Les réprouvés et les élus (t.2)
Part 1
COLLECTION MICHEL LÉVY
ŒUVRES COMPLÈTES
D’ÉMILE SOUVESTRE
=Format grand in-18=
AU BORD DU LAC 1 vol.
AU COIN DU FEU 1 --
CHRONIQUES DE LA MER 1 --
CONFESSIONS D’UN OUVRIER 1 --
DANS LA PRAIRIE 1 --
EN QUARANTAINE 1 --
HISTOIRES D’AUTREFOIS 1 --
LE FOYER BRETON 2 --
LES CLAIRIÈRES 1 --
LES DERNIERS BRETONS 2 --
LES DERNIERS PAYSANS 1 --
DEUX MISÈRES 1 --
CONTES ET NOUVELLES 1 --
PENDANT LA MOISSON 1 --
SCÈNES DE LA CHOUANNERIE 1 --
SCÈNES DE LA VIE INTIME 1 --
SOUS LES FILETS 1 --
SOUS LA TONNELLE 1 --
UN PHILOSOPHE SOUS LES TOITS 1 --
EN FAMILLE 1 --
RÉCITS ET SOUVENIRS 1 --
SUR LA PELOUSE 1 --
LES SOIRÉES DE MEUDON 1 --
SOUVENIRS D’UN VIEILLARD 1 --
SCÈNES ET RÉCITS DES ALPES 1 --
LA GOUTTE D’EAU 1 --
LES RÉPROUVÉS-ET LES ÉLUS 2 --
LES PÉCHÉS DE JEUNESSE 1 --
LES ANGES DU FOYER 1 --
RICHE ET PAUVRE 1 --
L’ÉCHELLE DE FEMMES 1 --
PIERRE ET JEAN 1 --
LES DRAMES PARISIENS 1 --
DEUX MISÈRES 1 --
POISSY.--Typographie ARBIEU.
* * * * *
LES RÉPROUVÉS
ET
LES ÉLUS
PAR
ÉMILE SOUVESTRE
--DEUXIÈME SERIE--
PARIS MICHEL LEVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS
1859
Reproduction et traduction réservées.
LES
RÉPROUVÉS
ET
LES ÉLUS
I
Une maîtresse.
En quittant Marc pour se rendre chez la baronne de Luxeuil, le duc avait promis de faire connaître au garçon de bureau, avant le soir, le résultat de sa démarche; mais le jour s’écoula sans qu’il reparût. L’attente et l’inquiétude redoublèrent la fièvre du blessé. Vers le soir ses idées commencèrent à se troubler; il prenait l’infirmier tantôt pour le duc, tantôt pour Arthur de Luxeuil, et lui adressait mille questions sans suite sur le mariage, sur les créanciers, sur Clotilde.
Françoise vint le soir; il ne la reconnut pas, et l’interne, qui veillait au service de la salle, déclara à la jeune fille que son état laissait peu d’espoir.
Celle-ci retourna à la rue des Morts le cœur serré.
Elle trouva Brousmiche étonné de l’absence de M. de Saint-Alofe. Il l’avait vu ressortir, après sa visite au garçon de bureau, dans le costume élégamment suranné dont nous avons parlé, mais sans savoir où il se rendait. La fleuriste l’ignorait également et passa la nuit dans une véritable inquiétude, le lendemain elle courut à l’hôpital, dans l’espoir d’obtenir quelques renseignements du blessé; son délire était toujours le même; après d’inutiles tentatives, elle revint à la hâte et apprit que le duc n’était point rentré.
Déjà troublé par les étranges incidents qui s’étaient succédé depuis trois jours, Françoise sentit ses inquiétudes grandir. Après l’assassinat de Marc tout lui paraissait possible; l’absence de M. de Saint-Alofe devait être l’annonce d’un nouveau malheur.
S’exaltant de plus en plus dans ces pressentiments funestes, elle ne tarda pas à les étendre davantage. Le billet écrit à Charles, il y avait quatre jours, sur la demande du voyageur de l’hôtel des Etrangers, était resté sans réponse, et ce silence semblait d’autant plus inexplicable que la lettre était plus pressante. Charles n’avait annoncé aucun projet d’absence: à défaut de temps pour venir il pouvait écrire; le prétendu conseiller se serait-il présenté à lui sans l’entremise de Françoise? l’aurait-il attiré dans quelque rendez-vous?... La pensée de la jeune fille n’osa aller plus loin; mais prise d’une terreur subite elle remit à la hâte son bonnet, son tartan et courut au numéro 12 de la rue d’Enghien.
C’était là que se trouvait le domicile _avoué_ du prétendu commis. Fidèle à ses idées d’économie, Marquier y avait loué, au quatrième, un appartement de cent écus, qui lui tenait lieu de petite maison et où il recevait, outre ses correspondances galantes, celles de quelques entremetteurs d’affaires subalternes dont il se servait pour certaines opérations usuraires également bonnes à faire et à cacher.
Nous avons déjà vu comment la crainte de nuire à la bonne réputation du commis avait, jusqu’alors, empêché Françoise d’y venir; la violence de ses angoisses avait pu seule la décider à une démarche qu’elle eût elle-même condamnée en toute autre occasion; car dans son humble dévouement, la grisette avait accepté que son amour pût être pour Charles un embarras ou une honte et que la réputation à sauver ne fût pas la sienne mais celle de son amant.
Voulant prévenir tous les soupçons, elle se présenta un carton à la main, comme une fille de comptoir qui apporte une commande.
La portière était absente et la loge gardée par une petite fille de huit ans, occupée à feuilleter un journal illustré qu’elle avait adroitement dégagé de sa bande.
Françoise entr’ouvrit la porte et demanda M. Charles.
--Escalier B, quatrième au-dessus de l’entresol, porte à gauche, répondit la petite fille machinalement.
--Alors il est chez lui? dit la grisette joyeuse.
--Non, répliqua l’enfant, en continuant à regarder les gravures.
--Il est sorti?
--Oui, Mademoiselle.
--Et quand reviendra-t-il?
--Je ne sais pas.
Françoise, qui avait eu un moment d’espoir, laissa échapper un geste de désappointement.
--C’est peut-être quelque chose qu’on peut lui dire? demanda la petite fille, qui savait par cœur le vocabulaire obligé de la loge.
--Je voulais lui parler à lui-même, reprit Françoise; et vous êtes bien sûre qu’il n’est pas chez lui?
--Bien sûre, voilà sa clef et ses lettres.
La grisette tourna les yeux vers l’endroit indiqué par la petite fille et reconnut, sur une des adresses, sa propre écriture.
--Mon, billet! s’écria-t-elle; il ne l’a point encore reçu?... mais il n’est donc pas rentré depuis quatre jours?
--Depuis que la voiture l’a emmené, dit l’enfant.
--Une voiture?
--Oui, il a dit à maman d’aller lui chercher un fiacre, parce qu’il était pressé... que quelqu’un l’attendait.
--Et depuis?
--Depuis il n’est pas revenu.
Françoise se sentit frissonner: tout ce que lui apprenait l’enfant confirmait ses appréhensions. Charles avait pu être attiré dans un piége; il y avait succombé peut-être... Cette pensée lui fit froid jusqu’au cœur.
--Et voilà quatre jours que vous n’avez eu aucune nouvelle de lui? demanda-t-elle à la petite fille.
--Oui, répondit l’enfant, mais il est venu des lettres écrites à l’encre bleue.
--Comment?
--Oh! il en arrive souvent, et comme celles-là sont des lettres d’affaires, M. Charles veut qu’on les lui adresse en son absence à un autre endroit.
--Où cela?
--Je ne sais pas bien, mais il a mis l’adresse ici, dit l’enfant en ouvrant le registre de la loge.
Françoise se pencha, et reconnut ces mots écrits de la main de Charles:
«Aristide Marquier, rue du Mont-Blanc, 7.»
Sa résolution fut aussitôt prise; elle dit adieu à l’enfant, et courut à l’adresse indiquée.
Cette fois, l’émotion lui avait ôté toute prudence. Sans autre pensée que de connaître le sort de Charles, elle demanda à parler à M. Aristide Marquier.
Mais ce jour-là, le banquier s’était précisément mis en frais pour célébrer le mariage d’Arthur, et avait réuni à déjeuner Dovrinski, de Cillart et une partie des convives que nous avons déjà vus au souper de Clotilde. On quittait la table; le groom avait apporté les cigares avec le _brasero_, et les invités, échauffés par le champagne, venaient de passer sur le balcon, lorsque la jeune fille se présenta.
Éconduite d’abord, elle insista, pria, supplia, suivit le valet qui l’avait congédiée, arriva avec lui au premier salon et y renouvelait ses supplications, lorsque la voix du banquier se fit entendre dans la pièce voisine.
Françoise, saisie, s’arrêta court, et prêta l’oreille: la voix s’approchait, elle devenait plus distincte; elle finit par éclater, mêlée de rires et d’exclamations; enfin Marquier entra avec de Cillart, qu’il tenait par le bras.
Françoise ne pensa d’abord qu’au bonheur de le revoir, et se précipita vers lui, avec un cri de joie; le banquier y répondit par un cri d’épouvante. Les noms de Charles et de Françoise, répétés presque en même temps, avec une expression opposée, se confondirent, tandis que la grisette, hors d’elle, et profitant de la première stupeur de Marquier, se jetait dans ses bras.
Celui-ci se dégagea vivement.
--Eh bien! que fais-tu... que faites-vous... balbutia-t-il honteux et courroucé.
Dans ce moment, les convives qui avaient entendu les deux cris se montrèrent, et Françoise recula confuse.
--Qu’y a-t-il donc? demanda Arthur étonné de la présence d’une femme portant le costume d’ouvrière?
--Venez, venez! s’écria de Cillart en riant, nous avons spectacle après le café. Une scène de sentiment jouée à deux.
--Comment cela?
--Ne voyez-vous pas? Mademoiselle vous représente une des conquêtes du banquier.
--Du tout, interrompit Marquier; Messieurs... je vous assure... qu’il y a erreur!
--Laissez donc, reprit l’ancien garde-du-corps, vous l’avez tutoyée... regardez, d’ailleurs, comme elle a rougi.
--Ah! diable! elle rougit, fit observer de Rovoy, en lorgnant Françoise, c’est une spécialité précieuse.
--Et pas chère! acheva Arthur, qui jeta un regard ironique sur le costume de la fleuriste.
--L’apparence est, en effet, modeste, dit le vicomte de Rossac, mais c’est peut-être un déguisement.
--Au fait, le banquiers toujours affecté la discrétion.
--Il faut qu’il s’explique.
--C’est cela; fermez les portes, que personne ne puisse sortir.
--Allons, Marquier, mon cher, une confession générale.
--Messieurs! messieurs... bégaya le petit homme, qui, dans sa confusion, avait accueilli la supposition ironique du vicomte comme une chance de salut, je ne puis vous dire... l’honneur... la délicatesse... ne permettez point... de grâce, ne retenez pas madame... Ouvrez la porte, Dovrinski, ouvrez, je vous en prie.
Le Polonais, demeuré étranger à tout ce qui avait précédé, ouvrit et se rangea pour laisser passage à la jeune ouvrière; mais celle-ci n’en profita point. Au milieu du trouble qui, dans le premier instant, ne lui avait permis de rien voir ni de rien entendre, le nom de Marquier, donné à Charles, venait de la frapper. Elle releva la tête, croyant avoir mal entendu.
De Cillart profita de ce retard pour fermer la porte.
--Un moment! s’écria-t-il, nous vivons sous un gouvernement constitutionnel où le roi lui-même doit céder au vœu de la majorité. Or, ici, la majorité demande des éclaircissements. Je somme donc l’honorable amphitryon de répondre à mon interpellation.
--Et nous lui promettons d’être discret, ajouta Arthur.
--Oui, achevèrent toutes les voix, la parole est à Marquier.
--Marquier! répéta Françoise saisie, c’est le nom du maître... de la maison... et non celui de M. Charles.
--Qu’est-ce que M. Charles? demanda de Cillart étonné.
--Assez, Messieurs, interrompit le banquier d’un accent qu’il s’efforça de rendre impérieux; je ne souffrirai pas une plus longue explication!...
--Pardieu! c’est inutile! s’écria Arthur, tout est deviné maintenant, mon cher. De Rossac s’est seulement trompé pour le déguisement; il était de votre côté; c’est un moyen emprunté au _Gamin de Paris_.
--Je ne comprends pas.
--C’est pourtant clair; vous vous êtes présenté sous le nom modeste de M. Charles; vous vous serez donné pour artiste, étudiant en médecine ou clerc d’avoué, et c’est seulement aujourd’hui que l’innocente victime vient de reconnaître dans son séducteur le capitaliste Aristide Marquier.
Le banquier qui avait passé par toutes les expressions de l’embarras et de l’impatience demeura étourdi. Arthur lui mit la main sur l’épaule.
--Je comprends maintenant votre discrétion, mon cher, dit-il en riant, vous jouez le rôle de Jupiter auprès d’Alcmène... Seulement j’ai peine à m’expliquer la douleur de la princesse, en découvrant que son amant est un Dieu.
--Eh bien! vous oubliez donc le _Gamin de Paris_, que vous citiez tout à l’heure, reprit de Cillart. En cachant sa position, l’amant a pu donner des espérances... Il y a eu peut-être promesse de mariage.
--Du tout, s’écria Marquier, arraché à sa torpeur par ce dernier mot...
--Alors c’est une passion libre, fit observer M. de Rovoy.
--Et surtout désintéressée, ajouta Arthur, qui jeta de nouveau un regard sur le petit bonnet de tulle et sur le tartan de coton de la jeune ouvrière. Le banquier nous parlait toujours de son horreur pour les liaisons dispendieuses; il est aisé de voir qu’il met ses principes en pratique.
Un rire général s’éleva, et tous les yeux s’arrêtèrent sur Marquier. De toutes les accusations honteuses à subir, celle d’avarice était, en effet, la seule qui pût exciter le mépris de ces hommes qui avaient toujours mis leur générosité à ne point économiser sur les vices. Aussi le banquier voulut-il protester.
--Ne le croyez pas, s’écria-t-il, c’est une plaisanterie... Il ne s’agit point ici d’une liaison... mais d’une rencontre... d’un caprice.
Françoise fit un mouvement.
--Un caprice! balbutia-t-elle en joignant les mains avec désespoir; quand nous nous connaissons depuis près de trois années... quand l’autre jour encore vous me promettiez de songer à l’avenir de notre enfant!
--Un enfant! s’écria Arthur; il y a un petit Marquier! Ah! messieurs, ceci manquait! nous voilà tombés du _Gamin de Paris_ dans _Boquillon_.
Les éclats de rire redoublèrent, tous les convives entourèrent le banquier avec un empressement grotesque, en lui demandant le nom de l’enfant, son âge, la couleur de ses cheveux et s’il ressemblait à son père. Marquier, pâle de colère, lança à Françoise un regard haineux. Cette dernière révélation mettait le comble aux humiliants embarras que lui avait attirés coup sur coup l’imprudente visite de la jeune ouvrière; elle venait de fournir à de Luxeuil et à ses amis un thème inépuisable de railleries; il était à jamais ridicule, c’est-à-dire presque déshonoré. Cette pensée alluma en lui une sorte de rage.
--Elle est folle, s’écria-t-il avec emportement, je ne sais ce qu’elle veut dire.
--La chose est pourtant facile à comprendre, objecta de Cillart; elle a un fils auquel il faut un père.
--Et elle vous a choisi pour cela, continua Arthur.
--Mais moi, je refuse, interrompit le banquier.
--Quoi! cet enfant?
--Ne m’est rien. Au diable la mère et le fils!
Françoise avait poussé une exclamation de surprise douloureuse à chacune des premières réponses de Marquier; mais, à cette dernière malédiction prononcée sur elle et sur son enfant, elle resta la tête dressée, les yeux ouverts, les bras pendants, muette et comme pétrifiée. On eût dit que le coup qui l’avait frappée venait de produire en elle une secousse intérieure qui avait arrêté le mouvement de la sensation et de la pensée. Quelques interjections étouffées s’échappaient de ses lèvres entr’ouvertes; mais sans signification et sans suite, ses regards fixes n’exprimaient qu’une sorte de stupéfaction égarée; un voile de marbre semblait envelopper tout son être et y tenir la vie enchaînée.
Malgré leur légèreté railleuse, les convives du banquier furent frappés de cette immobilité; les rires s’éteignirent, et le cercle qui entourait la jeune femme s’élargit.
Marquier en profita pour passer dans une pièce voisine.
Françoise le vit s’éloigner sans prononcer un mot, sans faire un geste; mais quand il eut disparu, elle reprit le carton qu’elle avait posé près d’elle, traversa le salon, l’antichambre, ouvrit la porte et gagna la rue.
Elle ne se sentait pas marcher, elle ne voyait rien; une douleur horrible mais confuse l’avertissait seule de son existence; raison, mémoire, volonté, tout dormait en elle. Conduite par une sorte d’instinct machinal, qui avait seul survécu, elle allait sans savoir où, sans y songer. Ce n’était plus un être vivant, mais un être qui se souvenait d’avoir vécu.
Cependant, cette inspiration née de l’habitude la conduisit à la rue des Morts; elle reconnut la maison, entra à la loge et demanda la clef.
M. Brousmiche saisi de la voir si pâle, lui demanda s’il lui était arrivé quelque chose, elle ne l’entendit pas, prit sa clef et monta à sa chambre.
Le petit bossu, inquiet, profita du premier moment de liberté qu’il put saisir pour la rejoindre; il la trouva prête à monter aux mansardes avec la tasse de lait, le petit pain et la cuiller d’argent.
--Que portez-vous là, madame Charles? demanda-t-il étonné.
--Ne voyez-vous pas? dit-elle d’un accent bref; c’est le déjeuner de M. Michel.
--Mais il n’est plus ici! s’écria le bossu stupéfait.
--Il n’est plus ici, répéta madame Charles, sans avoir l’air de comprendre.
--Avez-vous donc oublié que vous étiez sortie pour vous informer de lui?
La jeune femme demeura immobile, en murmurant:
--Ah! c’était... pour cela!...
Le portier la regarda avec inquiétude.
--Sûrement vous avez appris quelque mauvaise nouvelle, madame Charles, s’écria-t-il, vous êtes toute... je ne sais comment dire ça... mais on dirait que vous n’entendez pas.
Françoise posa la tasse qu’elle tenait, s’assit et porta la main à son front.
--Oui, dit-elle, j’ai mal...
--Où cela?
--Je ne sais pas... mais je voudrais dormir....
En prononçant ces derniers mots d’une voix alourdie, la jeune fille commençait à dégrafer sa robe, comme si elle eût été seule.
--Couchez-vous, dit le bossu qui gagna la porte; je reviendrai savoir comment vous vous trouvez. Vous n’auriez pas besoin de quelque chose?
--Non, murmura Françoise, dont les yeux se fermaient, je voudrais seulement... ne plus sentir... rien... Ce jour... fait mal!
Le bossu ferma avec soin les rideaux, et se retira.
II
Une mère.
Lorsqu’il revint une demi-heure après, Françoise était tombée dans une somnolence entrecoupée de plaintes sourdes; elle n’ouvrit point les yeux à son approche et répondit à peine à ses questions.
Cet état s’aggrava encore pendant les heures qui suivirent. Brousmiche avait fait avertir la femme de ménage du pharmacien qui avait été garde-malade, et dont l’expérience lui inspirait une grande confiance. Celle-ci examina Françoise, lui proposa tour à tour du café, de la pâte de guimauve, une rôtie au vin, et, sur le refus de la jeune femme, déclara que son état réclamait les soins du médecin.
Il fallut courir trois heures avant d’en trouver un; car Paris est la ville du monde où il y a, en même temps, le plus de médecins qui manquent de malades, et de malades qui manquent de médecins. Enfin, vers le soir, il en arriva un qui déclara que madame Charles était atteinte d’une congestion cérébrale, dont il décrivit en termes scientifiques les caractères et les dangers. A chaque mot incompréhensible, Brousmiche levait les yeux au ciel, comme si on lui eût enlevé une espérance, tandis que l’ex-garde-malade faisait un signe de tête pour saluer d’anciennes connaissances.
Après cette petite leçon de clinique, réclame obligée par laquelle le médecin constate sa science aux yeux des ignorants, vinrent les prescriptions données en langage plus humain, et que le portier promit de suivre scrupuleusement.
Mais, malgré ses soins et l’appropriation du traitement, le mal ne parut point céder. L’état de Françoise, sans devenir plus grave, resta aussi inquiétant. Le médecin s’efforça en vain de déterminer quelque crise décisive, il ne put arracher les puissances vitales à leur engourdissement. On eût dit que la mort et la vie se sachant de force égale campaient vis-à-vis l’une de l’autre, comme deux ennemies qui n’osent risquer une bataille.
Cette espèce d’attente se prolongea plusieurs jours; enfin, pourtant, les symptômes les plus fâcheux disparurent, mais sans que Françoise retrouvât l’activité de ses perceptions. A la torpeur de la maladie, succéda un anéantissement que rien ne put surmonter. Toute l’énergie de cette vigoureuse nature avait été sourdement usée par ce combat de quelques jours; elle demeura vaincue, épuisée et n’ayant plus que les apparences de la vie.
Les jours, les semaines s’écoulèrent sans rien changer à la situation de Françoise. Guérie en apparence, elle demeurait ensevelie dans sa langueur indifférente: n’entendant jamais qu’après plusieurs appels, répondant par monosyllabes, elle restait des heures entières dans la position qu’on lui avait donnée, les mains à plat sur ses genoux, les yeux fixes devant elle, la respiration courte, mais égale. Brousmiche montait vingt fois par jour à la chambre de la convalescente, et redescendait chaque fois, le cœur serré.
--Tout est fini, mam’Berton, disait-il à la femme de ménage du pharmacien; mieux vaudrait qu’elle fût enterrée que de vivre ainsi comme une morte.
--Faudrait essayer la _jarlatine_, répliquait madame Berton, qui répétait l’avis du pharmacien; ça se compose avec des os de morts, ça se prend en bain et ça fait l’effet d’un grand bouillon qui restaure tout l’individu.
Mais le bossu secouait la tête.
--J’ai bien peur que tous les remèdes n’y fassent rien, mam’Berton, reprenait-il tristement; on dirait, voyez-vous, que la pauvre femme vit encore sans s’en apercevoir, et que son âme est déjà partie.
A ces mots, l’ex-garde-malade, que ses relations avec les hommes de la science avaient rendue esprit fort, haussait les épaules en répliquant:
--Dites donc pas de ces bêtises-là, monsieur Brousmiche; l’âme, c’est un préjugé des gens sans éducation.
Et elle revenait à la gélatine indiquée par le pharmacien, qui en vendait.
Mais la crise dont on désespérait devait venir d’ailleurs, et par un moyen inattendu.
En ne voyant plus M. Charles reparaître, le bossu comprit sans peine qu’une rupture avait eu lieu entre les deux amants le jour où la jeune femme était rentrée dans cet état d’égarement qui l’avait si vivement alarmé: il avait donc évité avec soin tout ce qui eût pu la ramener à ces douloureux souvenirs et il s’était même étudié à ne plus l’appeler que mademoiselle Françoise. Aussi éprouva-t-il un véritable embarras en recevant une lettre timbrée du village où son petit se trouvait en nourrice. Rappeler son enfant à la malade, c’était lui rappeler en même temps l’abandon du père et la séparation qui l’avait déjà si cruellement éprouvée; il hésita longtemps et ne se décida enfin que sur l’observation de madame Berton qu’il fallait bien ouvrir une lettre dont on avait payé le port.
Il monta donc chez Françoise qu’il trouva assise dans un grand fauteuil de jonc, acheté autrefois pour Charles.
La chambre de la jeune femme avait complètement changé d’aspect depuis sa maladie. A la propreté amoureuse et arrangée qui en faisait la principale élégance, avait succédé le désordre. Des tasses, des potions, des bouilloires étaient parsemées sur les meubles tachés; les plis des rideaux fermés, étaient couverts de poussière, les araignées avaient tendu leurs toiles dans tous les coins du plafond, et deux petites caisses de fleurs posées dans l’embrasure de la fenêtre, étaient encore garnies de plants de bruyère blanche, desséchés faute d’air et de soins; on eût dit une de ces chambres abandonnées à la hâte par suite de départ ou de mort.
Françoise elle-même complétait, pour ainsi dire, cet aspect désolé. A la voir assise dans le coin le plus obscur, immobile, muette et pâle, on eût pu la prendre, au premier coup d’œil, pour un de ces cadavres auxquels la folle science des embaumeurs prétend conserver une mensongère apparence de vie en éternisant une réalité apparente de mort.
Brousmiche s’approcha d’elle et s’informa de sa santé.
Françoise tourna lentement les yeux de son côté, fit un mouvement de tête qui semblait dire: bien, et rentra dans son immobilité.
Il lui demanda si elle ne voulait point essayer ses forces en faisant le tour de sa chambre; elle fit un signe négatif.
--Laissez-moi vous pousser au moins près de la fenêtre, mam’selle Françoise, reprit le bossu, qui ne pouvait s’habituer à cette torpeur; il fait aujourd’hui un soleil à faire rire les morts; ça vous ranimera.