’être découverte.

Et voilà que Zonzon la relançait. Elle en venait à maudire cet ascendant, ce pouvoir presque magnétique que l’aînée exerçait sur elle. Lucette sentait en éveil cette tendresse de mère, ce flair subtil d’amoureuse, ce regard de médecin. Des terreurs absurdes la traversaient. Zonzon allait peut-être la trouver changée, lire la vérité dans ses yeux, sur ses lèvres, à quelque empreinte nouvelle laissée sur son visage?

Mais non, pourtant. Zonzon bavardait gaiement. Quand deux êtres chers reprennent contact après une longue absence, ils ne rentrent que lentement en possession l’un de l’autre. Une étrange pudeur les retient de se livrer trop vite, de se parler tout de suite cœur à cœur. Ils n’échangent d’abord que des propos neutres, en surface. Zonzon racontait des incidents du retour. On menait joyeuse vie sur le paquebot. La veille de l’arrivée, un peu trop émus de champagne et de cocktails des passagers n’avaient-ils pas erré en circuit le long des couloirs, à la recherche de leurs cabines, jurant qu’on avait changé les numéros des portes, ou retourné bout pour bout le navire?

Une sonnerie de téléphone retentit, drue et longue. Lucette sursauta. Qui la demandait? Son mari, sans doute. Il l’appelait tous les jours. Un raffinement de supplice pour elle, ces courtes causeries. Elle craignait toujours de s’y trahir. Au moins, quand on répond par lettre, on réfléchit. Même, dans une conversation face à face, on prend des temps; la physionomie de l’interlocuteur avertit de ses intentions. Tandis que là, ce sont les voix toutes nues qui se croisent et se pressent, comme les épées dans un assaut. Justement, Paul n’avait pas téléphoné de la journée. Elle avait décroché l’écouteur de l’appareil posé sur la table:

—Allo ... Qui est là?

Les paroles claquèrent, toutes proches:

«—C’est moi ... Lucien Chazelles.