Les réprouvés et les élus (t.2)
Part 7
Ce billet cacheté, elle chercha les objets qu’elle avait réunis la veille, prit une capote, un manteau de voyage et sortit de l’hôtel.
Le jour commençait seulement à paraître. Les premières rues qu’elle traversa étaient encore désertes; mais elle allait sans crainte et dans une sorte d’ivresse. Préparée par sa première éducation de couvent à croire possible l’intervention des êtres invisibles, elle avait accepté son rêve, non comme une symbolisation des pensées qui préoccupaient son âme, mais comme un avertissement surnaturel adressé par sa mère. Aussi n’avait-elle aucune des incertitudes que laissent les résolutions basées sur les raisonnements humains. Elle allait, conduite par une autorité irrésistible et sainte, ne sentant ni le poids de la responsabilité, ni la crainte du résultat. Les sages eussent peut-être regardé cette confiante audace comme une crise de folie; mais, aux yeux d’Honorine ce n’était que la foi dans l’ordre et les promesses de sa mère.
Sept heures sonnaient à l’horloge de Saint-Louis lorsqu’elle frappa à la porte de la maison de la rue des Morts.
VIII
Les Motteux.
Trois jours après les derniers événements connus du lecteur, Marc et Honorine gravissaient le coteau qui s’élève au nord de Trévières, entre la route d’Isigny et la petite rivière d’Esques. Tous deux venaient de quitter la voiture de Bayeux et se dirigeaient vers l’habitation de la mère Louis, dont ils aperçurent bientôt la toiture élevée.
Ancien domaine seigneurial transformé en exploitation agricole, les Motteux s’offraient sous un aspect équivoque dont le regard était désagréablement affecté. L’allée d’arbres qui menait directement au château avait été abattue et l’avenue elle-même livrée à la culture. Un chemin oblique conduisait maintenant aux bâtiments de service dans lesquels l’ancienne meunière avait établi sa ferme.
Quant au château, le rez-de-chaussée servait de magasin pour les récoltes, et l’étage supérieur de grenier à foin. Les combles avaient été abandonnés aux dégradations successives du temps, qui avaient fait fléchir le toit et brisé la plupart des fenêtres. A gauche de l’entrée s’élevait la chapelle dont la mère Louis avait fait une écurie, et la serre changée en grange. L’ancienne cour d’honneur était devenue une aire à battre le blé; enfin, les jardins dépouillés de leurs tonnelles, de leurs charmilles et de leurs fleurs, n’offraient plus à l’œil que de grands carrés de pommes de terre ou de choux qu’encadraient quelques restes de bordures de buis et au milieu desquels s’élevaient des socles de pierre surmontés de vases à demi détruits ou de statues mutilées.
Toutes ces transformations brutales donnaient aux Motteux un air trivial et dévasté. On n’y trouvait ni la triste majesté que l’abandon imprime aux grands édifices, ni la grâce champêtre de la ferme. C’était je ne sais quelle association de splendeur déguenillée et de simplicité prétentieuse. Le château n’avait pu devenir une ferme, et la ferme avait trop conservé du château. Ajoutez le désordre, inévitable dans toute grande exploitation dirigée par une femme, et l’économie inintelligente qui laissait les chemins impraticables et les clôtures en ruines.
Marc s’arrêta à quelques pas de la cour d’entrée, péniblement saisi. Son regard, après s’être promené un instant autour de lui, se reporta sur Honorine avec une sorte d’angoisse: mais une autre préoccupation troublait alors celle-ci: elle songeait à l’accueil qu’elle allait recevoir de sa grand’mère, et comme il arrive souvent dans les inquiétudes extrêmes, elle pressait le pas afin de savoir plus vite ce qu’elle avait à craindre ou à espérer. Marc franchit avec elle la porte d’entrée, et allait s’avancer vers la ferme pour demander la mère Louis, lorsqu’elle parut à la porte des écuries avec un paysan. Tous deux paraissaient vivement irrités.
--Moi, je te dis, Romain, que tu me paieras la _bringée_ (vache tachetée), s’écriait la fermière, vu que c’est ton chien qui l’a _égohinée_ (étouffée).
--Pourquoi que vous faites pâturer la bête dans un endroit qu’est pas enclos, répliquait le paysan; je réponds pas de mon chien.
--Non! eh bien! c’est ce que nous verrons; je te ferai venir devant le juge.
--Faut pas _m’écarer_ (irriter), mam’ Louis, reprenait Romain, qui froissait son bonnet entre ses mains: vous m’avez fait de la peine assez souvent; mais y a pas de saint qui ne se fatigue à la fin.
Comme la mère Louis allait répondre, Honorine, qui venait de l’apercevoir, courut à sa rencontre.
--Dieu nous sauve! c’est la petite! s’écria-t-elle à sa vue.
--Ah! vous ne m’avez point oubliée! dit la jeune femme qui se jeta dans ses bras.
--Toi ici! reprit la mère Louis en se dégageant; c’est-y bien possible! et comment que t’es venue? où donc qu’est ton homme?
--A Paris! répliqua Honorine embarrassée.
--Pourquoi ça, reprit la fermière, est-ce qu’une femme doit _voster_ (courir) sans son mâle? Qu’est-ce que c’est donc que celui-là, alors?
La mère Louis désignait Marc.
--Je vous expliquerai tout, dit Honorine qui ne pouvait répondre devant le paysan; mais je voudrais parler... à vous seule?
--Oh! je devine, interrompit la fermière, je parie que t’as planté là ton mari.
--De grâce!!...
--C’est-y vrai ou non, voyons? oh! y faut pas _se catuner_ (baisser la tête avec humeur). Je te vois arriver sans savoir quoi ni qu’est-ce, et l’air tout _douillant_; qu’est-ce qui s’est passé, voyons; parle vite, je puis pas perdre de temps; j’ai là une bête au _mouroir_!
--Je tâcherai de ne vous prendre que peu d’instants, dit Honorine émue de cet accueil; seulement permettez-moi de vous parler en particulier.
La mère Louis céda en grommelant; mais avant de partir elle se retourna vers Romain et lui répéta sa menace; celui-ci y répondit par un regard haineux, remit son bonnet à deux mains, et tourna brusquement les talons.
Cependant la paysanne avait conduit Honorine dans une pièce basse de la ferme qui lui servait en même temps de salon, de bureau et d’office. Dès qu’elles se trouvèrent seules, la jeune femme commença le récit des faits que le lecteur connaît déjà. A mesure qu’elle avançait dans cette confession, ses souvenirs réveillés semblaient raviver sa douleur, et, arrivée au dernier outrage qui l’avait forcée de fuir, les larmes l’empêchèrent d’achever.
La fermière parut ne rien comprendre à cette désolation.
--Dieu me sauve! elle est affolée! s’écria-t-elle. Comment! c’est pour des _lures_ (sornettes) pareilles que tu as quitté ton mari! un biau gars, qu’avait tout ce qui faut pour te rendre heureuse. Ah! Jésus! le proverbe a-t-il raison:
«Femmes, moines et pigeons »Ne savent où ils vont.»
--Mais vous n’avez donc point entendu? s’écria Honorine avec désespoir.
--J’ai entendu, j’ai entendu que tu parlais de ton mari comme d’un _gadolier_ (garnement), interrompit la mère Louis: mais qu’est-ce qu’il a fait après tout? T’a-t-il refusé de l’argent? T’a-t-il empêchée de sortir? T’a-t-il battue! non! eh bien! pourquoi donc que tu _griches_ alors! Il fait la _riotte_ avec des créatures, que tu dis! Est-ce que tu espères l’avoir pour toi toute seule, par hasard? Ah ben! un joli garçon qui n’aurait point de jeunesse; ça ferait _hodiner_ la tête aux saints du Paradis. D’ailleurs, je peux-t-y y faire quéqu’chose, moi? Qu’est-ce que tu viens chercher aux Motteux?
--Je croyais vous l’avoir dit? reprit Honorine tremblante. Je venais vous demander... de me recevoir.
--Toi! s’écria la mère Louis; une grande dame dans la ferme! ah bien, il n’y aurait plus alors qu’à mettre le feu aux quatre coins. Non, non, je veux que tu retournes avec ton mari.
--Ah! jamais! s’écria Honorine exaltée, je partirai plutôt seule, en mendiant sur mon chemin. Vous pouvez me condamner, me repousser; mais aucune puissance humaine ne me forcera à rentrer dans cette chaîne honteuse.
--Eh bien! v’là une femme soumise! reprit l’ancienne meunière étonnée de l’air résolu d’Honorine; on la croirait _jodane_ (bonasse), et c’est comme les agneaux de Caumont, il n’en faut que trois pour étrangler un loup. Mais tu me crois donc cousue d’écus, malheureuse, pour que je _peuve_ entretenir ici une Parisienne à _battre le Job_ (rien faire).
--Oh! je ne vous serai point à charge! dit vivement Honorine, je vous aiderai, je travaillerai.
--Toi, s’écria la fermière; si ça ne fait pas compassion! Qu’est-ce que tu sais faire? boire, manger, dormir et chanter? Ça n’est pas assez pour nous autres. Ici, vois-tu, il faut savoir aussi ben gagner que les grandes dames savent dépenser. C’est pas assez de dire:--j’aiderai! il faut voir à quoi tu pourras m’aider, car comme dit le proverbe: Il est difficile de peigner un diable qui n’a pas de cheveux.
--Eh bien! si je suis mal habile d’abord, vous me dirigerez, dit Honorine avec une humilité touchante; ce que les autres ont appris, je puis aussi l’apprendre. Essayez au moins, Madame, ne me traitez point plus mal qu’une étrangère qui viendrait vous demander du travail. Songez que j’arrive de bien loin vers vous, que j’ai compté sur votre pitié; que vous êtes ma seule espérance! ne me repoussez pas, mon Dieu! je vous en prie à mains jointes, Madame... et si j’osais... oui, tenez, je vous en prie à genoux.
Le mouvement de la jeune femme avait été si instantané que la paysanne en fut tout étourdie.
--Allons! qu’est-ce qu’elle fait donc, s’écria-t-elle un peu émue, veux-tu bien finir tes _adoremus_. Lève-toi, je te dis... tu resteras!
Honorine poussa un cri de joie et baisa les mains de la vieille femme que cette caresse acheva de gagner.
--Puisque tu le veux, nous essaierons, reprit-elle... Et pour commencer, laisse là ta _roquelaure_ et ta _bourguignote_!
La jeune femme se débarrassa vivement de son manteau et de sa coiffure.
--Je vas te montrer ce qu’il y a à faire dans la maison, pendant que moi j’irai _donner un roc_ (réprimande) aux garçons.
A ces mots elle passa devant Honorine et la conduisit dans la pièce voisine où Marc l’attendait. La jeune femme courut à lui.
--Elle a cédé, dit-elle rapidement et à voix basse.
--J’ai tout entendu, répondit Marc.
--Je reste.
--Mais à quelles conditions!
--Silence, au nom du ciel! c’est mon seul refuge.
--Eh bien! c’est comme ça que tu viens, s’écria la mère Louis de l’autre bout de la pièce.
--Adieu, revenez avant de partir, dit Honorine en tendant la main à son conducteur.
Et elle courut rejoindre la paysanne.
Marc la suivit des yeux, resta quelque temps immobile, dans une attitude de méditation douloureuse, puis, faisant un effort, il quitta la ferme et se dirigea vers le bourg de Trévières.
Le jour baissait: l’atmosphère était humide et froide. Le brouillard qui s’élevait de la vallée commençait à envelopper les coteaux de ses plis glacés. Bien qu’il ne fût point encore tard, on n’apercevait plus de travailleurs aux champs, et à peine entendait-on, de loin en loin, les sonnettes de quelques attelages attardés qui regagnaient les fermes.
Marc, qui avait d’abord marché lentement, hâta le pas, et il venait d’atteindre la route qui conduit au bourg, quand il aperçut à peu de distance, une jeune femme qui suivait la même direction, avec un enfant dans ses bras.
Les vêtements de ce dernier, frais, soignés et élégants, formaient un contraste singulier avec ceux de la voyageuse, misérables et souillés par une longue marche. Elle se traînait avec peine, mais semblait oublier sa fatigue pour égayer l’enfant par ces agaceries que les mères seules savent trouver.
Le nourrisson y répondait par mille gazouillements et mille gestes joyeux entremêlés d’embrassements.
Intéressé malgré lui, Marc s’approcha de la jeune femme pour lui adresser la parole; mais en entendant le son de sa voix, celle-ci se retourna brusquement et s’écria.
--Dieu! monsieur Marc!
--Mademoiselle Françoise! dit le garçon de bureau stupéfait.
--Ah! c’est une rencontre du bon Dieu, reprit la fleuriste, dont les traits pâlis et fatigués se ranimèrent; voilà la première figure d’ami que je trouve sur mon chemin.
--Mais que faites-vous ici? demanda Marc.
--D’où je viens? reprit Françoise; eh bien! vous ne voyez donc pas que je l’ai, mon fils, mon trésor!... ce n’a pas été sans peine; mais enfin, on me l’a rendu, et, maintenant, je défie bien qu’on me l’ôte! Cher sang de mon cœur, va!
Elle avait rapproché l’enfant de ses lèvres et le couvrait de baisers. Il la serra dans ses petits bras potelés, en répétant mam... man, mam... man, avec cette accentuation saccadée des enfants qui s’essaient à répéter les sons.
--Entendez-vous? il parle! s’écria Françoise triomphante. Est-il beau, n’est-ce pas? et fort, cher monsieur Marc, et bien portant, et gai!... Ah! Dieu m’a-t-il fait une grande grâce de me le rendre ainsi!
Et la grisette attendrie se remit à embrasser son fils avec une ivresse triomphante.
Marc la regardait silencieusement. Cette exaltation de mère semblait n’avoir rien qui l’étonnât; loin de là, on eût dit qu’il y trouvait ses propres sensations: il laissa la tendresse de la jeune femme s’épancher librement, et ne reprit qu’après une pause:
--J’avais su tout ce qui était arrivé: votre maladie, votre départ pour chercher l’enfant, mais le petit était près de Gaillon, comment vous trouvez-vous à Trévières?
--Ah! ce n’est pas volontairement, allez, reprit Françoise; j’ai eu bien du tourment depuis que j’ai quitté Paris et il y en aurait pour longtemps à vous conter.
--Donnez-moi d’abord le petit à porter, interrompit Marc; vous êtes morte de fatigue.
Il avança les bras pour prendre l’enfant; mais celui-ci se rejeta sur l’épaule de sa mère.
--Vous avez cru qu’il irait comme ça avec vous? dit Françoise en riant; ah! bien oui, il ne connaît que moi: voilà deux mois qu’il vit, pour ainsi dire, entre mes bras.
--Mais il vous tue, fit observer le garçon de bureau, qui avait été frappé du changement opéré chez Françoise.
--Oh! ne croyez pas ça, reprit-elle en couvant l’enfant d’un regard passionné, quand je ne l’ai plus je suis brisée; mais dès que je le reprends, il me revient des forces. De sentir comme ça sa petite main sur mon épaule et son haleine sur ma joue ça me soulage, ça m’empêche de penser à autre chose. On dirait qu’il le sait, car il ne se laisse prendre par personne; faut que ça soit toujours moi qui le porte! n’est-ce pas, cher ange du bon Dieu?
Et elle recommença à caresser l’enfant, toute reconnaissante de la fatigue qu’il lui imposait. Marc n’insista pas.
--Vous avez pu retrouver sans peine le petit? demanda-t-il.
--Parce que je suis arrivée avant les échanges, répliqua Françoise. Figurez-vous, monsieur Marc, que maintenant dans les hospices, ils ont pris la manière de faire des trocs d’enfants d’un endroit à l’autre. Ça s’échange, tête pour tête, entre les administrations. Il y a des parents qui, de peur de voir éloigner leurs enfants, les reprennent: comme ça on a des bouches de moins à nourrir, et il est clair que l’hospice y gagne.
--Et les orphelins qui n’ont point de famille?
--Oh! ceux-là, ils ont encore la chance d’être adoptés par leurs pères nourriciers; car vous savez qu’on donne les enfants trouvés en pension dans les campagnes; il y a des gens qui s’attachent à ces pauvres abandonnés comme si c’était leur sang, et, quand on leur demande de les échanger contre un autre, ils ne peuvent pas comme ça transporter leur affection à commandement, et abandonner l’ancien enfant qu’ils aiment pour un nouveau qu’ils ne connaissent pas. J’en ai vu qui faisaient mal à voir: ils priaient, ils suppliaient de leur laisser le petit, et le monsieur de l’hospice leur répondait:--Alors, adoptez-le.--Mais nous avons déjà notre famille que nous pouvons à peine nourrir, répondaient-ils.--Alors, rendez-le, reprenait le monsieur. Les braves gens se consultaient quelque temps, et ceux qui avaient trop de cœur, finissaient par dire:--Eh bien, nous partagerons avec lui; nous le garderons! C’était encore autant de gagné pour l’hospice.
--Oui, répliqua Marc, on exploite comme ça les bons cœurs, on espère qu’ils auront plus d’amitié que de prudence, et on s’arrange pour mettre à leur seule charge ce qui devrait être à la charge de tout le monde. Pour nourrir le nouvel adopté, il faut que toute la famille mange un peu moins que sa faim, et marche nu-pieds au lieu d’aller en sabots; mais l’hospice prospère, il fait des économies. Dans le public, on dit que c’est un établissement bien conduit! Je connais ça, moi qui ai été élevé aux enfants trouvés!
--Vous, monsieur Marc? dit Françoise surprise.
--Oui, oui, reprit le garçon de bureau, qui semblait sous le poids de souvenirs pénibles; mais il n’est pas question de moi, vous vouliez me parler de votre petit!
--Eh bien! je vous disais donc que j’étais justement venue le jour des échanges, reprit Françoise; il y avait de pauvres innocents à qui on avait ôté leurs anciennes mères-nourrices, et qui les appelaient sans pouvoir se consoler. La religieuse m’a dit qu’on en voyait de si attachés, qu’ils dépérissaient à vue d’œil après l’échange, et mouraient avant la fin du mois.
--Nouvelle économie pour l’hospice, murmura Marc.
--On était donc au moment de donner aussi mon fils à une nouvelle nourrice quand je suis arrivée, reprit la grisette; mais j’ai dit tout de suite que je venais pour le réclamer, et alors on m’a reçue bien poliment. J’ai payé les dépenses qui avaient été faites pour le petit, et je l’ai emporté comme une folle. Je n’aurais pas été plus heureuse si je l’avais sauvé d’un naufrage.
--Et vous n’avez pas voulu reprendre la route de Paris?
--Oh! non! répliqua vivement Françoise. Paris m’aurait rappelé trop de choses... Puis, j’aurais pu rencontrer... Non, je n’ai pas voulu retourner à Paris, mais je suis allée à Louviers, espérant que je trouverais à travailler de mon état; il n’y avait rien! à Évreux, on m’a proposé une place dans un magasin, mais il eût fallu me séparer encore du petit; je n’en ai pas eu la force. Alors on a dit que j’étais une paresseuse, que les femmes comme nous ne devaient pas tant s’occuper de leurs enfants, que c’était bon pour les bourgeoises qui n’avaient rien autre chose à faire. Ça m’a navrée, monsieur Marc, car c’est vrai, pourtant.
--Et vous avez continué à chercher du travail?
--Oui, n’importe lequel, pourvu qu’il me permît de rester avec mon chérubin; mais partout j’étais renvoyée à cause de lui. Une pauvre femme qui a un enfant dans les bras, c’est comme un homme infirme, on pense qu’elle ne sera bonne à rien. Puis, quand on me demandait le nom de son père, je balbutiais toujours et je devenais rouge, de sorte qu’on me renvoyait avec un air de mépris. Je trouvais bien, de loin en loin, à m’occuper; mais au bout de quelque temps, le travail manquait toujours; aussi j’arrivai à me trouver presque sans ressources.
--Pauvre femme! murmura Marc en jetant à la jeune mère un regard d’affectueuse compassion.
--Enfin, reprit Françoise, il y a huit jours, j’appris par hasard qu’une dame dont j’avais été autrefois la protégée à Paris, habitait Bayeux; je me décidai aussitôt et je partis à pied.
--Avec votre enfant?
--Oui. Oh! je crus d’abord que les forces me manqueraient; de lieue en lieue je m’arrêtais et je m’asseyais sur la route en pleurant; mais le petit riait et jouait avec les brins d’herbe, baisait mes larmes et alors je reprenais courage. Des fermiers qui revenaient du marché me prenaient aussi quelquefois en pitié, et me donnaient place dans leurs chariots; des saulniers me faisaient monter sur celles de leurs mules dont ils avaient vendu la charge; enfin, après huit jours de fatigues, je suis arrivée hier matin à Bayeux.
--Et vous y avez trouvé votre ancienne protectrice?
--J’ai appris que, depuis un mois, elle était repartie pour Paris!
--Ah! pauvre créature! s’écria Marc en s’arrêtant tout court.
--Oh! oui, dit la jeune femme, à qui les larmes vinrent aux yeux; vous avez raison de me plaindre, allez, car j’avais usé pour ce voyage toutes mes forces, dépensé jusqu’au dernier sou, et il ne me restait même pas de quoi donner à manger à ce pauvre innocent! Comprenez-vous, monsieur Marc, n’avoir rien pour mon enfant! Cette idée me fit tourner le sang. Je m’échappai, en courant devant moi, jusqu’à ce qu’on ne vît plus de maisons (car je ne sais pourquoi je n’ose pas pleurer devant tout le monde); et quand je me trouvai dans la campagne, je m’assis sur une pierre, où je me laissai aller. Jules, qui ne comprenait rien, continua d’abord à jouer et à me caresser comme d’habitude; mais, cette fois, le cœur était trop malade: ses caresses, au lieu de me consoler, me faisaient pleurer plus fort. J’étais comme folle, et je me répétais en l’embrassant:--Plus rien... rien pour lui!... il faudra mourir tous deux!... Personne pour avoir pitié de mon enfant!... Il faut croire que dans ma douleur je parlais tout haut, car, au milieu de mes sanglots, j’entendis tout à coup une voix qui me demandait:--Qu’avez-vous, pauvre femme? Et en relevant la tête, j’aperçus un jeune homme à cheval, qui s’était arrêté devant moi.
--Vous ne le connaissiez point?
--Non; mais le chagrin vous ouvre le cœur: je lui racontai, aussi bien que je le pouvais en pleurant, ce qui m’était arrivé et comment je me trouvais sans ressources. Alors il m’interrogea en détail sur ce que je pouvais faire, et, après m’avoir bien écoutée, il me dit:
--Je suis attendu à Caen pour une affaire importante qui ne me permet pas de m’arrêter; mais je vais vous remettre un billet avec lequel j’espère que vous trouverez à vous placer.
Il tira alors un carnet, écrivit sur une feuille qu’il détacha, y mit l’adresse et me la donna avec l’argent nécessaire pour continuer ma route.
--Et ce billet? demanda Marc.
--Le voici, dit Françoise en présentant un petit papier plié sur lequel le garçon de bureau lut:
CENTER _A Madame Louis, propriétaire aux Motteux (près Trévières)._
Il fit un mouvement de surprise.
--Connaissez-vous la personne? demanda Françoise.
--Je viens de la quitter, répondit Marc.
--Elle est donc en affaires avec votre maison? car c’est à votre tour de me dire comment vous avez pu laisser votre bureau pour venir ici.
--Plus tard je vous le dirai, répondit Marc... pour le moment il faut tâcher de faire accepter vos services par madame Louis. Il y a maintenant aux Motteux sa petite-fille... une pauvre femme qui est aussi bien malheureuse et qui vous trouvera, j’espère, prête à la consoler et à lui rendre service.
--Ah! si je peux quelque chose, elle n’a qu’à parler, s’écria Françoise avec l’empressement dévoué qui lui était naturel; ça rend si heureux de faire plaisir aux autres, surtout quand ils souffrent. Mais qu’est-ce qu’une pauvre créature comme moi pourrait faire pour la petite-fille de madame Louis.
--Plus tard, si vous êtes reçue aux Motteux, vous le saurez, dit Marc; aujourd’hui vous ne devez songer qu’à vous reposer; voici précisément l’auberge qui m’avait été indiquée; entrons ensemble, il me reste encore beaucoup de choses à vous demander.
Après avoir donné à son fils tous les soins que réclamait son âge, et s’être assurée qu’il dormait paisiblement, Françoise descendit pour rejoindre Marc.
Celui-ci avait fait apprêter un repas propre à réparer les forces épuisées de la jeune femme, et tous deux se mirent à table.
Le garçon de bureau interrogea longuement la jeune fille sur son passé, sur ses projets; on eût dit qu’il voulait entrer plus avant dans cette âme et savoir jusqu’à quel point Honorine pourrait y trouver de la sympathie et de l’appui. La fleuriste, étrangère à tout détour, se laissa voir telle qu’elle était, déjà oublieuse d’un triste passé qu’elle pardonnait, et n’ayant pour l’avenir d’autre rêve que son fils. Aussi, après un long entretien, Marc demeura-t-il persuadé que la rencontre de Françoise était un coup du ciel. Il pensa que s’il réussissait à l’établir à la ferme près d’Honorine, celle-ci n’y serait plus seule, et qu’il pourrait la quitter plus tranquille, sûr de lui laisser quelqu’un qui saurait la servir et l’aimer.