Les réprouvés et les élus (t.2)

Part 26

Chapter 263,676 wordsPublic domain

--Vous allez le nier, peut-être! N’est-ce pas de votre caisse que sort l’argent employé à fonder ce nouveau journal que dirige de Luxeuil... A propos, j’avais oublié de vous faire compliment, madame la comtesse, sur la subite conversion de monsieur votre fils!

--Il est vrai que nous avons réussi à lui inspirer de meilleurs sentiments, dit la malade avec quelque embarras.

--C’est évident, reprit Darcy; il vient de publier une profession de foi qui ferait honneur au grand-maître des dominicains!... Je suis fâché seulement de le voir marquer de si bons sentiments aux trois personnes de la Trinité, qui, à la rigueur, pouvaient s’en passer, et si peu de pitié pour celle qui porte son nom.

La comtesse fit un mouvement.

--Honorine, répéta-t-elle, en auriez-vous entendu parler?

--J’ai fait mieux, Madame, je l’ai vue!

--Ici?

--Non, fort loin de Paris, au contraire, où je l’ai trouvée mourante.

Tous les auditeurs firent un mouvement.

--Se peut-il! s’écria la comtesse, et vous n’avez point averti Arthur?

--Par la raison que je me suis engagé à taire la retraite de votre nièce, répliqua Darcy; elle tient à demeurer cachée, à _vivre tranquille_!... Ce sont ses propres paroles.

--Ah! vous m’avez donné un coup terrible! dit madame de Luxeuil, en se renversant sur son fauteuil; Honorine mourante, grand Dieu! sans que nous en sachions rien!

--Il est difficile de s’occuper en même temps des affaires du ciel et de la terre, fit observer le médecin sèchement. Vous, qui accordez tout à l’âme, vous ne devez point vous étonner qu’une jeune femme n’ait pu supporter tant de chagrins et de luttes.

--Je sais que mon fils a eu des torts, reprit la comtesse, mais maintenant il serait facile de les lui faire reconnaître, et de travailler à un rapprochement. Au nom du ciel, docteur, dites-moi où est Honorine?

Darcy prit un air grave.

--Madame la comtesse oublie que j’ai promis de garder le silence, dit-il.

--Qu’importe! Vous ne pouvez vous regarder comme enchaîné par un caprice de malade; une promesse n’oblige qu’à la condition d’être raisonnable...

--Elle oblige toutes les fois qu’elle a été faite sérieusement et librement.

--Mais, songez!...

--Pardon, madame la comtesse; j’en ai déjà trop dit et mon indiscrétion est une faute; vous me permettrez d’écrire la consultation que vous m’avez fait l’honneur de me demander.

Il s’était approché d’une table sur laquelle se trouvait le pupitre, formula les prescriptions nécessaires, donna de vive voix quelques explications, puis salua froidement et se retira. Mais la comtesse demanda aussitôt son fils pour lui faire part de ce qu’elle venait d’apprendre. Cette confidence réveilla ses anciens projets. Honorine avait pu lui échapper par la fuite une première fois; mais, en la retrouvant, il était sûr de la forcer à le suivre, ou à racheter du moins sa liberté. Dans le cas même d’une mort prochaine, il pouvait tenter une réconciliation qui lui assurerait une partie des avantages sur lesquels il avait autrefois compté. Quoi qu’il arrivât enfin, il devait découvrir au plus tôt sa retraite dans l’intérêt de ses espérances. Il y tenait, en outre, dans l’intérêt de son orgueil, de sa haine. Ses échecs successifs l’avaient aigri contre la jeune femme; il en était venu à désirer ce qui pouvait la faire souffrir, même sans profit pour lui-même, il voulait se venger de tant de mécomptes et d’humiliations. Aussi commença-t-il, après l’avertissement de sa mère, des recherches actives et dont le succès ne pouvait être longtemps douteux. Il sut que le docteur s’était absenté un mois auparavant et qu’il avait pris la route de Granville! c’était assez pour le mettre sur la voie. Il régla tout pour une absence de quelques semaines et partit. La comtesse, prévoyant qu’il pourrait avoir besoin des conseils d’un homme versé dans les affaires, lui fit accepter Marquier pour son compagnon de voyage. Arrivés à Granville, leurs recherches commencèrent; mais toutes les précautions avaient été prises par Marc. Le duc, qui se faisait appeler comme autrefois M. Michel, passait pour le père d’Honorine, et de Gausson pour un cousin récemment arrivé en France. Du reste, nul ne les connaissait. Arthur entendit parler de cette famille étrangère retirée à la Brichaie sans que rien pût lui faire soupçonner la vérité. Toutes ses perquisitions du côté de Bréhal, de Gavray, de Villedieu, avaient été inutiles, et il commençait à désespérer lorsqu’il reçut de sa mère une lettre qui le força de suspendre ses recherches pour visiter, au nom d’amis communs, deux insurgés vendéens, récemment envoyés au Mont-Saint-Michel.

XXX

Rencontre.

Bien que la baie de Cancale soit surtout estimée des gastronomes, elle ne mérite pas moins la visite des touristes et l’admiration de quiconque se laisse émouvoir par les grands aspects de la création. Vous ne trouvez point, comme sur les grèves du Finistère, ces promontoires de granit taillé par les vagues en colonnes, en cavernes, en portiques; ce ne sont point non plus les hautes falaises du Calvados avec leur verdure rase et serrée, se déroulant sur le sol comme un tapis velouté; ici, tout est plat et aride, c’est le désert avec ses sables mouvants et ses lignes d’horizons infinis. Mais d’un côté les flots grondent à la limite de ce _Sahara_ maritime, de l’autre des villes apparaissent au loin dans les brumes; et vers le milieu s’élève ce rocher aux flancs duquel pend une prison et que couronne la vieille église de l’archange! A une certaine heure tout est désert, morne, immobile dans cette plaine aride: mais attendez seulement quelques instants: un murmure bruira dans l’espace, une ligne blanche frémira à l’horizon, et ce murmure, c’est la voix de la mer, cette ligne blanche, c’est le flux qui arrive; vous avez eu à peine le temps de le reconnaître, de le nommer, que la plage a disparu partout; le mont qui, tout à l’heure dominait les grèves, ne domine plus que les vagues; en quelques instants le continent est devenu une île.

Depuis son retour à la santé, Honorine avait entrepris plusieurs excursions avec Marc, Françoise et de Gausson. Une barque de pêcheur les transportait le matin sur quelque point de la baie, et après avoir marché tout le jour sans autre guide que leur fantaisie, et s’en remettant au hasard pour leur découverte, ils la rejoignaient le soir, fatigués mais joyeux, et regagnaient la Brichaie bercés par la lame et éclairés par les étoiles. Souvent Honorine élevait la voix au milieu du murmure des flots; elle répétait de vieux airs de son enfance, ou quelque chant plus nouveau, choisi parmi les plus simples et les plus doux: Marcel l’appuyait, à demi-voix, de son accent profond; et alors, le pêcheur ravi restait appuyé sur sa barre, l’oreille au vent et le sourire sur les lèvres. Françoise, touchée, sans savoir pourquoi, embrassait Jules qui s’était endormi dans ses bras, et Marc, la tête penchée sur sa poitrine, s’oubliait dans de longues rêveries. Les promeneurs s’étaient d’abord peu éloignés de la Brichaie; mais le succès de leurs excursions les enhardit. Voulant les étendre plus loin et dans une nouvelle direction, ils partirent un matin avant le jour, arrivèrent à l’embouchure du Couesnon, petite rivière qui séparait autrefois la Bretagne de la Normandie, et de là gagnèrent à pied Pontorson.

Une partie du jour fut employée à parcourir les campagnes voisines. Jamais Honorine ne s’était sentie l’esprit si libre, le cœur si léger. Le soleil commençait à tomber, lorsque Marc rappela qu’il était temps de rejoindre la barque, si l’on ne voulait point manquer la marée. On reprit donc la route de la grève. L’ancien chouan alla en avant, de ce pas égal et modéré que donne l’habitude de la marche. Honorine et de Gausson suivaient plus lentement. Animée par la course, l’œil souriant et les traits illuminés de joie, la jeune femme marchait un bras appuyé sur celui de Marcel, dont elle sentait battre le cœur. Son autre main tenait une branche de houx ornée de ses fruits, et de longues herbes cueillies par de Gausson ornaient sa capote de soie violette. Son écharpe, à demi-échappée de ses épaules, laissait voir sa taille cambrée: elle se tenait penchée un peu en avant et la tête tournée vers Marcel, dans cette attitude de confidence si gracieuse et si caressante! A chaque pas, quelque nouvelle remarque ralentissait leur marche. Elle montrait la mer, les nuages, une cabane de paysan, et tous deux s’arrêtaient jusqu’à ce que la voix de Marc les avertît de nouveau. Ces avertissements devinrent de plus en plus fréquents. Le ciel s’était assombri; l’ancien chouan paraissait inquiet.

--De grâce! hâtons-nous, dit-il enfin; le vent commence à s’élever, et je n’aime point ces nuages.

--Que craignez-vous? demanda Honorine.

--Je crains du gros temps.

--Qu’importe?

--Vous oubliez qu’il nous reste à regagner la Brichaie.

--Eh bien! nous aurons un orage; ce doit être si beau! J’ai toujours désiré savoir comment je me _comporterais_ en pareille occasion: ce serait un moyen d’essayer mon courage.

Marc secoua la tête.

--Oh! vous croyez que c’est bravade, reprit Honorine en souriant; mais non, Marc, c’est confiance! Je me sens si forte... si heureuse...

--Que vous voudriez cesser de l’être?..... interrompit-il brusquement.

--Que je ne puis croire à un changement, reprit la jeune femme. Après tout, mon bon Marc, Dieu est juste! et c’est lui qui fait nos lots ici-bas. Quand on a été longtemps éprouvé, on doit avoir plus de confiance dans l’avenir; on a payé sa dette.

--Le malheur est toujours notre créancier, dit le chouan sourdement: il ne faut jamais lui rappeler que nous vivons.

--Oh! vous êtes triste, s’écria Honorine; je ne veux point vous croire: j’espère encore le beau temps...

Un éclair, suivi d’un sourd grondement de tonnerre, l’interrompit; elle fit un mouvement en arrière et pâlit.

--C’est une réponse, dit Marc, et qui vous persuadera mieux que moi, peut-être... Au nom du ciel, allons plus vite; j’ai peur qu’il soit déjà trop tard!

Ils pressèrent le pas et atteignirent enfin le pont du Couesnon, près duquel leur conducteur les attendait. Mais l’orage avait continué à grandir; le vent de mer chassait devant lui de lourds nuages chargés de pluie, et les éclats de tonnerre devenaient de plus en plus rapprochés. Après s’être concerté quelque temps avec le vieux marin, Marc déclara que l’on ne pouvait, sans imprudence, tenter la traversée.

--Mais que va-t-on penser à la Brichaie? s’écria Honorine.

--On devinera, j’espère, que le mauvais temps nous a empêchés de reprendre la mer, dit le chouan, et, en tout cas, mieux vaut l’inquiétude pour eux que le péril pour vous. Demain la bourrasque aura cessé, et nous pourrons nous rembarquer; mais, maintenant, nous n’avons qu’à gagner l’auberge la plus voisine, pour y passer la nuit.

Honorine n’accepta qu’à regret une pareille nécessité. Ce contre-temps avait fait envoler sa joie. Comme toutes les âmes ballottées par le flot de la passion, elle passa subitement de la confiance à l’inquiétude. Les nuages qui venaient d’envahir le ciel semblaient avoir un reflet dans son cœur. Contrariée et abattue, elle se laissa conduire à la petite hôtellerie que le pêcheur avait indiquée à Marc. Plusieurs touristes revenant du mont Saint-Michel les y avaient précédés et se trouvaient réunis dans une salle à manger séparée de la première pièce par une cloison vitrée à hauteur d’appui. On y entendait un bruit de couverts et de voix qui effraya la jeune femme. Désirant éviter la table d’hôte, elle envoya Marc pour lui faire préparer une chambre, et attendit son retour avec de Gausson dans l’espèce de parloir où on les avait fait entrer. L’orage, jusqu’alors suspendu, venait d’éclater dans toute sa violence; la nuit était subitement venue, et les deux amants ne tardèrent pas à se trouver plongés dans une obscurité presque complète. Honorine n’y prit point garde; le front appuyé contre les petites vitres de la fenêtre, elle regardait les gros nuages noirs qui accouraient traînant à leur suite un long voile de pluie qui semblait réunir le ciel à la terre. De Gausson se tenait à quelques pas, les yeux également fixés sur l’horizon. Attristés par cette bourrasque inattendue, tous deux gardaient le silence, et le bruit des voix leur arrivait directement du salon voisin entre chaque pause de l’ouragan.

Une de ces voix frappa plus particulièrement l’oreille de de Gausson, qui devint tout à coup attentif. Elle s’élevait au-dessus de toutes les autres, et son grasseyement criard la rendait facile à reconnaître. Marcel s’approcha vivement de la cloison vitrée, se baissa pour regarder dans la salle à manger, et aperçut debout près de la table Aristide Marquier, en costume de voyage. Devant lui se tenait Arthur de Luxeuil! Le jeune homme recula avec une exclamation involontaire.

--Qu’y a-t-il? demanda Honorine qui se retourna étonnée.

--Pas un mot, au nom du ciel! murmura de Gausson, en courant à elle et lui désignant du geste le salon voisin.

--Il y a là quelqu’un que nous connaissons?

--Votre mari!

Elle fit un geste d’épouvante.

--Etes-vous sûr? demanda-t-elle.

Marcel la conduisit doucement jusqu’au vitrage; elle écarta le rideau, jeta un regard dans la pièce voisine, et se redressant épouvantée, fit un mouvement pour fuir; de Gausson la retint; Arthur et Marquier venaient d’ouvrir la porte du salon! Honorine recula jusqu’au coin le plus sombre du parloir. Celui-ci était plongé dans une obscurité presque complète; le banquier et son compagnon le traversèrent sans prendre garde qu’il y eût quelqu’un; mais, au moment où ils sortaient, Marc parut sur le seuil une lumière à la main. Il y eut pour tous un premier mouvement de stupéfaction. De Luxeuil, qui s’était arrêté en apercevant l’ancien chouan, se retourna au cri jeté derrière lui, et aperçut Honorine, dont Marcel tenait encore la main. Il ne put retenir à son tour une exclamation répétée sur un autre ton par le banquier. Quant à Marc, il était resté à la même place, un bras en avant. Tous gardèrent un instant le silence, comme s’ils eussent voulu s’assurer qu’ils ne se trompaient pas. Enfin de Luxeuil fit un pas vers la jeune femme.

--Vous ici, Madame! s’écria-t-il; pardieu! je dois remercier le hasard, car il me sert mieux que toutes les recherches.

--C’est un vrai coup du ciel! ajouta Marquier; notre voyage eût été inutile sans cette heureuse rencontre...

--D’autant plus heureuse, reprit de Luxeuil, que le docteur Darcy nous avait, à ce que je vois, alarmé sans raison.

--Quoi! interrompit Honorine, le docteur vous a dit...

--Qu’il vous avait laissée mourante, acheva Arthur; mais il est évident que la science a été mise cette fois en défaut, et que Madame a trouvé un médecin plus habile que M. Darcy.

Ces mots, prononcés d’un accent ironique, furent accompagnés d’un regard provocateur lancé à de Gausson. Honorine ne permit point à ce dernier de répondre.

--Le docteur s’était effectivement effrayé outre mesure, dit-elle; le temps et le repos ont suffi pour ma guérison.

--Il est certain que Madame ne m’a jamais paru plus éblouissante de santé! fit observer Marquier avec une intention visiblement galante.

--Aussi est-ce pour moi une bonne fortune inattendue, reprit de Luxeuil; je venais offrir des soins, et, loin de là, je puis en demander.

--Des soins!

--Non pas pour moi, Madame, mais pour ma mère affaiblie, souffrante, et qui vous réclame.

--Quoi! madame de Luxeuil?... interrompit de Gausson.

Arthur lui jeta un regard hautain, et s’adressa de nouveau à Honorine, sans lui répondre:

--J’espère n’avoir pas besoin de recommencer ici les fâcheuses explications que j’ai dû donner aux Motteux, continua-t-il; j’engage seulement Madame à se rappeler et à réfléchir! notre chaise de poste sera demain à ses ordres.

L’arrivée de la servante qui venait annoncer que la chambre d’Honorine était prête, coupa court à la conversation; celle-ci parut un instant indécise, puis faisant signe à Marc, elle sortit avec lui. De Gausson attendit que la lumière qui les éclairait eût disparu dans l’escalier. La fatale rencontre qui replaçait Honorine dans l’horrible alternative dont on l’avait déjà menacée aux Motteux, venait de lui inspirer une résolution extrême. Resté seul avec Marquier et Arthur, il s’approcha de ce dernier.

--J’ai eu l’honneur d’adresser tout à l’heure la parole à M. de Luxeuil sans qu’il ait daigné me répondre, dit-il à demi-voix.

--En effet, Monsieur, répliqua Arthur froidement.

--Ainsi, le silence de M. de Luxeuil n’a été ni un oubli ni une distraction?

--Ni l’un, ni l’autre.

--Alors c’est une insulte dont j’ai droit de lui demander raison.

De Luxeuil regarda Marcel avec une sorte d’étonnement.

--Ah! c’est vous qui prenez l’initiative, dit-il d’un ton railleur; mais avez-vous bien réfléchi, monsieur de Gausson, à ce que vous allez faire? Avez-vous averti... _la personne_ intéressée à cette affaire, et vous a-t-elle donné la permission de vous battre?

--Ceci, Monsieur, est une seconde insulte, dit Marcel d’une voix animée.

--Vous croyez, reprit Arthur; j’aurais pensé que c’était à moi de me fâcher; mais j’accepte que vous soyez l’offensé.

--Et à ce titre, reprit Marcel, j’ai le choix des armes?

--Ah! voilà le mot de l’énigme! s’écria de Luxeuil, parbleu! cher Monsieur, offenseur ou offensé, il eût suffi de me demander cet avantage, mais puisqu’il vous plaît d’intervertir les rôles, veuillez me dire comment vous désirez vous battre?

--A bout portant, Monsieur; l’un des pistolets chargé, et l’autre vide.

Arthur redressa la tête.

--Je comprends, dit-il en regardant de Gausson, vous voulez être sûr d’en finir, et que madame de Luxeuil soit définitivement délivrée de son mari ou de son amant... mais je puis refuser un pareil duel?

--Ici peut-être, reprit Marcel, ici où _personne ne vous voit_, mais je vous suivrai à Paris, Monsieur; là je dirai que vous n’avez point voulu égaliser les armes en vous remettant du succès au hasard, et l’on saura ce que l’on doit penser de votre réputation de courage...

--J’espère vous épargner cette fatigue, interrompit brusquement Arthur; votre heure, Monsieur?

--Demain, au point du jour.

--Je serai prêt.

Tous deux se saluèrent, et de Gausson gagna la chambre qui lui avait été préparée. Il ne voulut s’interroger ni sur ce qu’il venait de faire, ni sur le résultat qu’il pouvait craindre ou espérer. Arrivé à l’un de ces moments où tout regard jeté en arrière devient inutile, il ne songea qu’à faire ses dispositions pour le lendemain. Après avoir écrit ses dernières volontés, et un billet adressé à son homme d’affaires, il commença une longue lettre pour Honorine dans laquelle il épancha tout ce qu’il ne lui avait dit jusqu’alors qu’imparfaitement et par aveux entrecoupés. Suprêmes adieux qui contiennent notre cœur tout entier et que nous adressons à ceux qui nous aiment au moment de les quitter pour toujours! Il écrivait les dernières lignes, lorsque l’on frappa doucement à sa porte; il courut ouvrir; c’était Marc! L’ancien chouan paraissait plus sombre qu’à l’ordinaire. Il vit les lettres écrites par de Gausson, s’assit, demeura quelques instants les bras croisés, puis enfin regarda le jeune homme, et dit lentement:

--Ainsi vous vous battez demain?

--Qui vous l’a dit? demanda Marcel étonné.

--Ce banquier qui suit M. de Luxeuil, et qui est venu me trouver pour me prier d’empêcher le duel.

--C’est impossible, interrompit de Gausson; il faut qu’il ait lieu et toutes les représentations seraient inutiles.

Marc secoua la tête.

--Oui, dit-il; quand cet homme m’a raconté ce qui s’était passé, j’ai compris tout de suite que vous vouliez rendre la liberté à... ELLE ..., et que, pour cela, vous aviez fait le sacrifice de votre vie. Mais, avez-vous bien vu le résultat? Si votre adversaire vous tue, ELLE reste à sa discrétion, avec la douleur de vous avoir perdu; si vous le tuez, cette mort même qui la délivre la sépare de vous à jamais.

--Je le sais, je le sais! s’écria Marcel; mais que pouvais-je faire? Fallait-il donc la laisser au pouvoir de cet homme, demeurer moi-même sous sa menace, et recevoir de lui le droit de vivre comme une aumône! Ah! je ne me suis point senti la force d’accepter, pour tous deux, cette honteuse servitude: mieux vaut un malheur connu, et dont on voit la limite; mieux vaut mille fois la mort!

--Aussi ne suis-je pas venu pour vous proposer de rester sous le joug de M. de Luxeuil, dit Marc; non, qu’il vous tue plutôt, et que madame Honorine meure!... Mais il y a peut-être un autre moyen.

--Lequel?

Le chouan ne répondit pas sur-le-champ; il était tombé dans une sorte de rêverie; enfin il reprit tout à coup en regardant de Gausson:

--Si elle était votre femme... êtes-vous sûr de la rendre heureuse? demanda-t-il.

--Pourquoi cette question? dit Marcel.

--Répondez-moi, reprit-il avec instance; mais en regardant bien dans votre cœur. Je ne vous demande pas si vous l’aimez comme on peut aimer beaucoup de femmes... mais assez pour n’avoir pas d’autre désir sur la terre que de la voir contente de vivre, assez pour vous consoler de tout quand elle sourit... même du mépris...; assez pour vous sacrifier à un autre qu’elle aimerait, et pour dire: C’est bien! Si ce n’est pas ainsi que vous l’aimez, c’est trop peu, et vous pouvez vivre sans elle.

--Vous-même avez pu vous assurer du contraire, fit observer de Gausson, étonné de l’exaltation du chouan.

--Oui, reprit celui-ci en se parlant à lui-même...; ils ne pouvaient vivre séparés...; ils ont besoin l’un de l’autre... ils s’aiment... Ah! si j’étais bien sûr...

Il appuya son front sur ses deux mains, et demeura longtemps ainsi. Marcel, ému, n’osait l’interroger. Enfin il releva la tête.

--Si c’est bien pour elle-même que vous l’aimez, reprit-il, fût-elle pauvre, méprisée, elle ne vous serait pas moins chère?

--Je n’ose dire qu’elle me le serait davantage, répliqua de Gausson, et cependant combien de fois je lui ai souhaité moins de dons, rêvé quelque disgrâce qui pût donner le charme du désintéressement ou du dévouement à ma tendresse.

Marc se leva brusquement.

--Eh bien!... écoutez-moi, s’écria-t-il avec une sorte de désordre; à vous... je dirai tout!... Il y a sur sa naissance un secret que je connais seul... qui devait mourir avec moi... vous le saurez!...

--Et quel est-il?

L’ancien chouan regarda fixement Marcel, et dit très-lentement:

--Honorine... n’est pas la fille... du général Louis!

De Gausson recula.

--Que dites-vous! s’écria-t-il. La baronne... vous osez l’accuser!...

--Non! interrompit précipitamment Marc. Oh! malheur à qui l’accuserait!

--Mais comment expliquer alors?... D’où avez-vous su?... Qui êtes-vous donc enfin?...

--Qui je suis? s’écria Marc... Oui, c’est là ce que je dois vous dire d’abord... C’est un cruel récit, Monsieur... mais je vous l’ai promis...; et d’ailleurs, il le faut pour ELLE .

Il y eut encore une pause, comme s’il eût voulu recueillir ses souvenirs; puis il commença d’une voix basse et souvent interrompue.