Les réprouvés et les élus (t.2)

Part 2

Chapter 23,794 wordsPublic domain

Françoise ne répondit pas, et Brousmiche, regardant son silence comme un consentement, alla tirer les rideaux, ouvrit la fenêtre et y traîna le fauteuil sur lequel la jeune femme était assise.

Éblouie par la lumière et étourdie par l’air libre, celle-ci poussa d’abord un léger cri; elle baissa les paupières, aspira avec effort, et porta les deux mains à son front comme si elle eût éprouvé une sensation trop forte; mais insensiblement ses yeux s’accoutumèrent au jour, son oppression se calma, une légère teinte rosée monta à ses joues amaigries; elle releva lentement la tête et se pencha vers la rue.

Un soleil d’avril, clair et joyeux, glissait sur les toits voisins, en faisant étinceler les vitrages. On entendait les gazouillements des oiseaux qui se poursuivaient le long des corniches. De petites colonnes de fumée blanche et ténue s’épanouissaient au-dessus des cheminées et allaient se perdre dans le bleu grisâtre du ciel. Un vent frais apportait les senteurs des giroflées exposées sur les fenêtres des mansardes et les bruits de la rue arrivaient jusqu’à la malade avec leurs mille nuances. Françoise parut en ressentir l’influence. L’invincible réseau de glace qui tenait ses membres captifs se fondit, une tiède moiteur détendit ses muscles roidis, ses bras s’avancèrent vers la fenêtre, ses pieds s’appuyèrent au plancher, un long frémissement entr’ouvrit ses lèvres; ses prunelles dilatées se resserrèrent et reprirent leur mobilité; elle regarda au dehors, puis se regardant elle-même, elle referma sa robe dégrafée, redressa le petit châle qui couvrait ses épaules, déroula ses cheveux, les tordit avec un geste de femme inimitable et charmant, et les releva en arrière sous son peigne de corne ouvrée.

Le bossu contemplait cette espèce de résurrection avec un étonnement ravi.

--J’en étais bien sûr que le soleil vous aurait fait du bien, s’écria-t-il; voilà que vous vous ranimez à vue d’œil.

--Oui, dit la jeune femme, dont la voix était aussi faible, mais plus assouplie; je sens l’air... qui me coule dans les veines... Je vois, j’entends mieux... Il me semble... que je me réveille.

--Et vous ne vous trompez pas, chère demoiselle Françoise, reprit Brousmiche; vous vous réveillez, ou plutôt vous ressuscitez; car ce n’est pas vivre que d’être comme la maladie vous avait laissée. Mais il n’y a plus de danger; vous voilà partie: avec du repos et des consommés, ça va rouler tout seul maintenant... Ah! Dieu!... Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai eu tant peur... que de vous voir... hors d’affaire... ça me laisse... ça me rend... c’est pourtant bien bête... à mon âge...

Et le petit bossu s’arrêta pour essuyer de grosses larmes qui roulaient sur ses joues, pendant que le rire était sur ses lèvres.

Françoise, encore trop faible pour comprendre toute la générosité de cette émotion, se contenta de répéter:

--Bon monsieur Brousmiche!

--C’est plus fort que moi, reprit le portier en se mouchant pour combattre son attendrissement; je m’attache à mes locataires comme s’ils étaient de ma famille. Après ça, vous me direz que c’est tout naturel. Quand on voit quelqu’un tous les jours, qu’on cause avec lui, qu’on lui rend de petits services... il finit par vous devenir nécessaire.. aussi, je n’aurais pu me consoler s’il vous était arrivé un malheur... surtout après la perte de ce cher monsieur Michel.

Ce nom parut réveiller la mémoire de Françoise.

--La perte! répéta-t-elle lentement..... Ah! oui, je me souviens... il avait disparu, et vous n’avez point eu de nouvelles?

--Aucune.

--Il y a longtemps, n’est-ce pas?

--Bientôt deux mois.

Françoise baissa la tête et redevint silencieuse; mais, à la contraction de ses sourcils et de ses lèvres fermées, il était aisé de voir qu’elle faisait effort pour ressaisir les fils rompus de ses souvenirs. Par instants un éclair illuminait ses traits, puis un nuage le faisait disparaître; c’était une lutte acharnée entre la volonté renaissante et la mémoire encore endormie. Celle-ci finit pourtant par se ranimer insensiblement. Des mots entrecoupés s’échappaient des lèvres de la jeune femme, comme si elle eût voulu aider par le son à ses souvenirs. Mais, tout à coup, un nom machinalement ramené par l’habitude, celui de Charles, la fit tressaillir. Ce nom était la clef magique devant laquelle devait se rouvrir le passé. Subitement assaillie par tous ses souvenirs, elle se redressa: ses mains se pressèrent sur sa poitrine, puis sur ses tempes, puis sur son front. On eût dit qu’elle voulait modérer les flots d’images douloureuses qui reprenaient à la fois possession de tout son être.

Cette crise terrible ne dura que quelques instants et se termina par un cri qui résumait, pour ainsi dire, tout le passé et tout l’avenir.

--Mon enfant! où est mon enfant? bégaya la malheureuse mère en tendant les mains.

Brousmiche qui était resté saisi d’épouvante, se rappela subitement le motif de sa venue.

--L’enfant est bien, mam’selle Françoise, s’écria-t-il, n’ayez pas d’inquiétude; voici de ses nouvelles:

Et il présentait la lettre.

Françoise la saisit précipitamment, l’ouvrit et voulut lire; mais les lignes flottaient sous ses yeux, les mots se confondaient; elle ne voyait plus! elle présenta le papier au bossu qui mit vivement ses lunettes, se rapprocha de la fenêtre pour mieux voir et lut avec un peu de difficulté ce qui suit:

CENTER MAIRIE DE GAILLON

«Madame,

»J’ai l’honneur de vous faire savoir que la nommée Désirée Leblanc, femme Moirier, qui s’était chargée de votre enfant, n’ayant point reçu le paiement des deux derniers mois dûs pour la nourriture de ce dernier et que vous aviez coutume de lui adresser par les voitures de Louviers, s’est présentée à moi, en déclarant qu’elle ne voulait plus continuer à garder votre fils.»

Françoise poussa une exclamation de saisissement...

«En conséquence,» continua le bossu, «j’ai dû reprendre de ses mains le nourrisson, qui a été déposé au tour des Enfants-Trouvés.»

La jeune femme se leva avec un cri si terrible que Brousmiche recula effrayé.

--Mon fils... balbutia-t-elle d’une voix étranglée, mon fils déposé au tour... des Enfants-Trouvés!... Il y a cela... vous êtes bien sûr...

--Bien sûr, dit le bossu en cherchant le passage... Voyez... «au tour des Enfants-Trouvés...»

Françoise s’appuya au dossier du fauteuil, mais resta debout.

--Il y a le nom de l’hospice, n’est-ce pas? demanda-t-elle d’un accent bref.

--Je pense, dit M. Brousmiche, en regardant à la fin de la lettre... Oui... voilà: «hospice de Louviers, département de l’Eure.»

--Bien, reprit Françoise, qui voulut regagner l’autre extrémité de la chambre en s’appuyant au mur... Je partirai ce soir... tout à l’heure.

--Vous! s’écria le portier.

--Vous connaissez la voiture de Louviers? continua la grisette, qui était arrivée à sa commode et s’efforçait d’ouvrir le tiroir où se trouvait l’argent, vous me direz où je dois la prendre...

--Mais vous n’y pensez pas! s’écria le bossu; partir aujourd’hui... Vous pouvez à peine vous soutenir...

--Aux Enfants-Trouvés, mon pauvre petit!... murmura la jeune femme avec une indicible expression de douleur contenue.

--Vous ne m’écoutez pas, mam’selle Françoise, reprit Brousmiche, qui s’approcha inquiet. Au nom de Dieu! songez à ce que vous voulez faire. Vous ne pouvez partir ainsi.

--Pourquoi? demanda-t-elle en comptant machinalement son argent.

--D’abord parce que les forces vous manqueraient.

--Je n’ai pas besoin de forces, j’irai en voiture. Voici de l’argent.

--Mais vous le devez! s’écria le bossu, qui crut avoir trouvé un moyen souverain de retenir la convalescente; vous ne pouvez partir sans payer les frais de votre maladie.

--Ah! vous avez raison! dit Françoise en pâlissant... Grand Dieu! je n’avais point songé... il faut que je paie.

--Et une fois tout soldé, il ne vous restera plus de quoi faire le voyage, ajouta Brousmiche.

Elle le regarda d’un air éperdu.

--Est-ce vrai? reprit-elle... Quoi! je ne pourrais pas aller retirer mon fils!... Oh! c’est impossible. J’irai, j’irai à pied... Mais non, j’arriverais trop tard... Je ne le retrouverais plus, peut-être!

Et, se ravisant tout à coup:

--Mais je suis folle! s’écria-t-elle... Tout ce qui est ici m’appartient... je puis tout vendre. Je vendrai tout; je veux quitter Paris pour ne plus y revenir. Il n’y a plus rien ici pour moi... que des souvenirs... dont j’aime mieux être loin. Mon pays à présent, c’est où est mon fils; j’irai le chercher; je l’emporterai dans mes bras; je l’aurai à moi, du moins, et je pourrai l’embrasser tant que le cœur m’en dira. Ah! pauvre chérubin, je crois le voir, le tenir là...

Et dans son délire de mère elle baisait ses propres mains, pleurant comme si elle eût baisé les joues de son enfant.

M. Brousmiche, troublé, voulut en vain élever de nouvelles objections; Françoise s’habillait sans l’écouter pour aller chercher un revendeur. Il fallut enfin venir à une transaction. Le bossu obtint de la jeune femme qu’elle s’occuperait seulement ce jour-là de régler ce qu’elle devait, et de faire ses préparatifs, tandis qu’il se chargerait, lui, d’avertir les acheteurs pour la vente du lendemain.

Il espérait que ce retard pourrait modifier les résolutions de Françoise; mais il ne fit que la raffermir dans son projet. Ainsi qu’elle l’avait dit au bossu, rien ne la retenait plus à Paris; tout l’en repoussait au contraire. Son enfant était devenu l’unique pôle vers lequel se tournait ce cœur blessé. Elle vendit tout ce qu’elle possédait, comme elle en avait annoncé l’intention, et après avoir laissé à M. Brousmiche sa cuiller d’argent en souvenir d’amitié et pour qu’elle servît à M. Michel s’il revenait jamais, elle embrassa le bossu avec la tendresse d’une sœur, et monta dans le cabriolet qui devait la conduire aux diligences de Louviers.

Le portier resta sur le seuil de la porte cochère tant qu’il put voir le cabriolet, puis, rentrant dans sa loge, il s’assit tristement entre son chat et son oiseau.

III

Encore Marc.

Le départ de Françoise après la disparition de M. Michel et l’absence de Marc, toujours retenu à l’hôpital, avaient laissé le portier de la rue des Morts dans un complet isolement. Il restait encore, sans doute, dans la maison de l’entrepreneur beaucoup d’habitants, mais ce n’étaient point de ceux que le petit bossu appelait _ses locataires_. Il n’était associé ni à leurs afflictions, ni à leurs joies. Au milieu de cette réunion de travailleurs indigents, Marc, M. Michel et Françoise formaient un groupe de réprouvés près duquel le mépris qui frappait son infirmité lui avait naturellement assigné une place. Mais une sorte de fatalité avait subitement désuni et dispersé ce faisceau de misères fraternelles, de sorte que maintenant il restait seul livré au ridicule et au dédain.

L’absence de la jeune ouvrière lui fut surtout pénible, non-seulement parce qu’elle partit la dernière, mais parce que l’habitude de sa présence avait, pour le bossu, quelque chose de plus doux, de plus nécessaire; il trouvait, dans cette affection, le charme caressant que la femme communique à tous les liens. M. Brousmiche avait besoin de voir Françoise, d’entendre sa voix sans qu’il s’en fût jamais rendu compte; c’était, comme l’air, un élément de vie et de bien-être dont on ne comprend la nécessité que lorsqu’on l’a perdu.

En descendant plus au fond de lui-même, il eût peut-être trouvé la cause de ce besoin longtemps ignoré; mais sans pouvoir donner de nom au sentiment particulier qui l’attachait à la fleuriste. Ce n’était point de l’amitié, car l’amitié n’a point cette ardeur; c’était encore moins de l’amour, car l’amour a des désirs, des espérances, des jalousies; c’était plutôt un mélange de ces deux affections; un sentiment confus, incomplet et singulier comme celui qui l’éprouvait.

Malgré l’abattement dans lequel la tristesse avait jeté le petit bossu, il visitait Marc le plus souvent qu’il le pouvait. Craignant de nuire à la guérison du blessé, il lui cacha quelque temps le départ de Françoise et la disparition du duc; mais, pressé par ses questions, il finit par tout avouer. Dès ce moment le garçon de bureau ne songea qu’à quitter l’hôpital, et il sollicita son billet de sortie avec tant d’instances que le médecin finit par céder.

Son premier soin fut de courir à l’hôtel de la comtesse où il apprit le mariage d’Honorine. Bien que ce coup fût prévu, il en demeura d’abord terrassé. Ainsi tous ses avertissements avaient été sans résultat, tous ses efforts inutiles! Le duc de Saint-Alofe lui-même n’avait pu rien empêcher, et, selon toute apparence, son intervention lui avait été fatale.

Du reste, toutes les questions faites par Marc pour découvrir ce qu’il était devenu, furent vaines, et il se décida à des recherches suivies.

Mais avant de les commencer, il fallait savoir comment Honorine supportait sa nouvelle position. Plus que jamais peut-être, elle avait besoin de dévouement et de conseils. Marc résolut de la voir.

Il apprit à l’hôtel de madame de Luxeuil que le mariage d’Arthur avait été suivi de discussions violentes entre le fils et la mère. Cette dernière qui se vantait d’avoir tout conduit, s’était flattée que la fortune d’Honorine serait une proie commune; mais arrivé au but, Arthur oublia l’auxiliaire qui lui avait assuré la réussite et voulut profiter seul de la victoire. La comtesse indignée accusa son fils d’ingratitude, celui-ci répondit en demandant des comptes de tutelle qui ne lui avaient jamais été rendus; on s’aigrit des deux côtés, on se menaça et tout finit par une rupture. Le jeune homme quitta sa mère pour aller habiter avec Honorine, rue de Lille, l’ancien hôtel du général Louis.

Ce fut là que Marc se présenta déguisé en _commis coureur pour les parfumeries_. Ainsi qu’il l’avait prévu, il ne put arriver la première fois jusqu’à Honorine; mais il laissa au concierge une carte sur laquelle il écrivit son adresse et son nom avec prière de la remettre à madame Arthur de Luxeuil, et en avertissant qu’il reviendrait le lendemain. Il était sûr qu’ainsi prévenue, la jeune femme donnerait ordre de le recevoir.

Il allait partir, lorsque le tilbury d’Aristide Marquier s’arrêta devant le seuil de l’hôtel qu’il était près de franchir. Marc, tremblant d’être reconnu, se rejeta en arrière et enfonça son chapeau jusqu’à ses yeux; mais le banquier tout occupé de se débrouiller des rênes, pour les remettre au nouveau groom qu’il s’était donné depuis peu, ne prit point garde à ce mouvement. Il fit quelques recommandations à l’enfant, sauta du marche-pied à terre avec une affectation de légèreté, et passa en fredonnant, devant Marc, qui se hâta de franchir le seuil.

Depuis sa désagréable aventure avec Françoise, Marquier avait senti la nécessité de se réhabiliter aux yeux de la fashion par un redoublement de luxe. Il avait acheté un tilbury, pris un groom et loué un quart de loge aux Italiens. Il s’était même lancé dans les paris aux dernières courses, où il prétendait avoir perdu trois cents louis, c’est-à-dire, selon de Luxeuil, trois fois plus qu’il n’y avait engagé. Du reste, le banquier apportait à ces prodigalités l’espèce de rage des avares qui se mettent en dépense; il avait l’air d’essayer à s’étourdir lui-même, de repousser la réflexion et de vouloir se ruiner de parti pris.

Cette étourderie de bon ton ne l’empêchait pourtant ni de continuer les affaires, ni de profiter de tous les avantages que pouvait lui donner son habileté ou le hasard. Le loup cervier avait eu beau changer d’apparence, à la première occasion il reprenait sa nature et s’élançait à la curée. Ses gants paille, ses bottes vernies et son lorgnon n’étaient qu’un déguisement; comme l’habit de berger dont parle La Fontaine, ils lui servaient à s’approcher plus facilement du troupeau.

La modification apportée à ses habitudes s’était étendue jusqu’à ses sentiments. Instruit par son aventure avec Françoise, il avait renoncé aux amours de grisette, et s’était décidé à tenter quelque liaison qui pût le relever du passé et lui donner une position dans le monde galant de la fashion. Après avoir cherché quelque temps ses yeux s’arrêtèrent sur la femme d’Arthur.

Négligée par son mari dont l’éloignait évidemment une répulsion invincible, et de plus assez retirée du monde pour ne pas être en position de choisir son consolateur, Honorine semblait une conquête facile. Ce qui faisait sa défense se trouvait en elle et ne pouvait être deviné par Marquier; il ne vit que la position apparente et ne douta point du succès.

Arthur facilitait d’ailleurs toutes les tentatives. Trop insouciant pour garder Honorine et dédaignant trop Marquier pour le craindre, il n’opposait aucun obstacle à l’intimité de ce dernier.

Quant à la jeune femme, son indifférence même favorisait cette intimité. Elle acceptait les soins du banquier, avec cette distraction des âmes endolories, lui laissant prendre, sans s’en apercevoir, des habitudes chaque jour plus familières; elle l’employait pour tous ces riens dont on charge un commis dans les affaires, mais qui, dans le monde, sont le privilége du cavalier servant.

Incapable de deviner la véritable cause de cette confiance passive, Marquier y voyait les présages assurés de son prochain empire et affectait déjà, devant les tiers, des airs victorieux.

En passant près de la loge, il demanda d’un ton dégagé si madame de Luxeuil était à l’hôtel, moins pour s’en assurer que pour constater le privilége qui le faisait recevoir en visite du matin. Le concierge lui répondit d’une manière affirmative, et ajouta, comme preuve, que Madame n’avait point encore fait prendre ses lettres.

--Je les lui porterai, dit Marquier, dont le dévouement pour Honorine aimait surtout à s’exprimer par ces petites prévenances de mauvais goût.

Le concierge lui remit les lettres avec plusieurs cartes, parmi lesquelles se trouvait celle de Marc, et le banquier monta à l’appartement occupé par madame de Luxeuil.

Mais celle-ci n’était point encore visible et le fit prier d’attendre; Marquier profita de ce retard pour passer chez Arthur qui occupait l’autre côté du même étage.

Il le trouva avec de Cillart qui lui racontait une intrigue galante dans laquelle il se trouvait lancé depuis quelques jours et qu’il espérait conduire prochainement à bonne fin par l’entremise d’un certain Moreau, ancien employé au bureau de recensement de la ville de Paris et qui exerçait, sur une grande échelle, l’industrie équivoque à laquelle nous avons déjà vu l’Alsacien Moser se livrer sous le nom de monsieur Hartmann. Grâce à lui, l’ex-garde-du-corps avait appris, en vingt-quatre heures, le nom des parents de la jeune fille qu’il poursuivait, leurs antécédents et l’état de leur fortune. Vingt-quatre heures après il avait réussi à faire parvenir une lettre et quarante-huit heures plus tard il avait reçu une réponse. A la vérité, le prix des services était proportionné à la rapidité avec laquelle ils étaient rendus, et monsieur Moreau gagnait, disait-on, chaque année, à ce jeu, quelque chose comme dix mille écus.

--Dix mille écus! s’écria Marquier émerveillé; mais c’est une spéculation superbe.

--Il faut l’entreprendre, mon bon, dit Arthur sérieusement; ce serait un moyen d’exploiter vos relations.

--Fi donc! interrompit le petit homme, scandalisé par cela même que la supposition n’était pas assez invraisemblable pour lui paraître plaisante; vous me prenez certainement pour un autre...

--Songez donc, cher ami, insista de Luxeuil, gagner dix mille écus!

--Mon Dieu! reprit Marquier, on peut les gagner autrement, sans exercer une industrie que tout le monde méprise...

--Et dont tout le monde se sert à l’occasion, ajouta de Cillart, vous le premier.

--Lui! s’écria Arthur; ah! je vous garantis le contraire! avez-vous donc oublié son horreur pour les galanteries dispendieuses?

Le banquier se mordit les lèvres.

--Allons, toujours la même histoire! reprit-il en s’efforçant de rire, décidément vous vous répétez, mon cher.

--Non, non, ce n’est pas Aristide Marquier qui paiera des agents pour faciliter ses amours, continua de Luxeuil sans l’écouter; il est accoutumé à conduire ses affaires lui-même... par économie. D’ailleurs, il est occupé pour le moment.

--En vérité, dit de Cillart, est-ce encore une grisette?

--Du tout, du tout; il s’agit, cette fois, d’un amour du grand monde.

--Bah! et qui donc est l’objet...

Arthur regarda le garde-du-corps.

--Vous le savez aussi bien que moi, dit-il en haussant les épaules.

--Nullement, répondit de Cillart.

--Allons, vous voulez faire le discret.

--Je vous jure que j’ignore.

--Vrai?

--Parole d’honneur.

--Eh bien!... c’est madame Arthur de Luxeuil!

Ce dernier nom avait été prononcé avec une si singulière bonhomie que de Cillart et Marquier tressaillirent, le premier de surprise, le second de peur.

--Votre femme! répéta le garde-du-corps; pardieu! la confidence est charmante.

--Charmante! répéta Marquier, en s’efforçant de rire pour cacher son trouble; charmante... comme dit de Cillart... Seulement je dois à la vérité... de protester!

--Pourquoi cela, interrompit de Luxeuil avec une nonchalance impertinente; me croyez-vous jaloux par hasard, et jaloux de vous?

--Je ne me flatte pas d’un tel honneur... balbutia le banquier, qui cherchait à rire plus fort à mesure que son malaise devenait plus grand.

Arthur le mesura d’un regard ironiquement pacifique qui devait être le comble de la rancune ou le comble du dédain.

--Ne vous gênez donc pas, mon bon, reprit-il d’un ton léger; continuez à vous montrer assidu près de madame de Luxeuil. Il n’y a rien de fâcheux comme le vague pour les femmes. La mienne passe sa vie à s’ennuyer sans savoir pourquoi; quand vous êtes là, il y a du moins une cause...

--Comment, comment, mais c’est une épigramme! s’écria Marquier dont le rire tournait à la crispation.

--Sans compter que vous empêchez l’approche de poursuivants plus dangereux, continua de Luxeuil avec la même tranquillité.

--C’est-à-dire, reprit le banquier, en faisant beaucoup de gestes pour se donner l’air libre, que vous espérez faire de moi un plastron... mais je vous ferai observer, mon cher, que c’est vouloir me donner un ridicule.

--Qu’importe un de plus? D’ailleurs, vous avez aussi des dédommagements. Le rôle d’amant supposé donne une position; c’est comme une prélature _in partibus infidelium_; on est évêque sans évêché.

--Très-bien, très-bien, interrompit Marquier, qui ne pouvait soutenir plus longtemps son personnage d’homme battu et content; mais je vous déclare que je refuse de jouer ce rôle.

--Vous le jouez déjà.

--Moi?

--Qui sert d’écuyer cavalcadour à madame de Luxeuil quand elle va au bois; qui lui apporte la musique nouvelle...

--C’est-à-dire que deux ou trois fois...

--Qui s’occupe de lui procurer des billets de concert, de spectacle, de sermon?

--Permettez... je n’ai jamais...

--Et, tenez, interrompit de Luxeuil, en voyant les cartes et les lettres que le banquier tenait à la main, je parie que c’est encore une de ses commissions.

--Du tout, s’écria Marquier, du tout, mon cher; ceci m’a été remis en passant par le concierge... Voyez plutôt.

Et il éparpilla, sur le marbre de la cheminée, les papiers qu’il tenait. De Luxeuil jeta un regard indifférent; mais tout à coup son œil s’arrêta sur la carte de Marc, dont il crut reconnaître l’écriture; il se redressa, lut le nom, l’adresse et tressaillit.

--Qu’est-ce donc? dit le banquier étonné.

--Cette carte aussi se trouvait à la loge? demanda de Luxeuil.

--Probablement.

--Et, en vous la remettant, le concierge n’a rien dit?

--Rien.

Arthur la regarda encore un instant; puis, la réunissant aux lettres adressées à madame de Luxeuil, il sonna et remit le tout au valet qui entra.

Cette espèce d’épisode avait été si rapide, que de Cillart, qui feuilletait une Revue à quelques pas, n’y avait point pris garde. Le domestique venait de sortir lorsqu’il prit son chapeau.

--Vous nous quittez? demanda Arthur qui se leva.

--Dovrinski et d’Apolda m’attendent au manége de Cillart.