Les quatre cavaliers de l'apocalypse
Part 8
Tchernoff but coup sur coup deux verres de vin, en témoignant par des claquements de langue son estime pour le cru. Pendant quelques minutes, la majesté de la nuit tint les trois hommes silencieux; leurs regards, sautant d'étoile en étoile, joignaient ces points lumineux par des lignes idéales qui en faisaient des triangles, des quadrilatères, diverses figures géométriques d'une capricieuse irrégularité. Parfois la subite scintillation d'un astre accrochait leurs yeux et retenait leurs regards dans une fixité hypnotique. Enfin le Russe, sans sortir de sa contemplation, se versa un troisième verre de vin et dit:
--Que pense-t-on là-haut des terriens? Les habitants de ces astres savent-ils qu'il a existé un Bismarck? Connaissent-ils la mission divine de la race germanique?
Et il se mit à rire. Puis, après avoir considéré encore pendant quelques instants cette sorte de brume rougeâtre qui s'étendait au-dessus des toits:
--Dans quelques heures, ajouta-t-il sans la moindre transition, lorsque le soleil se lèvera, on verra galoper à travers le monde les quatre cavaliers ennemis des hommes. Déjà les chevaux malfaisants piaffent, impatients de prendre leur course; déjà les sinistres maîtres se concertent avant de sauter en selle.
--Et qui sont ces cavaliers? demanda Jules.
--Ceux qui précèdent la Bête.
Cette réponse n'était pas plus intelligible que les paroles qui l'avaient précédée, et Jules pensa: «Il est gris.» Mais, par curiosité, il interrogea de nouveau:
--Et quelle est cette Bête?
Le Russe parut surpris de la question. Il n'avait exprimé à haute voix que la fin de ses rêvasseries, et il croyait les avoir communiquées à ses compagnons depuis le début.
--C'est la Bête de l'Apocalypse, répondit-il.
Et d'abord il éprouva le besoin d'exprimer verbalement l'admiration que lui inspirait l'halluciné de Pathmos. A deux mille ans d'intervalle, le poète des visions grandioses et obscures exerçait encore de l'influence sur le révolutionnaire mystique, niché au plus haut étage d'une maison de Paris. Selon Tchernoff, il n'était rien que Jean n'eût pressenti, et ses délires, inintelligibles au vulgaire, contenaient la prophétique intuition de tous les grands événements humains.
Puis le Russe décrivit la Bête apocalyptique surgissant des profondeurs de la mer. Elle ressemblait à un léopard; ses pieds étaient comme ceux d'un ours et sa gueule comme celle d'un lion; elle avait sept têtes et dix cornes, et sur les cornes dix diadèmes, et sur chacune des sept têtes le nom d'un blasphème était écrit. L'évangéliste n'avait pas dit ces noms, peut-être parce qu'ils variaient selon les époques et changeaient à chaque millénaire, lorsque la Bête faisait une apparition nouvelle; mais Tchernoff lisait sans peine ceux qui flamboyaient aujourd'hui sur les têtes du monstre: c'étaient des blasphèmes contre l'humanité, contre la justice, contre tout ce qui rend la vie tolérable et douce. C'étaient, par exemple, des maximes comme celle-ci:
«La force prime le droit.»
«Le faible n'a pas droit à l'existence.»
«Pour être grand il faut être dur.»
--Mais les quatre cavaliers? interrompit Jules qui craignait de voir Tchernoff s'égarer dans de nouvelles digressions.
--Vous ne vous rappelez pas ce que représentent les cavaliers? demanda le Russe.
Et, cette fois, il daigna rafraîchir la mémoire de ses auditeurs.
Un grand trône était dressé, et celui qui y était assis paraissait de jaspe, et un arc-en-ciel formait derrière sa tête comme un dais d'émeraude. Autour du trône, il y avait vingt-quatre autres trônes disposés en demi-cercle, et sur ces trônes vingt-quatre vieillards vêtus d'habillements blancs et couronnés de couronnes d'or. Quatre animaux énormes, couverts d'yeux et pourvus chacun de six ailes, gardaient le grand trône.
Et les sceaux du livre du mystère étaient rompus par l'agneau en présence de celui qui y était assis. Les trompettes sonnaient pour saluer la rupture du premier sceau; l'un des animaux criait d'une voix tonnante au poète visionnaire: «Regarde!» Et le premier cavalier apparaissait sur un cheval blanc, et ce cavalier tenait à la main un arc, et il avait sur la tête une couronne. Selon les uns c'était la Conquête, selon d'autres c'était la Peste, et rien n'empêchait que ce fût à la fois l'une et l'autre.
Au second sceau: «Regarde!», criait le second animal en roulant ses yeux innombrables. Et du sceau rompu jaillissait un cheval roux, et le cavalier qui le montait brandissait au-dessus de sa tête une grande épée: c'était la Guerre. Devant son galop furieux la paix était bannie du monde et les hommes commençaient à s'exterminer.
Au troisième sceau: «Regarde!», criait le troisième des animaux ailés. Et c'était un cheval noir qui s'élançait, et celui qui le montait tenait une balance à la main, pour peser les aliments des hommes: c'était la Famine.
Au quatrième sceau: «Regarde!», criait le quatrième animal. Et c'était un cheval de couleur blême qui bondissait, et celui qui était monté dessus se nommait la Mort.
Et le pouvoir leur fut donné de faire périr les hommes par l'épée, par la faim, par la peste et par les bêtes sauvages.
Tchernoff décrivait ces quatre fléaux comme s'il les avait vus de ses yeux. Le cavalier du cheval blanc était vêtu d'un costume fastueux et barbare; sa face d'Oriental se contractait atrocement, comme s'il se délectait à renifler l'odeur des victimes. Tandis que son cheval galopait, il tendait son arc pour décocher le fléau. Sur son épaule sautait un carquois de bronze plein de flèches empoisonnées par les germes de toutes les maladies.
Le cavalier du cheval roux brandissait son énorme espadon au-dessus de sa chevelure ébouriffée par la violence de la course; il était jeune, mais ses sourcils contractés et sa bouche serrée lui donnaient une expression de férocité implacable. Ses vêtements, agités par l'impétuosité du galop, laissaient apercevoir une musculature athlétique.
Vieux, chauve et horriblement maigre, le troisième cavalier, à califourchon sur la coupante échine du cheval noir, pressait de ses cuisses décharnées les flancs maigres de l'animal et montrait l'instrument qui symbolise la nourriture devenue rare et achetée au poids de l'or.
Les genoux du quatrième cavalier, aigus comme des éperons, piquaient les flancs du cheval blême; sa peau parcheminée laissait voir les saillies et les creux du squelette; sa face de cadavre avait le rire sardonique de la destruction; ses bras, minces comme des roseaux, maniaient une faux gigantesque; à ses épaules anguleuses pendait un lambeau de suaire.
Et les quatre cavaliers entreprenaient une course folle, et leur funeste chevauchée passait comme un ouragan sur l'immense foule des humains. Le ciel obscurci prenait une lividité d'orage; des monstres horribles et difformes volaient en spirales au-dessus de l'effroyable _fantasia_ et lui faisaient une répugnante escorte. Hommes et femmes, jeunes et vieux fuyaient, se bousculaient, tombaient par terre dans toutes les attitudes de la peur, de l'étonnement, du désespoir; et les quatre coursiers foulaient implacablement cette jonchée humaine sous les fers de leurs sabots.
--Mais vous allez voir, dit Tchernoff. J'ai un livre précieux où tout cela est figuré.
Et il se leva, sortit de l'atelier par une petite porte qui communiquait avec l'escalier de service, revint au bout de quelques minutes avec le livre. Ce volume, imprimé en 1511, avait pour titre: _Apocalypsis cum figuris_, et le texte latin était accompagné de gravures. Ces gravures étaient une œuvre de jeunesse exécutée par Albert Dürer, lorsqu'il n'avait que vingt-six ans. Et, à la clarté d'une lampe apportée par Argensola, ils contemplèrent l'estampe admirable qui représentait la course furieuse des quatre cavaliers de l'Apocalypse.
V
PERPLEXITÉS ET DÉSARROI
Lorsque Marcel Desnoyers dut se convaincre que la guerre était inévitable, son premier mouvement fut de stupeur. L'humanité était donc devenue folle? Comment une guerre était-elle possible avec tant de chemins de fer, tant de bateaux marchands, tant de machines industrielles, tant d'activité déployée à la surface et dans les entrailles de la terre? Les nations allaient se ruiner pour toujours. Le capital était le maître du monde, et la guerre le tuerait; mais elle-même ne tarderait pas à mourir, faute d'argent. L'âme de cet homme d'affaires s'indignait à penser qu'une absurde aventure dissiperait des centaines de milliards en fumée et en massacres.
D'ailleurs la guerre ne signifiait pour lui qu'un désastre à brève échéance. Il n'avait pas foi en son pays d'origine: la France avait fait son temps. Ceux qui triomphaient aujourd'hui, c'étaient les peuples du Nord, surtout cette Allemagne qu'il avait vue de près et dont il avait admiré la discipline et la rude organisation. Que pouvait faire une république corrompue et désorganisée contre l'empire le plus solide et le plus fort de la terre? «Nous allons à la mort, pensait-il. Ce sera pis qu'en 1870.»
L'ordre et l'entrain avec lequel les Français accouraient aux armes et se convertissaient en soldats, l'étonnèrent prodigieusement et diminuèrent un peu son pessimisme. La masse de la population était bonne encore; le peuple avait conservé sa valeur d'autrefois; quarante-quatre ans de soucis et d'alarmes avaient fait refleurir les anciennes vertus. Mais les chefs? Où étaient les chefs qui conduiraient les soldats à la victoire?
Cette question, tout le monde se la posait. L'anonymat du régime démocratique et l'inaction de la paix avaient tenu le pays dans une complète ignorance des généraux qui commanderaient les armées. On voyait bien ces armées se former d'heure en heure, mais on ne savait à peu près rien du commandement. Puis un nom commença à courir de bouche en bouche: «Joffre... Joffre....» Mais ce nom nouveau ne représentait rien pour ceux qui le prononçaient. Les premiers portraits du généralissime qui parurent aux vitrines des boutiques, attirèrent une foule curieuse. Marcel contempla longuement un de ces portraits et finit par se dire à lui-même: «Il a l'air d'un brave homme.»
Cependant les événements se précipitaient et, peu à peu, Marcel subit la contagion de l'enthousiasme populaire. Il vécut, lui aussi, dans la rue, attiré par le spectacle de la foule des civils saluant la foule des militaires qui se rendaient à leur poste.
Le soir, sur les boulevards, il assistait au passage des manifestations. Le drapeau tricolore ondulait à la lumière des lampes électriques; sur la chaussée, la masse des gens s'ouvrait devant lui, en applaudissant et en poussant des vivats. Toute l'Europe, à l'exception des deux empires centraux, défilait à travers Paris; toute l'Europe saluait spontanément de ses acclamations la France en péril. Les drapeaux des diverses nations déployaient dans l'air toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, suivis par des Russes aux yeux clairs et mystiques, par des Anglais qui, tête découverte, entonnaient des chants d'une religieuse gravité, par des Grecs et des Roumains au profil aquilin, par des Scandinaves blancs et roses, par des Américains du Nord enflammés d'un enthousiasme un peu puéril, par des Juifs sans patrie, amis du pays des révolutions égalitaires, par des Italiens fiers comme un chœur de ténors héroïques, par des Espagnols et des Sud-Américains infatigables à crier bravo. Ces manifestants étrangers étaient, soit des étudiants et des ouvriers venus en France pour s'instruire dans les écoles et dans les fabriques, soit des fugitifs à qui Paris donnait l'hospitalité après qu'une guerre ou une révolution les avait chassés de chez eux. Les cris qu'ils poussaient n'avaient aucune signification officielle; chacun de ces hommes agissait par élan personnel, par désir de témoigner son amour à la République. A ce spectacle le vieux Marcel éprouvait une irrésistible émotion et se disait que la France était donc encore quelque chose dans le monde, puisqu'elle continuait à exercer sur les autres peuples une influence morale et que ses joies ou ses douleurs intéressaient l'humanité tout entière.
Dans la journée, Marcel allait à la gare de l'Est. La foule des curieux se pressait contre les grilles, débordait et s'allongeait jusque dans les rues adjacentes. Cette gare, en passe d'acquérir l'importance d'un lieu historique, ressemblait un peu à un tunnel trop étroit où un fleuve aurait essayé de s'engouffrer avec de grands heurts et de grands remous. C'était de là qu'une partie de la France armée s'élançait vers les champs de bataille de la frontière. Par les diverses portes entraient des milliers et des milliers de cavaliers à la poitrine bardée de fer et à la tête casquée, rappelant les paladins du moyen âge; d'énormes caisses qui servaient de cages aux condors de l'aéronautique; des files de canons longs et minces, peints en gris, protégés par des plaques d'acier, plus semblables à des instruments astronomiques qu'à des outils de mort; des multitudes et des multitudes de képis rouges, qui se mouvaient au rythme de la marche; d'interminables rangées de fusils, les uns noirs et donnant l'idée de lugubres cannaies, les autres surmontés de claires baïonnettes et pareils à des champs d'épis radieux. Sur ces moissons d'acier les drapeaux des régiments palpitaient comme des oiseaux au plumage multicolore: le corps blanc, une aile bleue, une aile rouge, et la pique de la hampe pour bec de bronze.
Le matin du quatrième jour de la mobilisation, Marcel eut l'idée d'aller voir son menuisier Robert. C'était un robuste garçon qui, disait-il, «s'était émancipé de la tyrannie patronale» et qui travaillait chez lui. Une pièce en sous-sol lui servait à la fois de logis et d'atelier. Sa compagne, qu'il appelait «son associée», s'occupait du ménage et élevait un bambin sans cesse pendu à ses jupes. Marcel avait pris en amitié cet ouvrier habile, qui était venu souvent mettre en place, dans l'appartement de l'avenue Victor-Hugo, les nouvelles acquisitions faites à l'Hôtel des Ventes, et qui, pour l'arrangement des meubles, se prêtait de bonne grâce aux goûts changeants et aux caprices parfois un peu bizarres du millionnaire.
Dans le petit atelier, Marcel trouva son menuisier vêtu d'un veston et de larges pantalons de panne, chaussé de souliers à clous, et portant plusieurs petits drapeaux et cocardes piqués aux revers de son veston. Robert avait la casquette sur l'oreille et semblait prêt à partir.
--Vous venez trop tard, patron, dit l'ouvrier au visiteur. On va fermer la boutique. Le maître de ces lieux a été mobilisé, et dans quelques heures il sera incorporé à son régiment.
Ce disant, il montrait du doigt un papier manuscrit collé sur la porte, à l'instar des affiches imprimées mises aux devantures de nombreux établissements parisiens, pour annoncer que le patron et les employés avaient obéi à l'ordre de mobilisation.
Jamais il n'était venu à l'esprit de Marcel que son menuisier pût se transformer en soldat. Cet homme était rebelle à toute autorité; il haïssait les _flics_, c'est-à-dire les policiers de Paris, et, dans toutes les émeutes, il avait échangé avec eux des coups de poing et des coups de canne. Le militarisme était sa bête noire; dans les meetings tenus pour protester contre la servitude de la caserne, il avait figuré parmi les manifestants les plus tapageurs. Et c'était ce révolutionnaire qui partait pour la guerre avec la meilleure volonté du monde, sans qu'il lui en coûtât le moindre effort!
A la stupéfaction de Marcel, Robert parla du régiment avec enthousiasme.
--Je crois en mes idées comme auparavant, patron; mais la guerre est la guerre et elle enseigne beaucoup de choses, entre autres celle-ci: que la liberté a besoin d'ordre et de commandement. Il est indispensable que quelqu'un dirige et que les autres obéissent; qu'ils obéissent par volonté libre, par consentement réfléchi, mais qu'ils obéissent. Quand la guerre éclate, on voit les choses autrement que lorsqu'on est tranquille chez soi et qu'on vit à sa guise.
La nuit où Jaurès fut assassiné, il avait rugi de colère, déclarant que la matinée du lendemain vengerait cette mort. Il était allé trouver les membres de sa section, pour savoir ce qu'ils projetaient de faire contre les bourgeois. Mais la guerre était imminente et il y avait dans l'air quelque chose qui s'opposait aux luttes civiles, qui reléguait dans l'oubli les griefs particuliers, qui réconciliait toutes les âmes dans une aspiration commune. Aucun mouvement séditieux ne s'était produit.
--La semaine dernière, reprit-il, j'étais antimilitariste. Comme ça me paraît loin! Certes je continue à aimer la paix, à exécrer la guerre, et tous les camarades pensent comme moi. Mais les Français n'ont provoqué personne, et on les menace, on veut les asservir. Devenons donc des bêtes féroces, puisqu'on nous y oblige, et, pour nous défendre, demeurons tous dans le rang, soumettons-nous tous à la consigne. La discipline n'est pas brouillée avec la Révolution. Souvenez-vous des armées de la première République: tous citoyens, les généraux comme les soldats; et pourtant Hoche, Kléber et les autres étaient de rudes compères qui savaient commander et imposer l'obéissance. Nous allons faire la guerre à la guerre; nous allons nous battre pour qu'ensuite on ne se batte plus.
Puis, comme si cette affirmation ne lui paraissait pas assez claire:
--Nous nous battrons pour l'avenir, insista-t-il, nous mourrons pour que nos petits-enfants ne connaissent plus une telle calamité. Si nos ennemis triomphaient, ce qui triompherait avec eux, ce serait le militarisme et l'esprit de conquête. Ils s'empareraient d'abord de l'Europe, puis du reste du monde. Plus tard, ceux qu'ils auraient dépouillés se soulèveraient contre eux, et ce seraient des guerres à n'en plus finir. Nous autres, nous ne songeons point à des conquêtes; si nous désirons récupérer l'Alsace et la Lorraine, c'est parce qu'elles nous ont appartenu jadis et que leurs habitants veulent redevenir Français. Voilà tout. Nous n'imiterons pas nos ennemis; nous n'essayerons pas de nous approprier des territoires; nous ne compromettrons pas par nos convoitises la tranquillité du monde. L'expérience que nous avons faite avec Napoléon nous suffit, et nous n'avons aucune envie de recommencer l'aventure. Nous nous battrons pour notre sécurité et pour celle du monde, pour la sauvegarde des peuples faibles. S'il s'agissait d'une guerre d'agression, d'orgueil, de conquête, nous nous souviendrions de notre antimilitarisme; mais il s'agit de nous défendre, et nos gouvernants sont innocents de ce qui se passe. On nous attaque; notre devoir à tous est de marcher unis.
Robert, qui était anticlérical, montrait une tolérance, une largeur d'idées qui embrassait l'humanité tout entière. La veille, il avait rencontré à la mairie de son quartier un réserviste qui, incorporé dans le même régiment, allait partir avec lui, et un coup d'œil lui avait suffi pour reconnaître que c'était un curé.
--Moi, lui avait-il dit, je suis menuisier de mon état. Et vous, camarade... vous travaillez dans les églises?
Il avait employé cet euphémisme pour que le prêtre ne pût attribuer à son interlocuteur quelque intention blessante. Et les deux hommes s'étaient serré la main.
--Je ne suis pas pour la calotte, expliqua Robert à Marcel Desnoyers. Depuis longtemps nous sommes en froid, Dieu et moi. Mais il y a de braves gens partout, et, dans un moment comme celui-ci, les braves gens doivent s'entendre. N'est-ce pas votre avis, patron?
Ces propos rendirent Marcel pensif. Un homme comme cet ouvrier, qui n'avait aucun bien matériel à défendre et qui était l'adversaire des institutions existantes, allait gaillardement affronter la mort pour un idéal généreux et lointain; et cet homme, en faisant cela, n'hésitait pas à sacrifier ses idées les plus chères, les convictions que jusqu'alors il avait caressées avec amour; tandis que lui, le millionnaire, qui était un des privilégiés de la fortune et qui avait à défendre tant de biens précieux, ne savait que s'abandonner au doute et à la critique!...
Dans l'après-midi, Marcel rencontra son menuisier près de l'Arc de Triomphe. Robert faisait partie d'un groupe d'ouvriers qui semblaient être du même métier que lui, et ce groupe partait en compagnie de beaucoup d'autres qui représentaient à peu près toutes les classes de la société: des bourgeois bien vêtus, des jeunes gens fins et anémiques, des plumitifs à la face pâle et aux grosses lunettes, des prêtres jeunes qui souriaient avec une légère malice, comme s'ils se trouvaient compromis dans une escapade. A la tête de ce troupeau humain marchait un sergent; à l'arrière-garde, plusieurs soldats, le fusil sur l'épaule. Un rugissement musical, une mélopée grave et menaçante s'élevait de cette phalange aux bras ballants, aux jambes qui s'ouvraient et se fermaient comme des compas. En avant les réservistes!
Robert entonnait avec énergie le refrain guerrier. En dépit de son vêtement de panne et de sa musette de toile, il avait le même aspect grandiose que les figures de Rude dans le bas-relief du Départ. Son «associée» et son petit garçon trottaient à côté de lui, pour lui faire la conduite jusqu'à la gare. Le châtelain suivit d'un œil respectueux cet homme qui lui paraissait extraordinairement grandi par le seul fait d'appartenir à ce torrent humain; mais dans ce respect il y avait aussi quelque malaise, et, en regardant son menuisier, il éprouvait une sorte d'humiliation.
Marcel voyait tout son passé se dresser devant lui avec une netteté étrange, comme si une brise soudaine eût dissipé les brouillards qui jusqu'alors l'enveloppaient d'ombre. Cette terre de France, aujourd'hui menacée, était son pays natal. Quinze siècles d'histoire avaient travaillé pour son bien à lui, pour qu'en arrivant au monde il y jouît de commodités et de progrès que n'avaient point connus ses ancêtres. Maintes générations de Desnoyers avaient préparé l'avènenement de Marcel Desnoyers à l'existence en bataillant sur cette terre, en la défendant contre les ennemis; et c'était à cela qu'il devait le bonheur d'être né dans une patrie libre, d'appartenir à un peuple maître de ses destinées, à une famille affranchie de la servitude. Et, quand son tour était venu de continuer cet effort, quand ç'avait été à lui de procurer le même bien aux générations à venir, il s'était dérobé comme un débiteur qui refuse de payer sa dette. Tout homme qui naît a des obligations envers son pays, envers le groupe humain au milieu duquel il est né, et, le cas échéant, il a le devoir précis de s'acquitter de ces obligations avec ses bras et même par le sacrifice de sa personne. Or, en 1870, Marcel, au lieu de remplir son devoir de débiteur, avait pris la fuite, avait trahi sa nation et ses pères. Cela lui avait réussi, puisqu'il avait acquis des millions à l'étranger; mais n'importe: il y a des fautes que les millions n'effacent pas, et l'inquiétude de sa conscience lui en donnait aujourd'hui la preuve. A la vue de tous ces Français qui se levaient en masse pour défendre leur patrie, il se sentait pris de honte; devant les vétérans de 1870 qui montraient fièrement à leur boutonnière le ruban vert et noir et qui avaient sans doute participé aux privations du siège de Paris et aux défaites héroïques, il pâlissait. En vain cherchait-il des raisons pour apaiser son tourment intérieur; en vain se disait-il que les deux époques étaient bien différentes, qu'en 1870 l'Empire était impopulaire, qu'alors la nation était divisée, que tout était perdu. Le souvenir d'un mot célèbre se représentait malgré lui à sa mémoire comme une obsession: «Il restait la France!»