Les primitifs: Études d'ethnologie comparée
Part 10
Les Romains avaient réuni en collège sacerdotal leurs constructeurs de ponts; les Chewsoures du Caucase ont leurs prêtres brasseurs; les Todas des Nilgherris leurs divins fromagiers; nos Aléouts, les Koniagas et autres, ont leurs chasseurs de baleine. N'entraient dans la confraternité que des individus ayant passé par des épreuves redoutables, initiés dans les traditions et légendes du puissant cétacé, le vrai Dieu de ces parages. Avant tout on leur demandait une vigueur et une adresse peu communes. Plus d'une fois un de ces hommes, monté sur son petit bateau en peau de phoque, alla seul à la rencontre de l'énorme animal. Il l'attaquait avec une lance pour toute arme, et venait à bout de le tuer[157],--à ce que racontent les indigènes; mais nous soupçonnons qu'ils relataient là un exploit de magicien. Ce personnage lançait sur la baleine un dard fadé, nous dit-on, puis s'enfermait dans une cabane isolée, où il passait trois fois vingt-quatre heures sans manger ni boire. Il imitait de temps en temps les gémissements(?) de la baleine blessée, croyant ainsi assurer sa mort, et le quatrième jour retournait à la mer. S'il trouvait la bête morte, il se hâtait d'extraire le dard, avec les parties que l'arme avait atteintes, de peur que sa magie ne portât préjudice aux mangeurs. Si la baleine nageait encore, quelque faute avait été commise, et il rentrait en sa hutte pour recommencer la conjuration[158].
[Note 157: De Mofras, _Exploration de l'Orégon_.]
[Note 158: Venjaminof.]
La caste privilégiée faisait pépinière de dieux, ses membres jouissaient d'un prestige surnaturel, au moins pendant que durait la chasse. Nul alors n'aurait goûté à leurs aliments imprégnés de vertus magiques, n'aurait approché leurs personnes, ni même osé regarder leurs rames.
Mais pour être divins, ils n'étaient pas immortels. A leur décès, les confrères dépeçaient le cadavre en autant de morceaux qu'ils étaient d'individus; chacun frottait de sa graisse la pointe du harpon préféré; le conservait en manière de talisman. D'autres déposaient dans une cachette le corps éviscéré, débarrassé des matières grasses, lavé en eau courante. La veille d'une expédition, les compagnons visitaient leur _Campo Santo_, aspergeaient les cadavres, les épongeaient, pour boire le liquide qu'avaient imprégné les vertus, la force et la bravoure du défunt. Ainsi prennent naissance la religion des reliques et les multiples superstitions de la nécromancie.
Il n'y a pas que l'indomptable vaillance des héros défunts qui se communique aux vivants; les morts vulgaires transmettent aussi leurs qualités nocives; c'est pour cela que, dans les convois, le cadavre, emporté dans un drap, est suivi immédiatement par un chien; mesure de prudence: on a calculé que si la maladie quittait le corps de sa victime, elle entrait dans l'animal[159]. En se montrant, les revenants propagent la faim-valle, appétit vraiment effrayant, goulosité qui ne peut s'assouvir. Un conte inoït[160] dit l'histoire d'un scélérat qui viola une tombe, en retira de la graisse humaine avec laquelle il frotta certains morceaux de choix. Son hôte les avala, mais pris aussitôt de folie, se jeta sur sa femme qu'il déchira à belles dents; dévora ses enfants, dévora ses chiens; on le tua, autrement, il eût dévoré tout le monde.
[Note 159: _Journal des Missions évangéliques_, 1881.]
[Note 160: Rink, _Eskimo Tales_.]
Aux temps de la barbarie chrétienne, les églises s'entre-dérobaient les trésors qu'elles présentaient à la vénération des fidèles, chipaient une boucle de la Vierge Marie, empruntaient, pour ne pas le rendre, un ongle de saint Pierre. De même en Aléoutie, des amateurs furettent après les corps sacrés des baleiniers, et les filoutent, s'ils peuvent; les confréries volent les confréries. Telle famille possède dans son sanctuaire une douzaine de dieux dont elle n'oserait avouer l'origine, secret transmis par le père à ses fils. Foin de la moralité vulgaire! Il serait honteux de voler une fourrure, exécrable d'emporter un morceau de corde sans permission, mais c'est chose louable que de se procurer des saints patrons et génies protecteurs, par ruse ou par violence[161].
[Note 161: Cf. _Juges_, XVII, XVIII.]
Dans ses explorations de l'Archipel[162], M. Pinard eut la chance de tomber, en un endroit perdu, sur la caverne d'Aknành, dont une loge ou confrérie avait fait son champ de repos. Ces sépultures, toujours reléguées au loin, étaient cachées en des falaises abruptes ou au sommet de collines à peine accessibles. Semblablement, M. Wiener, fouillant les antiques ruines du Pérou, découvrit dans une anfractuosité de roche plusieurs momies qu'on y avait cachées en se laissant glisser par des cordes, ou en descendant par des marches qu'on avait ensuite fait sauter. Les croyances analogues créent des pratiques analogues. D'Orbigny et Dall croient avoir remarqué qu'il répugne aux Aléouts de mettre les cadavres en contact immédiat avec le sol; il ne serait donc pas exact de dire qu'on enterre les morts, puisqu'on les entoure de mousses sèches et d'herbes odorantes. Ils sont descendus dans une fissure de roc, ou hissés dans une manière de barque montée sur pieux. Les simples mortels sont accroupis, les bras autour des jambes, les genoux contre la poitrine, mais les braves baleiniers sont couchés de leur long, ou fichés debout, cuirassés dans une armure de bois, la tête cachée derrière un masque figuré, qui protège les vivants contre les yeux redoutables du mort: ces yeux, ces yeux funestes, il ne suffit pas de les fermer, il faut encore les aveugler. Était-ce le motif qui portait aussi des Assyriens, plusieurs Égyptiens[163], quelques Grecs--au moins ceux de l'antique Mycènes--à masquer leurs morts? coutume qu'on retrouve chez les Denè Dindjié[164] et les nègres d'Australie, avec lesquels les Aléouts ont des ressemblances si nombreuses qu'il serait fastidieux de les signaler chaque fois.
[Note 162: 1872-1873.]
[Note 163: Ebers, l'_Égypte_.]
[Note 164: Petitot.]
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La mère, qui perd son nourrisson, dépose le pauvre «papouse» dans une boîte élégamment ornée qu'elle se met sur le dos, pour la porter un long temps. Souvent elle prend la triste larve dans ses bras, enlève les moisissures, la désinfecte, lui fait un brin de toilette. Les primitifs tiennent la vie pour indestructible, la mort pour un changement d'état. Les animaux vont habiter l'autre monde, en attendant qu'ils retournent dans le nôtre. Immortel le ciron, éternels les moustiques. Le mort se fait suivre de tout son attirail de pêche; il s'en servira. Les outils et vêtements qu'il n'emporte pas, les objets d'usage personnel restent en sympathie avec lui; aussi leur contact donne froid, leur vue inspire la tristesse.
Des Koloches, plus simplistes que leurs voisins, affirment la métempsycose pure et simple. La mort, disent-ils, n'est qu'une dissolution momentanée, elle dure le temps qu'il faut à l'âme chassée de son domicile pour en trouver un nouveau dans un corps d'homme, de loup ou de corbeau--il n'importe. Muer en cachalot... quelle félicité! Les malades et les infirmes demandent souvent qu'on les tue au plus tôt, pour renaître jeunes et vigoureux.
Suivant la croyance généralement adoptée, l'âme a le choix entre deux séjours outre-tombe: celui d'en haut, _Coudli-Parmian_; celui d'en bas, _Adli-Parmian_, au fond de la mer. Le dernier est le préférable de beaucoup, dans une zone de ciel inclément et de terre inhospitalière, où presque toute la nourriture vient de l'Océan. Les Guinéens, aussi, croient savoir que les âmes continuent leur existence dans les profondeurs marines. L'Esquimau se croit perdu s'il s'éloigne un peu des côtes, le coeur lui manque quand il ne se sent plus à proximité des morses et des poissons[165]. Des missionnaires vantaient les félicités du paradis chrétien. On les interrompit:
[Note 165: Rink, Markham.]
--«Et les phoques? Vous ne dites rien des phoques. Avez-vous des phoques dans votre ciel?
--Des phoques? Non certes. Que feraient les phoques là-haut? Mais nous avons les anges et les archanges, nous avons les chérubins et les séraphins, les Dominations et les Puissances, les Douze Apôtres, les vingt-quatre vieillards...
--C'est fort bien, mais quels animaux avez-vous?
--Des animaux, aucun... Si, cependant, nous avons l'Agneau, nous avons un lion, un aigle, un veau... mais qui n'est pas votre veau marin, nous avons...
--Il suffit. Votre ciel n'a pas de phoque, et un ciel qui manque de phoques ne peut pas nous convenir!»
Au fond de l'Océan résident les bienheureux, les _arcissat_, recrutés parmi les baleiniers héroïques, parmi les bons marins noyés dans la tempête, parmi les hommes de coeur qui se sont suicidés plutôt que de vivre à la charge de leur famille, parmi «les femmes bien tatouées» mortes en couches, alors qu'elles accomplissaient le grand devoir de la maternité. Devant ces vaillants et vaillantes, les portes du Paradis sous-marin s'ouvrent d'elles-mêmes. Mais le commun des martyrs n'y pénètre que par le «sentier du Chien», chemin obscur, passant par les fiords, par des fentes de rocher; il faut dévaler cinq jours durant; on n'arrive que les membres meurtris et ensanglantés, si l'on arrive. Un coup de vent prenant par le travers, une glissade malencontreuse, et l'on choit dans quelque précipice. A certain moment, il faut se tenir en équilibre sur une roue tournante, lisse et polie, puis franchir un pont, pas plus large qu'une lame de couteau. Que de dangers, que de fatigues avant d'arriver à la porte gardée par des chiens monstrueux! Les âmes se guident par les sons d'un tambour magique qui résonne dans le lointain; tant pis pour celles qui se dévoient, dévorées par des animaux fantastiques, plus elles ne reparaissent. Cependant la majeure partie touche au port et va se loger sous la croûte de terre qu'elle habitait quand elle avait un corps. Aléouts, Koloches, Taïtanes, tous ont leur canton souterrain.
Combien plus facile la montée du ciel, vers lequel l'âme n'a qu'à se laisser aller, en flottant comme une fumée! Mais les gens de coeur réprouvent cette mollesse, préfèrent affronter les épouvantes du chemin lugubre. De peur que le mourant ne défaille au dernier moment, les amis l'arrachent à sa couche, le déposent à terre, et tout vivant, lui plaquent la figure contre le sol, comme pour lui donner la première impulsion vers le chemin d'en bas. Qui ne peinerait pour gagner ces régions inférieures, où, dans les salles toujours tièdes et lumineuses d'un kajim immense résonnent les tambourins éternels! Autour des énormes piliers sur lesquels la terre est fondée, on saute, on joue aux barres, on représente de splendides ballets. Et ces festins! ces mangaries! et les cétacés, et les cachalots,--prodigieux autant que le Léviathan du banquet d'Abraham,--qu'engloutiront les âmes esquimaudes![166]
[Note 166: Même récompense leur était dévolue par les Mexicains.]
Quelle différence entre l'Enfer souterrain, séjour de liesse, et l'atmosphère, autre Océan, mais aux profondeurs stériles, déserts immenses, hantés par la Famine! Les âmes flottent dans les nuages, errent dolentes, affamées, transies, secouées et culbutées par les intempéries, en danger d'être entraînées dans les tourbillons des espaces célestes. Toutefois, quelque bonne aubaine leur arrive de temps à autre; par aventure, les pauvrettes se donnent de l'agrément; dans les aurores boréales leurs innombrables multitudes courent et bondissent à travers les cieux, rapides comme l'éclair. Divisées en deux camps, on les a vues pousser, de-ci de-là, une tête de cétacé qui leur servait de balle. Même elles se livrent de terribles combats, leur sang tombe alors en flocons de neige, car elles n'ont pas dans les artères la belle liqueur vermeille des vivants, mais une lymphe froide et blanche. Quelle bataille dans les airs, quand sur le sol la neige s'amoncelle! Physiciens de même force,
«les Indiens des Pampas ont appris, de source certaine, que dans la céleste demeure de Pillan, leurs guerriers jouissent d'une ivresse qui serait éternelle, si elle n'était interrompue par des chasses splendides, dans lesquelles ils tuent tant et tant d'autruches que les plumes tombant en amas, forment les nuages au-dessus de nos têtes[167].»
[Note 167: De Moussy, _Confédération argentine_.]
Des chamanes de haut vol, les Platon et Thomas d'Aquin aléouts, ont donné corps à ce catéchisme rudimentaire, l'ont développé en un système subtil et compliqué:
Après le dernier soupir, l'organisme se décompose en ses éléments premiers, mais le cadavre garde quelque sensibilité aussi longtemps qu'il conserve sa forme. L'âme, ténue et transparente comme l'air, mais d'aspect tant soit peu grisâtre, se dédouble en Ombre et en Esprit: la première se rend dans la demeure souterraine, le second dans les espaces aériens. Si nous interprétons correctement nos textes, l'Ombre des Hyperboréens, vapeur du sang, paraît correspondre à la _psyché_ gréco-romaine, représenter l'espèce dans l'individu. Les Ombres restent dans Coudli un temps quelconque,--les unes davantage, les autres moins, puis rentrent dans le corps d'une femme, fréquemment avertie par songe, et renaissent sur terre.--Quant à l'Esprit, il opère la respiration, il constitue l'élément irréductible, le noyau de la personnalité. Par l'Ombre, l'homme fait partie intégrante de l'humanité; par l'Esprit, il s'en distingue. Nul doute que ce souffle vivifiant des chamanes ne soit le «vent frais» des Égyptiens, le _rouach_ de l'Ancien Testament, le _pneuma_ du Nouveau, l'_aura_ des stoïciens. Sorti du grand réservoir atmosphérique, il y rentrera. Tornasouk, l'Être Suprême, est appelé le «Seigneur des Brises[168]». Ceux dont l'excellence native est prouvée par une activité hors ligne, vont s'associer aux autres Esprits qui demeurent par delà le firmament, sphère solide comme son nom l'indique, calotte circulaire qui a la dureté et la couleur transparente de la glace bleue, et qui tourne autour d'une montagne prodigieusement haute, un Mérou situé tout au fond des régions polaires. Les Esprits, qui ont appartenu aux hommes heureux et intelligents par excellence, vont se mêler aux étoiles; car tous les astres furent des Inoïts. Quant au «moi» des lâches, quant à celui des méchants sorciers, la tempête les balaie et les pourchasse; le vent apporte leurs gémissements. Ils peuvent s'obstiner dans leur déchéance, empirer leur misère, mais cela ne les mènera pas loin, car ils tombent alors dans la stupidité, perdent le sentiment et finalement l'existence; l'air dont ils se composaient rentre en des substances nouvelles.
[Note 168: _Sille minua, Sille nelegak._]
--Mais, ô docteur subtil, comment font vos bienheureux pour pérambuler les étoiles en même temps que l'Élysée des abîmes marins? Comment l'Ombre et l'Esprit peuvent-ils exister séparément?
L'Hyperboréen balbutie: «Les pères nous ont enseigné ainsi.»--S'il eût étudié dans nos écoles, il pourrait demander:
--Est-ce que votre mythologie ne montre pas Hercule présent à la fois dans l'Hadès et dans l'Olympe? Pourquoi tant de rigueur envers nos angakout? Pourquoi leur imposer une logique dont vous dispensez Homère et Virgile?
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Mieux que toute chose, le repos plaît aux Aléouts, le doux nonchaloir. Du haut de leurs rochers ou de leurs toits gazonnés, ils se plaisent à contempler la mer. On a dit qu'ils attendaient le lever de l'aurore, pour se donner un bain de lumière. Toujours est-il que, de grand matin déjà, hommes et femmes montent au poste d'observation. Pas de nuages, pas de vapeurs, pas de brouillards qui leur échappent; de leur direction, de leurs formes et nuances, ils déduisent le temps qu'il fera, le mouvement de la mer, la force et la nature des vagues. S'ils ont du loisir, ils restent des heures sans bouger ni faire signe, sans souffler mot. En dépit des brumes et des vents glacés, ces rêveurs indolents et mélancoliques connaissent le «kief» des Orientaux. La paresse n'est point leur vice, puisqu'ils fournissent avec patience et conscience un travail considérable, s'ils en ont compris la nécessité; mais ils prendront garde à ne dépenser en peine et en efforts que l'indispensable, préférant, comme le sage Salomon, «une seule poignée avec repos, à deux pleines poignées avec tracas et rongement d'esprit».
Doués d'une endurance à toute épreuve, ils résistent au froid, à la faim, à la fatigue, avec un calme et une sérénité qui méritaient l'admiration et leur ont valu le mépris. Tant qu'ils ne sont pas poussés à bout,--et alors leur rage ne connaît aucune borne, et s'ils ne se peuvent venger, ils se suicideront sans hésiter,--les Aléouts ont la forte patience du boeuf, la douceur affectueuse de la vache; aussi n'a-t-on pas manqué de dire que leur patience, attribut bestial, dérive de l'insensibilité. La douleur serait bien vive et l'oppression bien dure qui provoqueraient une plainte; la maladie n'arrache aucun soupir, aucun gémissement.
N'ayant rien mis sous la dent depuis trois à quatre jours, cet homme peine et fatigue sans trahir aucun malaise. On l'interroge:--«Tu souffres?»--Il ne répond pas, et si l'on insiste, il sourit tristement. Aux chasseurs il arrive de s'attraper la jambe dans un piège à loup ou renard. Le fer barbelé ne peut être retiré qu'à travers le membre; ils subissent l'opération sans geste d'impatience, au besoin, l'exécutent tout seuls. Du reste, ces blessures, traitées par la diète et le repos, ne tardent pas à guérir.
A la différence de nos polissons, les enfants ne se giflent, ne se talochent; leur dépit ne se manifeste que par des observations désagréables à l'adresse des parents. D'ailleurs, à se chamailler on serait empêché, les termes d'injure et d'insulte faisant défaut à la langue. Mais il y a été pourvu par la civilisation, et les ivrognes qui s'apostrophent, disposent aujourd'hui d'un petit stock de termes outrageants, tiré du vocabulaire russe. Jadis, quand des hostilités s'engageaient de tribu à tribu, la plus enragée dressait une embuscade, tentait un mauvais coup, le réussissait ou non, puis battait en retraite. Pareilles attrapades n'étaient point fréquentes, puisque le père Veniani ne vit pas une seule rixe à Ounalaska, pendant dix ans de séjour, et que Ross ne put faire comprendre aux Baffinois, qui manquent d'armes de guerre, ce que nous entendons par les batailles et les combats. Dans toute la Boothia Felix, on ne connaissait qu'un seul cas de meurtre; personne ne frayait avec son auteur, chacun l'évitait. Pacifiques à l'excès, ils se soumettront à qui voudra les commander,--il leur est pourtant très désagréable d'obéir,--mais de lutter et se quereller, encore plus. Si quelque jeunesse avance son opinion d'une façon plus tranchée qu'il ne conviendrait, les anciens, fussent-ils d'un avis contraire, passent la chose en plaisanterie, ou demandent: «Explique tes raisons. Peut-être sais-tu du nouveau?»--Ces naïfs osent à peine engager une affaire d'achat ou de vente pour leur propre compte; modestes à l'excès, ils ne peuvent, sans malaise, s'entendre louer, et rougissent jusqu'aux oreilles si on les complimente devant un ami; par contre, des reproches devant un étranger les mettront en fureur. Avec toute leur patience, ils ont parfois des revirements subits, d'abominables colères:
«Charley revint bredouille. Sa femme arriva pour décharger le bateau; elle pataugeait dans la boue, sa charge sur les épaules, quand Charley, sans motif apparent, d'un coup vigoureux, lui déchargea son harpon dans le dos; heureusement que la pointe s'arrêta dans l'épaisseur des habits. L'autre se retourna sans mot dire, dégagea le harpon, et reprit sa marche. Quand ils s'en prennent à leurs épouses, ils saisissent le premier objet qui leur tombe sous la main: couteau, pierre ou hache, et le lancent sur leur moitié,--ils en font autant à leurs chiens. Quoique souvent maltraitée, la femme est l'objet d'une affection réelle et constante[169]».
[Note 169: Hall.]
Explique qui pourra ces contradictions et ces inégalités de caractère. Cook, un des premiers, loua leur bienveillance. Cartwright, qui avait vécu de longues années chez les Labradoriens, ne pouvait assez vanter leur courage et leur endurance, leur tendresse et leur bonté.
«Jugez de leur probité. Nous avions déchargé tout un attirail: bois, charbon, goudron, huiles, marmites, cordes, filins, lances, harpons, tous objets qui pour les Esquimaux représentaient des trésors; ils n'y touchèrent pas, bien que toute cette marchandise restât à l'abandon, sans aucune garde ou surveillance[170].»
[Note 170: _Id._]
«Assailli par une tempête, le capitaine d'un bateau, qui avait des marchandises à transporter par delà le détroit de Béring, jetait ses matelots par-dessus bord, l'un après l'autre, sans qu'ils y trouvassent rien à redire. Ne s'étaient-ils pas engagés d'honneur à remettre la cargaison à bon port[171]?»
[Note 171: Hellwald, _Naturgeschichte des Menschen_.]
Tout individu qui recueille du bois flotté, ou quelque lais de naufrage, n'a qu'à mettre sa trouvaille au-dessus de la haute mer et à la fixer par un caillou, il peut la laisser dehors tant qu'il lui plaira. Qu'on découvre une cache de viande, on n'y touchera pas, quelle que soit la disette au logis. Les Weddas de Ceylan, incultes parmi les incultes, ont le même respect pour les provisions qu'ils trouvent accrochées à un arbre.
Honnêteté et véracité sont soeurs. L'Aléout, incapable de mentir, accablerait de son dédain l'homme qu'il surprendrait en mensonge, de la vie ne lui parlerait. Dans son exquise sincérité, il considère comme ne lui appartenant plus l'objet qu'il a promis; il le met de côté et, quelque besoin qu'il en ait, ne se l'empruntera même pas. Refuser un de ses présents, surtout s'il est peu considérable, c'est montrer qu'on ne l'aime pas.
Les marchés se font par intermédiaire. Tant que dure la négociation, le vendeur doit ignorer le nom de son acheteur, et réciproquement. «Par timidité», nous dit-on. Et si c'était par gentilhommerie? et pour mieux assurer l'équité des transactions? Ils s'abstiennent de traiter aucune affaire quand un membre de la communauté est malade[172]. Serait-ce par égard pour celui qui souffre, sentiment raffiné des convenances? La femme reste en dehors de toute affaire commerciale; on la veut au-dessus de tout soupçon de lucre, elle ne trafique de rien, ni avec les hommes, ni même avec d'autres femmes.
[Note 172: Rink.]
La théorie de la rente qui domine notre civilisation occidentale; le capital se reproduisant à perpétuité et multipliant par le travail d'autrui... quelle monstruosité pour ces gens de bonne volonté, qui prêtent volontiers tout outil ou instrument dont ils n'ont pas un besoin immédiat, auxquels il ne vient pas même l'idée de se faire indemniser, si l'emprunteur a perdu ou endommagé l'objet! Bien plus, qu'un chasseur ne puisse relever les pièges qu'il a tendus, qui les ira visiter aura le gibier. Pour prendre du poisson, les étrangers eux-mêmes peuvent profiter des barrages qu'ils n'ont ni établis ni installés. Que diraient de ces moeurs Terre-Neuve, Saint-Pierre et Miquelon? Tout gibier exceptionnel, gros comme la baleine, ou d'espèce rare, appartient à la communauté; on s'arrange de manière que tous y participent. Il est rare qu'un chef de famille possède autre chose qu'une barque et un traîneau, ses vêtements, ses armes et quelques outils.