Les révélées: roman

Part 5

Chapter 53,780 wordsPublic domain

Et tout à coup elle eut un cri de stupeur ravie. Suave, fraîche, printanière, irréelle, une apparition surgissait devant elle. Par la grâce des lignes, le choix heureux des lumières et des nuances, le fini du détail, elle touchait à l’œuvre d’art.

—_L’Embarquement pour Cythère_, de Watteau, expliqua-t-il.

Immobile, émue:

—Que c’est charmant, dit Lucette.

—N’est-ce pas? reprit Chazelles. Et ce n’est peut-être pas une simple fantaisie, mais une prévision ... Oui, les grands admirateurs de Watteau lui prêtent des vues profondes. Il aurait pressenti les idées des philosophes du dix-huitième siècle, qu’il précédait de peu dans la vie. Et il n’aurait pas laissé une œuvre frivole, mais un acte de foi, une évocation d’une société future, affranchie de la souffrance, occupée seulement de son bonheur.

—Vous le croyez? demanda Lucette.

—J’y suis porté. Justement parce que ses personnages ne songent qu’à l’amour. Aujourd’hui, notre premier, notre plus pressant instinct est de nous subvenir. Le second, d’aimer. Mais si l’existence devenait facile et douce, l’instinct de lutte céderait le pas à celui de l’amour. Le souci d’aimer passerait au premier rang. Et cela est si vrai que, dès maintenant, les oisifs, les privilégiés, ceux qui n’ont plus à gagner leur vie, ne sont guère préoccupés que de l’amour. Dans les décors choisis que vous connaissez, ils réalisent les fêtes galantes. Ce sont des précurseurs, d’heureux précurseurs ...

Lucette rêvait, devant la vision délicieuse. L’amour, toujours l’amour ...

Et il lui fallut, pour la rendre toute à elle-même, le beau jour doré de cinq heures et la voix proche de papa qui, mètre en main, discutait avec l’entrepreneur. Délibérée, elle remercia Chazelles et se félicita même du hasard de la rencontre. Alors, en souriant:

—Ce n’est pas tout à fait le hasard, dit-il. Chez vos parents, j’ai su par votre père qu’il vous attendait. Et j’ai différé mon départ jusqu’à votre arrivée.

Elle ne répondit pas et baissa la tête. N’était-ce encore qu’une galanterie banale? La recherchait-il vraiment? Bah! ils n’étaient l’un pour l’autre que des indifférents. Elle aimait, elle était aimée, et le reste importait peu ...

Tout de même, cette petite phrase tombée dans sa vie venait d’y jeter ce ferment d’inquiétude et d’intérêt, de piquant et de trouble: l’alerte.

* * * * *

Les soirs qui suivirent, son retour aux Barres, Lucette, avant de s’endormir, revoyait des figures de cire dans l’obscurité. Elles se dégageaient peu à peu, sortaient des tentures, s’affirmaient, très claires, reconnaissables. Puis, au bout d’une semaine environ, ces visions disparurent.

Mais elle les ravivait, le jour, par le souvenir, en fermant les yeux. Dans ces moments-là, elle songeait: «Tout de même, j’ai un secret ...» La phrase ambiguë de Chazelles au moment du départ. Un secret si menu qu’elle n’avait pas scrupule à le garder. Avait-elle raconté à son mari l’aventure de Turquois? Non. C’eût été maladresse et fatuité. Que de fois une femme, pour peu qu’elle ne soit pas trop laide, sent passer sur elle une rapide convoitise! Peut-être même s’abusait-elle.

Mais la pensée d’avoir un petit secret l’amusait, l’animait comme un jeu. Elle se rappelait ces enfants qui vont enfouir un joujou dans un coin de jardin, pour la joie d’avoir une cachette, d’être seuls à la connaître, de déterrer de temps en temps leur humble trésor, de le découvrir ...

Cependant un jeu n’emplit pas la vie, pas plus que le petit grain sonore n’emplit le vide du grelot. Et Lucette retombait à sa langueur inquiète, son attente vague et sans objet. Peut-être tout simplement les lourdes chaleurs de l’été, la solitude des champs?

Elle se désespérait de ne prendre goût ni aux besognes, ni aux distractions qu’apportaient les jours: les soins de la maison, les promenades avec M^{me} Turquois. Il lui semblait que les aiguilles aux pendules, le soleil au ciel ralentissaient leur marche. Et, déçue de la longueur du temps, elle s’étonnait: «Qu’est-ce que cela peut me faire? Je n’attends rien.»

Elle inventait des étapes, pour couper les journées. Elle en arrivait à désirer avec impatience l’heure des repas. Et quand elle se mettait à table, elle mangeait à peine et sans plaisir, la gorge bloquée. Sa crainte d’alarmer son mari, lorsqu’elle sentait sur elle son regard attentif, parvenait seule à forcer un instant sa répugnance.

Un soir d’août, après dîner, ils goûtaient tous deux la fraîcheur sur la terrasse, après une journée de fournaise. Il faisait un clair de lune à pleurer. La façade aux volets clos était toute blanche, comme sous un crépi neuf. Le parterre scintillait, mouillé de clarté. Et les bois lointains semblaient de brume blonde.

Dans la vallée, passaient les grands rapides de nuit, échappés de Paris deux heures plus tôt. Leur crinière de fumée s’embrasait des reflets du foyer. Tous les wagons étaient encore illuminés. Et la longue fusée glissait dans la nuit transparente. Ils emportaient tous ceux qui partaient pour la Côte, pour l’Italie, pour l’Afrique, l’Extrême-Orient ... Que d’ambitions, d’impatiences, que de rêves, que de déchirements ...

Paul, assis près de Lucette, lui prit la main. Si doux que fût le geste, elle sursauta, réveillée. Il lui demanda, presque humblement:

—Où es-tu? A quoi penses-tu?

Et comme elle ne répondait pas tout de suite, il poursuivit sans attendre:

—Il me semble que tu changes, depuis quelque temps ... Que tu es triste, absorbée.

Effrayée, elle se défendit:

—Moi? Non, non. Qu’est-ce que tu vas imaginer?

—J’ai si peur que tu ne t’ennuies ... Te manque-t-il quelque chose? As-tu un désir, un caprice? La vie ici ne te plaît peut-être pas? Veux-tu voyager? Veux-tu recevoir des amis? Je suis si heureux de te faire plaisir. Parle. Dis un mot, fais un geste, un signe ...

Elle fut inondée de gratitude et de tendresse. Des désirs? Il les comblait d’avance. Une vie plus large? Elle régnait sur ce royal domaine. Et quant au voyage ... Non. D’une croisière entreprise avant sa grossesse—la Norwège, retour par l’Écosse—elle gardait un souvenir trépidant de cinématographe, l’impression d’être perdue dans toutes ces chambres neutres d’hôtel, d’étouffer parmi ces races de langage et de mœurs inconnus, d’être comme transplantée sur une autre planète.

—Je t’assure, dit-elle, je n’ai besoin de rien. Tu m’as tout donné.

Il insista, lui pressant les mains:

—Alors, pourquoi n’es-tu plus la même? Voilà des semaines que je tourne et que je retourne cette question dans ma pauvre tête. Mon Dieu! Voir cette ombre dans tes yeux, et ne pas savoir ce qui se passe là, derrière ton petit front ... Lucette, ma Lucette, je t’en supplie, dis-moi ce que tu as. Tout vaut mieux que le silence. Je t’en supplie.

Électrisée de franchise et d’abandon, elle descendit encore en elle. Non. Elle ne trouvait rien, rien de précis, rien d’exprimable:

—Je n’ai rien. Je te jure.

D’un élan, il glissa presque à ses pieds:

—C’est vrai? C’est bien vrai?... Ah! Lucette, ma Lucette adorée, tu es tout pour moi, vois-tu, ma raison de vivre. Et la seule pensée que tu pourrais t’éloigner de moi ... Ça me rend fou ... J’en mourrais ... Je t’aime tant, je t’aime tant ...

Elle lui jeta les bras autour du cou. Soulevée du désir violent et confus d’être protégée par lui, rivée à lui, d’être dans ses bras comme dans une prison heureuse, elle balbutiait:

—Moi aussi, je t’aime, je t’aime. Je suis à toi. Ah! mon aimé, sois mon refuge, garde-moi, prends-moi ...

La tête renversée, les yeux emplis de la nuit blonde, elle souhaitait, elle ne savait quel miracle qui éternisât l’instant, quel vertige à faire crouler sur elle les étoiles ...

Mais lui, toujours agenouillé, releva vers elle son visage illuminé de joie et de clarté, frappé d’extase. Puis, lui prenant les mains, il les couvrit religieusement de baisers.

V

Lucette n’aspirait pas au retour à Paris. Sûrement, elle ne parviendrait pas à secouer, par une vaine agitation, sa lassitude inquiète. Dès lors, à quoi bon changer? D’avance, les rites de l’hiver l’excédaient.

Un jour, devant sa mère—les Savourette passaient aux Barres quelques semaines d’automne—elle laissa percer sa répugnance. Les deux femmes étaient assises dans l’ombre du rond-point. M^{me} Savourette travaillait à son éternelle broderie. Lucette venait d’achever la lecture des journaux, tout bruissants déjà des «premières» prochaines. Après tant d’autres, elle déplora le vide de l’existence selon le monde.

Mais l’excellente M^{me} Savourette ne fit que rire au refrain. Son solide optimisme à vue courte tenait Lucette pour la plus heureuse des femmes. Grosse fortune. Bon mari. Bel enfant. Que lui eût-il manqué?

—Je te conseille de te plaindre! s’exclama-t-elle.

—Je ne me plains pas, repartit Lucette. Mais je constate que les usages nous ont tracé la vie la plus plate, la plus fastidieuse. Comment en sortir? Comment y jeter un grain d’intérêt? M’occuper plus de ma fille? Nous devons, à la rentrée, lui donner une nurse. Un peu pour faire comme les autres, beaucoup parce que cette Anglaise saura mieux l’élever que je ne le ferais moi-même. Mais j’aurai encore moins qu’aujourd’hui le droit d’y toucher ... Lire? Tous les romans se ressemblent. Quand on ouvre un livre nouveau, on croit l’avoir déjà lu ... S’attacher à une œuvre bienfaisante, ou sociale? Il suffit d’écouter les femmes qui s’y donnent pour s’apercevoir que ce sont des nids d’intrigues, où l’on convoite surtout des palmes ou de pauvres petits titres de trésorière ou de vice-présidente. A part quelques illuminées, bien entendu. Mais je n’ai pas la foi ... Travailler, produire une œuvre d’art? Mais cela ne souffre pas la médiocrité. Sinon, on retombe dans l’ouvrage de dames, le papillon de corne ou la boîte d’étain repoussé. Il faut du talent. Et je n’en ai pas ... Alors?

M^{me} Savourette écarta ses bras courts:

—Mais n’as-tu pas ton mari?... Tu te plaindrais, toi qui as le tien tout le temps, qui peux t’intéresser à ses travaux!... Tu veux rire.

Lucette, évasive, expliqua:

—Rien ne m’a préparée à les suivre ... Je craindrais de le déranger.

Elle disait vrai. Mais, cependant, elle restait frappée par cette simple remarque. Une fois de plus, elle s’étonna de la béatitude où vivait sa mère. En voilà une qui pourtant n’avait guère son mari! Ses travaux d’architecte l’appelaient sans cesse au dehors, sur les chantiers, chez ses clients. Et même quand ils étaient ensemble, ne gardait-il pas l’habitude de coqueter, de lancer sa manchette à l’assaut dans toutes les directions? Cependant elle paraissait heureuse. Et M^{me} Turquois? Son cas était encore plus extraordinaire. Son «homme» disparaissait des mois entiers, s’affichait avec d’autres femmes. Pourtant elle lui restait passionnément attachée.

Comment pouvaient-elles se satisfaire de ces bribes d’affection qu’on leur jetait au passage, quand elle-même, qui ne quittait pas son mari, qui l’aimait, qui en était aimée, restait obscurément mécontente? Était-elle donc une petite créature insatiable, une façon de monstre? Et elle s’en effarait.

Mais à quoi bon appréhender l’avenir, puisqu’il ne se réalise jamais comme on l’imagine? Il est rarement redoutable pour les raisons qui le font redouter. Dès la rentrée, la vie, dans le petit hôtel du Champ-de-Mars, prit, sous une influence nouvelle, une allure, une direction toutes différentes de celles que prévoyait Lucette.

Après d’innombrables formalités, le Musée Suffren était enfin autorisé à entrer en possession des bijoux et des aquarelles dont Paul Duclos désirait le doter. Il fallut régler la disposition des vitrines et des tableaux, la mise en place des précieux objets, le libellé des inscriptions. Grosse affaire. Ce fut, tout octobre, entre le conservateur et le donateur, un continuel échange de vues. Et très vite, Chazelles devint un des familiers du logis.

Jusqu’alors, Lucette et son mari ne profitaient pas de toutes les occasions de sorties que leur offraient leur fortune et leurs relations. Au fond, bien qu’il fût toujours prêt à suivre sa femme, à servir ses moindres caprices, Paul était surtout attaché à son foyer, au sanctuaire que divinisait sa Lucette. Et elle-même se sentait trop médiocrement attirée au dehors pour chercher à l’entraîner. Mais Chazelles changea tout cela.

Sa situation actuelle et les camaraderies qu’il avait gardées dans la politique et la littérature lui ouvraient toutes les portes. Ses poches étaient toujours gonflées de cartes d’exposition et de coupons de loge. Avec lui, on entrait partout. Très averti, très friand, très expert, c’était le guide rêvé, le guide qui aime ce qu’il montre.

Il eut vite fait de stimuler la curiosité de ses nouveaux amis. Il avait des «C’est à voir», des «Il faut avoir entendu ça» péremptoires, sans réplique. Et on allait voir, on allait entendre. La pièce légère et la grave audition, la fine chanson de Montmartre et la grosse séance de la Chambre, les petits Salons et les grandes Premières, tout ce qui éclate et mousse à la surface de Paris.

Lucette s’amusait. Voilà sans doute ce qui lui manquait: une vie plus animée, plus pailletée, à tout prendre plus intéressante. Elle devenait infatigable. Et Paul suivait la course, ravi, puisqu’elle y prenait plaisir.

Afin de remercier Chazelles de ses complaisances, ils le retenaient à dîner, à souper dans les restaurants où la mode avait décidé qu’on mangeait le mieux, cette année-là. Et c’était plaisir de voir ce gourmet délicat estimer le velouté d’une sauce, la fraîcheur des huîtres, le bouquet d’un vin. «Émouvant ...» prononçait-il gravement en élevant son verre.

Il plaisait par sa manière avenante, énergique, de pressurer ainsi les choses, d’en extraire le suc et le parfum, la sève et la moelle. Il prenait sur Lucette une influence qui grandissait chaque jour. Elle ne s’en dissimulait pas les progrès, mais un moment vint où elle n’osa plus les avouer. Parfois, seule avec son mari, elle arrêtait sur ses lèvres la phrase qu’elle avait déjà prononcée mentalement: «Il faudra que je demande à Chazelles ...»

Elle ne s’en effarouchait pas. Car il se tenait dans les bornes d’une camaraderie tendre. Jamais de ces compliments qui gênent, de ces frôlements qui insistent. Rien qui rappelât même la phrase ambiguë qu’il avait risquée au sortir du Musée Suffren, l’été précédent.

Cette réserve en arrivait même à l’intriguer. Elle souhaitait de le mieux connaître. A en juger sur de rapides aperçus, comme cette visite au Musée, ou la journée d’Issy, vingt autres occasions semblables en deux mois de sorties ensemble, il devait avoir sur toute la vie, en tous sens, des opinions, des idées à lui. Elle aurait voulu pouvoir le consulter à loisir.

Et voilà qu’un soir de théâtre, pendant un entr’acte, sur le bord de la loge—son mari au fond—Chazelles, cessant un moment de lorgner la salle à travers sa jumelle, dit en souriant, à mi-voix:

—Vous ne trouvez pas irritant, à la fin, de ne pouvoir jamais échanger que vingt mots qu’on serre entre ses dents? Une amitié comme la nôtre a besoin, de temps en temps, de s’exprimer un peu en liberté.

Elle s’affola. Pourtant, il n’avait fait qu’aller au devant de son secret désir. L’avait-il donc deviné? Que voulait-il? Un tête-à-tête? Où? Elle répondit des mots vagues, balbutiés, dans le brouhaha de la fin de l’entr’acte.

Mais longtemps, dans la nuit, elle essaya de saisir l’intention cachée sous les mots. Le lendemain, en s’éveillant, ce fut d’abord de cette énigme qu’elle reprit conscience. Il l’aimait donc? Quel imprévu tombé dans sa vie ... Ah! maintenant, l’alerte battait la charge. Ce n’était plus le frêle grelot qui tinte, mais la sonnerie drue, qui ne cessait pas, le signal, attirant et troublant, qui annonce quelque chose qu’on ne voit pas encore.

* * * * *

Dans le prolongement de la rue Guersant, au delà des fortifications, entre le Neuilly habité toute l’année et la cité ouvrière de Levallois, s’ouvre un éventail de larges avenues bordées de villas closes l’hiver, et blotties au fond de jardins. C’est au long de leurs grilles désertes que Lucette, cédant aux instances de Chazelles, se laissa entraîner vers cinq heures d’un soir hâtif de décembre.

Le voisinage de la maison de ses parents, où elle s’était arrêtée un instant, avait guidé son choix. Même reconnue dans l’ombre, elle saurait expliquer sa présence dans ce quartier.

Chazelles la rejoignit après la sortie de Paris. Il la remercia dans sa manière chaude et sobre. Puis il marchèrent côte à côte, sans qu’il tentât de lui prendre le bras. Et leur causerie était dégagée comme leur attitude. Tout juste un peu plus d’aise, d’expansion et d’intimité que dans un salon.

Ils étaient presque seuls. A peine, de temps à autre, croisaient-ils un passant pressé. A un moment, cependant, ils tombèrent sur une maison de santé, dont toutes les fenêtres étaient éclairées et devant laquelle stationnait une file d’autos et de voitures. Puis ils retrouvèrent la solitude.

Ils s’intéressaient au site, à mesure que leurs yeux s’accoutumaient à l’ombre. Ils s’arrêtaient devant les grilles, cherchant à distinguer les façades à travers les jardins dénudés. Leurs volets clos leur prêtaient un air tragique et romanesque de maisons de crime ou d’amour. Chazelles les marquait d’un mot. Il voulut reconnaître une villa italienne, dont le faîte était fleuronné d’une terrasse. Un cottage anglais, dont les murs blancs étaient barrés de poutres apparentes, sous de hauts toits de chaume. Un Trianon deviné dans un parc du plus pur dix-huitième siècle. Et Lucette trouvait un attrait de mystère et d’inconnu à ce voyage de découverte, dans la nuit.

Ils le reprirent quelques jours plus tard, mais cette fois le poussèrent plus loin, jusqu’à la Seine. Là, brillait une énorme usine toute en vitrages, un palais de verre illuminé dans la nuit, bourdonnant d’un bruit de machines, puissant et grave comme un grondement d’orgue. Des échappements de vapeur haletaient au ras des toits.

Sur le quai, l’obscurité semblait plus profonde, en contraste avec ces verrières flamboyantes. Des ouvriers, qui sortaient des ateliers proches, passaient en groupes noirs et silencieux. En face, s’allongeait une île basse, où des lumières rares clignotaient aux fenêtres des guinguettes, entre les arbres nus. Au loin, sur le pont d’Asnières, les trains passaient en tonnerre et reflétaient dans l’eau sombre leur sillon en fusée.

Et soudain, Lucette se sentit prise aux épaules, embrassée. D’instinct, dans un sursaut de surprise, elle détourna la tête. Des lèvres chaudes sous la rudesse de la moustache butinaient sa joue, cherchaient sa bouche, la trouvèrent. Alors, dans la félicité sourde d’être vaincue, elle s’entr’ouvrit au baiser gourmand, profond, nouveau, qui la pénétrait. Elle sombrait, lourde à mourir, à croire que la terre cédait sous elle. Et rien ne lui survivait que l’espoir de descendre encore plus avant, de s’engouffrer, de s’anéantir dans du bonheur inéprouvé. Elle attendait, elle attendait ... Mais Chazelles s’écarta. Un groupe d’ouvriers approchait.

Et désormais, chaque fois que d’un mot, d’un signe, il lui demandait de la rejoindre là-bas, elle y courait, poussée par ce besoin enragé de s’enfoncer dans du mystère, dans de l’inconnu, dans de l’ombre, de toucher à elle ne savait quelle apothéose d’allégresse, comme elle avait découvert, au bout de sa course, le grand palais de féerie, éclatant dans la nuit, lumineux et sonore.

Mais le but reculait devant elle. Au fond des baisers, elle ne trouvait pas l’oubli délicieux. Et elle rentrait brûlante, inapaisée.

Elle rentrait ... Et son supplice commençait. Le tête-à-tête n’était plus qu’une torture. Encore grisée d’un reste de vertige, dans la clarté des lampes et parmi ses objets familiers, elle se demandait d’abord si c’était bien elle qui venait d’errer dans ce pays d’ombre et de donner ses lèvres à l’autre. Elle s’étonnait, avec une sorte d’orgueil malsain, qu’on pût ainsi cacher tout un pan de sa vie, dissimuler sa pensée sous son front. Puis Paul approchait. S’informait-il, toujours délicatement courtois et discret, de sa journée, de ses parents? Il lui fallait inventer, mentir. A peine pouvait-elle s’arracher les mots de la gorge. Ou bien, il la félicitait de sa belle mine, prenant pour les couleurs de la santé le feu qui lui brûlait encore les joues. Alors la honte, la pitié tendre l’envahissaient. Elle aurait voulu se jeter à genoux devant lui. Toutes ses attentions lui faisaient mal comme des reproches. Toutes ses caresses la déchiraient de remords.

Et quand Chazelles était entre eux, sa présence ne faisait que lui rendre plus sensibles et plus odieux le mensonge, l’indigne comédie, la duperie.

Malgré tout, avant tout, elle aimait son mari. Que cherchait-elle donc dans cette aventure? Pourquoi en courait-elle les risques? C’était absurde, insensé. Alors, elle décidait de briser net, de s’arrêter à temps sur la pente. Mais le lendemain, elle retournait, dans l’ombre, au palais de verre. Elle ne pouvait pas résister à la force qui l’attirait. Elle ne trouvait pas de point d’appui. Qui donc pourrait la retenir? A qui s’accrocher?

Ah! Pourquoi Zonzon n’était-elle pas là? Comme sa sœur lui manquait ... Si elle l’avait sentie toute proche, peut-être eût-elle trouvé, sous la menace du péril, le courage de s’ouvrir, de lui demander aide et secours. Hélas! Zonzon ne rentrait pas. Même, si son voyage eût duré les six mois convenus, son retour eut été imminent. Mais elle le retardait, de quinzaine en quinzaine. Ses lettres exubérantes s’en excusaient: «Tu comprends, ma chérie, l’occasion ne se retrouvera plus, plus jamais. En tout cas, j’aurai passé le bel âge ... Alors, je la fais durer, je l’allonge. Toi, tu ne peux pas savoir. C’est toujours vacances, pour vous deux ...» Si Zonzon avait su ... Parfois, Lucette était tentée de lui câbler: «Reviens». Mais elle n’osait pas.

Qui prendre pour confidente? Maman ... Quelle folie! Un aveu spontané, d’une fille à sa mère, n’était pas possible. Il aurait fallu que M^{me} Savourette s’alarmât, fût déjà sur la voie de la vérité. Mais elle était si loin de la soupçonner, du fond de sa quiétude ...

Une amie? Elle ne voyait assidûment que M^{me} Turquois. Et celle-là était trop absorbée par ses propres soucis. Chaque fois qu’elles se rencontraient, la malheureuse se répandait en larmes et en gémissements. Son mari, décidément aux mains de M^{me} Evenon; la délaissait plus que jamais. Même plus de ces retours où il savait se faire pardonner ses escapades. Ouvertement, il appartenait à l’autre. Et quand, pour la première fois de sa vie, elle avait risqué une plainte, il en avait pris prétexte pour claquer les portes, quitter le logis, s’installer à l’hôtel.

Rongée, ravagée, M^{me} Turquois décidait un jour de divorcer, d’en finir avec une situation humiliante et fausse. Le lendemain, elle y renonçait, se résignait à l’attente, à l’éternelle attente de l’amante soumise. Et elle en venait à se féliciter de s’occuper encore de lui, d’entretenir et de vérifier les vêtements qu’elle lui faisait parvenir, comme si ce lien trivial les eût encore unis. Ah! Certes la malheureuse n’était guère en état de prêter un appui, de donner un conseil.

Et les promenades du soir continuaient. Maintenant, ils exploraient, étendaient leur domaine. Ils s’enfonçaient dans des ruelles obscures et sinueuses, s’arrêtaient soudain devant des avenues éclairées, sillonnées de trams, ou devant ces rues vides, toutes blanches de globes électriques, qui découpent au cordeau la cité automobile de Levallois.

Le sens de l’habitude est si puissant, qu’ils saluaient au passage, d’un regard amical, des points de repère devenus familiers: un portail dont l’auvent rustique abritait deux gros lampadaires; une petite fenêtre toujours éclairée, aux vitres revêtues de photos sur verre; un sinistre débit du bord de l’eau, dont le comptoir était fait d’une barque renversée.