Les réprouvés et les élus (t.2)

Part 8

Chapter 83,810 wordsPublic domain

Mais tandis qu’il songeait aux moyens d’assurer la réussite de ce projet, Honorine se trouvait déjà aux prises avec les difficultés de sa nouvelle position.

IX

Un gendre.

Restée seule avec sa petite fille, la mère Louis voulut mettre sur-le-champ sa bonne volonté à l’épreuve, en l’occupant aux soins domestiques dont elle-même avait l’habitude.

Bien qu’elle eût été jusqu’alors étrangère à ces travaux, la jeune femme s’y soumit avec une résignation empressée. Elle était à cet âge où les changements extrêmes découragent moins qu’ils n’excitent, et dans une de ces heures d’exaltation qui rendent toute tâche possible. Résolue de s’affranchir à tout prix, elle était prête à payer cet affranchissement par la fatigue, les veilles, la souffrance même.

La fermière, qui triomphait d’avance des maladresses et des répugnances de la dame de Paris, fut donc complétement trompée dans son attente. Honorine obéissait à tous ses ordres, ne reculant devant aucun détail et suppléait à l’habitude par l’intelligence.

Cette aptitude, loin de plaire à la vieille paysanne, l’irrita. Comme toutes les femmes exclusivement appliquées aux détails du ménage, elle tirait gloire de sa capacité reconnue et souffrait impatiemment tout ce qui pouvait en amoindrir la valeur. Elle avait espéré jouir de sa supériorité en constatant l’ignorance de la Parisienne, et jouer près d’elle ce rôle de protectrice bourrue qui satisfaisait en même temps sa vanité et sa mauvaise humeur; mais l’activité intelligente d’Honorine dérangeait toutes ses espérances. A peine trouvait-elle, de loin en loin, l’occasion d’une réprimande, reçue même trop doucement pour être renouvelée.

Ce désappointement aigrit la vieille femme. Irritée de ne pouvoir trouver sa petite-fille en faute, elle multiplia les ordres, demanda des choses plus difficiles, les exigea plus rapidement. On eût dit une de ces fées malfaisantes des vieux contes, soumettant quelque pauvre princesse, _belle comme le jour_, à des épreuves au-dessus des forces humaines.

Par malheur, Honorine n’avait pas de marraine toute-puissante qui pût lui prêter le secours de sa baguette. Aussi ses forces et sa présence d’esprit ne purent-elles longtemps suffire.

Elle avait, d’ailleurs, à surmonter, dans ses nouvelles fonctions, mille difficultés, mille frayeurs, dont la volonté ne triomphait qu’avec peine. Le vieux puits ruiné auquel la mère Louis l’envoyait lui donnait le vertige; chaque fois qu’elle devait franchir le seuil, les aboiements furieux du dogue enchaîné près de la porte la faisaient pâlir et trembler. Mais ce fut encore bien pis, quand il fallut visiter les étables avec la fermière, effleurer les taureaux qui lui jetaient, de côté, un regard farouche, sentir sur sa joue l’haleine brûlante des chevaux impatients de l’entrave, entendre toutes ces voix fauves hennir et beugler à son oreille. Cependant, elle s’efforçait de cacher son trouble, et la fermière, de plus en plus mécontente, redoublait d’exigence. Enfin, elle s’écria aigrement:

--En v’là assez, voyons; c’est pas des métiers de Parisienne que tu fais là. Je veux pas que tu _t’estermines_ par gloriole.

Honorine voulut répondre; la vieille femme l’interrompit.

--C’est bon, c’est bon, dit-elle sèchement; on sait bien que tu ne voudras pas en venir à _jubé_ (à repentance); les dames de Paris c’est toujours un tantinet _jésuet_ (hypocrite); mais tu vas me suivre.

--Où cela? Madame.

--Chez le _mière_; faut ben qu’y sache que t’es ici; c’est ton oncle après tout. Prends le panier qui est là; c’est de la victuaille sur quoi il compte... Eh bien! est-ce que tu le trouves trop lourd?

--Non, dit Honorine, qui fit un effort violent pour enlever le panier.

--Est-elle glorieuse, grommela la mère Louis, avec un dépit concentré; elle n’avouera pas qu’elle en a trop; c’est pour m’_erjuer_ (m’agacer), eh bien! tant pis, elle le portera pour lui apprendre!

Et elle prit le chemin du bourg avec la jeune femme qui, chargée de son fardeau, avait peine à la suivre.

M. Vorel n’habitait point à Trévières même. Sa maison, située sur la gauche, n’était que la plus petite partie d’un ancien manoir dont le docteur avait démoli le reste pour en vendre les pierres et la charpente. Ce fragment d’édifice, revu et corrigé par son propriétaire, ne conservait, d’ailleurs, plus rien de sa physionomie primitive. Le docteur en avait fait un pavillon, sans autre caractère apparent que la propreté. Tout y était entretenu avec un soin qui annonçait l’intelligence et l’économie. Les crépis de chaux ne présentaient ni lézardes ni soufflures; les volets, qui garnissaient toutes les croisées, étaient parfaitement d’équerre sur leurs gonds; la vigne, récemment taillée, courait régulièrement le long du cordon placé entre le rez-de-chaussée et le premier étage, et les gouttières descendaient du toit, sans aucune déviation, jusqu’à des tonneaux soigneusement goudronnés.

Devant la maison se trouvait une petite cour défendue par une grille de fer, et dont les pavés cimentés ne laissaient paraître ni le plus léger brin d’herbe, ni la moindre mousse.

Cependant, cet air de bon entretien avait quelque chose de sec qui lui ôtait son charme. On voyait bien partout la surveillance attentive du propriétaire qui veut _conserver sa chose_, mais rien qui annonce qu’on l’aime ou qu’on en jouit. La plupart des volets étaient fermés, la cour restait déserte, et aucun bruit de voix ne se faisait entendre.

Ce que l’on apercevait du jardin confirmait, en quelque sorte, ce premier aspect. C’étaient des arbres fruitiers sévèrement taillés, des plates-bandes tirées au cordeau et en pleine culture, mais pas un arbuste, pas une fleur, rien de ce qui réjouit l’œil. Tout dans cette demeure semblait soumis à une règle d’arithmétique: évidemment le maître savait compter, mais il _n’avait pas de goût_!

Cette sévérité calculée donnait au pavillon du docteur, malgré son élégance relative, une apparence plus triste encore que celle des Motteux. A la ferme du moins, la création se montrait par instants au milieu des dégradations et du désordre; le lierre tapissait les murs en ruines, les gramens germaient autour de l’aire, et quelques fleurettes s’épanouissaient sur la toiture de chaume. Puis il y avait le bruit, le mouvement; c’était la vie en désordre, mais enfin la vie! Ici, c’était la mort régulièrement administrée, mais toujours la mort!

Honorine, que la fatigue avait forcée de s’arrêter à une centaine de pas du manoir, fut saisie, dès le premier coup d’œil de cet aspect morne, et demanda si c’était le logis du docteur.

--Ah! t’es pressée d’arriver? dit la mère Louis ironiquement. Oui, c’est la maison du _mière_; y la soigne plus que son âme; tu vas voir ça en dedans. Ah! dame, y a pas de _varivara_ (désordre) chez lui; c’est l’autel avant la grand’messe. Voyons, encore un coup de jarret, Madame de Paris, nous voilà rendues.

Honorine fit un dernier effort et reprit le panier.

--Y a pas beaucoup de logement au manoir, reprit la fermière, mais aussi y sont que trois; M. Vorel, le _grand’jodane_ et la Sureau. Une fière servante, la Sureau! Y en a pas une pareille dans le pays. Mais le _mière_ a toujours eu, comme ça, de la chance.

--Sauf pour son fils, à ce qu’il me semble, fit observer Honorine.

--De quoi! son fils? reprit l’ancienne meunière, parce qu’il est de la famille de M. Matignon[A]? Voilà le _mière_ bien à plaindre! Il restera toujours tuteur, donc, et c’est autant de gagné. Ah! y serait bien fâché si les sorciers du pays pouvaient redonner de l’esprit au _grand’jodane_. Ton oncle, vois-tu, c’est un _grec_ (avare) dans le cœur; il a toujours faim de ce qui se garde.

Elles étaient arrivées à la porte du manoir: la mère Louis frappa.

Une servante déjà vieille, mais encore robuste, vint ouvrir.

C’était la Sureau, espèce de bête de somme qui servait le docteur depuis trente ans sans avoir jamais reçu de lui autre chose que le vêtement et la nourriture. Ses gages restaient aux mains de son maître, qui lui avait promis de ne point l’oublier dans son testament. Cette espérance était devenue l’unique pensée de la Sureau; elle vivait pour l’accomplissement de ce rêve, elle y rapportait toutes ses actions; c’était le règne de mille ans promis à son avenir. Fatigues, privations, gronderies, elle se consolait de tout avec ce mot:

--Je serai sur le testament de Monsieur.

Elle salua la mère Louis du ton familier ordinaire aux vieux serviteurs.

--Eh bien! oùs’ que vous êtes restée? demanda-t-elle un peu brusquement, j’attendais toujours après les œufs que vous aviez promis.

--Fallait-il pas tout laisser pour te les apporter, _dobiche_ (vieille femme), répliqua la fermière, pourquoi que tu n’es pas venue les chercher.

--J’ai pas eu le temps dans la _veprée_ (soirée).

--Eh bien! ni moi; chacun connaît midi à sa porte, vois-tu; j’avais une vache malade... puis il m’est arrivé une Parisienne à la ferme; tu ne vois pas?

--Ah! c’est une dame de Paris! dit la Sureau, qui jeta à Honorine un regard soupçonneux et presque malveillant; et quoi donc qu’elle vient faire au pays?

--C’est la fille du général, reprit la fermière avec une nuance d’orgueil; elle n’a pas pris avec son mari, et alors elle est venue me demander de la garder.

--Voyez-vous ça, dit la Sureau en continuant à regarder Honorine qui rougissait; on a ben raison de dire que dans la grande ville les ménages sont comme la caniviere au diable; le mâle et la femelle n’en valent rien. Mais dites-moi donc, mam’Louis, si c’est la fille au général, c’est la cousine à Zozo.

--Certainement.

--Ah bien! il va être joliment étonné; dis donc, Zozo, viens ici; il y a une belle dame de Paris qui est ta parente; viens l’embrasser.

Celui qu’on appelait parut à la porte du pavillon. Bien qu’il eût trois ans de plus qu’Honorine, sa taille ne dépassait pas celle d’un enfant. Il avait les cheveux rares et blonds, les yeux gros, la mâchoire pendante et le teint d’une blancheur blafarde. De longs poils follets, témoignages d’une virilité manquée, garnissaient son menton et ses joues.

Il s’avança d’abord, d’un air incertain et en se balançant, jusqu’à moitié de la cour; mais dès que sa myopie lui permit de reconnaître la fermière, il s’arrêta.

--Eh bien! approche donc, _grand’jodane_, s’écria celle-ci; est-il mal _housté_ (habillé) au moins; toujours les bas sur les talons. Avec ça qu’il marche de travers comme un chien qui revient de vêpres; c’est ma vraie croix que ce failli gars de rien du tout.

L’idiot, qui était d’abord resté immobile, fit un mouvement pour rentrer au manoir; Honorine en eut pitié; elle courut à lui, prit sa main et dit doucement:

--C’est moi, monsieur Henri, qui suis votre cousine, ne voulez-vous point me souhaiter la bien-venue?

Zozo, rassuré par cette douce voix, regarda la jeune femme dont il n’avait pu, de loin, distinguer les traits, et parut frappé d’admiration.

--Ma cou.... cousine! répéta-t-il avec un bégaiement qui semblait moins chez lui un défaut d’organe que l’effet de la timidité.

Et ses yeux restèrent fixés sur le visage triste et charmant de la jeune femme.

--Eh bien! embrasse-la donc, _jodane_, s’écria la mère Louis avec un gros rire.

L’idiot fit un mouvement pour obéir, mais la crainte l’arrêta: Honorine pencha en souriant son front jusqu’à ses lèvres.

--Oh! ma....a cousine, vous n’êtes pas mé...méchante.... vous! bégaya-t-il.

--C’est-à-dire que nous autres nous le sommes? interrompit la fermière qui fit un geste de menace.

Par un mouvement instinctif, l’idiot se rangea contre Honorine, comme s’il eût déjà compté sur sa protection.

--Ce n’est point la pensée de M. Henri, reprit celle-ci d’un ton conciliant; il a seulement voulu me dire une chose aimable, et je l’en remercie! J’espère que nous serons bons amis.

--Oh! ou...i... oui, répliqua Zozo, avec une sorte de vivacité; je vous fe....ferai des corbeilles.

--C’est tout ce qu’y peut faire, le pauvre innocent! dit la Sureau avec commisération; y tresse des paniers de jonc pour ses amis..... ça n’peut servir à rien; mais y croit vous rendre service.

--V’là pourquoi il n’a jamais voulu m’en faire à moi, le _souton_ (dissimulé), reprit la fermière; du reste, je m’en bats l’œil; amitié de crapaud ne fait pas de profit; mais, voyons, où est le _mière_, il faut que je lui mène la Parisienne.

--Le voici, dit la Sureau en montrant le médecin qui descendait le perron.

Il avait vu arriver la fermière avec sa petite-fille; mais, fidèle à son habitude de prudence, il s’était décidé à écouter la conversation des trois femmes avant de se montrer.

En apprenant qu’Honorine arrivait aux Motteux pour y rester, il n’avait pu réprimer un tressaillement d’inquiétude. Son front se plissa et ses sourcils grisonnants se rapprochèrent. Il était évident que cette arrivée imprévue dérangeait quelque projet longuement médité. Il pencha la tête en portant la main à ses lèvres, comme il avait coutume de faire lorsqu’une difficulté à résoudre l’absorbait, et demeura à la même place jusqu’à ce que la voix de la mère Louis se fît entendre de plus près. Il sortit alors brusquement de sa rêverie. L’expression soucieuse de ses traits s’effaça sous cette espèce de rire _normal_ dont nous avons déjà parlé, et il s’avança sur le perron avec tous les signes de la surprise et de l’empressement.

--Suis-je bien éveillé! madame de Luxeuil ici! s’écria-t-il, en courant au-devant de la jeune femme les mains tendues; par quel heureux hasard..... comment se fait-il?.... mais vous n’êtes point seule?

--On va vous conter tout ça, dit la fermière qui montait le perron en soufflant. J’ai tant _vosté_ (couru) aujourd’hui, que les jambes me rentrent dans l’estomac; voyons, arrivez donc, vous vous ferez des politesses plus tard.

Le docteur, qui se confondait en humilités près d’Honorine, lui offrit le bras et la conduisit au salon.

C’était une grande pièce boisée, sans autre ameublement que des chaises, une table et un casier formant pharmacie. Vorel s’excusa de recevoir madame de Luxeuil dans son pauvre logis de médecin de campagne.

--En v’là un _gas mentoux_ (menteur), s’écria la mère Louis, y rabaisse sa _turne_ (cabane) pour qu’on l’admire.

--Vous oubliez qui est madame et d’où elle arrive? fit observer Vorel avec respect.

--Eh ben, quoi? elle arrive de Paris; le pays de la noblesse à Martin-Firou, gilet de velours et ventre de son.

--Ce proverbe peut être vrai pour beaucoup de gens, reprit le médecin en souriant, mais pour madame de Luxeuil...

--Ah! non; elle, c’est pas ce soulier-là qui la blesse, interrompit l’ancienne meunière; mais elle n’en a pas moins sa croix à porter, et la preuve c’est qu’elle s’en est fui de Paris.

La mère Louis se mit alors à raconter au docteur l’arrivée de la jeune femme à la ferme et tout ce qui s’était passé entre elles.

--Je voulais la renvoyer, dit-elle en finissant, mais elle a tant _pigné_ (pleuré) qu’a ben fallu la garder.

--Il me semble que vous ne pouviez avoir un seul instant d’hésitation, répliqua le médecin de sa voix caressante: recevoir madame doit être pour vous, pour nous tous, un devoir et un plaisir.

--Merci, j’aime pas ce qui me dérange, moi, répondit grossièrement la fermière, et j’aurais autant aimé qu’elle restât chez elle.

--Mon Dieu! Madame a suivi un premier mouvement de dépit bien naturel, reprit le docteur, et je dirais de plus que j’en espère un heureux résultat.

--A cause donc? demanda la paysanne.

--A cause de la hardiesse même de la démarche. Ce sera pour M. de Luxeuil une leçon qui le rendra plus circonspect.

--Vous croyez?

--Il devra tout faire pour qu’on oublie un pareil éclat.

--Eh bien, alors, reprit la mère Louis, rien n’empêche la petite de retourner avec lui.

--Moi! interrompit Honorine, oh! c’est impossible, Madame.

--Impossible! impossible, ma chère, c’est ce qu’on verra, reprit la fermière aigrement: on n’est pas mari et femme pour jouer aux quatre coins, peut-être! S’y a moyen de vous remettre ensemble, faut vous remettre. Le _mière_ se chargera d’arranger la chose.

--Ah! ce n’est point là ce dont nous étions convenues! s’écria Honorine les larmes aux yeux; je m’étais engagée à ne point être pour vous une gêne, et à vous servir selon mes forces; j’ai tâché de tenir ma promesse, pourquoi revenir sur la vôtre?

L’allusion d’Honorine aux efforts qu’elle avait faits pour se rendre utile depuis son arrivée, loin de toucher la fermière, ralluma sa mauvaise humeur.

--Ah! tu me reproches déjà tes services! s’écria-t-elle; eh ben, je n’en veux plus.

--Mais, Madame...

--Non, je n’en veux plus. Aussi bien, ça n’aurait pas pu durer; c’était un feu de paille: tu ne feras plus rien, je te nourrirai comme les chapons, d’ici que le _mière_ ait réglé l’affaire avec ton homme. Allons, c’est décidé, ainsi, il est inutile de _vessiner_ (tourner) autour de moi; j’en veux plus entendre parler, que je te dis.

La paysanne écarta de la main Honorine, qui s’était approchée pour renouveler ses prières, et reprit, en grommelant, le panier que la Sureau venait de rapporter. Vorel parut affligé de sa brusquerie.

--Que madame de Luxeuil pardonne, dit-il, en souriant avec intention; on est un peu vif dans le Bessin, mais on n’est pas si diable qu’on le paraît. Nous mettrons toute la réserve désirable dans une pareille affaire, et j’ose espérer qu’elle se terminera heureusement. Ce soir même je vais écrire à Paris.

--A propos d’écriture, et mes mémoires? interrompit la fermière; voilà huit jours que vous devez les régler.

--Je n’ai pu trouver encore un instant, objecta Vorel; mais au premier jour...

--C’est ça! reprit madame Louis avec humeur; y n’a pas le temps d’écrire à Paris. C’est comme l’an dernier, qu’y m’a fait manquer la vente de mon grain par le retard d’une lettre; mais aussi ça lui a fait mieux vendre le sien.

--Allons, ma mère, encore cette histoire! dit le médecin qui ne put se défendre d’un geste d’impatience.

--Tiens! il y a peut-être pas de raison pour que j’m’en souvienne, reprit la vieille femme; j’ai perdu de l’affaire plus de soixante écus. Faut-il être malheureuse d’avoir pas été éduquée et de ne pouvoir chiffrer toute seule!

--Prenez un commis, dit Vorel ironiquement.

--Eh bien! pourquoi donc que j’en prendrai pas? s’écria la mère Louis, chez qui couvait depuis longtemps une colère que la plaisanterie du docteur fit éclater. Oui, j’en gagerai un. Ah! vous croyez me défier; vous vous dites:--La bonne femme peut pas s’passer de moi, et alors vous prenez votre air de petit bon Dieu sur une pelle; mais j’veux faire mes comptes chez moi; j’aurai quéqu’un.

Et se tournant tout à coup vers Honorine:

--Mais, à propos, tu es une savante, toi, dit-elle; tu dois savoir l’orthographe et compter en centimes, comme ils veulent à c’t’heure.

Honorine répondit affirmativement.

--Alors, reprit la mère Louis en jetant au médecin un regard de triomphe, je te garde! ça sera un commis tout trouvé.

--Parlez-vous sérieusement, Madame? s’écria la jeune femme avec un geste de joie.

--Puisque je te le dis, interrompit la fermière; à preuve que le _mière_ va te donner les quittances qu’il avait pour établir les comptes. Voyons, dépêchez-vous, mon gendre.

La fermière ne se servait de cette dernière désignation avec Vorel que dans les moments d’irritation sérieuse. Le médecin parut inquiet.

--C’est une plaisanterie, dit-il en exagérant son sourire habituel; la chère maman Louis ne voudrait point m’enlever ainsi mon emploi.

--C’est vous qui l’avez proposé et maintenant c’est accepté, répliqua la paysanne avec résolution; la petite fera mon affaire.

--Mais vous ne l’aurez point toujours! fit observer Vorel qui continuait à sourire.

--Pourquoi ça, si elle veut rester aux Motteux? demanda la mère Louis.

--Rappelez-vous donc ce que vous me disiez tout à l’heure, qu’il fallait travailler à une réconciliation.

--Puisqu’elle a répondu qu’elle refusait! s’écria la fermière, dont les opinions avaient changé avec les intérêts; faudrait peut-être la renvoyer avec ce _gadolier_ (mauvais sujet), qui la rend plus malheureuse que les pavés.

--Prenez garde, reprit Vorel gravement; ce _gadolier_, comme vous l’appelez, a le droit en sa faveur, et il viendra ici la reprendre de force.

--Lui!

--Et il faudra bien que vous la laissiez aller.

--C’est ce que nous verrons! s’écria la paysanne, qui, dans la disposition agressive de son humeur, fut pour ainsi dire encouragée par cette menace. Ah! on viendra pour m’arracher ma petite-fille; alors ça sera aux juges à décider! J’en appellerai jusqu’au Père éternel, d’abord, quand je devrais mander ma dernière chemise! Qu’il vienne un peu ce gas de Paris, je lui montrerai que Taupin vaut bien Marotte! N’aie pas peur, ma petite, s’il faut des procès nous lui en ferons, et en attendant tu chiffreras pour moi. Voyons, à la fin de tout, je vous dis que je veux les quittances, mon gendre!

Vorel comprit qu’un plus long débat ne ferait que raffermir la résolution de la fermière, et il lui remit les papiers qu’elle demandait.

L’espoir d’échapper à la dépendance du médecin par l’entremise de la jeune femme avait complétement changé les dispositions de la mère Louis, et la menace d’une lutte à soutenir contre de Luxeuil était plutôt propre à la confirmer dans sa nouvelle résolution qu’à l’en détourner. Il y avait chez elle trop de sang normand pour que la nécessité de défendre un bien devant le juge ne le lui rendît pas plus précieux.

En arrivant à la ferme, elle conduisit Honorine à la chambre qu’elle lui destinait, comme pour constater sa résolution de la garder, y fit porter le livre de compte, une table pour écrire, et aida la jeune femme à tout ranger.

Mais tant de fatigues et d’émotions avaient épuisé cette dernière: après quelques efforts, elle se laissa tomber au bord du lit qu’elle voulait préparer, et porta les deux mains à son front.

--Qu’est-ce qu’y lui prend donc? dit la mère Louis en courant à elle.

--Je ne sais, balbutia Honorine, je vois... tout flotter... devant mes yeux.

--Par exemple! va pas tomber en faiblesse! s’écria la fermière en la soutenant; j’étais bien sûre que tu en faisais trop pour tes forces!... Pourquoi donc que tu t’es pas reposée... Y a-t-il du bon sens de se mettre dans un pareil état... et puis..... V’là que j’y pense, je t’ai rien proposé quand t’es arrivée; t’as besoin peut-être.

--En effet, murmura Honorine, je n’ai rien pris depuis ce matin.

La fermière recula.

--Qu’est-ce que tu dis là? s’écria-t-elle, malheureuse! et t’as pas demandé?...

--Je ne voulais... rien déranger... aux habitudes, dit Honorine, qui continuait à lutter contre sa défaillance.

La mère Louis joignit les mains avec une exclamation de surprise dans laquelle perçait une sorte d’admiration. La réserve de la jeune femme était un mérite trop à portée de cette nature plutôt grossière que mauvaise, pour qu’elle n’en fût pas touchée. A la pensée que sa petite-fille avait eu faim chez elle sans rien dire, elle sentit une larme lui venir dans les yeux.

--C’est aussi passer la plaisanterie! s’écria-t-elle. A-t-on jamais vu! elle se serait laissée périr plutôt que de donner de l’embarras... et on dit encore la Parisienne!... Ici Marie-Jeanne, François! apportez tout ce qu’y a à manger dans la maison! Et dire que j’ai pas pensé plus tôt... non, y a des jours comme ça, où je suis une vraie Iroquoise... Attends, petite, attends _mezette_ (mésange); je vais te chercher queuque chose qui te remettra.

La mère Louis sortit en trottant et revint bientôt avec une bouteille de cassis dont elle força sa petite-fille à boire quelques gouttes; de leur côté, les servantes apportèrent des fruits, des viandes, du laitage: en un instant la table fut couverte.