Les réprouvés et les élus (t.2)

Part 5

Chapter 53,811 wordsPublic domain

C’était une condescendance dont Honorine devait se montrer d’autant plus reconnaissante que, comme tous les gens d’un certain monde, Arthur avait témoigné habituellement un dédain affecté pour notre première scène littéraire; car c’est un signe remarquable et singulièrement concluant que cette répugnance de toutes les aristocraties pour les spectacles capables d’éveiller la pensée. A Rome, les patriciens abandonnaient les représentations de Térence pour écouter des joueuses de flûte ou des mimes habiles à imiter le cri des animaux; à Paris, l’élite du monde élégant déserte Molière, le Sage, Beaumarchais, Corneille, pour assister à un ballet ou pour entendre un _ut_ de poitrine; c’est qu’aussi les spectacles lyriques satisfont les deux goûts dominants des classes oisives: la vanité et la paresse. Plus dispendieux, ils prouvent la richesse du spectateur; plus bruyants et plus splendides, ils occupent ses sens et laissent en repos son intelligence. Avec eux, on est moins exposé à ces appels qui réveillent spontanément la pensée, à ces émotions qui nous arrachent, malgré nous, à notre égoïsme; à ces leçons ironiques ou saisissantes dont notre conscience est involontairement gênée. La musique de théâtre n’a point de prétentions dogmatiques; elle n’enseigne pas; aidée des prestiges de la mise en scène, elle amuse, elle anime, elle caresse, mais sans rien nous demander; c’est une belle esclave qui chante, seulement pour plaire.

Madame des Brotteaux arriva au moment où Honorine allait partir et la suivit au spectacle, avec sa nonchalance habituelle, sans savoir où elle allait. En se trouvant au Français elle jeta les hauts cris et déclara que c’était une trahison. Heureusement que son indolence prévenait les longues plaintes. Une fois assise elle retomba dans cette somnolence éveillée qui faisait sa vie, appuya son beau bras d’albâtre sur la balustrade et se mit à lorgner dans la salle avec distraction.

Quant à Arthur, il avait pris son parti et s’était placé au fond de la loge, bien décidé à ne rien voir ni à ne rien entendre.

Mais les vers de Molière et de Corneille, commentés par les applaudissements du parterre, l’associaient, malgré lui, à la représentation. Cherchant à y échapper, et, ramené sans cesse à une attention forcée, il éprouvait l’impatience que donnent les efforts infructueux.

De son côté, Honorine était tout entière au spectacle. Emportée d’abord par la tragédie vers cette atmosphère sublime où tout ce qui est petit dans l’humanité s’efface, et où les hautes passions apparaissent avec leur majestueuse simplicité, elle venait de redescendre, grâce à Molière, au milieu du monde réel dont les vices se montraient à elle en personnifications vivantes. Au serrement de cœur enivré que donne l’admiration, avait succédé l’épanouissement joyeux qui naît de la gaieté sincère, lorsque M. Darcy entra dans la loge.

A sa vue, madame des Brotteaux fit un geste de joie.

--Ah! enfin, voici quelqu’un! s’écria-t-elle.

--Je viens seulement de vous apercevoir, répondit le médecin en saluant, et j’ai cru d’abord que je me trompais. Par quel hasard vous trouvez-vous ici?

--Madame de Luxeuil a désiré venir, dit Arthur.

--Et je l’ai suivie sans savoir où j’allais, ajouta Hortense; c’est un vrai piège; croiriez-vous, docteur, que vous êtes notre premier visiteur?

--En vérité?

--Mais il est donc tout à fait abandonné, ce théâtre?

--Mon Dieu, oui, dit M. Darcy avec une fausse bonhomie; il ne vient absolument que du public. Vous voyez, tout est plein... Mais, comme vous dites, il n’y a personne.

--Et comment peut-on voir de vieilles pièces que tout le monde connaît?

--Ce sont les seules dont la critique ne dise point de mal.

--Nos auteurs ne font donc plus rien qui vaille?

--Rien, Madame. Nous avons une douzaine d’hommes d’esprit chargés de donner cette nouvelle une fois par semaine à la France entière. Grâce à eux, nous savons qu’il ne s’écrit rien qui ait le sens commun, sauf leurs articles. La république des lettres est frappée de stupidité depuis qu’ils s’occupent de la régenter. Dieu sait pourtant que ce n’est point leur faute si les écrivains s’égarent! chacun d’eux connaît au juste la route du beau, et l’indique à tout venant: seulement, l’un dit de tourner à droite, tandis que l’autre recommande de tourner à gauche; de sorte que les plus sages passent tout droit sans les écouter.

--A la bonne heure, dit madame des Brotteaux, qui s’intéressait médiocrement à cette tirade contre la critique; mais que la faute en soit à qui vous voudrez, on ne peut venir à ce théâtre. Voyez plutôt, pas une toilette! il semble que ces gens ne soient ici que pour écouter.

--En voilà au moins un qui est venu pour voir, fit observer M. Darcy, en désignant à Hortense un homme enveloppé dans un manteau, qui tenait les yeux fixés sur leur loge avec une persistance singulière.

Madame des Brotteaux tourna sa lorgnette du côté indiqué.

--Que regarde-t-il donc si fixement? demanda-t-elle.

Honorine qui, tout occupée des sentiments réveillés chez elle par la représentation, n’avait pris jusqu’alors aucune part à la conversation, fut pourtant frappée de ces derniers mots; elle tourna machinalement les yeux vers le point que lorgnait madame des Brotteaux, et reconnut Marc.

Celui-ci remarqua sans doute qu’il avait été aperçu, car il quitta presque aussitôt la galerie. Mais son apparition ramena Honorine à des souvenirs et à des doutes déjà connus du lecteur. C’était la première fois qu’elle le revoyait depuis le jour où Arthur lui avait appris ce qu’il était, et cette rencontre lui causa un battement de cœur involontaire. Cet homme, quel qu’il fût, était lié à sa destinée par quelque nœud mystérieux qui l’effrayait et la rassurait tour à tour.

Elle se pencha en avant, après son départ, pour savoir s’il ne reparaîtrait point dans une autre partie de la salle. Mais toutes ses recherches furent inutiles.

Elle allait se retourner vers le théâtre, lorsque ses yeux rencontrèrent une main appuyée sur le bord de la loge voisine. Au petit doigt brillait l’anneau incomplet, à chaton d’émeraude, qui lui avait été déjà présenté une fois.

Elle avança la tête et reconnut Marc, de l’autre côté de la cloison de velours qui séparait les deux loges. Il semblait lire à voix basse un journal qu’il tenait à la main; mais Honorine reconnut son nom confusément prononcé; elle tourna l’oreille de son côté, affectant de regarder à la galerie opposée, et entendit distinctement ces mots:

--Il faut que je vous parle!... Si vous m’entendez sans que vos voisins s’en aperçoivent, levez la main...

Honorine hésita une seconde, puis leva la main.

--Je ne vous demande pas de confiance, reprit la voix d’un ton oppressé... Je sais ce que vous devez penser de moi... Aussi je ne vous dirai pas de croire, mais seulement d’écouter... Dans le cas où vos voisins m’entendraient, avancez votre éventail pour m’avertir.

Honorine fit le signe affirmatif convenu; Marc reprit, les yeux toujours sur son journal:

--Il y a un complot formé contre vous.

Elle se retourna en tressaillant.

--Prenez garde! reprit la voix précipitamment; ne faites aucun mouvement qui puisse avertir que je suis là... il y va de notre salut à tous deux.

La jeune femme appuya le coude au bord de la loge et regarda vers le théâtre d’un air indifférent.

--Votre mari ne se montre-t-il pas plus empressé et plus affectueux depuis quelques jours? demanda Marc.

Elle souleva la main.

--Et vous n’avez point deviné la cause de ce retour?

Honorine demeura immobile.

--Eh bien! la voici, reprit Marc plus vivement; M. de Luxeuil espère...

--Qu’est-ce donc que ce marmottage que j’entends à côté? demanda tout à coup Arthur.

Honorine avança vivement son éventail.

M. Darcy, qui était debout, se pencha en avant pour regarder dans la loge voisine. Marc continua les yeux toujours fixés sur son journal:

--...Ce qui est une chose difficile, vu l’acharnement des partis dans la Péninsule. On vient encore de fusiller...

--C’est un honnête bourgeois qui prend une leçon de lecture dans la gazette, fit observer le docteur, en reculant au fond de la loge.

Marc continua:

--...De fusiller une douzaine de carlistes, et jusqu’à présent rien n’annonce la pacification...

Honorine retira son éventail; le lecteur retourna la feuille du journal, jeta un regard de côté et reprit rapidement:

--Il espère regagner votre confiance... obtenir de nouveaux sacrifices d’argent. Il l’a promis à la femme qui achève sa ruine. Je ne puis vous en dire davantage, la pièce va commencer; mais tenez-vous sur vos gardes, et surtout ne donnez aucune signature!...

L’entrée en scène des acteurs l’interrompit; il replia son journal, et, quelques instants après, Honorine entendit la porte de sa loge se refermer.

VII

Femme et Maîtresse.

L’avertissement de Marc surprenant Honorine au milieu de son enchantement, l’avait rejetée dans toutes les anxiétés du doute. L’accusation portée contre Arthur était-elle véritable, ou n’était-ce qu’une vengeance de l’homme qu’il avait peu auparavant démasqué?

La jeune femme résolut de s’éclairer par tous les moyens. Elle avait appris aux dépens de sa vie entière la nécessité de la prudence; elle se promit de ne s’engager qu’après de plus amples renseignements.

Ainsi qu’il l’avait promis, de Luxeuil se présenta le lendemain avec l’acte d’emprunt qu’elle devait signer.

--Eh bien! dit-il en souriant, avez-vous bien pensé, depuis hier, à notre projet?

--Beaucoup, répondit Honorine.

--Et l’espérance de remplacer la princesse dans sa douce royauté vous paraît-elle toujours aussi charmante?

--Toujours, Monsieur, pourvu qu’elle puisse s’accomplir.

Arthur lui montra l’acte.

--Voici le talisman qui vous en donne l’assurance, et au moyen duquel vous deviendrez reine.

--Cet acte ne peut rien sans la volonté de la princesse Goriska, fit observer Honorine, et, avant tout, il faudrait au moins s’en assurer. Je viens de lui écrire à ce sujet.

De Luxeuil tressaillit.

--Vous avez fait partir la lettre? s’écria-t-il.

--Elle partira dans un instant, reprit la jeune femme; mais avant toute proposition, il reste à s’assurer de l’exactitude de nos calculs, et à savoir si nous pourrons faire face aux obligations que nous voulons contracter. Je veux consulter pour cela M. des Brotteaux.

De Luxeuil, sur les traits duquel s’étaient succédé les expressions de l’étonnement, de l’impatience, du dépit, s’avança tout à coup, et, regardant Honorine en face, il lui dit brusquement:

--Vous avez vu quelqu’un qui vous a prévenue contre le projet que vous aviez accepté hier? reprit-il plus vivement.

--Vous vous trompez, Monsieur, interrompit Honorine, qui saisit le moyen offert de déplacer la question: je ne désire pas moins qu’hier la réussite de ce projet. Je veux savoir seulement si son exécution est possible...

--Dites qu’on a éveillé vos soupçons, reprit impétueusement de Luxeuil; ne cherchez pas à le nier.

--Je ne nie rien, Monsieur... mais quoi que l’on ait pu m’apprendre, je vous le répète, mes désirs ne sont point changés. Je ne demande qu’un délai, indispensable pour m’éclairer.

--Et moi, je ne puis l’accepter, s’écria Arthur poussé à bout par cette résistance inattendue: ma parole est engagée; l’argent doit être remis aujourd’hui même, voici l’acte, vous allez le signer.

Il s’était fait dans le ton de M. de Luxeuil un changement dont la jeune femme fut saisie. C’était son accent d’autrefois, dur, méprisant, impérieux; il y avait de la menace dans son attitude, et son regard exprimait la haine.

Elle sentit revenir toutes ses répugnances.

--Vous ne persisterez pas dans une pareille exigence, dit-elle avec fermeté; là où je suis seule responsable, votre parole ne peut être engagée, et je ne comprends pas bien la nécessité que l’_argent vous soit remis aujourd’hui même_.

Elle appuya sur ces mots qui l’avaient frappée.

--Que voulez-vous dire, Madame? demanda Arthur d’une voix troublée.

--Je veux dire, reprit-elle, en le regardant pour étudier l’effet de ses paroles, qu’une telle précipitation à emprunter ne pourrait être justifiée que par un besoin immédiat de satisfaire à des obligations ou à des promesses secrètes.

Arthur pâlit.

--Qui vous a appris?... demanda-t-il.

--C’est donc vrai? acheva vivement Honorine.

Il fit un geste violent. La contrainte qu’il s’imposait depuis tant de jours avait épuisé sa patience. Mal à l’aise et honteux sous son masque hypocrite, il l’arracha lui-même dès qu’il se vit reconnu, et s’écria avec explosion:

--Marc vous a parlé, Madame! vous savez tout!

--Oui, dit Honorine.

--Alors les détours sont superflus, continua-t-il avec emportement; laissons là nos rôles et finissons sur-le-champ. Je ne sortirai point avant que vous ayez signé ce papier.

--Et moi, Monsieur, je refuse, dit Honorine troublée, mais résolue.

De Luxeuil posa l’acte sur le bureau, prit une plume et la présenta.

--Croyez-moi, signez, Madame, reprit-il d’un accent bref et strident: ne me poussez pas à bout; ne me forcez point à chercher quel droit peut avoir sur votre volonté le misérable dont vous écoutez les conseils. Signez sur-le-champ, je le veux; entendez-vous, Madame, je le veux!

Il avait forcé Honorine à prendre la plume qu’il lui présentait, et l’avait entraînée de force vers le bureau.

--Monsieur! s’écria la jeune femme en résistant, vous ne voudriez point employer la violence.

--Signez! répéta de Luxeuil, qui serrait avec rage sa main et qui la conduisait jusqu’au papier.

Honorine se dégagea par un effort violent et courut à la porte.

--Arrêtez, Madame, s’écria Arthur en lui barrant le passage; songez bien à ce que vous allez faire.

--Faut-il appeler à mon secours, Monsieur? interrompit la jeune femme indignée.

--Il faut que vous m’écoutiez! reprit de Luxeuil les bras croisés sur la poitrine; il faut que vous sachiez que cet argent m’est nécessaire; que lui seul peut me sauver; que je le dois enfin!... Oh! je sais ce que vous pouvez me répondre. Vous n’êtes pas responsable de mes prodigalités; ma ruine n’est point la vôtre! mais l’honneur du moins nous est commun. Ecoutez donc bien, Madame, et tâchez de comprendre! Vous êtes résolue à m’abandonner, n’est-ce pas, à me pousser du pied dans l’abîme au lieu de me tendre la main! Eh bien! moi, je suis résolu à vous y entraîner avec moi! Le nom que vous refusez de mettre au bas de cet acte, je l’écrirai!

--Mon nom? s’écria Honorine.

--Oui, reprit de Luxeuil qui avait posé l’acte sur la table; vous aurez à choisir entre l’argent et le scandale, car si vous protestez contre cette signature la honte rejaillira sur vous!

Il avait saisi la plume; Honorine s’élança vers lui en poussant un cri.

--Non, dit-elle, vous ne ferez point cela, Monsieur!... ce serait un crime!

De Luxeuil se pencha sur l’acte sans répondre.

--Au nom de votre honneur, Monsieur!...

Il approcha le papier.

--Eh bien! reprit Honorine, donnez!...

Elle tendait la main vers la plume... Arthur se redressa et la lui présenta. Mais ce mouvement fut si prompt, l’éclair de triomphe qui traversa ses yeux si subit, que la jeune femme fut comme illuminée. Elle s’arrêta en regardant de Luxeuil:

--Ah! c’était encore un piége, s’écria-t-elle, je ne signerai pas!

Arthur qui était déjà pâle devint livide. Les dents serrées, l’œil dilaté et les poings fermés, il demeura un instant comme paralysé par la violence même de sa colère. Cette subite intuition de la jeune femme avait plongé jusqu’au fond de sa bassesse; de nouveaux détours étaient désormais impossibles; il se trouvait deviné tout entier!

L’élan de rage dont il fut saisi à cette pensée lui donna le vertige; il fit un pas vers Honorine, qui s’était réfugiée près de la fenêtre avec une exclamation d’épouvante; mais il s’arrêta tout à coup, passa la main sur son front, revint vers la table, y prit l’acte qu’il froissa avec une sourde fureur, puis se tournant vers la jeune femme:

--Aussi longtemps que vous vivrez, dit-il d’un ton bas, vous vous rappellerez cette heure, Madame! Tout ce que je pourrai vous faire subir de tourments et d’humiliations, je le ferai! A partir de cet instant, je suis votre ennemi!...

* * * * *

Le jour commençait à tomber, mais de Luxeuil, les deux pieds posés sur ses chenêts, les bras croisés et la tête penchée, ne s’en apercevait point. Plongé dans une rêverie sombre, il repassait confusément les souvenirs de ces dernières années, et toujours sa pensée, après quelques détours, revenait se heurter à son dernier échec. Alors une rougeur rapide lui montait au visage; il s’agitait avec une crispation de colère et cherchait comment il pourrait se venger.

Ce qui venait de se passer entre Honorine et lui avait brisé leurs derniers liens. Elle l’avait surpris dans son mensonge, dédaigné dans ses menaces; il s’était inutilement avili! La plus vivace de ses passions, la vanité, était désormais intéressée à sa haine. Décidé à rendre au centuple l’humiliation qu’il avait eu à subir, il cherchait avec une ardeur furieuse, le point par lequel il pourrait frapper ce cœur et le faire saigner...

Il fut interrompu dans sa recherche par le valet de chambre qui lui annonça qu’une dame voulait lui parler. De Luxeuil étonné allait demander son nom, lorsque la porte fut ouverte brusquement et lui laissa voir Clotilde, en grande toilette de ville.

Il se leva stupéfait.

--Ah! tu ne t’attendais pas à ça, mon petit, dit l’actrice, en éclatant de rire, en v’là une farce, hein? Avoir osé pénétrer dans le domicile conjugal!

--Toi ici, s’écria Arthur, qui ne pouvait comprendre une pareille démarche, que viens-tu faire?

--Je passais avec de la société, reprit Clotilde, j’ai reconnu ton domestique à la porte de l’hôtel, alors on a dit:--C’est là que ton monsieur demeure; tu devrais l’emmener dîner avec nous; j’ai tout de suite fait arrêter et je viens te chercher.

--Tu n’es donc pas seule?

--Non, il y a avec nous Léa; tu sais bien, la grosse qui est tant sur sa bouche, puis Phrosine, que je veux lancer, enfin le grand Derval.

--Qu’est-ce que c’est que le grand Derval?

--Ah! oui, tu ne l’as jamais vu! C’est un farceur, premier numéro. Il a joué toutes espèces de rôles en province; maintenant il va dans les soirées pour faire des scènes de ventriloque et de physionomies. Il imite à votre choix Napoléon, Odry, Lepeintre jeune et le gladiateur mourant. Du reste, tu le verras, mais dépêche-toi, car ils t’attendent.

--J’en suis fâché, dit Arthur, qui était encore sous l’influence de son irritation et peu disposé à s’amuser; mais je n’irai pas.

--Par exemple! tu as donc une affaire?

--Oui.

--Eh bien! tu la remettras; je veux que tu viennes. Voyons, Fifi, soyez gentil; vite vos gants, votre chapeau, et ne serrez pas les lèvres comme si vous jouiez de la clarinette.

Elle avait appuyé un de ses bras sur l’épaule d’Arthur, et penché sa figure pour qu’il l’embrassât; il voulut résister à cette avance.

--Non, reprit-il d’un ton bourru; je ne veux pas sortir.

--Alors, dit l’actrice, c’est que tu dînes en famille?

De Luxeuil fit un signe négatif.

--Ou que tu conduis _ton épouse_ en soirée?

Il haussa les épaules.

--Non plus? répéta Clotilde; dans ce cas, mon cher, vous n’avez pas d’empêchement; c’est un caprice.

--Quand cela serait!

--Ah! tu l’avoues! s’écria-t-elle; tu n’as d’autre raison que:--Je ne veux pas! Une vraie raison de directeur. Eh bien! mon bon, moi je te répondrai que je le veux, et je te déclare que je ne m’en irai qu’avec toi!

--Alors tu ne t’en iras pas, dit Luxeuil qui étendit les pieds sur le garde-feu.

--Est-il aimable! reprit mademoiselle Beauclerc après une courte pause; moi qui avais promis qu’il nous ferait dîner au Rocher de Cancale. Il faut donc maintenant que j’aille les désinviter?

--Comme tu voudras.

--Eh bien! non, s’écria l’actrice avec une résolution subite; je vais les chercher pour les amener ici.

--Comment!

--Puisque tu ne veux pas nous conduire au restaurant, je fais invasion dans le domicile légitime et je demande à dîner; tant pis s’il y a de l’esclandre.

La menace de Clotilde était une plaisanterie, et n’avait d’autre but que de décider Arthur; mais, à son grand étonnement, celui-ci redressa la tête comme s’il eût pris la chose au sérieux.

--Dîner ici, répéta-t-il... pardieu! c’est une idée... et j’accepte!

L’actrice le regarda.

--Tu veux te moquer? dit-elle.

--Va chercher les autres, reprit de Luxeuil en se levant.

--Quoi, vrai? tu nous recevras?

--Je vous recevrai.

--Mais la bourgeoise est donc absente?

--Non.

--Et tu n’as pas peur que ça la vexe?

--Va les chercher! te dis-je.

--J’y vais, j’y vais, dit Clotilde. Ah bien! en voilà un apologue! venir manger à la table légale! c’est un peu fort de café, mais pas commun; aussi ça me sourit; je reviens tout de suite, mon petit.

De Luxeuil sonna pour donner les ordres nécessaires et mademoiselle Beauclerc reparut bientôt avec Léa, Euphrosine et le grand Derval.

La première seule était connue d’Arthur. Actrice comme Clotilde, et citée quelques années auparavant pour sa beauté, elle avait acquis depuis un développement de formes qui menaçait d’en faire quelque jour une reproduction de madame Beauclerc. Son embonpoint avait pourtant quelque chose de maladif et de factice. On l’eût dit victime d’un de ces engraissements artificiels, appliqués par les Anglais à leurs troupeaux. Au moral, Léa qui avait joué le drame de l’école moderne avait des tendances avouées à la mélancolie et affectionnait le style échevelé. Les détails gastronomiques pouvaient seuls l’arracher à son rôle d’ange exilé; à table ce n’était plus qu’un ange à l’engrais.

Euphrosine était une jolie brune de dix-huit ans, sortant du Conservatoire et attendant, comme Cendrillon, la fée bienfaisante qui devait lui donner des cachemires, des diamants et un équipage.

Quant au grand Derval, ce qu’en avait dit Clotilde suffisait pour le faire comprendre. Parasite doublé d’un bouffon, il appartenait à cette classe de Falstaffs contemporains, riant également des vices, de la vertu, d’eux-mêmes, et qui, à force d’indifférence, arrivent parfois à la profondeur. Son visage était maigre et pâle, sa voix cassée, son costume d’une propreté douteuse. Tout en lui révélait enfin je ne sais quelle effronterie flegmatique dont on demeurait frappé dès le premier abord.

--Nous voici, s’écria Clotilde en entrant, ils ne voulaient pas me croire quand je leur ai dit que nous restions à l’hôtel.

--Nous n’avions aucun droit pour être reçus au foyer domestique de M. de Luxeuil, fit observer Léa.

--Alors vous devez me payer mon hospitalité, ma belle, dit Arthur qui essaya de l’embrasser.

Léa voulut se défendre.

--Laisse, laisse, ma chère, dit Derval tranquillement, tu n’es pas ici chez les montagnards écossais où _l’hospitalité ne se vend jamais_, mais dans cette belle France qui a dit par la bouche de Cambronne: _Les dîners se paient et ne se donnent pas_.

--Alors réglez la carte tout de suite, ajouta Clotilde.

Et elle poussa Euphrosine vers de Luxeuil qui l’embrassa également.

--Après la grosse pièce le dessert, acheva Derval toujours flegmatique.

--Tu ne la connaissais pas, reprit l’actrice en désignant la jeune fille; c’est la sœur de Rose avec qui j’ai fait ma première communion; aussi je veux tâcher de la servir.

--Je vous aiderai, dit Derval; je connais justement un marquis.

--Vous!

--Oui, ma belle, un vieux.

--Quel âge a-t-il?

--Quarante mille livres de rentes.

--Est-il généreux?

--Il est affreusement laid.

--Tiens, ça pourrait convenir alors, dit Clotilde; faudra que tu nous reparles de ça, mon chéri; l’enfant a des dispositions; il suffit de la lancer; après, ça ira tout seul.

--Je crois plutôt que ça ira en compagnie.

--Allons, farceur! dites pas de bêtises, voyons; faut penser que nous sommes dans une maison décente. Vous aurez de la tenue à table, Floridor.

--Oui, monsieur Derval, ajouta Léa prétentieusement; veuillez ménager mes oreilles de femme: il y a des paroles qui sont une souillure, et puis, à table, ça détourne de manger.