Les quatre cavaliers de l'apocalypse
Part 9
Un moment, l'idée lui vint de s'engager en qualité de volontaire et de partir comme son menuisier, la musette au flanc, mêlé à un peloton de futurs soldats. Mais quels services pourrait-il rendre? Il avait beau être robuste encore; il avait dépassé la soixantaine, et, pour être soldat, il faut être jeune. Tout le monde est capable de tirer un coup de fusil, et le courage ne lui manquait pas pour se battre; mais le combat n'est qu'un incident de la lutte. Ce qu'il y a de pénible et d'accablant, ce sont les opérations qui précèdent le combat, les marches interminables, les rigueurs de la température, les nuits passées à la belle étoile, le labeur de remuer la terre, d'ouvrir les tranchées, de charger les chariots, de supporter la faim et la soif. Non, il était trop tard pour qu'il pût s'acquitter de sa dette de cette manière-là.
Et il n'avait pas même la douloureuse, mais noble satisfaction qu'ont les autres pères, trop vieux pour offrir leurs services personnels à la patrie, de lui donner leurs fils comme défenseurs. Son fils, à lui, n'était pas Français et n'avait pas à répondre de la dette paternelle. Marcel, ayant eu le tort de fonder sa famille à l'étranger, n'avait pas le droit, dans les présentes circonstances, de demander à Jules de faire ce que lui-même n'avait pas fait jadis. L'une des conséquences les plus pénibles de la faute ancienne était que le père et le fils fussent de nationalités différentes. Cela ne constituait-il pas en quelque sorte une seconde trahison et une récidive d'apostasie?
Voilà pourquoi, les jours suivants, beaucoup de mobilisés pauvrement vêtus, qui se rendaient seuls aux gares, rencontrèrent un vieux monsieur qui les arrêtait avec timidité, qui leur glissait dans la main un billet de vingt francs et qui s'éloignait aussitôt, tandis qu'ils le regardaient avec des yeux ébahis. Des ouvrières en larmes, qui venaient de dire adieu à leurs hommes, virent le même vieux monsieur sourire aux petits enfants qui marchaient à côté d'elles, caresser les joues des bambins, puis s'en aller très vite en laissant dans la menotte d'un des marmots une pièce de cent sous.
Marcel, qui n'avait jamais fumé, se mit à fréquenter les débits de tabac. Il en sortait les mains et les poches pleines, pour combler de cigarettes et de cigares le premier soldat qu'il rencontrait. Quelquefois le favorisé souriait courtoisement, remerciait par une phrase qui dénotait l'éducation supérieure, et repassait le cadeau à un camarade dont la capote était aussi grossière et aussi mal coupée que la sienne. Le service obligatoire était cause de ces petites erreurs.
Pour se donner l'amère volupté d'aviver son remords, Marcel continuait à venir souvent rôder aux alentours de la gare de l'Est. Comme le gros des troupes opérait maintenant sur la frontière, ce n'étaient plus des bataillons entiers qui s'y embarquaient; mais pourtant l'animation y était encore grande. Jour et nuit, quantité de soldats affluaient, soit isolément, soit par groupes: réservistes sans uniformes qui rejoignaient leurs régiments, officiers occupés jusqu'alors à l'organisation de l'arrière, compagnies armées qui allaient remplir les vides déjà ouverts par la mort.
Une fois, Marcel suivit longtemps des yeux un sous-lieutenant de réserve qui arrivait accompagné de son père. Les deux hommes s'arrêtèrent au barrage d'agents qui empêchait les civils d'entrer dans la gare. Le père avait à la boutonnière le ruban vert et noir, cette décoration que le millionnaire n'avait pas le droit de porter. C'était un vieillard grand, maigre, qui se tenait très droit et qui affectait la froideur impassible. Il dit seulement à son fils:
--Adieu, mon enfant. Porte-toi bien.
--Adieu, mon père.
Le jeune homme souriait comme un automate, et le vieillard évitait de le regarder. Après cet échange de mots insignifiants, le père tourna le dos; puis, chancelant comme un homme ivre, il se réfugia au coin le plus obscur de la terrasse d'un petit café, où il cacha sa face dans ses mains pour dissimuler sa douleur. Et Marcel Desnoyers envia cette douleur.
Une autre fois, il vit une bande d'ouvriers mobilisés qui arrivaient en chantant, en se poussant, en montrant par l'exubérance de leur gaîté qu'ils avaient fait de trop fréquentes stations chez les marchands de vin. L'un d'eux tenait par la main une petite vieille qui marchait à côté de lui, sereine, les yeux secs, avec un visible effort pour paraître gaie. Mais, lorsqu'elle eut embrassé son garçon sans verser une larme, lorsqu'elle l'eut suivi des yeux à travers la vaste cour et vu disparaître avec les autres par les immenses portes vitrées de la gare, soudain sa physionomie changea comme si un masque eût été enlevé de son visage, une sauvage douleur succéda à la gaîté factice, et la malheureuse femme, se tournant du côté où elle croyait qu'était l'Allemagne, s'écria, les poings serrés, avec une fureur homicide:
--Ah! brigand!... brigand!...
L'imprécation maternelle s'adressait au personnage dont elle avait vu le portrait dans les journaux illustrés: moustaches aux pointes insolentes, bouche à la denture de loup, sourire tel que dut l'avoir l'homme des cavernes préhistoriques. Et Marcel Desnoyers envia cette colère.
Depuis le rendez-vous donné à la Chapelle expiatoire, Jules n'avait pas revu Marguerite. Celle-ci lui avait écrit qu'elle ne pouvait abandonner sa mère un seul instant. La pauvre femme avait eu le cœur déchiré à l'idée du prochain départ de son fils, officier d'artillerie de réserve, qui devait rejoindre sa batterie d'un moment à l'autre. D'abord, lorsque la guerre était encore douteuse, elle avait beaucoup pleuré; mais, une fois la catastrophe devenue certaine, elle avait séché ses pleurs, avait voulu, malgré le mauvais état de sa santé, préparer elle-même la cantine de son fils; et, au moment de la séparation, elle s'était contentée de lui dire: «Adieu, mon enfant. Sois prudent, mais accomplis ton devoir.» Pas une larme, pas une défaillance. Marguerite avait accompagné son frère à la gare, et, lorsqu'elle était rentrée à la maison, elle avait trouvé la vieille mère assise dans son fauteuil, blême, farouche, évitant de parler de son propre fils, mais s'apitoyant sur ses amies dont les fils étaient partis à l'armée, comme si celles-là seulement connaissaient la torture du départ. Dans un post-scriptum, Marguerite promettait à Jules de lui donner un nouveau rendez-vous la semaine suivante.
En attendant, Jules fut d'une humeur détestable. A l'ennui de ne pas voir Marguerite s'ajoutait l'ennui de ne pouvoir, à cause du _moratorium_, toucher le chèque de quatre cent mille francs qu'il avait rapporté de l'Argentine. Possesseur de cette somme considérable, il était presque à court d'argent, puisque les banques refusaient de la lui payer. Quant à Argensola, il ne s'embarrassait guère de cette pénurie et savait trouver tout ce qu'il fallait pour les besoins du ménage. Son centre d'inépuisable ravitaillement était à l'avenue Victor-Hugo. La mère de Jules,--comme beaucoup d'autres maîtresses de maison, qui, en prévision d'un siège possible, dévalisaient les magasins de comestibles afin de se prémunir contre la disette future,--avait accumulé les approvisionnements pour des mois et des mois. C'était chez elle que le bohème allait se fournir de vivres: grandes boîtes de viande de conserve, pyramides de pots débordant de mangeaille, sacs gonflés de légumes secs. A chacune de ses visites, Argensola rapportait d'amples provisions de bouche et ne négligeait pas non plus de faire d'abondants emprunts à la cave de Marcel. Puis, quand il avait étalé sur une table de l'atelier les boîtes de viande, les pyramides de pots, les sacs de légumes qui constituaient la partie solide de son butin:
--_Ils_ peuvent venir! disait-il à Jules en lui faisant passer la revue de ces munitions de guerre. Nous sommes prêts à _les_ recevoir.
Le soin d'augmenter le stock de vivres et la chasse aux nouvelles étaient les deux fonctions qui absorbaient tout le temps de l'aimable parasite. Chaque jour, il achetait dix, douze, quinze journaux: les uns, parce qu'ils étaient réactionnaires et que c'était un plaisir de voir enfin tous les Français unis; les autres, parce qu'ils étaient radicaux et qu'à ce titre ils devaient être mieux informés des faits parvenus à la connaissance du Gouvernement. Ces feuilles paraissaient le matin, à midi, à trois heures, à cinq heures du soir. Une demi-heure de retard dans la publication inspirait de grandes espérances au public, qui s'imaginait alors trouver en «dernière heure» de stupéfiantes nouvelles. On s'arrachait les suppléments. Il n'était personne qui n'eût les poches bourrées de papiers et qui n'attendît avec impatience l'occasion de les emplir encore davantage. Et pourtant toutes ces feuilles disaient à peu près la même chose.
Argensola eut la sensation d'une âme neuve qui se formait en lui: âme simple, enthousiaste et crédule, capable d'admettre les bruits les plus invraisemblables; et il devinait l'existence de cette même âme chez tous ceux qui l'entouraient. Par moments, son ancien esprit critique faisait mine de se cabrer; mais le doute était repoussé aussitôt comme quelque chose de honteux. Il vivait dans un monde nouveau, et il lui semblait naturel qu'il y arrivât des prodiges. Il commentait avec une puérile allégresse les récits fantastiques des journaux: combats d'un peloton de Français ou de Belges contre des régiments entiers qui prenaient la fuite; miracles accomplis par le canon de 75, un vrai joyau; charges à la baïonnette, qui faisaient courir les Allemands comme des lièvres dès que les clairons avaient sonné; inefficacité de l'artillerie ennemie, dont les obus n'éclataient pas. Il trouvait naturel et rationnel que la petite Belgique triomphât de la colossale Allemagne: c'était la répétition de la lutte de David et de Goliath, lutte rappelée par lui avec toutes les images et toutes les métaphores qui, depuis trente siècles, ont servi à décrire cette rencontre inégale. Il avait la mentalité d'un lecteur de romans de chevalerie, qui éprouve une déception lorsque le héros du livre ne pourfend pas cent ennemis d'un seul coup d'épée.
L'intervention de l'Angleterre lui fit imaginer un blocus qui réduirait soudain les empires du centre à une famine effroyable. La flotte tenait à peine la mer depuis dix jours, et déjà il se représentait l'Allemagne comme un groupe de naufragés mourant de faim sur un radeau. La France l'enthousiasmait, et cependant il avait plus de confiance encore dans la Russie. «Ah! les cosaques!» Il parlait d'eux comme d'amis intimes; il décrivait le galop vertigineux de ces cavaliers non moins insaisissables que des fantômes, et si terribles que l'ennemi ne pouvait les regarder en face. Chez le concierge de la maison et dans plusieurs boutiques de la rue, on l'écoutait avec tout le respect dû à un étranger qui, en cette qualité, doit connaître mieux qu'un autre les choses étrangères.
--Les cosaques régleront les comptes de ces bandits, déclarait-il avec une imperturbable assurance. Avant un mois ils seront à Berlin.
Et les auditeurs, pour la plupart femmes, mères ou épouses de soldats partis à la guerre, approuvaient modestement, mus par l'irrésistible désir, commun à tous les hommes, de mettre leur espérance en quelque chose de lointain et de mystérieux. Les Français défendraient leur pays, reconquerraient même les territoires perdus; mais ce seraient les cosaques qui porteraient aux ennemis le coup de grâce, ces cosaques dont tout le monde s'entretenait et que personne n'avait jamais vus.
Quant à Jules, il attendait toujours le rendez-vous promis par Marguerite. Elle le lui donna enfin au jardin du Trocadéro. Ce qui frappa l'amoureux, après les premières paroles échangées, ce fut de voir à Marguerite une sorte de distraction persistante. Elle parlait avec lenteur et s'arrêtait quelquefois au milieu d'une phrase, comme si son esprit était préoccupé d'autre chose que de ce qu'elle disait. Pressée par les questions de Jules, qui s'étonnait et s'irritait même un peu de ces absences passagères, elle se décida enfin à répondre:
--C'est plus fort que moi. Depuis que j'ai reconduit mon frère à la gare, un souvenir me hante. Je m'étais bien promis de ne pas t'ennuyer avec cette histoire; mais il m'est impossible de la chasser de mon esprit. Plus je m'efforce de n'y point penser, plus j'y pense.
Sur l'invitation de Jules, qui, à vrai dire, aurait mieux aimé causer d'autre chose, mais qui pourtant comprenait et excusait cette obsession, elle lui fit le récit du départ de l'officier d'artillerie. Elle avait accompagné son frère jusqu'à la gare de l'Est, et elle avait été obligée de prendre congé de lui à la porte extérieure, parce que les sentinelles interdisaient au public d'aller plus loin. Là, elle avait eu le cœur serré d'une extraordinaire angoisse, mais aussi d'un noble orgueil. Jamais elle n'aurait cru qu'elle aimât tant son frère.
--Il était si beau dans son uniforme de lieutenant! ajouta-t-elle. J'étais si fière de l'accompagner, si fière de lui donner le bras. Il me paraissait un héros.
Cela dit, elle se tut, de l'air de quelqu'un qui aurait encore quelque chose à dire, mais qui craindrait de parler; et finalement elle se décida à continuer son récit. Au moment où elle donnait à son frère un dernier baiser, elle avait eu une grande surprise et une grande émotion. Elle avait aperçu son mari Laurier, habillé, lui aussi, en officier d'artillerie, qui arrivait avec un homme de peine portant sa valise.
--Laurier soldat? interrompit Jules d'une voix sarcastique. Le pauvre diable! Quel aspect ridicule il devait avoir!
Cette ironie avait quelque chose de lâche, dont il sentit lui-même l'inconvenance à l'égard d'un homme qui accomplissait son devoir de citoyen; mais il était irrité de ce que Marguerite parlait de son mari sans aigreur. Elle hésita une seconde à répondre; puis l'instinct de sincérité fut le plus fort, et elle dit:
--Non, il n'avait pas mauvaise apparence.... Il n'était plus le même, et d'abord je ne le reconnaissais point.... Il fit quelques pas vers mon frère pour le saluer; mais, quand il me vit, il continua son chemin en détournant les yeux.... Il est parti seul, sans qu'une main amie ait serré la sienne.... Je ne puis m'empêcher d'avoir pitié de lui....
Son instinct féminin l'avertit sans doute qu'elle avait trop parlé, et elle changea brusquement de conversation.
--Quel bonheur, ajouta-t-elle, que tu sois étranger! Toi, tu n'es pas obligé d'aller à la guerre. La seule idée de te perdre me donne le frisson....
Elle avait dit cela sincèrement, sans prendre garde que, tout à l'heure, elle exprimait une tendre admiration pour son frère devenu soldat. Jules fut blessé de cette contradiction et accueillit avec mauvaise humeur ce témoignage d'amour. Elle le considérait donc comme un être délicat et fragile, qui n'était bon qu'à être adoré par les femmes? Il sentit qu'entre Marguerite et lui s'était interposé quelque chose qui les séparait l'un de l'autre et qui deviendrait vite un obstacle insurmontable. Tous deux éprouvèrent une gêne, et spontanément, sans protestation et sans regret, ils abrégèrent l'entrevue.
A un autre rendez-vous, elle lui fit part d'une nouvelle assez étrange. Désormais, ils ne pourraient plus se voir que le dimanche, parce qu'en semaine elle serait obligée d'assister à ses cours.
--A tes cours? lui demanda Jules, étonné. Quelles savantes études as-tu donc entreprises?
Ce ton moqueur agaça la jeune femme qui répondit vivement:
--J'étudie pour être infirmière. J'ai commencé lundi dernier. On a organisé un enseignement pour les dames et les jeunes filles. Je souffrais d'être inutile; j'ai voulu devenir bonne à quelque chose.... Permets-tu que je te dise toute ma pensée? Eh bien, jusqu'à présent, j'ai mené une vie qui ne servait à rien, ni aux autres ni à moi-même. La guerre a changé mes sentiments. Il me semble que c'est un devoir pour chacun de se rendre utile à ses semblables et que, surtout dans des circonstances comme celles-ci, on n'a plus le droit de songer à ses propres jouissances.
Jules regarda Marguerite avec stupeur. Quel travail mystérieux avait bien pu s'accomplir dans cette petite tête qui jusqu'alors ne s'était occupée que d'élégances et de plaisirs? D'ailleurs, la gravité de la situation n'avait pas détruit l'aimable coquetterie chez la jeune femme, qui ajouta en riant:
--Et puis, tu sais, le costume des infirmières est délicieux: la robe toute blanche, le bonnet qui laisse voir les boucles de la chevelure, la cape bleue qui contraste gentiment avec la blancheur de la robe. Un costume qui tient à la fois de la religieuse et de la grande dame. Tu verras comme je serai jolie!
Mais, après ce bref retour de frivolité mondaine, elle exprima de nouveau les idées généreuses qui avaient fleuri dans son âme légère et charmante. Elle éprouvait un besoin de sacrifice; elle avait hâte de connaître de près les souffrances des humbles, de prendre sa part de toutes les misères de la chair malade. La seule chose dont elle avait peur, c'était que le sang-froid vînt à lui manquer, lorsqu'elle aurait à mettre en pratique ses connaissances d'infirmière. La vue du sang, la mauvaise odeur des blessures, le pus des plaies ouvertes ne lui soulèveraient-ils pas le cœur? Mais non! Le temps était passé d'avoir des répugnances de femmelette; aujourd'hui le courage s'imposait à tout le monde. Elle serait un soldat en jupons; elle oserait regarder la douleur en face; elle mettrait son bonheur et son honneur à défendre contre la mort les pauvres victimes de la guerre. S'il le fallait, elle irait jusque sur les champs de bataille, et elle aurait la force d'y charger un blessé sur ses épaules pour le rapporter à l'ambulance.
Jules ne la reconnaissait plus. Était-ce vraiment Marguerite qui parlait ainsi? Cette femme qui jusqu'alors avait eu en horreur d'accomplir le moindre effort physique, se préparait maintenant avec une frémissante ardeur aux besognes les plus rudes, se croyait assez forte pour vaincre tous les dégoûts qu'inspirent inévitablement les pestilences des hôpitaux, ne s'effrayait pas à l'idée d'aller aux premières lignes avec les combattants et d'y affronter la mort.
A un troisième rendez-vous, elle lut à Jules une lettre que son frère lui avait envoyée des Vosges. Il y parlait de Laurier plus que de lui-même. Les deux officiers appartenaient à des batteries différentes; mais ces batteries étaient de la même division, et ils avaient pris part ensemble à plusieurs combats. Le frère de Marguerite ne cachait pas l'admiration qu'il ressentait pour son beau-frère. Cet ingénieur tranquille et taciturne avait vraiment l'étoffe d'un héros; tous les officiers qui avaient vu Laurier à l'œuvre avaient de lui la même opinion. Cet homme affrontait la mort avec autant de calme que s'il eût été à diriger encore sa fabrique des environs de Paris; il réclamait toujours le poste le plus dangereux, celui d'observateur, et il se glissait le plus près possible des positions ennemies, afin de surveiller et de rectifier l'exactitude du tir. Jeudi dernier, un obus allemand avait démoli la maison sous le toit de laquelle il se cachait; sorti indemne d'entre les décombres, il avait aussitôt rajusté son téléphone et s'était installé tranquillement dans les branches d'un arbre, pour continuer son service. Sa batterie, découverte par les aéroplanes ennemis au cours d'un combat défavorable, avait reçu les feux concentrés de l'artillerie adverse, et un quart d'heure avait suffi pour que la plus grande partie du personnel fût mise hors de combat: le capitaine et plusieurs servants tués, les autres officiers et presque tous les hommes blessés. Alors Laurier, prenant le commandement sous une pluie de mitraille, avait continué le feu avec quelques artilleurs encore valides et avait réussi à couvrir la retraite d'un bataillon. Deux fois déjà il avait été cité à l'ordre du jour, et il obtiendrait bientôt la croix de la légion d'honneur.
Ce chaleureux éloge de Laurier ne fut pas du goût de Jules, qui pourtant, cette fois, eut le bon goût de s'abstenir de toute protestation, mais qui fit involontairement la grimace. Marguerite surprit cette expression fugitive de mécontentement et crut devoir réparer son imprudence.
--Tu n'es pas fâché que je t'aie lu cette lettre? demanda-t-elle. Si je te l'ai lue, c'est parce que je ne veux rien te cacher. Je ne comprends pas ta mine jalouse. Tu sais bien que je n'aime pas, que je n'ai jamais aimé mon mari. Est-ce une raison pour ne point lui rendre justice? Je me réjouis de ses prouesses comme si c'étaient celles d'un ami de ma famille, d'un monsieur que j'aurais connu dans le monde. Tu te fais tort à toi-même, si tu supposes qu'une femme peut hésiter entre lui et toi. Toi, tu es ma vie, mon bonheur, et je rends grâces à Dieu de n'avoir pas à craindre de te perdre. Quelle joie de penser que la guerre ne t'enlèvera pas à mon amour!
Elle lui avait déjà dit cela à un rendez-vous précédent, et, chaque fois qu'elle le lui disait, il en ressentait une secrète atteinte. Puisqu'elle admirait ouvertement le courage de son frère et de son mari, puisqu'elle-même était résolue à prendre en femme vaillante sa part des fatigues et des dangers de la guerre, n'y avait-il pas une nuance de mépris inconscient dans cet amour qui se félicitait de l'oisive sécurité de l'aimé?
Le lendemain, il dit à Argensola, qui n'ignorait rien de sa liaison avec Marguerite:
--Il me semble que nous sommes dans une situation fausse, sans que je discerne clairement la raison de notre mésintelligence. A-t-elle recommencé à aimer son mari sans le savoir elle-même? Peut-être. Mais ce qui est certain, c'est qu'elle ne m'aime plus comme auparavant.
Cependant la guerre avait allongé ses tentacules jusqu'à l'avenue Victor-Hugo.
--J'ai l'Allemagne à la maison! grommelait Marcel Desnoyers, d'un air morose.
L'Allemagne, c'était sa belle-sœur Héléna von Hartrott. Pourquoi n'était-elle pas retournée à Berlin avec son fils, le pédant professeur Julius? A présent les frontières étaient fermées, et il n'y avait plus moyen de se débarrasser d'elle.
L'une des raisons qui rendaient pénible à Marcel la présence d'Héléna, c'était la nationalité de cette femme. Sans doute elle était argentine de naissance; mais elle était devenue allemande par son mariage. Or le patriotisme français, surexcité par les événements, faisait la chasse aux espions avec une ardeur infatigable; et, quoique la dolente et crédule «romantique» ne pût en aucune façon être soupçonnée d'espionnage, Marcel craignait beaucoup de la voir enfermée par l'autorité militaire dans un camp de concentration et d'être accusé lui-même de donner asile à des sujets ennemis.
Héléna semblait ne pas comprendre très bien la fausseté de sa situation et les sentiments de son beau-frère. Dans les premiers jours, alors que Marcel était encore pessimiste, elle avait pu faire ouvertement devant lui l'éloge de l'Allemagne sans qu'il s'en offusquât, puisqu'il était à peu près du même avis qu'elle. Mais, lorsque la contagion de l'enthousiasme public eut réveillé en lui l'amour de la France et le remords de la faute ancienne, l'attitude d'Héléna lui devint insupportable.
Au déjeuner ou au dîner, après avoir décrit avec une éloquence lyrique le départ des troupes et les scènes émouvantes dont il avait été le témoin, il s'écriait en agitant sa serviette:
--Ce n'est plus comme en 1870! Les troupes françaises sont déjà entrées victorieusement en Alsace. L'heure approche où les hordes teutonnes seront rejetées sur l'autre rive du Rhin.