Les préjugés nécessaires

Part 20

Chapter 20551 wordsPublic domain

«Tu vas maintenant revenir plus ou moins lentement au point de départ. Ce qui fait les peuples, c’est-à-dire l’abnégation de l’individu, s’étant retiré de toi, tu redeviendras, simplement, un certain nombre d’individus.

«Ces individus, comme ceux qui vivaient avant l’invention des sociétés, ne se connaîtront plus les uns les autres et n’auront aucun désir de se servir les uns les autres, de s’enchaîner par des services réciproques et de vivre de cette vie, singulière à la vérité, qui consiste à se sentir exister beaucoup plus dans la personne des autres que dans la sienne.

«Ils seront une manière de poussière dispersée et fuyante, comme ont été les plus anciens de leurs premiers ancêtres; car souviens-toi que tu as été poussière, que tu as cessé d’être poussière et que tu retourneras en poussière.

«Des peuplades étrangères viendront, de tous les points de l’horizon, et s’empareront de leur sol, comme il est juste; car ce qui est constitué en nation s’installe où il se trouve le mieux pour se développer et s’accroître; et, eux, ils ne s’en apercevront pas très distinctement, puisque chacun ne tiendra qu’à vivre sa vie personnelle, avec un certain étonnement que d’autres tiennent à vivre d’une vie collective.

«Toi, tu auras disparu: la mort est une dispersion. Il ne restera de toi qu’un nom, glorieux du reste et dont s’entretiendront longtemps les hommes, peut-être une langue qu’ils épèleront pendant des siècles avec vénération, avec ennui et avec quelque profit intellectuel. Tes membres se fondront peu à peu dans le complexus physiologique des peuples qui habiteront où tu as si longtemps habité, comme les restes d’un homme se fondent et se disséminent dans le suc des plantes et par les plantes dans les animaux et par les animaux dans les hommes.

«Mais toi-même n’existeras plus, tout de même que n’existe plus le chêne séculaire chez qui la sève a fini par se tarir et qui n’est plus que poudre blanche que la terre attire à soi et élabore pour la production de nouveaux êtres. Peut-être même, car moi-même ne connais pas tous les secrets; peut-être même tous les peuples, sans qu’il en reste un, finiront-ils comme tu fais en ce moment, par perdre l’instinct social, et je crois bien, en effet, que l’instinct social n’est qu’un accident, un peu long pour des yeux humains, mais un accident insignifiant au regard de l’Éternel, de la vie de certains êtres; et alors l’humanité reprendra sa forme primitive qu’il est parfaitement possible qu’elle ait eu tort de quitter. Et alors tous les peuples du monde, un peu plus tôt un peu plus tard, seront arrivés au même point, ne seront plus même des souvenirs et seront confondus dans le néant, ce que tu peux prendre pour une considérable consolation.»

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Voylà les bons advertissements de nostre mère Nature.

TABLE DES MATIÈRES

Chapitre I.--L’animal social 1 Chapitre II.--L’amour de la vie 31 Chapitre III.--Le libre arbitre 39 Chapitre IV.--La morale 75 Chapitre V.--Les religions 106 Chapitre VI.--La vie future 146 Chapitre VII.--La Némésis 170 Chapitre VIII.--La réversibilité des fautes 175 Chapitre IX.--Le culte de la force 194 Chapitre X.--L’aristocratie 211 Chapitre XI.--Le mariage 267 Chapitre XII.--La propriété 300 Chapitre XIII.--Le _Ama nescire_ 315 Chapitre XIV.--Luttes et transformations 330 Chapitre XV.--Les préjugés nécessaires 352

Poitiers.--Société Française d’Imprimerie