Les primitifs: Études d'ethnologie comparée
Part 9
[Note 134: Richardson, _Polar Regions_.]
* * * * *
Les Inoïts n'ont pas, comme nous, fractionné leur art en poésie, en danse et en musique; à peine s'ils le distinguent de leur religion, ou de ce que nous appelons ainsi: car leur religion, purement instinctive, ressemble peu à nos religions abstraites, fortement travaillées par la métaphysique. Les primitifs n'ont pas coupé leur être en deux tronçons: leur vie profane est pénétrée et tout imprégnée de vie religieuse; par contre, leur religion est indissolublement liée aux fortes réalités de l'existence quotidienne. Nos évêques excommuniaient naguère les danseurs et les danseuses de l'Opéra, leur refusaient la sépulture en terre sainte; crieraient au sacrilège si un autre David[135] se mettait à danser devant le Saint Sacrement. Mais un Aléout ne comprendrait pas qu'on adorât son Tornarsouc autrement qu'avec des trémoussements de jambes. Ce que la poésie est à la prose, la danse l'est au geste. Mouvements rythmiques l'un et l'autre, ils émanent de l'intelligence et de la passion. Avec les yeux et le geste il est moins facile de mentir qu'avec la langue et les lèvres; le geste, en tant qu'expression immédiate du sentiment, précède le langage articulé; d'où l'importance de la danse et de la pantomime chez les sauvages.
[Note 135: II Sam., VI, 14.]
La danse, geste cadencé auquel tout le corps participe, est l'art suprême par excellence, le langage des populations primitives. L'Aléout, plus sensitif et imaginatif que logicien et raisonneur, voudra reproduire par des mouvements physiques les agitations de son âme, ses joies et ses chagrins, ses craintes et ses espérances; il passe du sacré au profane, du pathétique au grotesque, du sublime au bouffon, finit par la parodie. En effet, tout artiste se plaît à courir le cycle entier, à jouer toute la gamme du sentiment, même à railler les êtres qu'il redoute le plus, les choses qu'il aime le mieux.
Racontons une fête donnée aux Mahlémoutes de Chaktolik par les Mahlémoutes d'Ounahlaklik:
«Tout un village avait été invité par un village, chaque famille avait ses hôtes qu'elle traitait de son mieux.
«Quatorze acteurs, danseurs réputés, firent les frais de la première soirée. Ils débouchèrent par le passage souterrain, se rangèrent sur deux lignes, huit hommes en face de six. Les acteurs, nus jusqu'à la ceinture, portaient un diadème fiché de grandes plumes, qui leur retombaient sur les épaules; des queues de loup ou de renard leur jouaient dans le bas du dos; gants brodés, bottes agrémentées de fourrures multicolores. Les dames avaient revêtu un maillot collant, en peau de renne blanc, et par-dessus une tunique, soit en intestins de phoque ayant la finesse et l'éclat du collodion, soit en membranes de poisson, jouant une soie transparente, lamée d'argent. Les belles Aléoutes n'en sont pas à apprendre que la demi-nudité montre avec avantage ce que l'on fait mine de cacher. Elles ont orné leur vêtement de broderies et verroteries en couleur, tressé dans leur chevelure des lanières blanches brillantées de nacre, ganté des gants blancs de neige en peau de faon, avec fourrures au poignet; leur main balance une longue penne d'aigle ou de cygne.
«Attention! les vieillards, suivis du choeur, s'installent avec leurs tambourins et attaquent l'ouverture: cantilène d'ancien style, grave et mesurée, lente et monotone; les airs modernes ont plus de légèreté et de frivolité. Le menuet,--oui, c'est un menuet,--mérite l'admiration des connaisseurs par la précision du rythme, la sûreté des danseurs, la grâce modeste des danseuses, qui glissent sur le sol en faisant onduler leurs plumes.
«Suit un ballet: l'_Heureux Chasseur_, scène à deux personnages. Un oiseau sautille, hoche de la queue, boit et se baigne, se lisse les plumes, becquète par-ci, pigoche par-là. L'archer le guette, approche à pas furtifs. Un de ses mouvements effarouche la bestiole, qui détale. Mais une flèche siffle, l'atteint en plein vol. La blessée se raidit contre la douleur, voltige en lacets désordonnés, et va choir dans une broussaille. Avec son aile brisée, elle fait face à l'ennemi, pique du bec, griffe des ongles, jusqu'à ce que perdant sang et souffle, elle s'affaisse et s'abandonne, laissant choir son plumage... Merveille! c'est une femme nue, une femme tremblante et palpitante que le jeune chasseur, ivre de joie, embrasse avec ferveur.»
Que vous en semble? N'est-ce pas la traduction en aléoute de l'apologue d'Éros, d'Éros qui a décoché sa flèche d'or sur la charmante colombe d'Aphrodite? Les Dindjié racontent que la Gélinotte Blanche se métamorphosa en femme pour devenir la compagne de l'homme[136]. Les Indiens ont aussi la légende d'Osséo, qui, se promenant dans l'Étoile du Soir, tira sur une fauvette; l'oiseau tomba et se trouva être une fille avec une flèche sanguinolente dans la poitrine d'ivoire[137]. Le Russe Mikaïlof Ivanovitch Potok courait après une cygnelle et la tira: «Tombèrent les plumes blanches, tomba le manteau, apparut la plus belle des vierges[138].»--«Je suis le faucon, tu es la palombe», chante l'éternel amoureux des poésies populaires.
[Note 136: Petitot, _Monographie des Dèné Dindjié_.]
[Note 137: Schoolcraft, _Algic Researches_.]
[Note 138: Bistrom, _das Russische Volksepos_.]
«Peu à peu les spectateurs s'échauffent, accompagnent du geste. On produit des chansons de circonstance: événements contemporains, batailles et traités de paix, aventures de chasse, incidents de voyage, accidents de bateau[139]. L'enthousiasme augmente avec le bruit des applaudissements.
[Note 139: Venjaminof.]
Mais sans banquet pas de vraie fête. Sortent comme de dessous terre des enfants superbement accoutrés, marchant en mesure, avec une gravité parfaite, apportant des platées de poisson bouilli, des viandes, des lampées d'huile, de la moelle de renne, et, pour dessert, des myrtiles brouillées dans la graisse et la neige. Les hôtes conviés à la solennité consomment une telle quantité de provisions, que souvent la fête est suivie d'une véritable famine--mais on n'en a que plus d'honneur. Pour la meilleure digestion, danse générale, après laquelle chacun est gratifié d'une pincée de tabac[140].»
[Note 140: Dall.]
Les solennités de l'An Neuf ne sont pas toujours célébrées par les deux sexes en commun; parfois les femmes et les hommes font fête à part--et peine de mort pour les curieux ou les indiscrètes.
On s'assemblait la nuit, pour danser au clair de lune, on dépouillait ses vêtements, même par les froids de plusieurs degrés. La nudité est le vêtement sacré, l'homme le revêt pour approcher la divinité. Quand il gèle à pierre fendre, les pas ne traînent guère, et la gesticulation s'accentue. Sur ces corps nus, des figures larvées. Le masque aveugle, retenu par une courroie bouclée derrière la tête et un mors que crochent les dents, empêche de voir plus loin qu'un ou deux pas devant les pieds. Il ne sert qu'une fois; après la solennité on le met en pièces. Tant qu'on le porte on est sous l'influence de l'Esprit qu'il représente, génie redoutable dont le regard lance la mort; aussi se garde-t-on bien de lui ouvrir les yeux.
Agape ou sainte communion:
«Les jeunes gens se sont badigeonnés et mis en couleur; marchant à la queue leu leu, ils quêtent de famille en famille, emportent de chaque maison au moins un plat. Au kajim, orné de gala, l'orchestre joue des mélopées monotones que l'assistance accompagne. Arrivent les quêteurs, psalmodiant et sifflotant aussi. Ils élèvent leur plat au-dessus de la tête, le présentent aux points cardinaux en commençant par le Nord. Les Quatre Vents sont invités par l'angakok, qui implore leur bienveillance.
«Le lendemain, hommes et femmes vont, en plein air, se ranger en cercle autour d'une cruche d'eau et de nombreuses viandes. Sans mot dire, ils prennent un morceau par-ci, une bouchée par-là, pensent à Sidné, lui demandent sa protection. Chacun trempe son doigt dans la jarre, avale une gorgée, toujours en invoquant Sidné, et en murmurant son propre nom, le lieu et l'époque de sa naissance. Après quoi chacun offre à tout le monde quelque chose à manger, persuadé que plus il se montrera généreux, plus Sidné se montrera favorable[141].»
[Note 141: Hall.]
Mais qui est donc Sidné?
Sidné[142], la mère des Esquimaux et des hommes, est, en dernière analyse, la Terre, génitrice de tous animaux, bêtes et gens. Avant l'institution relativement moderne de la paternité, la maternité existait; elle fut la première notion qui germa dans les cerveaux, au moins dans les espèces vivipares. De même que l'enfant se fait une poupée, de même notre espèce naissante se créa un monde fantastique, image et reflet du monde réel, tel qu'il le concevait, et le fit présider par une Mère, par une Cybèle. Sidné n'a pas encore été détrônée; nul fils ingrat, nul mari ambitieux ne l'a encore mise de côté.--Ces pauvres Hyperboréens sont encore si arriérés!
[Note 142: Nommée aussi _Arnarkouagsak_.]
Toutes ces populations célèbrent au nouvel an leurs Éleusinies, ressemblant fort aux mascarades des Ahts et des Moquis, aux Fêtes du Bison, en vogue chez les Mandanes et autres Peaux-Rouges, à ces Rogations de chasse, pompes du renouveau, observées jusque chez les tribus bordières de l'Amazone[143], et que le christianisme n'a pas abolies sans peine chez les peuplades germaniques[144] et anglo-saxonnes.
[Note 143: Spix, und Martius, Bates.]
[Note 144: Adalbert Kühn.]
«A l'époque la plus longue de la nuit, deux angakout, dont l'un déguisé en femme, vont de hutte en hutte éteindre toutes les lumières, les rallumer à un feu vierge, s'écrient: «De soleil nouveau, lumière nouvelle.»
En effet, d'année en année, les printemps produisent chacun sa génération d'herbes et d'animaux. Tous les soleils cependant, tous les feux, toutes les lumières n'ont pas même vertu; il y a des époques de disette ou d'abondance, des saisons fécondes ou stériles. L'homme voudrait remédier à cette inégalité? corriger la veine? Il se met en tête de modifier la Lune, de refondre le Soleil. De ce désir naquit l'industrie des religions, qui toutes s'appliquent à favoriser la production au grand profit de la consommation.
Les docteurs orientaux enseignent que dans la nuit, entre les deux années, le ciel verse trois gouttes dans les éléments. La première tombe dans l'air, y suscite la puissance créatrice; la seconde tombe dans l'eau, de là entrera dans les veines des animaux pour réveiller l'amour; la troisième tombe sur terre, fera bourgeonner les plantes[145].
[Note 145: Bastian, _Voelkerpsychologie_.]
--C'est bien cela! disent les Hyperboréens, mais nous allons vous conter la chose par le menu:
A l'an nouveau la Mère Gigogne du pôle monte de son taudis enfumé, au fond de la mer, s'assied devant une hutte, qui ouvre sur le Midi, aspire l'air frais, éternue, renifle à plaisir. Restaurée, ravigotée, elle quiert sa grande lampe, la garnit, versant de l'huile, versant encore, puis elle allume quand tout déborde. L'huile flambe; au contact du sol, les flammèches et gouttes brûlantes se font animaux qui respirent, herbes qui verdoient, boutons qui fleurissent. Mère-Grand asperge les airs qu'emplissent les bruissements des oiseaux prenant leur volée; Mère-Grand asperge les eaux, et poissons de frétiller. Quand la Vieille est de bonne humeur, elle s'amuse au jeu, fait pleuvoir le lard fondu; en tant que Mère Abonde elle fait foisonner toute créature; mais quand elle se montre en Chiche Face, vilaine Chiche Face, il faudra se serrer le ventre. Pourquoi conduite si dissemblable? C'est que la mémé est de bonne ou de mauvaise humeur; de mauvaise, quand les poux et autres acarus la piquent, lui causent des impatiences. Aux angakout de prévoir la chose, et dans la visite qu'ils lui font, de l'égayer par un bout de causette, tout en nettoyant sa chevelure[146].
[Note 146: Rink.]
Ce thème mythique se prête à des variations nombreuses. Voyons celle des Tchougatches:
«La fête était depuis longtemps attendue par l'école des angakout, qui menaient les idoles s'entre-visiter[147] d'île en île, de village en village. Pour se rendre mieux accessibles aux influences spirites, les vieux chamanes se sont préparés par un long jeûne; les membres de leur famille n'ont rien mangé depuis la veille, et même se sont fait vomir.
[Note 147: Cf. les _lectisternies_ romaines, les politesses que se rendaient les patrons et patronnes des églises, villes et couvents au moyen âge.]
«Au jour solennel la grand'salle du kajim, éclairée par nombre de lampions, est envahie par des gars affublés d'oripeaux excentriques, coiffés de chapeaux, bois ou jonc, façonnés en becs, hures, mufles et gueules; ils imitent les cris et mouvements des bêtes. Après un superbe vacarme, ils suspendent à des cordes une centaine de vessies, prises à des animaux tous tués à coups de flèche. Quatre oiseaux en bois sculpté: deux perdrix, une mouette et une orfraie, la dernière à tête humaine, sont articulés à la manière de pantins. On tire les ficelles, et l'orfraie de secouer sa tête, la mouette de claquer du bec, comme si elle happait un poisson, et les perdrix d'agiter les ailes. Au centre de l'édifice, un pieu, enveloppé d'herbages, personnifie Jug Jak, l'Esprit de la mer[148]. A chaque danse nouvelle, des joncs et feuillages sont mis à flamber devant les oiseaux et vessies. Au dernier acte, des victuailles, préalablement offertes à chacun des Quatre-Vents, puis au Dieu des Nuages, sont entreprises par l'assemblée, qui ne s'y ménage pas[149].»
[Note 148: Zagoskine, _Annales des Voyages_, 1850.]
[Note 149: Hall.]
Faut-il expliquer que les vessies, échauffées par la flamme, symbolisent les souffles du printemps, lesquels vivifient oiseaux et poissons, la forêt et tous ses habitants? Qu'elles symbolisent l'esprit de vie[150] qui entre dans les narines? N'avons-nous pas là dans les _Lettres à Émilie_ que Flore est réveillée par Zéphyre?
[Note 150: Cf. Isaïe, 2, 22, Job, 27, 3.]
A leur _Coleda_, les Serbes font brûler une bûche de chêne, l'arrosent de vin, la frappent en faisant voler les étincelles, et crient: «Autant d'étincelles, autant de chèvres et brebis! Autant d'étincelles, autant de cochons et de veaux! Autant d'étincelles, autant de réussites et bénédictions[151]!»
[Note 151: Schwenck, _Mythologie der Slaven_.]
Nous avons sous les yeux une gravure[152] représentant une fête anglo-saxonne aux temps de Hengist et Horsa. La cérémonie esquimale s'y retrouve en ses éléments essentiels. On danse autour d'un billot flambant, le _Yule log_, au-dessus duquel rôtissent les porcs dont on va se régaler. Hertha, et à ses côtés deux garçons affublés en corbeaux à large bec, Hertha, arrive sur un char que traînent de robustes gaillards muflés en ours. Suit le cortège: loups, sangliers, renards, cerfs auxquels les chasseurs font fête; l'hypocras et l'hydromel coulent à tirelarigot. De ces fêtes à nos carnavals, aux mascarades du Moyen-Age, la transition est facile.
[Note 152: D'après un tableau de Corbould.]
Variante kolioutche:
Les officiants font leur entrée, s'annonçant comme chasseurs et gibier; les premiers tout nus, mais armés de poignards en cuivre, à lame brillante, les autres accoutrés en phoques à peau luisante et tachetée, en poissons et volatiles, en loups et chiens fièrement panachés. Ils tournent autour d'un grand feu allumé au milieu de la salle. Des souris, des oiseaux empaillés avec soin sont suspendus à des ficelles[153]. Surgit une sourde et lente cantilène:
[Note 153: Wrangell, _Observations dans le N.-O. Amérique_.]
_Hi yangah yangeh, Ha ha yangah_[154]
indéfiniment répétée, qui, semblant venir des profondeurs de l'espace, se rapproche, s'avive et s'accentue en éclats de tonnerre, puis s'arrête brusquement. Un rideau se lève. Paraît un chamane, cheveux flottants, figure masquée en mufle, manteau accoutré d'affiquets bizarres, de colifichets fantasques. Gravement il se dirige vers le foyer, les spectateurs lui faisant place avec respect: il traverse le cercle des chanteurs et chasseurs, contemple longuement la flamme avec son masque aveugle. Soudain, il se met à courir dans le sens du soleil. Les chasseurs le saluent de cris sauvages, brandissent leurs poignards, et se lancent à sa poursuite comme une meute. L'autre détale, file comme le vent. Il pressent les coups envoyés à son adresse, les esquive avec une admirable agilité; son masque ne l'empêche pas de tourner et virer, de sauter à droite, de bondir à gauche. Tout en fuyant, il saisit un tison qui, lancé au toit, retombe sur le sol et fait jaillir de vives étincelles.
[Note 154: Hooper's _Tuski_.]
Qu'est-ce que cela signifie?
Que traqué par ses persécuteurs, le gibier oublie ses dangers pour reproduire son espèce; exploit que toute l'assistance fête par des acclamations. Ce n'est pas tout de tuer le gibier, il faut encore que le gibier se reproduise, que la race ne s'éteigne pas. Aussi les Esquimaux, quand ils abattent un renne, ont soin d'entourer de mousse quelque fragment d'un organe essentiel, de le mettre révérencieusement sous une pierre, ou de l'enterrer sous une motte, à l'endroit même où la bête était tombée. Et quand ils ont pris un phoque, en l'ouvrant, ils lui jettent quelques gouttes sur la tête; sans doute afin que l'âme se réfugie dans l'eau, qui tôt ou tard trouvera le chemin de la mer, grande fontaine des existences.--Quoi qu'il en soit, les applaudissements sont perdus pour le fugitif, ses persécuteurs le harcèlent, gagnent du terrain, marchent sur ses talons et l'affleurent du poignard. Enfin, ils lui jettent un lacet aux jambes, le renversent, le ficellent aux quatre membres, l'enveloppent dans une couverture, et le traînent derrière un rideau. On entend un bruit de lames qui s'entrechoquent, quelques gémissements étouffés, puis les bruits s'éteignent.
Nouveaux actes, nouvelles chasses. Chaque fois un autre gibier est mis en scène; malgré son agilité, malgré son adresse, il ne peut éviter le coup fatal; toutefois, avant de tomber, chaque bête pourvoit à la continuation de l'espèce; une potée d'huile, une marmite de graisse a flambé, illuminant la salle entière.
Au terme du mystère, quand le dernier acteur--un prêtre--vient d'être expédié, on profite de son trépas momentané pour prendre l'avis d'outre-tombe sur les affaires pendantes. Il faut savoir que les masques sont hantés par le génie de l'homme ou de l'animal qu'ils représentent. Autant de masques, autant de dieux. La larve du divin personnage qu'on tient à consulter est plaquée sur la figure du chamane tué à l'instant: il frémit, ses membres se convulsionnent. L'Esprit entre en lui. Vite on interroge, vite il répond, mais d'une voix indistincte, en mots ambigus et incohérents; onques oracle sibyllin ne fut plus mystérieux.
A la rigueur, il n'était pas indispensable que l'angakok mourût pour servir d'intermédiaire entre les deux mondes, puisque son corps sert toujours de réceptacle à un ou plusieurs revenants. En affaires privées, les sorciers donnent leurs consultations dans une cabane; on les étend, mains attachées derrière le dos; tête entre jambes, à côté d'un tambour et d'une peau étendue; puis, les lumières éteintes, on se retire en fermant la porte. Au bout de quelque temps, on entend le captif tambouriner en invoquant son Génie, dont l'approche, indiquée par des coruscations et phosphorescences, s'annonce par un certain bruissement de la peau sèche et tendue. La conversation s'engage; demandes et réponses semblent partir du dehors. Quand on rentre avec des lumières, plus personne: le prophète et la divinité ont disparu par le trou de la cheminée. Inoïts et Peaux-Rouges croient mordicus à cette performance, dont le truc est peut-être celui des frères Davenport, célèbres par leur armoire.
Évidemment, les acteurs du drame ci-dessus n'avaient reçu que de prétendus coups de couteau. Les Ahts, plus difficiles à contenter, veulent voir l'arme s'ensanglanter, et volontiers mettraient le doigt dans la blessure, comme le Thomas des Évangiles. Toutefois, ils n'exigent point que l'acteur meure sous leurs yeux, permettent de le panser et de l'emporter, pourvu qu'il ne reparaisse pas de quelque temps.
Ces drames sont avant tout, et d'un bout à l'autre, des opérations magiques; insistons sur ce fait. Le sorcier «court le garou», se masque de hures, de becs ou de gueules, pour se mettre en rapport avec les animaux qu'il livre au chasseur. Le brasier, point central de ces cérémonies, symbolise la lampe de grand'maman Sidné, le Soleil, source de mouvement, dont les rayons sont autant d'esprits vitaux, principes générateurs. Ces Inoïts pourraient s'entendre avec les campagnards de Suisse et d'Allemagne, allumant des feux de Pâques, lançant des disques incandescents dans les airs, et faisant dévaler une roue enflammée du haut d'une colline abrupte. A leur fête de Sada, sur tous les sommets, les Persans aussi font flamber des bûchers, dans lesquels le roi, les grands personnages, les notables, jettent des animaux, à la queue ou aux pattes desquels ils ont attaché des brandons d'herbe sèche. Les misérables créatures s'enfuient, portant la flamme par monts et par vaux[155]. Symbole brutal et féroce d'un fait grandiose. La Bible raconte l'espièglerie du héros qui lâcha dans les blés quantité de renards qu'il avait liés deux à deux, torche brûlant en queue; légende molochite dans laquelle le renard au poil rutilant marque évidemment la chaleur estivale, que personnifiait aussi Samson lui-même, Samson ou le Soleil. Pendant longtemps, dans la bonne ville de Paris, en présence du souverain et de la famille royale, les magistrats allumaient, place Saint-Jacques, un bûcher où périssaient des poulets et des chats. Pratique semblable n'est peut-être pas tout à fait oubliée dans le Haut Dauphiné.
[Note 155: Hyde, _Veterum Persarum religionis historia_.]
«De toutes les fêtes que j'ai vues, raconte Lucien[156] de Samosate, la plus solennelle est celle qu'ils célèbrent à Hiérapolis, au commencement du printemps. On coupe de grands arbres qu'on dresse dans la cour du temple; on amène des chèvres, des brebis, et d'autres animaux vivants que l'on suspend aux arbres. L'intérieur du bûcher est rempli d'oiseaux, de vêtements, d'objets d'or et d'argent. De la Syrie et de toutes les contrées d'alentour, une multitude accourt à cette fête, que les uns appellent le «Bûcher» et les autres la «Lampe».
[Note 156: _De Deâ Syrâ._]
--«Voire, l'homme est plus un que divers.»
* * * * *
Ceci nous amène à parler des baleiniers, corporation qui fit la gloire des populations kadiakes et aléoutes avant l'invasion russe, les balles explosibles et les harpons lancés par des canons.