Les réprouvés et les élus (t.2)

Part 4

Chapter 43,614 wordsPublic domain

--A quoi bon vous attrister, répliqua de Gausson en souriant doucement; le malheur était irréparable; fallait-il donc perdre en explications financières le peu d’instants que j’avais à passer ici? Je dois l’avouer, d’ailleurs, en vous revoyant, Madame, j’ai oublié la cause de mon retour à Paris, et je n’ai songé qu’à la joie de me retrouver près de vous.

--Diable! c’est pousser la galanterie jusqu’au sublime! fit observer Marquier avec son sourire discordant; oublier que l’on perd cent mille écus!

--Et il n’y a rien à faire? demanda Honorine en s’adressant à Marcel.

--Je pars demain pour Lyon afin de savoir ce qui peut être sauvé, reprit de Gausson; mais j’ai peu d’espoir.

La jeune femme fit un geste d’admiration.

--Ah! je ne connaissais point encore tout votre désintéressement et tout votre courage, dit-elle attendrie.

--Mon Dieu, qui sait si je ne dois point bénir le hasard? répondit de Gausson. Ma vie n’avait plus de but, je languissais dans une oisiveté pleine d’angoisses, maintenant la nécessité va me rejeter dans l’action. Les forces que j’employais à me faire malheureux, il faudra les employer à me faire vivre. Le travail me sera une distraction, un soulagement; il me laissera moins de temps pour le souvenir. Ne croyez-vous point que ce soit une suffisante compensation, Madame, et qu’à tout prendre je puisse accepter ce malheur presque comme un bienfait?

Le sens voilé que renfermaient ces paroles n’échappa point à la jeune femme; c’était la première allusion faite par de Gausson à ce passé, dont les images s’agitaient toujours au fond de son cœur; elle en fut profondément émue et baissa la tête sans répondre.

Marcel qui se sentait lui-même gagné par un trouble auquel il craignait de céder, profita de la première interruption, pour passer dans la pièce voisine.

Après avoir serré la main à de Cillart, au vicomte et à quelques autres anciens compagnons, il prit un journal, afin d’éviter des conversations indifférentes, qu’il ne se sentait point en état de suivre, et alla s’asseoir au coin le plus obscur, vis-à-vis de la porte qui séparait les deux salons.

Là, le front penché, comme s’il eût été complètement absorbé dans sa lecture, il put repasser dans sa pensée tout ce qu’Honorine venait de lui dire; tous ses gestes, tous ses regards. Sans se demander le but de cette espèce d’examen, il comparait, dans sa mémoire, l’accueil présent de la jeune femme, à l’accueil passé de la jeune fille, et il y trouvait la même tendresse. A chaque instant son œil glissant sur la brochure qu’il tenait à la main, allait retrouver Honorine dans l’autre salon, où il la voyait pensive comme lui-même, et se détournant souvent pour le chercher du regard. Il n’osait encore rien conclure de ses remarques ni de ses comparaisons; mais son sang circulait plus vite; une sorte d’ivresse lui montait au cerveau; le nom d’Honorine flottait sur ses lèvres!...

Ce nom prononcé tout bas, à quelques pas, et avec un rire étouffé, l’arracha tout à coup à son extase. Il jeta un coup d’œil à la dérobée vers le groupe qui l’avait fait entendre, et reconnut d’Alpoda, de Rovoy et le vicomte.

--Moi, je vous déclare qu’elle se moque de lui, disait ce dernier; que diable, très-cher, il suffit de regarder. Physiquement, le petit homme ressemble à un hanneton en toilette.

--Et moralement il me fait l’effet d’un orang-outang élevé par la méthode de Lancastre, ajouta de Rovoy.

--Tout ce que vous voudrez, reprit d’Alpoda; je vous dis, moi, qu’il est parvenu à ses fins. Voyez plutôt comme il tourne autour de la dame... Malheureusement le docteur Darcy est près d’elle et lui intercepte les communications.

--Il est certain, objecta de Rovoy, qu’il a l’air de chercher quelque chose.

--Tenez, tenez, interrompit d’Alpoda, en saisissant de Rossac par le bras, il tient une lettre!

--C’est, ma foi, vrai!

--Reste à savoir ce qu’il en veut faire.

--Le voilà qui s’approche de la causeuse, reprit d’Alpoda; il avance la main, voyez, il prend le petit carnet que l’on a eu soin de mettre à sa portée; il y place la lettre... il le referme et il le rend à la dame!... Doutez-vous encore, maintenant?

--C’est-à-dire que c’est pour moi de la fantasmagorie; j’ai vu, mais je ne crois pas.

--Parbleu! nous allons interroger le banquier lui-même.

Celui-ci, enchanté d’avoir pu glisser son épître à Honorine, venait d’entrer dans le salon, où il s’approcha du groupe de jeunes gens.

--Eh bien! le tour est fait! dit d’Alpoda en riant.

--Quel tour? demanda Marquier.

--Celui de la lettre et du carnet.

Le banquier parut déconcerté.

--Allons, allons, mon bon, il est inutile de nier, reprit de Rovoy, nous avons tout vu de nos yeux, ce qui s’appelle vu.

--Et je vous en fais mon compliment, ajouta d’Alpoda.

--Le vicomte en a été confondu.

--Il n’est même pas encore bien sûr.

--Il est certain qu’elle ne laisse rien paraître.

--Avez-vous vu avec quel sang-froid elle a repris le carnet?

--Et puis, parlez de l’inexpérience de la jeunesse!

--Il ne faut pas oublier que madame Honorine a été élevée au couvent.

--Et qu’elle a reçu les instructions de la comtesse: Bon sang ne peut mentir.

--Plus bas, Messieurs, de grâce plus bas, interrompit Marquier, effrayé d’entendre les voix des trois interlocuteurs s’élever insensiblement. Songez que si l’on savait...

--Ainsi, vous êtes décidément le dieu du temple? demanda de Rossac qui ne pouvait cacher son étonnement.

Marquier sourit d’un air de fatuité.

--Permettez, cher ami, dit-il, en promenant autour de lui un regard précautionneux; vous comprenez que ce n’est pas à moi de déclarer... d’autant que j’ai toujours été cité pour ma discrétion. C’est à vous de juger s’il y a des preuves suffisantes...

Jusqu’à ce moment de Gausson avait tout vu et tout écouté dans une immobilité complète. La surprise d’abord, puis la douleur et l’indignation avaient pour ainsi dire suspendu en lui la faculté de l’action. Arraché à sa méditation exaltée par l’étrange révélation qui venait d’avoir lieu, il se trouva dans la position du fumeur d’opium qui s’éveille subitement d’un rêve enchanté pour se retrouver dans la fange du chemin. Cependant, au milieu même de ce vertige, aucun doute injurieux pour Honorine ne s’éleva en lui; il ne pouvait comprendre, mais il ne soupçonnait pas. Ce fut seulement en entendant les dernières paroles prononcées par Marquier que la présence d’esprit lui revint. A cet aveu détourné qui proclamait le déshonneur d’Honorine, il se leva comme réveillé en sursaut.

--Non, je n’accepte point la preuve, dit-il vivement.

--Tiens, Marcel nous écoutait! s’écria d’Alpoda.

--Je ne l’accepte point, continua de Gausson avec une gravité impérieuse, et si M. Marquier est un homme d’honneur, il rétractera ce qu’il vient de dire...

--Moi!... je n’ai rien dit, interrompit le banquier effarouché. J’ai au contraire protesté de ma discrétion...

--La discrétion suppose un secret à cacher, Monsieur, reprit impétueusement Marcel, et ce secret n’existe pas... Ne vous armez point d’une prétendue réserve qui en dit plus que la parole: le silence peut aussi calomnier.

--Permettez, balbutia Marquier d’un ton embarrassé qu’il eût voulu rendre conciliant, ce n’est point ma faute si ces messieurs ont vu...

--C’est juste! fit observer de Rovoy en s’adressant à Marcel; vous oubliez la lettre, mon cher.

--Toute la question est là, continua d’Alpoda.

--Sans la lettre je douterais comme vous, acheva le vicomte.

De Gausson regarda les trois jeunes gens. Il est des inspirations que rien ne peut expliquer, et auxquelles nous obéissons pourtant avec une irrésistible confiance, élans sublimes ou folles témérités, selon les chances et selon le succès, mais toujours également subites, également inattendues pour nous-mêmes. De Gausson se sentit emporté par un de ces mouvements pour ainsi dire involontaires. En entendant les doutes exprimés sur la lettre que Marquier venait de remettre, il fit un geste de résolution, quitta brusquement le groupe de jeunes gens, s’approcha d’Honorine, qui tenait toujours à la main le carnet d’ivoire, et le lui demanda à haute voix. La jeune femme le lui remit.

--Me permettez-vous de l’ouvrir, Madame? demanda de Gausson qui la regarda fixement.

--Pourquoi non? dit-elle en souriant.

--Êtes-vous sûre qu’il ne renferme rien de secret? insista Marcel.

--Vous n’y verrez que des titres de livres et des adresses, répliqua Honorine avec le même sourire.

De Gausson jeta un regard vers le groupe de jeunes gens, qui paraissaient stupéfaits.

--Alors, reprit-il, en ouvrant lentement les tablettes, si j’y trouve autre chose, ce ne peut être qu’à votre insu, et vous m’autorisez à tout lire.

--Bien volontiers.

--Même ce billet?

Il montrait la petite lettre du banquier. Celui-ci toussa convulsivement et fit des signes désespérés auxquels Marcel ne prit point garde.

--Un billet, répéta Honorine surprise, je ne sais ce que ce peut être.

--L’écriture même ne vous le fait point deviner? demanda de Gausson en montrant la lettre.

--Nullement, dit la jeune femme d’un ton si naturel et si calme que le doute même devenait impossible.

--Alors vous me permettrez de vous le faire connaître, reprit Marcel.

Et lançant un regard d’une froideur implacable sur Marquier, dont tous les traits exprimaient la colère, la honte et la peur, il commença lentement cette lecture.

Dès les premières lignes Honorine parut frappée d’étonnement, puis, comprenant tout à coup, elle arrêta de Gausson par un geste.

--Assez, s’écria-t-elle pâle et la voix tremblante, ce billet ne pouvait m’être adressé, Monsieur; ce serait une injure trop grossière, trop lâche, et dont je ne puis soupçonner aucun de ceux que je reçois ici; il y aura eu quelque erreur.

--Sans aucun doute, dit Marcel avec intention; mais il était important qu’elle fût éclaircie. Maintenant que les apparences ne peuvent tromper personne, vous disposerez de cette lettre...

--Soit, dit Honorine, en la prenant avec un ressentiment dédaigneux; mais ne voulant point chercher qui l’a écrite et ignorant à laquelle des servantes de l’hôtel elle était destinée, je ne puis que la faire disparaître.

Elle tordit le papier et le jeta au feu.

Le banquier sur le front duquel perlait une sueur glacée, poussa un soupir de soulagement. De Gausson rejoignit le groupe.

--Vous avez gagné la partie, dit de Rovoy émerveillé de ce qui venait de se passer.

--Je le disais bien, moi! continua le vicomte.

--Décidément Marquier est un fat, ajouta d’Alpoda désappointé.

De Gausson ne répondit rien, mais regardant le banquier, il dit gravement:

--Je ne pars demain qu’à midi; jusqu’à cette heure je serai chez moi.

--Irez-vous? demanda le vicomte à Marquier, lorsque Marcel fut parti.

Pour toute réponse le petit homme prit son chapeau et sortit par une porte opposée.

Il espérait encore qu’Honorine n’aurait reconnu ni son style, ni son écriture, et que le départ de Marcel le replacerait dans son ancienne position; mais lorsqu’il se présenta le lendemain à l’hôtel, on lui répondit que madame de Luxeuil ne pouvait le recevoir, et le même refus se renouvela les jours suivants.

Il comprit que tout était découvert et que la jeune femme avait rompu avec lui sans retour.

Ce renvoi honteux non-seulement trompait ses espérances, mais exposait sa vanité à la plus cruelle des humiliations. Toutes les félicitations qu’il avait précédemment acceptées, au sujet de sa réussite, se tournèrent forcément en condoléances et en moqueries. On savait maintenant qu’il n’avait été souffert si longtemps que grâce à son insignifiance même. Resté comme inaperçu, il avait été chassé le jour où il avait voulu avertir de sa présence!

Sa réputation amoureuse se trouvait ainsi compromise dès le début. Entré dans le royaume de la galanterie par la porte du ridicule, il ne pouvait plus y espérer de réussite, car les femmes du monde choisissent bien moins qu’elles n’imitent, et la plupart prennent un amant comme elles lisent un livre nouveau, non parce qu’il leur plaît, mais parce qu’il a plu à d’autres.

Cette conviction acquise par Marquier l’anima d’une violente rancune contre Honorine. Il s’arma de l’influence qu’il avait sur Arthur pour se venger par mille sourdes persécutions; il trouvait une sorte de joie à creuser plus profondément et plus vite le gouffre où ce dernier devait s’engloutir, dans l’espérance qu’il y entraînerait la jeune femme à sa suite.

De Luxeuil ne se prêtait que trop facilement à cette manœuvre. Saisi du vertige qui étourdit les glorieux, aux approches de la ruine, il se lançait chaque jour plus aveuglément dans la voie de perdition où il se trouvait engagé. Comme toutes les natures auxquelles, à défaut de sens moral, manque l’orgueil, il descendait insensiblement, et sans s’en apercevoir, de la corruption dans la bassesse.

Son mariage avait précipité cette chute. Aussi son indifférence pour Honorine se transformait-elle, peu à peu, en une sorte de haine. Honorine était tout à la fois un obstacle, un reproche et un contraste. Il trouvait d’ailleurs en elle, depuis quelque temps, une fermeté glacée qui aiguisait son irritation. Toutes ses sollicitations, tous ses ordres pour l’engager à recevoir de nouveau Marquier avaient été inutiles; il parut enfin y renoncer.

Cette trêve permit à Honorine de respirer. Le laborieux courage employé à se défendre l’avait tenue dans un état d’excitation qui l’avait épuisée. Incapable de rancune, elle déposa son hostilité dès qu’elle n’en eut plus besoin pour sa défense, et reprit, vis-à-vis d’Arthur, sa douceur inoffensive.

Soit que celui-ci fût réellement touché d’un oubli si prompt, soit qu’il éprouvât lui-même un besoin de repos, il se montra tout à coup plus bienveillant. Bientôt même, cette bienveillance commença à se traduire par des prévenances qui indiquaient une sorte de repentir; il évitait tout ce qui eût pu déplaire à Honorine, et montrait parfois, devant elle, des sentiments sympathiques dont l’expression semblait lui échapper. On eût dit qu’une révolution intérieure s’opérait en lui, à son insu et sous une influence invisible.

Honorine d’abord défiante, finit par croire à la possibilité d’un changement. Les nouvelles manières d’Arthur n’avaient effet aucun de ces caractères d’exagération qui peuvent faire douter de la sincérité; elles étaient modifiées plutôt que changées; on eût dit une crise dont le résultat restait encore incertain et qui pouvait également avorter ou réussir.

VI

Les deux loges.

De Luxeuil entra un matin chez Honorine, un gros bouquet de violettes à la main.

--Je viens vous annoncer le printemps, dit-il en le lui présentant; l’offre n’est peut-être pas du meilleur goût, mais tout à l’heure, je traversais à pied les ponts, j’ai aperçu ces fleurs, et je me suis rappelé votre préférence.

Honorine prit le bouquet en remerciant, et s’étonna qu’Arthur fût sorti de si bonne heure.

--C’est vrai, je me dérange, dit-il; voilà plus d’une semaine que je me couche le soir et que je me lève le matin.

--Vous persistez donc dans votre réforme? demanda Honorine en souriant.

--Plus que jamais, répliqua de Luxeuil. Je ne sais comment il s’est fait que tout à coup la vie à laquelle je me laissais aller m’a paru insupportable; mais désormais je croirai aux conversions. Il faut que la mienne soit complète, car savez-vous à quoi je pensais tout à l’heure, en suivant les quais et en voyant bourgeonner les arbres des Tuileries?

--A quoi donc?

--A la campagne!

--Vous!

--Oui, Madame; je me disais qu’au lieu de passer sa vie dans cette prison de pierre qu’on nomme Paris, esclaves de mille plaisirs qui vous ennuient, il y aurait peut-être plus de sagesse et de bonheur à se faire une grande existence dans quelque beau domaine où l’on serait roi de soi-même.

--Quoi! vous pourriez accepter un pareil changement?

--Pourquoi non? il y a temps pour tout. On aime le tourbillon du monde pendant qu’il peut donner quelque émotion nouvelle; mais il vient un moment où l’on se lasse de tourner dans cette roue d’écureuil. Je sais bien que prendre un pareil parti serait se donner un ridicule éternel; il ne faudrait plus reparaître à Paris, mais, ma foi! on brûlerait ses vaisseaux.

--Parlez-vous sérieusement? s’écria la jeune femme.

--Très-sérieusement, reprit Arthur. Vous êtes sans doute surprise de me voir de pareilles idées? c’est la faute de Dovrinski.

--Comment cela?

--Vous savez que la princesse Goriska, sa tante, avait acheté un domaine près d’Orléans; Dovrinski en arrive et m’a raconté des merveilles. Il paraît qu’il y a des bois où l’on peut chasser le sanglier, un lac, des prairies immenses. La princesse fait exploiter par son intendant et a établi elle-même des écoles où sont instruits les enfants du voisinage, des hôpitaux où l’on guérit les malades. A force de faire le bien, elle oublie ses propres malheurs; elle n’a plus le temps d’y penser; c’est une sorte d’empire qu’elle a conquis là-bas; elle s’est proclamée la reine des pauvres et des cœurs affligés.

--Ah! combien je lui envie sa conquête! s’écria Honorine, dont ce récit venait d’éveiller le rêve favori.

De Luxeuil qui parcourait la chambre s’arrêta.

--Vous la lui enviez, répéta-t-il gaiement; eh bien, pardieu! il faut la lui acheter.

--Que voulez-vous dire?

--La princesse Goriska est obligée de repartir pour la Lithuanie, où sa mère la rappelle; elle cherche un acquéreur pour son domaine.

--Se peut-il!... Et vous consentiriez?... Oh! c’est une plaisanterie.

--Non, dit Arthur sérieusement; ce serait un moyen de rompre avec le passé, et je le saisirais avec joie. Cela vous paraît trop sage pour être vraisemblable, n’est-ce pas? mais les plus grands étourdis ont leurs moments de réflexion. Quoi qu’on fasse, il vient un jour, une heure où l’on s’aperçoit qu’en suivant la grande route avec la foule des masques, on perd son temps. Alors, qu’une trouée s’ouvre à droite ou à gauche, on en profite: c’est une occasion à saisir: si on la manque, tout est dit, et on continue avec le tourbillon; mais, dans le cas contraire, on recommence une vie nouvelle.

--Et comment ces idées vous sont-elles venues? demanda Honorine en regardant fixement de Luxeuil.

--Je vous l’ai dit, par suite de la rencontre de Dovrinski. Il m’a parlé avec un tel enthousiasme du bonheur de sa tante que j’y ai ensuite rêvé malgré moi: elle aussi avait épuisé les jouissances de Paris et allait périr d’ennui, lorsqu’elle est partie pour ce domaine où elle a retrouvé tout un monde de plaisirs inconnus. Pourquoi n’aurais-je point le même bonheur qu’elle? on peut vivre pour soi seul et se moquer du reste tant qu’on y trouve son plaisir; mais, en définitif, on ne peut pas être fanatique de son égoïsme, et, quand il ennuie, je ne vois pas ce qui pourrait vous empêcher d’essayer autre chose.

Tout cela était dit avec une sorte d’embarras, comme si le besoin d’épanchement eût arraché à de Luxeuil ces aveux, et que ses habitudes d’esprit le rendissent honteux de les faire. Il y avait évidemment chez lui une lutte et un effort. Honorine en fut frappée.

--Il faut acheter le domaine de la princesse Goriska, s’écria-t-elle vivement.

--Vrai? dit Arthur en dressant la tête; ce projet vous sourit?

--Il m’enchante.

--Ainsi vous accepteriez la continuation de l’œuvre commencée par la tante de Dovrinski?

--Ce serait pour moi un inexprimable bonheur. J’aurais enfin une occupation et un but.

Arthur la regarda.

--Oui, dit-il avec intention, ce sera un dédommagement; cela détournera votre pensée de votre propre situation... vous pourrez oublier...

Honorine voulut l’interrompre.

--Oh! vous avez raison, continua-t-il précipitamment, il vaut mieux ne point toucher à ce sujet, et cependant j’aurais tant à vous dire!... mais plus tard... quand nous aurons commencé ensemble une nouvelle existence et que la communauté de l’œuvre accomplie nous aura rapprochés... car je veux prendre part à vos efforts, Madame; je veux savoir s’il m’est encore possible de devenir bon à quelque chose... pourvu toutefois que vous ne refusiez point mon aide?

--Je vous le demande, dit Honorine d’un accent de douce cordialité.

--Alors tout est pour le mieux, reprit Arthur gaiement, je serai votre intendant, votre économe; on dit que les prodigues réformés sont excellents pour cela. Je tiendrai les comptes... Mais à propos de comptes, nous recommençons ici celui que faisait Perrette avec son pot au lait... Et l’argent nécessaire pour l’achat du domaine?

--Ah! mon Dieu! je n’y pensais pas! s’écria Honorine.

--J’y ai pensé, moi, reprit de Luxeuil; il suffirait de cent mille écus comptant, le reste se paierait plus tard.

--Mais comment trouver ces cent mille écus, objecta la jeune femme... Si je vendais quelques fermes?

--Ce serait un moyen, dit Arthur; mais lent, dispendieux et qui, de plus, tournerait à votre désavantage, car les fermes vendues n’appartiennent qu’à vous seule et le domaine acheté deviendrait une propriété commune; ce serait donc vous dépouiller à mon profit, ce que je ne puis permettre.

--Que faire alors?

--Offrir ces fermes pour gages sans vous en dessaisir, et emprunter les cent mille écus. Notre séjour à la campagne nous permettra de réaliser bien vite des économies, avec lesquelles on pourra rembourser la somme due; de cette manière vous aurez acquis un nouveau domaine sans avoir engagé ce que vous possédez déjà.

La jeune femme approuva l’expédient, et il fut convenu que de Luxeuil s’occuperait sur-le-champ de _négocier l’emprunt_ nécessaire.

Le projet qu’il venait de suggérer à Honorine répondait trop bien à ses aspirations pour ne pas s’emparer de tout son être. Pendant le reste du jour, elle ne put songer à autre chose. Comme toutes les femmes qui n’ont pu trouver dans l’amour satisfait l’emploi de leurs facultés expansives, Honorine éprouvait un immense besoin de charité; ce cœur, malgré lui refermé, eût voulu répandre sur tous le trop plein de tendresse qu’il n’avait pu vouer à un seul.

Puis, le changement survenu chez Arthur lui inspirait je ne sais quelle reconnaissance attendrie. A cet espoir de rencontrer un frère, là où elle avait eu jusqu’alors presque un ennemi, elle remerciait Dieu tout bas, elle se sentait plus confiante. Aussi, lorsque de Luxeuil revint le soir, en lui annonçant qu’il avait trouvé les cent mille écus, et que tout pourrait se conclure dans quelques jours avec la princesse Goriska, qui arrivait à Paris, elle ne put retenir une exclamation de joie et elle lui tendit la main.

Celui-ci se montra touché de ce témoignage d’affection, le premier qu’il eût reçu de la jeune femme depuis son mariage, et lui proposa, pour bien achever la journée, de la conduire au Théâtre-Français.