Les réprouvés et les élus (t.2)
Part 27
--Je n’ai jamais eu de famille, Monsieur. Tout ce que j’ai pu savoir, c’est que le jour de ma naissance, on me laissa devant la margelle d’un puits, au village de Noyant, en Maine-et-Loire, et que les premiers qui me trouvèrent là me ramassèrent pour m’apporter à l’hospice, d’où l’on m’envoya chez une nourrice de campagne. J’étais chétif, mal soigné; j’aurais dû mourir, et ma mort n’eût fait pleurer personne! Justement pour cela, je pris le dessus, je grandis et je devins fort. Ma force eût pu me servir à travailler; mais les garçons de mon âge me méprisaient à cause de ma naissance; on m’appelait bâtard! J’employai ma force à les faire taire. Alors on se mit à me haïr, et personne ne voulut me donner du travail. J’allai ailleurs, ce fut de même. Partout il y avait des gens qui me tourmentaient, et ceux qui étaient meilleurs laissaient faire; car les bons sont toujours plus timides que les méchants. Les choses continuèrent ainsi pendant quelque temps; je passais pour une mauvaise tête qui ne savait pas endurer la plaisanterie, et c’est pourquoi on me donna le sobriquet de Rageur. J’avais fini par tirer gloire de mon défaut, parce qu’il me faisait craindre; mais je vivais misérablement. Vers ce temps-là, des chefs royalistes arrivèrent dans l’Anjou pour soulever les campagnes. Je n’avais jamais pensé au roi ni à l’empereur; mais, dans ma position, je préférais nécessairement ce qui n’existait pas à ce qui était établi; je me mis dans une bande de braconniers et de vagabonds, dont je fus bientôt le capitaine. On nous adjoignit une dizaine de vauriens embauchés à Paris, parmi lesquels se trouvaient Jacques et Moser. Le marquis de Chanteaux, qui commandait plusieurs cantons, envoyait de préférence notre bande quand il y avait quelques mauvais coups à faire. Je me troublai un peu d’abord; mais, à défaut de goût vint l’habitude. Je voyais autour de moi les deux partis brûler et tuer sans pitié; je fis comme les autres. C’était d’ailleurs une guerre; il y avait du danger à faire le mal, ce qui le rendait moins répugnant: on égorgeait, on était égorgé, la cruauté avait l’air d’être du courage. Notre bande devint la terreur du pays. Je ne vous raconterai pas toutes ses expéditions, Monsieur, pendant ces trois mois du luttes; j’arrive sur-le-champ à la dernière, la seule qui puisse vous intéresser. C’était vers la fin des Cent-Jours; je me trouvais dans les taillis de Longué, avec une cinquantaine d’hommes, quand on vint nous avertir qu’une voiture, escortée par des cavaliers, paraissait sur la levée. Je courus avec mes gens, et j’aperçus, en effet, une chaise de poste et un peloton de chasseurs d’Angers commandés par un officier. Dès que celui-ci nous reconnut, il fit faire halte et eut l’air de se consulter avec quelques-uns de ses hommes; je m’étais approché en avant de ma bande, embusquée des deux côtés de la route. L’officier agita son mouchoir, comme s’il eût voulu parlementer, et nous cria:
--Ne tirez pas! royalistes. Vivent les Bourbons!
Nous pensâmes que c’étaient des gentilshommes du pays qui avaient revêtu l’uniforme de l’armée, comme cela leur arrivait quelquefois pour certaines expéditions. Mes hommes remontèrent sur la chaussée, et nous nous avançâmes tous sans défiance! mais, au moment même, l’officier reprit la tête du peloton, en criant de charger, et les vingt cavaliers se précipitèrent au galop, en sabrant tout devant eux. Le mouvement avait été si prompt et si inattendu qu’une dizaine de nos hommes tombèrent, tandis que le reste prit la fuite en se précipitant le long des berges. Mais la première surprise passée, les plus hardis profitèrent de leur position qui les mettait à l’abri des cavaliers et commencèrent un feu de tirailleurs. Une de leurs balles alla frapper le postillon qui avait voulu, pendant le tumulte, faire passer sa chaise de poste, et les chevaux privés de guide s’arrêtèrent. De leur côté les chasseurs assaillis à droite et à gauche avaient perdu leur avantage; ils battirent d’abord en retraite, puis, voyant leurs rangs s’éclaircir de plus en plus, ils mirent leurs chevaux au galop et disparurent. Je courus aussitôt à la voiture que quelques-uns de nos gens étaient déjà occupés à piller et dans laquelle se trouvait une femme évanouie. Nous regagnâmes avec elle l’auberge de Longué où je la confiai à l’hôtesse. Mais la trahison dont nous venions d’être victimes avait exaspéré mes compagnons. Des cris de mort s’élevèrent contre la prisonnière. Bien que partageant leur colère, il me répugnait de laisser égorger une femme; je demandai à boire dans l’espérance de la faire oublier. Le moyen ne réussit que peu de temps: avec l’ivresse revinrent les idées de vengeance et les menaces; une révélation d’un de nos compagnons blessé les rendirent plus furieuses. Il avait entendu un soldat crier au postillon:--Sauvez la femme du commandant! L’officier qui nous avait tendu un piége était donc le mari de notre prisonnière et nous pouvions nous venger sur cette dernière de sa perfidie! Cette découverte finit par justifier à mes propres yeux les représailles. Échauffé par le vin, je me sentais gagner à la rage de mes compagnons; je m’associai malgré moi à leurs désirs. Cependant, au moment où les plus furieux se levèrent pour courir à la chambre de la prisonnière, je les retins en déclarant que je me chargeais moi-même de venger les morts. Le Parisien me passa son pistolet et je montai l’escalier qui conduisait à la pièce occupée par l’étrangère. La nuit était venue; je suivis à tâtons le long corridor au bout duquel se trouvait une porte entr’ouverte et faiblement éclairée. Je la poussai du pied et j’aperçus la femme que je cherchais. Elle était couchée sur le lit le visage caché dans l’oreiller. Au bruit que je fis en entrant, elle se releva à demi, et dans ce mouvement, sa robe, délacée par l’hôtesse pendant son évanouissement, glissa de son épaule nue. J’étais entré étourdi par l’ivresse et chaud de colère, mais sans projet arrêté... Une fatale inspiration traversa mon esprit à cette vue. Je pensai que l’honneur de la femme était le bien le plus précieux du mari; que je pouvais le punir par la honte de celle qui portait son nom; mes sens s’éveillèrent. Je posai sur un fauteuil l’arme qui m’avait été donnée et je refermai la porte derrière moi.
Ici, Marc s’arrêta un instant comme s’il eût manqué de paroles pour continuer; il tenait les yeux baissés et la rougeur couvrait ses joues; enfin, faisant un effort visible:
--J’étais seul avec la prisonnière, reprit-il sans lever les yeux; elle se trouvait en mon pouvoir..... et quand mes compagnons arrivèrent, attirés par ses cris..... elle était déshonorée!.....
De Gausson fit un geste d’horreur.
--C’était une lâcheté infâme, reprit vivement le Chouan; je le compris à l’instant même! Le crime, à peine commis, me fit rougir. Dégrisé par la violence d’un désespoir dont j’étais la cause, je ne pus le supporter et j’allais m’échapper, lorsque j’entendis à la porte la voix du Parisien et des autres qui me criaient d’ouvrir. L’imminence du danger me rendit ma présence d’esprit: s’ils entraient, la prisonnière était perdue. J’avais déjà honte de ma violence; je voulus la racheter au moins en sauvant celle qui en avait été victime. L’enlevant dans mes bras, je courus à une seconde porte d’où je gagnai un escalier extérieur qui conduisait à la cour de l’auberge. La chaise de poste avait été dételée, mais les chevaux étaient restés à la porte des écuries. Je m’élançai sur le porteur, et, plaçant l’étrangère devant moi, je pris au galop la route de Beaugé. Tout cela avait été aussi rapide que la parole. Un seul mot, murmuré à l’oreille de la prisonnière, lui avait fait comprendre mon intention. Une fois à cheval, je continuai au galop jusqu’aux premières maisons du faubourg; arrivé là, je sautai à terre.
--Où suis-je? demanda celle que je conduisais.
--Dans un cantonnement de bleus, répliquai-je, à Beaugé.
Au même instant, un bruit de pas se fit entendre; je frappai le cheval qui partit, puis, franchissant le fossé qui bordait le chemin, je regagnai Longué à travers les champs et les prairies. Quand j’y arrivai, mes compagnons venaient d’être avertis de l’approche d’un détachement, et s’étaient dispersés. Quelques jours après, la capitulation de Paris fut connue, le retour des Bourbons proclamé et nos bandes licenciées.
Je me trouvais comme par le passé, sans état, sans ressources, et avec des habitudes de violence de plus! Plusieurs des hommes dont j’étais le capitaine avaient résolu de continuer, pour leur compte, la guerre faite jusqu’alors au profit d’un parti; je refusai d’abord de les suivre; l’impossibilité de vivre finit par vaincre mes répugnances, j’avais été chouan par occasion, je devins voleur par nécessité. Cependant, ce ne fut pas sans résistance. Plus d’une fois j’essayai de rentrer dans l’ordre, de retourner au travail; mais ceux qui ne me haïssaient pas me craignaient; nul ne voulait avoir pour serviteur un homme qui avait manié le fusil et tenu le pays sous sa volonté; on s’excusait de m’employer ou l’on me refusait, de sorte que la faim me repoussait toujours dans le mal. Ce fut ainsi que je me retrouvai associé malgré moi à Jacques et à l’Alsacien. Ils avaient préparé une affaire qui devait, disaient-ils, faire notre fortune. Il s’agissait d’entrer dans une maison isolée qu’habitait une femme malade avec une nourrice et un enfant; on prit toutes ces mesures, et, vers le milieu de la nuit, nous étions tous trois sous le balcon. Je devais monter le premier pour ouvrir, mais une fois entré, je me sentis troublé; en voulant me hâter, je pris une porte pour l’autre, et, au lieu d’arriver à l’escalier, je me trouvai dans une chambre éclairée. Au fond était un berceau sur lequel la mère s’était penchée et endormie. Je reculai précipitamment; la femme se redressa au bruit, et je demeurai immobile de saisissement. C’était l’étrangère de Longué!
Elle me reconnut également, car elle poussa un grand cri. Je tendis les mains pour lui imposer silence, mais elle redoubla ses appels. Presqu’au même instant j’entendis la voix de mes deux compagnons, et je les aperçus qui accouraient le couteau à la main, je n’eus que le temps de refermer la porte et de pousser le verrou. Elle aussi les avait aperçus; égarée, elle étendit les bras vers le berceau, saisit l’enfant endormi et me le présenta en s’écriant:
--Sauvez votre fille!
De Gausson, qui écoutait palpitant, se leva avec un cri.
--Votre fille! balbutia-t-il, achevez... et cette femme était...
--La mère de madame Honorine de Luxeuil.
Marcel demeura les mains appuyées sur ses genoux et les veux fixés sur le chouan; l’excès de son étonnement lui avait ôté la force de l’exprimer par aucune exclamation ni par aucun geste.
--Répétez, dit-il après un silence, répétez encore.
--Oui, reprit Marc, dont l’œil brillait d’une inexprimable tendresse, ma fille, c’était ma fille! Ah! je ne puis vous dire ce que ce cri de mère me fit éprouver; mon cœur fondit.... j’étendis les mains... et je tombai à genoux sans pouvoir répondre, sans pouvoir rire ni pleurer.... c’était une émotion trop forte.... je me sentais près d’étouffer....
--Et la baronne!
--La baronne... oh! ce souvenir me mouille les yeux!... le cœur des femmes est un abîme de miséricorde!... la baronne, quand elle vit mon attendrissement, pencha l’enfant vers moi, et je sentis ses cheveux sur mon front... ce fut comme une bénédiction, Monsieur: il me sembla que quelque chose de l’innocence de cette douce créature coulait en moi; je me relevai avec un cœur nouveau.
--Et pendant ce temps vos compagnons qui voulaient prendre la fuite avaient été arrêtés?
--Grâce à l’arrivée de M. le docteur Darcy et de la comtesse de Luxeuil. Près d’être surpris à mon tour, je n’eus que le temps de me réfugier dans un cabinet obscur placé contre l’alcôve de la baronne. Ces dernières émotions avaient achevé de la tuer; bientôt commença son agonie. La comtesse en profita pour détruire le testament qui assurait les dernières volontés de la mourante qu’elle abandonna ensuite...
--Et qui, par votre entremise, put tout réparer.
--Oui, dit Marc, dont l’émotion semblait croître à chaque parole; j’ai eu cette dernière joie! ah! quand je vivrais mille années je n’oublierai jamais cette entrevue. D’abord elle ne voulait point m’entendre; elle me maudissait; elle regrettait des espérances perdues... et que j’ai connues plus tard. Mais la vue de sa fille adoucit tout à coup son désespoir; elle la prit dans ses bras en pleurant sur elle, et moi... je n’osais parler... mais je pleurais aussi; jusqu’à ce qu’elle étendît la main de mon côté, en s’écriant:
--Aidez-moi à la sauver.
--Hélas! que faut-il faire? demandai-je; mon sang est à elle et à vous.
Elle eut l’air touché, et elle voulut écrire: c’était son testament: quand elle eut achevé, elle me regarda, et dit:
--Si j’osais vous le confier?...
--J’appuyai ma tête sur le bord du lit en pleurant, et je répondis:
--Pourquoi ne pouvez-vous me croire? Jusqu’à présent je n’ai su faire que le mal; vous ne pensez pas que je veuille faire le bien, et cependant je sens que je ne suis plus le même homme. Ah! demandez une preuve, Madame, demandez une preuve: que faut-il faire pour vous et pour elle? S’il suffisait de se battre... de travailler... de souffrir...! Ah! je voudrais vous donner ma vie, mon sang, pour vous faire croire...
--Je crois, me dit-elle; il le faut... Oui, vous veillerez sur elle; vous lui rendrez en dévouement ce que vous m’avez ôté en bonheur, oui, je vous crois... et je vous pardonne!
Alors elle me parla de sa fille; elle me dit quels projets d’avenir elle avait formés pour elle; de quels ennemis on devait la défendre; quels sentiments il fallait lui donner. Elle parla tant qu’elle eut de force, puis, quand elle sentit qu’elle ne pouvait en dire davantage, elle me montra une porte dérobée par laquelle je pouvais m’échapper. Il fallut avoir le courage de partir. Je lui demandai encore une fois son pardon; je baisai la main de l’enfant qui s’était endormie, et je m’enfuis éperdu. Mais quand je me présentai quelques jours après devant le conseil de famille pour remettre le testament de la baronne, la nourrice me reconnut, et je fus envoyé au bagne avec mes complices. J’aurais dû achever de m’y perdre comme tant d’autres; mais j’emportais avec moi un souvenir qui devait me servir de sauvegarde. Dans ce monde, dont j’avais été rejeté, restait une enfant au bonheur de laquelle j’avais promis de veiller. Cette idée me prit tout entier: c’était ma première affection; j’y reportai tout ce que mon cœur avait jusqu’alors économisé de tendresse. Peut-être aurez-vous peine à comprendre cette passion, Monsieur; moi-même je ne l’ai jamais essayé, et je ne saurais vous l’expliquer. Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’à partir de ce jour je ne me trouvai plus étranger à la société des hommes; je ne m’estimai plus leur ennemi; j’avais parmi eux un intérêt. L’image de cette enfant flottait partout devant moi, comme on dit que l’image du Christ flottait autrefois devant les saints; j’y rapportais toutes mes actions. Acceptant ma captivité sans révolte, de peur de la prolonger, je m’étudiai à vaincre mes emportements, à obéir, à me soumettre. Ma bonne conduite m’avait fait placer au jardin botanique de l’hôpital maritime: le jardinier en chef me prit en amitié; il me donna des conseils, des leçons. Grâce à lui je pus acquérir l’instruction première qui m’avait fait défaut jusqu’alors; enfin, lors de l’incendie qui dévora l’arsenal, j’eus le bonheur d’être utile; une demande en grâce fut adressée en ma faveur, et l’on me rendit la liberté. Je savais la baronne au couvent de Tours; j’y courus, et, en déguisant mon âge, je réussis à m’y faire recevoir comme jardinier. Ce furent les deux plus douces années de ma vie entière. Je voyais l’enfant tous les jours, je lui parlais, elle m’appelait son ami! J’aurais voulu prolonger cette heureuse intimité au prix de tout mon sang!... Hélas! elle touchait à son terme. Un jour, attiré par les cris d’une des sœurs, j’arrivai assez à temps pour sauver Honorine qui se noyait, mais les efforts et le saisissement me firent perdre connaissance, et quand je revins à moi, le médecin appelé pour me donner des soins, avait aperçu la marque infâme qui dénonçait la honte de mon passé. Il fallut quitter le couvent. J’espérai en vain pouvoir rester dans le voisinage; lorsque j’avais quitté le bagne une résidence m’avait été imposée; arrêté en rupture de ban, je dus subir un nouveau jugement et une nouvelle détention. Ainsi ma captivité continuait sous une autre forme; on avait seulement élargi ma prison! Condamné à ne point franchir les limites qui m’avaient été prescrites, je ne pouvais espérer ni de voir la fille de la baronne, ni de veiller sur elle comme je l’avais promis! Un seul moyen me restait d’échapper à cette servitude; j’en avais horreur et pourtant je l’acceptai, c’était pour elle!... Muni d’un permis provisoire je partis pour Paris et j’entrai dans la police de sûreté. Le reste doit vous être connu. Vous savez comment mes efforts pour empêcher le mariage de Monsieur de Luxeuil avec sa cousine furent rendus inutiles, et quelles en ont été les suites. Hier encore j’espérais que notre retraite pourrait nous sauver... qu’elle prolongerait au moins ce temps de repos et de joie qui vous dédommageait du passé. Le hasard a déjoué tous mes plans, le moment suprême que j’espérais toujours reculer est venu. Notre existence à tous va se décider dans quelques heures! Voilà pourquoi j’ai parlé, Monsieur, et maintenant que j’ai tout dit, je vous répète ma demande et je vous conjure d’y répondre sans réticence, sans détour. Avez-vous dans votre cœur le même amour pour celle que j’ai osé nommer ma fille? Vous sentez-vous capable de lui tenir seul lieu de toute famille et de lui faire oublier à force de bonheur ce qu’elle a souffert jusqu’à ce jour?
De Gausson qui avait écouté la longue confidence du chouan avec un trouble mêlé d’horreur et de pitié, releva la tête. Il était très-pâle, mais il n’y avait dans son regard aucune hésitation. Il étendit la main comme s’il eût voulu prêter un serment et répondit d’une voix ferme:
--Sur ma vie et sur mon honneur, j’ai plus d’amour pour celle que vous avez nommé votre fille, sur ma vie et sur mon honneur je me sens capable de lui tenir lieu de tout et de la rendre heureuse.
--Alors rien n’est désespéré, reprit Marc avec effort... demain... je parlerai à monsieur de Luxeuil.
Et comme il vit que de Gausson voulait l’interrompre.
--Oh! ne craignez point d’essai de conciliation, continua-t-il plus vivement; je sais que ce serait une tentative inutile... non... il faut que toute incertitude finisse... que votre avenir se décide, et il se décidera...
--Et par quel moyen? demanda Marcel.
--Vous le saurez... plus tard, répliqua le chouan qui s’était levé... pour ce soir, c’est assez... Dormez, Monsieur, afin d’avoir demain toutes vos forces; dormez, et bon courage.
Il fit de la main un signe à de Gausson, qui salua, et il s’avança vers la porte; mais au moment de l’ouvrir, il se retourna les yeux baissés et dit d’une voix oppressée:
--Je ne vous ai rien caché, et après avoir écouté, vous vous êtes tu! Je comprends ce silence, c’était, sans doute, tout ce que je pouvais espérer de votre justice. A vos yeux, le repentir n’a pu expier le crime... et vous n’éprouvez pour moi que haine et mépris!...
--Non, dit Marcel avec quelque effort, si mon premier sentiment a été l’indignation... ensuite... il a cédé... à la pitié! et maintenant je vous plains.
Marc le regarda.
--Vous le pouvez, dit-il d’un accent sourd, plaignez-moi, plaignez-moi! Si mon plus cruel ennemi savait ce que j’ai souffert, il renoncerait à la vengeance. Ce secret que je viens de dire... voilà vingt années qu’il pèse là, sur ma poitrine, qu’il me déchire, qu’il m’étouffe! vingt fois, il a failli m’échapper; vingt fois, quand j’étais près d’_elle_, quand elle me remerciait; vingt fois, j’ai failli lui dire:--Je suis ton père!... mais elle eût répondu par un cri de douleur; elle eût rougi... Je me suis tu. Oh! Monsieur, n’avoir qu’une pensée et ne pouvoir l’avouer, n’avoir qu’un amour et le tenir caché comme un crime. Ne jamais espérer de retour... C’est ma fille, Monsieur... Eh bien! savez-vous... je mourrai sans l’avoir embrassée!
L’accent avec lequel ces mots avaient été prononcés émut de Gausson.
--Pourquoi vous arrêter sur ces tristes pensées? dit-il d’un ton radouci. Songez plutôt à cette expiation si courageusement entreprise et qui doit vous relever à vos propres yeux. Si vous n’avez pas les droits d’un père, vous en avez eu le dévouement, et, autant que vous l’avez pu, vous en avez mérité le nom.
--Le pensez-vous sincèrement? demanda Marc, les regards fixés sur le jeune homme. Ai-je vraiment reconquis ce titre usurpé par un crime? Ah! si vous le croyez, montrez-le moi par un signe. Prouvez-moi qu’à vos yeux j’ai réellement racheté ma faute, que je ne suis plus pour vous un objet de mépris.
De Gausson lui tendit la main. Marc poussa un cri de joie, et la saisit.
--C’est donc vrai, s’écria-t-il au milieu de ses larmes... Vous m’avez pardonné... vous... vous... être pur et loyal... J’ai donc conquis le droit de presser une main sans souillure! ah! laissez-la moi, laissez-la moi, monsieur Marcel... Songez... _elle_ aussi, elle l’a pressée. Cette main lui appartient... comme le cœur... en la sentant... c’est à elle que je pense; c’est elle que je vois!
Il avait approché la main du jeune homme de ses lèvres et la baisait avec des sanglots et des larmes. De Gausson attendri s’efforça en vain de l’apaiser par de douces paroles; l’horloge qui sonnait minuit, put seule le rappeler à lui-même. Il laissa aller la main de Marcel, essuya ses yeux et se redressant:
--Assez, dit-il, comme s’il se parlait tout haut; assez maintenant... et merci à vous, monsieur Marcel; je m’en vais raffermi, heureux! Je ne crains plus rien désormais. Avant de venir j’avais vu M. de Luxeuil, tout est convenu. De peur qu’on ne soupçonne quelque chose, vous sortirez demain avec le conducteur de notre barque; il connaît les chemins et vous vous rendrez ensemble au carrefour des Pierres noires, tandis que votre adversaire vous rejoindra par un autre chemin; je le conduirai moi-même. Le banquier demeurera à l’auberge afin de veiller sur madame Honorine; c’est M. de Luxeuil qui l’a exigé. Adieu! ayez confiance.
Il serra encore une fois la main du jeune homme et sortit.
XXXI
La grève de Saint-Michel.
De Gausson était parti avec le vieux pêcheur à l’heure convenue; de Luxeuil et Marquier ne tardèrent pas à descendre; le banquier tout frissonnant et tout pâle se plaignait du froid du matin.
--J’ai bien peur, mon cher, que le froid ne soit point dans l’air, mais en vous-même, fit observer Arthur, dont l’accent était plus railleur et l’air plus hautain que de coutume; cependant, vous serez ici parfaitement en sûreté.
--Il s’agit bien de moi, reprit Marquier, quand vous allez vous exposer...
--De grâce ne vous occupez pas des dangers que je cours, interrompit de Luxeuil, et songez seulement à tenir votre promesse.
--Ne craignez rien; je vous réponds que madame Honorine ne quittera point l’auberge.
--J’espère que vous me tiendrez parole, vu qu’il s’agit seulement de tenir tête à une femme. J’emmène tous ceux dont la présence eût pu vous embarrasser... même ce _monsieur_ Marc.
--Le voici.
L’ancien chouan venait en effet d’entrer. Il était enveloppé d’un caban de peau de chèvre et tenait une lanterne à la main.
--Monsieur de Luxeuil est-il prêt? demanda-t-il d’une voix brève.
--Vous voyez que je vous attends, dit Arthur qui boutonnait ses gants.
Marc ouvrit en grand la porte qui donnait sur la rue et fit un pas au dehors.
--Au revoir donc... ou adieu... dit de Luxeuil au banquier en allumant un cigare; dans une heure vous aurez de nos nouvelles.