Les Précurseurs

Part 8

Chapter 83,794 wordsPublic domain

Il resta un instant, privé de souffle, terrassé par un sauvage désespoir; puis, il cria, luttant contre les sanglots, comme une bête aux abois:

«--_As-tu entendu parler d'une seule qui se soit jetée devant le train pour son mari? Une seule a-t-elle giflé pour nous des ministres, s'est-elle ligottée aux rails? On n'a pas eu besoin d'en repousser une seule. Pas une ne s'est émue, dans le monde entier. Elles nous ont chassés dehors. Elles nous ont fermé la bouche. Elles nous ont donné de l'éperon, comme au pauvre Dill. Elles nous ont envoyés tuer, elles nous ont envoyés mourir, pour leur vanité. Ne les défends pas! Il faut les arracher, comme de la mauvaise herbe, jusqu'à la racine! A quatre, il faut les arracher, comme pour Dill. A quatre, et alors il faudra qu'elles sortent. Tu es le docteur? Là! Prends ma tête! Je ne veux pas de femme. Arrache! Arrache!..._»

Il se frappe le crâne à coups de poing. On l'emporte, hurlant. Le jardin se vide. Tout s'éteint peu à peu, lumières et bruits, sauf la toux des canons lointains. La patrouille qui a aidé à rentrer le fou à l'hôpital repasse, avec un vieux caporal, tête baissée. Au loin, l'éclair d'une explosion et un long roulement. Le vieux s'arrête, écoute, montre le poing, crache de dégoût et gronde: «Pfui Teufel!»

J'ai cru bon de traduire de larges extraits de cette nouvelle, pour donner une idée du style saccadé, frémissant, frénétique, qui tient du drame plus que du roman, et où passe une sauvagerie de passion shakespearienne. Je crois utile que cette page amère, injuste--et si profonde!--soit largement répandue, afin que ces pauvres femmes qui se guindent, par amour bien souvent, aux sentiments surhumains, puissent entendre, à travers la confession d'un fou, les secrètes pensées qu'aucun homme n'ose leur livrer, l'appel muet, presque honteux, à leur toute faible, toute simple et maternelle humanité.

* * * * *

Je passerai plus rapidement sur les autres nouvelles.

La seconde, _Feuertaufe_ (_Baptême du Feu_),--très longue, un peu trop peut-être, mais riche de douleur et de pitié,--se passe presque tout entière dans l'âme d'un capitaine quadragénaire, Marschner, qui conduit sa compagnie sous le feu de l'ennemi, à la tranchée la plus exposée. Il n'est pas un officier de métier. Il est ingénieur civil, après avoir été officier et s'être mis, à trente ans, sur les bancs de l'école, pour sortir du métier militaire: c'est la guerre qui l'y a réintégré. Avant-hier encore, il était à Vienne. Ses hommes sont des pères de famille, maçons, paysans, ouvriers, sans le moindre enthousiasme patriotique. Il lit en eux et il a honte de mener à une mort certaine ces pauvres gens qui se confient à lui. A ses côtés marche le jeune lieutenant Weixler, l'être le plus froid, le plus implacable, le plus inhumain,--comme on l'est souvent à vingt ans, «_quand on n'a pas eu le temps d'apprendre le prix de la vie_». La dureté de cet homme (qui est d'ailleurs un officier impeccable) fait souffrir Marschner jusqu'à l'exaspération. Une hostilité furieuse s'amasse sourdement entre eux. A la fin, au moment où elle va se faire jour, une mine éclate dans la tranchée, où les deux hommes se regardent avec animosité. Elle les ensevelit sous les décombres. Quand le capitaine revient à lui, il a le crâne fracassé; mais il voit à quelques pas l'impitoyable lieutenant, éventré, ses entrailles enroulées autour de lui. Ils échangent un dernier regard.

_Et Marschner vit un visage presque inconnu, blême, triste, des yeux effrayés, une expression douce, molle, plaintive, autour des lèvres, avec une inoubliable résignation, tendre et douloureuse..._

«_--Il souffre!...» pensa Marschner. Ce fut comme un transport de joie en lui. Et il mourut..._

_Der Kamerad_ (_Le Camarade_) est le journal d'un soldat à l'hôpital,--affolé par les spectacles de la guerre, surtout par une horrible vision de blessé qui agonise, un misérable à la face emportée par un coup de harpon. L'image est à jamais gravée dans son cerveau. Elle ne le quitte ni jour ni nuit; elle s'assied, se lève, mange, dort avec lui: elle est «le Camarade». La description est hallucinante; et la nouvelle contient les pages les plus violentes du livre contre les meneurs de la guerre et les imposteurs de la presse.

_Heldentod_ (_Mort d'un héros_) représente l'agonie, à l'hôpital, du premier lieutenant Otto Kadar. Il a le crâne brisé. Tandis que les officiers du régiment, réunis, se faisaient jouer par un gramophone la marche de Rakoczy, une bombe a fait explosion au milieu d'eux. Et le mourant ne cesse de parler de la marche de Rakoczy. Il revoit le cadavre d'un jeune officier, à la tête arrachée et portant, à la place, enfoncé dans le cou, le disque du gramophone. Dans son délire, il imagine que l'on a changé la tête à tous les soldats, à tous les officiers, à lui-même, et qu'on l'a remplacée par des plaques de gramophones. C'est pourquoi il est si facile de les mener à la boucherie! L'agonisant se frappe furieusement, pour arracher la plaque et meurt. Sur quoi, le vieux major dit avec emphase: «Il est mort en vrai Hongrois! avec la marche de Rakoczy aux lèvres.»

_Heimkehr_ (_Le Retour_) raconte le retour au pays d'un blessé de la guerre. Johann Bogdan, qui était le coq du village, y revient défiguré. A l'hôpital on lui a refait le visage, avec des lambeaux de chair coupés et greffés. Quand il se voit dans le miroir, il s'épouvante. Au village, on ne le reconnaît plus. Seul, un bossu, qu'il méprise, l'humilie de sa familiarité. Le pays est transformé. On y a installé une fabrique de munitions. La promise de Bogdan, Marcsa, y travaille, et elle est devenue la maîtresse du patron. Bogdan voit rouge; il tue le patron d'un coup de couteau. Il est assommé aussitôt après.--On sent, dans cette nouvelle, monter la révolution: elle s'empare, malgré lui, du coeur de Bogdan qui était, de nature, foncièrement, stupidement conservateur. Vision menaçante du retour des poilus de toutes les armées, qui se vengent de ceux qui les ont envoyés à la mort en restant à l'arrière, pour jouir et spéculer.

J'ai réservé pour la fin la troisième nouvelle, qui tranche sur les autres par la sobriété de l'émotion: _Der Sieger_ (_Le Vainqueur_). Ailleurs, le tragique se montre à nu, et saignant. Ici, il se recouvre du voile de l'ironie. Il n'en est que plus redoutable. Sous le ton calme du récit, la révolte frémit; l'âpre satire cloue les bourreaux au pilori.

«_Le Vainqueur_», c'est S. E. le Oberkommandant d'armée, le célèbre généralissime X, connu dans toute la presse sous le nom de: «Le vainqueur de ***». Il est là, dans toute sa gloire, sur la grand' place de la ville qui est le siège de l'Oberkommando, et où il est le maître absolu: il peut tout faire et tout défaire. C'est l'heure de la musique. Une belle après-midi d'automne. S. E. est à sa table de café, en plein air, au milieu de brillants officiers et de dames élégantes. A soixante kilomètres du front. Par son ordre absolu, défense est faite aux médecins de laisser sortir les mutilés ou convalescents dont l'aspect déplaisant pourrait troubler la satisfaction des bien portants: on les consigne à l'hôpital, comme déprimants pour l'enthousiasme public.--La nouvelle décrit les heures charmantes que passe, ce jour-là, S. E. Il trouve la guerre une chose excellente: a-t-on jamais été plus gais! Et quelle mine magnifique ont ces jeunes gens qui reviennent du front! «Croyez-moi, le monde n'a jamais été aussi sain qu'aujourd'hui». Toute la société abonde en ce sens et célèbre les effets bienfaisants de la guerre. S. E. digère son heureuse fortune, ses titres, ses décorations, récolte d'une seule année de guerre, après avoir croupi trente-neuf ans dans la paix et la médiocrité. Un vrai miracle. Il est devenu un héros national: il a son auto, son château, son maître-cuisinier, une chère exquise, un train de maison seigneurial--et le tout, sans qu'il lui en coûte un sou. Un seul point sombre: la pensée que ce conte de fées pourrait disparaître brusquement comme il est venu, et le laisser choir dans l'ignoble médiocrité. Si l'ennemi réussissait à forcer la ligne de tranchées?... Mais non. Il se rassure. Tout va bien. La grande offensive ennemie, annoncée depuis trois mois, déclenchée depuis vingt-quatre heures, se heurte à un mur de fer.

«_Le réservoir humain_» est plein jusqu'à déborder. Deux cent mille jeunes forts gaillards sont prêts à entrer dans la danse, jusqu'à ce qu'ils y restent, dans une boue de sang et d'os... S. E. est interrompue de son agréable rêverie par son aide-de-camp qui lui demande audience pour le correspondant d'un important journal étranger. L'interview est finement notée. Le général ne laisse pas parler le journaliste; il a ses développements tout prêts:

«_Il parla d'un ton tranchant et assuré, avec de courtes pauses. Avant tout, il rappela en les glorifiant ses braves soldats, célébra leur courage, leur mépris de la mort, leurs actes sublimes au delà de tout éloge. Alors, il exprima son regret de l'impossibilité où il était de rendre à chacun de ces héros ce qui lui était dû et réclama de la patrie--sur un ton plus élevé--une reconnaissance impérissable pour tant de fidélité et de renoncement à soi. Il déclara, en désignant du doigt l'épaisse forêt de ses décorations, que toutes les distinctions dont il avait été l'objet étaient un hommage rendu à ses soldats. Enfin, il glissa quelques mots d'éloges mesurés pour la valeur combative des soldats ennemis et l'habileté de leur commandement; et il termina par l'expression de son inébranlable confiance en la victoire finale_».

Quand le discours est clos, le général fait place à l'homme du monde:

«--Vous allez maintenant au front, _Herr Doctor_?» demande-t-il, avec un sourire obligeant. Et il répond au «Oui» ravi du journaliste par un soupir profond et mélancolique:

«_Heureux homme! Je vous envie. Voyez-vous, c'est le côté tragique dans la vie du général d'aujourd'hui qu'il ne peut plus conduire lui-même ses troupes au feu! Toute sa vie, il s'est préparé à la guerre, il est soldat de corps et d'âme, et il ne connaît que par ouï-dire les excitations du combat..._»

Naturellement, le reporter est enchanté de pouvoir montrer le tout puissant guerrier dans le rôle sublime du renoncement.

Cette scène si confortable est dérangée par l'intrusion d'un capitaine d'infanterie, au cerveau détraqué, qui s'est échappé de l'hôpital. S. E., furieuse, se contraint à la bonhomie, et fait reconduire l'importun en auto. Il tire de l'épisode quelques phrases touchantes sur l'impossibilité d'agir où serait un général s'il voyait toute la misère du combat. Et il esquive la dernière question du journaliste: «Pour quand croyez-vous que nous puissions espérer la paix?» en le renvoyant au Seigneur d'en face, celui qui est dans l'église,--le seul qui puisse répondre.--Après quoi, S. E. fond sur l'hôpital comme un ouragan, lave la tête au vieux médecin-chef et lui enjoint d'enfermer à clef tous ses malades. Sa colère, un peu soulagée, se rallume au reçu d'un message du front: un général de brigade lui décrit les effroyables pertes subies et l'impossibilité de tenir sans envoi de renforts. Son Excellence, dans les calculs de laquelle il entrait parfaitement que la brigade fût exterminée, après avoir tenu le plus longtemps possible, s'indigne que ses victimes aient des conseils à lui donner; et il intime à la brigade la défense de se replier.--Enfin, la journée terminée, le grand homme rentre en auto à son palais, remâchant encore avec fureur la sotte question du journaliste: «Pour quand S. E. espère-t-elle la paix?»

«_Espérer!... Quel manque de tact!... Espérer la paix! Qu'est-ce qu'un général a de bon à attendre de la paix? Un pékin ne peut-il pas comprendre qu'un général commandant d'armée n'est vraiment commandant et vraiment général que dans la guerre, et que dans la paix il n'est plus rien qu'un Herr Professor au collet galonné?..._»

Le général grogne encore, quand l'auto s'arrêtant, pour fermer la capote à cause de la pluie, S. E. entend au loin le crépitement des mitrailleuses. Alors, ses yeux s'éclairent:

«--_Dieu merci! Il y a encore la guerre!_»......

* * * * *

On a pu se rendre compte, par les extraits cités, de la puissance d'émotion et d'ironie de l'oeuvre. Elle brûle. C'est une torche de souffrance et de révolte. Ses défauts comme ses qualités tiennent à cette frénésie. L'auteur est un écrivain très maître de son art, mais il ne l'est pas toujours de son coeur. Ses souvenirs sont des plaies encore ouvertes. Il est possédé par ses visions. Ses nerfs vibrent comme des cordes de violon. Ses analyses de sentiments sont presque toujours des monologues trépidants. L'âme ébranlée ne peut plus trouver le repos.

On lui reprochera sans doute la place prépondérante que prend dans son livre la douleur physique. Elle le remplit. Elle obsède l'esprit et les yeux. C'est après avoir lu _Menschen im Krieg_ que l'on reconnaît combien Barbusse a été sobre d'effets matériels. Si Latzko y recourt avec insistance, ce n'est pas seulement qu'il est poursuivi par cette hantise. Il _veut_ la communiquer aux autres. Il a trop souffert de leur insensibilité.

C'est en effet la plus triste des expériences que nous devons à cette guerre. Nous savions l'humanité bien bête, bien médiocre, bien égoïste: nous la savions capable de bien des cruautés. Mais si dénué d'illusions que l'on fût, nous ne nous doutions pas de sa monstrueuse indifférence aux cris des millions de suppliciés. Nous ne nous doutions pas du sourire sur les lèvres de ces jeunes fanatiques et de ces vieux enragés qui, du haut des arènes, assistent sans se lasser à l'égorgement des peuples, pour le plaisir, l'orgueil, les idées et les intérêts des spectateurs. Tout le reste, tous les crimes, nous pouvions les admettre; mais cette sécheresse de coeur, c'est le pire de tout, et l'on sent que Latzko en fut bouleversé. Comme un des personnages, qui passe pour malade parce qu'il ne peut oublier le spectacle des souffrances, il crie au public apathique:

«_Malade!... Non. Malades, ce sont les autres. Malades sont ceux qui rayonnent en lisant les nouvelles de victoires et de kilomètres conquis sur des montagnes de cadavres,--ceux qui entre eux et l'humanité ont tendu un paravent de drapeaux bariolés... Malade est celui qui peut encore penser, parler, discuter, dormir, sachant que d'autres, avec leurs entrailles dans les mains, rampent sur les mottes de terre, comme des vers coupés en tronçons, pour crever à mi-chemin de l'ambulance, tandis que là-bas au loin, une femme au corps brûlant rêve auprès d'un lit vide. Malades sont tous ceux qui peuvent ne pas entendre gémir, grincer, hurler, craquer, crever, se lamenter, maudire, agoniser, parce qu'autour d'eux bruit la vie quotidienne... Malades sont les sourds et aveugles, non moi. Malades sont les muets, dont l'âme ne chante pas la pitié, ne crie pas la colère..._»[41]

Et c'est à les atteindre dans leur engourdissement, c'est de leur appliquer sur la peau le fer rouge de la douleur que vise sa volonté. Il s'est peint dans le capitaine Marschner de la deuxième nouvelle, qui, au milieu de son troupeau égorgé, ne souffre de rien tant que de l'indifférence cruelle de son lieutenant, et qui, près de mourir, s'illumine d'un sourire de soulagement, quand il voit sur le dur visage se poser l'ombre de la douleur,--de la douleur fraternelle...

«--Dieu soit loué! pense-t-il. Maintenant, ils savent ce que c'est que souffrir!...»

«_Durch Mitleid wissend..._», comme chante le choeur mystique de _Parsifal_...

Cette «_souffrance avec_» (_Mitleid_), cette «douleur qui unit», déborde de l'oeuvre d'Andréas Latzko.

15 novembre 1917.

(_Les Tablettes_, Genève, décembre 1917.)

XIX

Vox Clamantis...

_Jeremias_, poème dramatique[42] de STEFAN ZWEIG

Après la stupeur glacée des premiers temps de la guerre, l'art mutilé reverdit. Le chant irrésistible de l'âme jaillit de sa souffrance. L'homme n'est pas seulement, comme il s'en vante, un animal qui raisonne (ou plutôt, déraisonne); il est un animal qui chante; il ne peut pas plus se passer de chant que de pain. L'épreuve actuelle le montre. Bien que le manque général de liberté en Europe nous prive sans doute des plus profondes musiques, des confessions les plus vraies, nous entendons déjà par tous les pays de grandes voix. Les unes, venues des armées, nous disent la lugubre épopée:--tels, _Le Feu_ de Henri Barbusse et les déchirantes nouvelles de Andréas Latzko: _Menschen im Krieg_. D'autres expriment la douleur et l'horreur de ceux qui, restés à l'arrière, assistent à la tuerie sans y prendre part, et qui, n'agissant pas, sont d'autant plus livrés aux tourments de la pensée:--ainsi, les poèmes passionnés de Marcel Martinet (_Les Temps maudits_)[43] et de P. J. Jouve: _Vous êtes des hommes_[44]; _Poème contre le grand crime_[45]; surtout son admirable _Danse des Morts_[46]. Moins sensibles aux souffrances et plus préoccupés de comprendre, les romanciers anglais, H. G. Wells (_Mr. Britling sees it through_) et Douglas Goldring (_The Fortune_)[47], analysent avec loyauté les erreurs angoissantes qui les entourent et auxquelles ils n'échappent point. Enfin, d'autres esprits, se réfugiant dans le spectacle du passé, y retrouvent le même cercle de maux et d'espérances,--le «Retour éternel».--Ils transposent leur douleur sur un mode d'autrefois, ils l'ennoblissent ainsi et la dépouillent de son aiguillon empoisonné. Du haut abri des siècles, l'âme délivrée par l'art contemple les peines comme dans un rêve; et elle ne sait plus si elles sont présentes ou passées. Le _Jeremias_ de Stefan Zweig est le plus bel exemple que je connaisse, en notre temps, de cette auguste mélancolie, qui sait voir par delà le drame sanglant d'aujourd'hui l'éternelle tragédie de l'Humanité.

Ce n'est pas sans combats qu'on arrive à ces régions sereines. Ami de Zweig avant la guerre et resté son ami, j'ai été le témoin des souffrances subies par ce libre esprit européen, que la guerre écartelait dans ce qu'il avait de plus cher, dans sa foi artistique et humaine: elle le dépouillait de toute raison de vivre. Les lettres que j'ai reçues pendant la première année de guerre, dévoilent avec une beauté tragique ses déchirements désespérés. Peu à peu cependant, l'immensité de la catastrophe, la communion avec la peine universelle, ont fait rentrer en lui le calme qui se résigne au destin, parce qu'il voit que le destin mène à Dieu, qui est l'union des âmes. Israélite de race, il a puisé dans la Bible son inspiration. Il n'avait pas de difficulté à y trouver des exemples pareils de démence des peuples, d'écroulement des empires, et d'héroïque patience. Une figure l'attira surtout: celle du grand Précurseur, le Prophète, outragé, de la paix douloureuse qui fleurit sur les ruines--Jérémie.

Il lui a consacré un poème dramatique, dont je vais donner l'analyse, avec de larges extraits. Neuf tableaux en une prose mêlée de vers libres ou réguliers, suivant que la passion s'exalte ou se maîtrise. La forme est ample et oratoire; les développements de la pensée, majestueusement balancés, gagneraient peut-être à des raccourcis, qui laissent à l'expression plus d'imprévu. Le peuple tient une place capitale dans l'action. Ses répliques s'entrecroisent, heurtées, contradictoires; à la fin, elles s'unissent en des choeurs aux strophes ordonnées, que gouverne la pensée du prophète, gardien d'Israël. Le poète a su éviter également l'archaïsme et l'anachronisme. Nous retrouvons nos préoccupations actuelles dans cette épopée de la ruine de Jérusalem, mais à la manière dont les croyants des siècles derniers découvraient quotidiennement dans leur Bible, la lumière qui éclairait leur route, aux heures d'indécision: _Sub specie aeternitatis_.

«Jérémie est notre prophète, me disait Stefan Zweig, il a parlé pour nous, pour notre Europe. Les autres prophètes sont venus à leur temps: Moïse a parlé et a agi. Christ est mort et a agi. Jérémie a parlé en vain. Son peuple ne l'a pas compris. Son temps n'était pas mûr. Il n'a pu qu'annoncer et pleurer les ruines. Il n'a rien empêché. Ainsi, de nous».

Mais il est des défaites plus fécondes que des victoires, et des douleurs plus lumineuses que des joies. Le poème de Zweig le montre avec grandeur. Au dénouement du drame, Israël écrasé, quittant sa ville en ruines, pour les chemins de l'exil, va à travers les temps, plein d'une joie intérieure qu'il n'avait jamais connue, et fort de ses sacrifices, qui lui ont rendu conscience de sa mission.

* * * * *

La scène I montre «_L'éveil du prophète_».--Une nuit de premier printemps. Tout est calme. Jérémie, réveillé en sursaut par une vision de Jérusalem en flammes, monte sur la terrasse qui domine sa maison et la ville. Il est «empoisonné» de rêves, possédé par la tourmente future, tandis que la paix l'entoure. Il ne comprend pas la force sauvage qui gronde en lui, il sait qu'elle vient de Dieu, et il attend son ordre, anxieux, halluciné. La voix de sa mère qui l'appelle lui semble celle de Dieu. Devant sa mère épouvantée, il prophétise la ruine de Jérusalem. Elle le supplie de se taire, elle s'irrite de ses paroles comme d'un sacrilège; et, pour lui fermer la bouche, elle le maudit d'avance s'il répand au dehors ses sinistres songes. Mais Jérémie ne s'appartient plus. Il suit le Maître invisible.

La scène II s'intitule «_L'attente_».

Sur la grande place de Jérusalem, devant le Temple et le palais du roi, le peuple acclame les envoyés égyptiens, qui sont venus marier au roi Zedekia une fille de Pharaon et contracter alliance contre les Chaldéens. Abimelek le général, Pashur le grand prêtre, et Hananja, le prophète officiel, qui met ses faux oracles au service des passions populaires, surexcitent la foule. Un des plus violents à réclamer la guerre est le jeune Baruch. Jérémie s'oppose au courant furieux. Il condamne la guerre. Aussitôt on l'accuse d'être acheté par l'or de Chaldée. Le faux prophète Hananja célèbre «la sainte guerre, la guerre de Dieu».

--«_Ne mêle pas le nom de Dieu à la guerre_, dit Jérémie. _Ce n'est pas Dieu qui conduit la guerre, ce sont les hommes. Sainte n'est aucune guerre, sainte n'est aucune mort, sainte est seulement la vie_».

--«_Tu mens, tu mens!_ crie le jeune Baruch, _la vie nous est donnée uniquement pour nous sacrifier à Dieu..._».

Le peuple est exalté par l'espoir de la victoire facile. Une femme crache sur le pacifiste Jérémie. Jérémie la maudit:

--«_Malédiction sur l'homme qui court après le sang! Mais sept fois malédiction sur les femmes avides de la guerre, elle mangera le fruit de leur corps..._»

Sa violence effraie. On le somme de se taire. Il refuse: car Jérusalem est en lui. Et Jérusalem ne veut pas mourir. «_Les murailles de Jérusalem se dressent en mon coeur, et elles ne veulent pas tomber... Sauvez la paix!_».

La foule incertaine subit malgré elle le frisson de ses paroles, quand reparaît, brûlant de colère, le général Abimélek. Il sort du Conseil du Roi, qui s'est prononcé à la majorité contre l'alliance avec l'Egypte. Dans son indignation, il jette son épée. La jeunesse d'Israël, par la voix de Baruch, le salue comme un héros national. Le grand prêtre le bénit. Le prophète démagogue Hananja soulève le peuple et le lance contre le palais, afin d'arracher au roi la déclaration de guerre. Jérémie barre le passage à la foule hurlante. Il est renversé. Le jeune Baruch le frappe de son épée. La foule passe.

Mais Baruch atterré reste devant sa victime. Il essuie le sang qui coule de la blessure, il demande pardon. Jérémie, relevé par lui, ne songe qu'à rejoindre le peuple déchaîné, pour lui crier la parole de paix. Cette force inébranlable stupéfie Baruch; il prenait pour un lâche celui qui méprise l'action et qui prêche la paix.